Mon. Xav., p
persécuteur ^ La vérité est que son zèle ardent connaissaitpeu les ménagements, quand la foi était en cause. « On le regrette ici, disait le saint. Il faut nous le renvoyer dans un an. C'est un devoir de conscience. Nul ne vous aidera mieux à remplir vos obligations envers les Indes, que ce ministre très fidèle. Il a pour lui la vertu, l'expérience de nombreuses années, la vénération acquise auprès du peuple, le zèle à saisir toutes les occasions de procurer la gloire de Dieu. »
Si donc le roi veut prendre les intérêts de Dieu et de l'Eglise, être agréable à tous les gens de bien qui vivent aux Indes, aux néophytes, à Xavier lui-même, il faut que Michel Vaz revienne sans faute, une fois sa mission accomplie. Encore un coup, c'est pour le roi un devoir de conscience. « Dieu m'en est témoin, ajoute Xavier, on ne peut se passer de lui ici, car lui, du moins, a le courage de s'opposer, sans faiblir, à tous les persécuteurs des chrétiens^. » On ne peut compter sur l'évêque, poursuit le saint. Il a une vertu très haute ; « l'esprit chez lui est complètement victorieux de la chair )),mais il est vieux, infirme, et les forces du corps ne sont pas à la hauteur de celles de l'âme. Raison de plus pour ne pas le priver de son bras droit 3.
Ce point réglé, François abordait le sujet qui lui tenait le plus au cœur, les réformes à apporter dans l'administration, au point de vue des intérêts chrétiens. Les nations protestantes qui plus tard, aux Indes, se disputeront les dépouilles du Portugal, poseront, très net, le principe de l'indifférence en matière d'apostolat. Elles seront marchandes et rien de plus, quitte à se départir de cette ligne de conduite, quand il leur sera utile de s'en prendre aux papistes. Pareil scepticisme mercantile eût paru monstrueux aux Espagnols et aux Portugais contemporains de Xavier : ils n'oubliaient jamais complètement le mot d'ordre, « unir la croisade à la conquête ». Quant à eux, les missionnaires, et Xavier en tête, n'hésitaient pas, quand il le fallait, à réclamer un appui qu'on avait le devoir de leur offrir : subsides, intervention diplomatique, et même, en certains cas, protection armée. Puisqu'il y avait dans l'Inde un pouvoir civil chrétien,
1. Whiteway, op. cit., p. 63. Ce qui valut à Michel Vaz cette réputation, ce fut sa sérérite à l'égard des judaïsants.
on devait pouvoir s'en ressentir. Puisque, à Lisbonne, le roi faisait tant de déclarations en faveur de la propagation de la foi, aux Indes on devait en constater les effets. Or, en pratique, ce n'était que lacunes et contradictions. Mauvaises mœurs des colons entraînant le mépris pour la foi chrétienne ; l'idolâtrie publique tolérée en plein Goa, les Brahmes tout-puissants sur le territoire portugais; une seule chose considérée, l'argent; les plus honorables charges et les plus lucratives vendues aux musulmans, inabordables aux chrétiens indigènes ; les employés du fisc si durs pour les pêcheurs paravers, qu'on les prendrait pour des pillards; les esclaves chrétiens vendus à des idolâtres sans souci des âmes ; l'insouciance des autorités portugaises laissant le roi de Gochin confisquer les biens de ses sujets qui passaient au christianisme \ Ces plaintes, don Michel Vaz allait en porter le détail au roi. Pour lui, Xavier s'en tient, dans sa lettre, à une conclusion qui lui paraît s'imposer à la conscience royale. Exhorter, par lettres régulières, ses officiers à mieux agir, c'était bien ; mais il fallait des actes, il fallait savoir châtier 2.
Le saint avait raison. Un des vices de l'administration coloniale, c'était l'impunité des coupables. Les dénonciateurs ne manquaient pas. On se jalousait beaucoup ; et, dès son temps, Albuquerque s'en plaignait. Pas de vaisseau retournant en Europe, qui ne fût chargé de lettres accusatrices. Mais précisément, il y en avait trop ; où trouver la vérité ? Puis c'était chose reçue : aucun fîdalgo ne devait être puni aux Indes. On expédiait en Portugal ceux qui étaient décrétés d'accusation. Il serait exagéré de dire qu'ils n'y trouvaient jamais leur châtiment. Mais souvent, arrivés à Lisbonne, il ne leur était pas malaisé de donner le change et de se disculper. Aussi, les Portugais d'Orient ne redoutaient rien et les indigènes étaient persuadés qu'il n'y avait pas de justice à attendre du « royaume » ^.
1. D'après la réponse de Jean III, 8 mars 1546, dans Gamaha Manoel, MissÔes dos Jesui' tas no Oriente^ Lisbonne, 1894, p. 85, 06. Cf. Archiva Portuguez oriental^ fasc. 1, 1877, p. 31 (lettre du roi aux officiers de Goa, 14 mars 1549) ; fasc. 5 (provision de l'évêque, citant les lettres du roi au gouverneur, 15 mars 1550).