‹ Saint François XavierChapitre 250 sur 820 · I. — Le martyr de Cotta · texte numérisé non relu

I. — Le martyr de Cotta

Les affaires urgentes qui arrachaient Xavier à la mission à peine ébauchée du Travancore étaient celles de Ceylan. Une occasion se présentait d'y porter la foi qu'il ne fallait pas négliger.

Le christianisme en effet n'y avait encore été montré que sur deux ou trois points du littoral. Des missionnaires y avaient certainement paru à des époques diverses. De vagues légendes médiévales y faisaient passer saint Thomas, et même l'eunuque de la Gandace d'Ethiopie. Au xiv* siècle, le Franciscain Jean de Marignollis y chercha les souvenirs du Paradis terrestre. On n'en sait guère davantage, et, s'il y eut des missions cinghalaises aux siècles anciens, tout souvenir en est perdu. Au début du XVI® siècle, l'île était le domaine à peu près incontesté des sectes bouddhiques. Elles avaient leur centre à Kandy, dans une célèbre pagode où l'on vénérait une dent de Bouddha.

En politique, complète anarchie. L'hégémonie appartenait de droit au rajah de Kandy. En fait, il y avait huit ou dix rajahs indépendants, le plus souvent en guerre. Le plus puissant était celui de Cotta, près de Colombo, sur la côte occidentale. Les Portugais, qui longtemps ne connurent que lui, l'appellent dans leurs chroniques le roi de Ceylan. Les autres principautés étaient : Ceitavaca, entre Cotta et Kandy ; Galle, Jala, Vilacem, au sud ; Batticaloa et Trincomali à l'est, et Jafnapatam au nord*. D'un royaume à l'autre, c'était un chassé-croisé d'intrigues et d'usur-

1. Barros, Dec. III, 1. II, ch. 1. G. Mercator [Atlas^ Amsterdam, 1610) donne dans sa carte les royaumes de Cota, Ceitabaca, Candea, Jala, Balicalon, Triguélemale, Chilao, Teino das sete Molas, Jafanapatam.

pations où l'esprit se perd ' . Presque tous les princes dont nous parlerons avaient acquis leur couronne par la révolte et le meurtre. Aussi l'île était ruinée. Plus d'irrigation pour les rizières. L'opulente Ceylan vivait maintenant des denrées que lui apportaient les Arabes. Survinrent les Portugais (1518). Le rajah de Gotta (il s'appelait Dharma-Prakrama-Bahu IX) fut obligé de céder au gouverneur, Diogo Lopez de Sequeira, un petit fort à Colombo. En dépit des musulmans, les chrétiens prirent donc pied sur le littoral, y bâtirent la forteresse de Notre- Dame-des- Vertus et y plantèrent la croix. Les Franciscains y eurent bientôt une station. Mais leur sphère d'action ne pouvait s'étendre loin du drapeau portugais.

La région en effet était continuellement troublée par la guerre : guerre du dehors et guerre civile. D'une part, une sorte de parti national, dont le centre était à Kandy, formé de tous les mécontents de l'intérieur, et appuyé sur les musulmans du Malabar. D'autre part, le rajah de Cotta, vassal forcé des Portugais. Celui qui avait accueilli les étrangers avait été assassiné par son petit-fils, Maaya Dunnaï, le Maduné-Pandar des chroniques portugaises. Son domaine fut partagé en trois. Le nouveau rajah s'appelait maintenant Bhuwaneka Bahu VU. L'un des trois larrons étant mort, la guerre éclata entre les deux autres, Maaya aspirant à devenir chef de l'île entière, Bhuwaneka continuant la politique de son prédécesseur et s'appuyant sur les Portugais. Inutile de raconter les batailles, sièges, interventions musulmanes et chrétiennes, qui remplirent les années 1536-1539. Au milieu de ces luttes, quelles conquêtes la foi pouvait-elle faire ? Les Franciscains restaient enfermés dans le cercle étroit des Européens de Colombo, donnant leur sang pour la foi^, mais ne parvenant pas à dilater son domaine.

1. Les annalistes confondent à plaisir les royaumes. Bartoli met à Jafnapatam ce qui s'est passé à Gotta. Quant aux généalogies, c'est un écheveau compliqué. Comparer les listes de E. Tennent (Christianity in Ceylon, London, 1850, et Ceylon, 1860) avec les notes ajoutées par Legrand à l'Histoire de l'île de Ceylan par J. Ribeiro (Trévoux, 1701) p. 32.

2. 17 février 1252, mort d'un anonyme, gardien d'un couvent, tué par un des neuf rois de Ceylan ; même année, 26 avril, mort de Martin de Guarda et d'un autre, tués par des pirates malabars ; 10 mai 1530, sur la côte orientale, mort dans les tourments du fr. Louis de Amarold. Autres morts à 1 île des Vaches, en 1542. (Fortunat Hueber, 0. S. F., Menologium, Munich, 1098, f», p. 886, 926, 1028. Marcellino de Civezza, op. cit., t. VI, p. 244, 2'j9 et 274. — O Gabineto litterario das Fontain/ias. Nova Goa, 1846, 1. 1, p. 37 et suiv).

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Cependant, Bhuwaneka, de plus en plus abandonné de ses compatriotes, sentit le besoin de se rapprocher des étrangers. Il leur fit des avances d'argent; c'était pour pouvoir demander leur appui dans ses projets dynastiques. Il voulait assurer la royauté dans sa famille*. Arrivé au trône par le meurtre, tenu à l'écart par ses complices et parents, parviendrait-il, tout seul, à fixer la couronne sur la tète d'un de ses llls ? Son héritier s'appelait Dharma Pala. Il le recommanda au roi de Portugal et le fit couronner en effigie à Lisbonne (1541), Les ambassadeurs revinrent baptisés, avec six Franciscains 2. Le rajah ne pouvait plus décemment refuser la liberté aux missionnaires. Une ère nouvelle allait-elle commencer pour le christianisme ?

Les religieux se répandirent dans le royaume, fondèrent plusieurs chrétientés sur la côte, entre Colombo et Galle. On pouvait beaucoup espérer. Bhuwaneka lui-même laissait entrevoir qu'un jour il pourrait bien embrasser le christianisme.

Soudain les progrès s'arrêtèrent net. Le rajah n'était pas au bout de ses ambitions. Non content d'assurer la couronne à son fils, il voulait, dèsàprésent, augmenter ses domaines et comptait sur la complaisance des Portugais. Pour deux de ses fils, il demandait les couronnes de Jafnapatam et de Kandy. Du côté de Jafnapatam, la prétention pouvait se soutenir. Le rajah du lieu, un Tamoul du continent, avait usurpé le trône aux dépens des princes de Cotta^. Quant au royaume de Kandy, c'était le centre de toutes les hostilités. Le Portugal aurait eu intérêt à y être le maître. Mais, et non sans raison, il ne jugea pas à propos de se mettre sur les bras une guerre difficile, alors qu'il avait tant d'autres luttes à soutenir ailleurs. Il se récusa; première cause de froideur. Tout à coup une découverte faite par le roi, fit éclater l'orage, 1543. Ecoutons un acteur et témoin des faits, André de Sousa, résident portugais à la cour de Bhuwaneka^

« Etant à Ceylan par ordre de don Martin Alphonse de Sousa, je requis le fils du roi de Ceylan de se faire chrétien, et cela

1, Gros, Vie, I, p. 279, 280.

2. Do GouTO, Dec. VI, 1. IV, ch. 7, p. 321; Andrada, Cronica, P. III, ch. 98; cf. Ten- NENT, Christianity in Ceylon, p. 15.

3. Do GouTO, loc. cit. ; — Wadding, Annales, t. XVII, p. 461, ad annum 1540.

4, Gros, loc. cit.

Gros, p. 283.

biea longtemps, et je continuai mes instances par l'entremise de deux frayles de saint François que j'avais amenés avec moi. Je travaillai tant qu'il se convertit, et j'allais partir avec lui pour le faire baptiser à Goa, quand le roi son père le sut. 11 le fit tuer par trahison et ordonna que l'on brûlât son corps avec grande cérémonie, selon l'usage. Dieu, à cette occasion, fit bien des miracles: la terre trembla, on vit dans le ciel une croix de la grandeur d'un mât, et, là où on le brûla, la terre s'entr'ouvrit aussi en forme de croix. Quand le roi l'apprit, on fit combler ces ouvertures, mais la croix se forma de nouveau chaque fois qu'on la fit disparaître; ce qui occasionna la conversion d'un grand nombre de gens. Pour moi, j'ai fait de mes mains, deux cents chrétiens.

« Le roi voulait tuer ses deux autres fils plus jeunes, et moi avec eux. Nous nous réfugiâmes, les deux princes et moi, avec quarante à cinquante Portugais et beaucoup de chrétiens du pays, dans une église, et puis, non sans grande difïiculté, risque de ma personne et perte de mes biens, nous sommes arrivés dans l'Inde. »

Conversions et martyre eurent lieu vers la fin de 1543. En janvier suivant, André de Sousa débarquait à Gochin avec l'un des deux princes. Son frère le rejoignait bientôt, suivi de nombreux nobles cinghalais. Lui aussi, poursuivi, menacé de mort par son père, réduit à se cacher, aidé dans son évasion par sa mère, il venait demander aide aux Portugais. Peu après, tous étaient à Goa, où le gouverneur leur faisait bon accueil. Baptisés l'un et l'autre, ils devenaient les princes don Jean et don Louis * .

L'affaire était grave. L'honneur de Dieu avait été grandement lésé ; et il y avait des gens à Goa qui reconnaissaient au pouvoir civil le droit de s'en constituer le vengeur. Quant à l'honneur du Portugal, il était menacé. Les événements de Gotta trahissaient un revirement dans l'esprit du rajah ; ou plutôt, ils montraient que, de longue date, ce prince jouait double jeu. 11 fallait prendre parti. Accueillir ses fils réfugiés, c'était lur

1. Gros, loc. cit. — Lucena (1. II, ch. 19, p. 130) se perd en conjectures sur le royaume où eurent lieu ces événements et il se prononce pour Jafnapatam. — De même Bartoli. Le P. de Sousa (t. I, p. 240, 241) conjecture que ce doit être Gotta, à moins que ce ne soit Kandy. Les pièces traduites par le P. Gros ont apporté pleine lumière sur tous ces faits.

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déclarer la guerre. Don Martin Alphonse n'hésita pas ; il résolut d'agir vite, une expédition fut résolue; le persécuteur allait être détrôné et remplacé par ses fils. André de Sousa était chargé de l'affaire. Tout était réglé, on allait partir. Soudain de mauvaises nouvelles arrivèrent du nord : les musulmans s'agitaient, la guerre était imminente. Il fallait courir au plus pressé, et, pour le moment, les affaires de Geylan furent suspendues'.

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