Mon. Xat'., p
de vin, rien de ce que vous avez en abondance en Europe. Il faut donc des hommes solides et non des malades.
« Il y a plus, Dieu Notre-Seigneur leur fera cette grâce, s'ils viennent ici, de se voir en péril de mort. Et ce péril, ils ne pourront l'éviter sans bouleverser l'ordre de la charité. (François veut dire que, chez le missionnaire, la charité bien ordonnée demande qu'on préfère le bien spirituel des âmes à son propre bien temporel, même à sa vie.) S'ils observent cet ordre, il leur faudra passer par là, et se souvenir qu'ils sont nés pour mourir au service du Rédempteur et Seigneur. C'est pourquoi il leur faut des forces spirituelles. Je sais bien que, pour moi, j'en manque; je vais en ce pays en grande nécessité de vertu. Par l'amour et service de Dieu Notre-Seigneur, je vous en supplie, souvenez-vous de moi, recommandez-moi aux prières de toute la Compagnie. Car, je le crois sans hésiter, dans h's grands périls que j'ai dû affronter, ce sont vos prières et celles de la Compagnie qui m'ont sauvé.
« Voilà ce que j'avais à vous dire sur les sujets qu'il convient d'envoyer aux Indes. Et ceux-là même que vous verriez suffisamment solides de corps, mais rien de plus, vous pourriez les envoyer quand même. Les endroits ne manquent pas où la vie n'est pas en danger et où ils pourraient bien "servir Dieu. Pour ceux qui seraient bons confesseurs, qui savent donner les Exercices, mais dont la santé ne suffirait pas à de rudes travaux, envoyez-les encore. Ils resteront à Goa ou à Gochin et y seront très utiles. Dans ces villes, rien ne manque, pas plus qu'en Portugal. Ce sont des villes portugaises. On peut y être soigné dans la maladie : médecins et remèdes s'y trouvent. Il n'en est pas de même là où il n'y a pas de Portugais, comme dans le pays où nous allons, Mansilhas et moi. Rien qu'à donner les Exercices dans ces deux villes, on servirait grandement Dieu Notre-Seigneur^ »
Cette lettre de saint François Xavier soulève une grave question. Quelles qualités est-on en droit d'exiger des élus de l'apostolat? Il serait facile de se méprendre sur la pensée du saint.
Grande vertu et soiide santé, il ne semble pas exiger autre chose : il fait bon marché de la science. Mais son expérience de l'Orient, en 1545, était encore incomplète. Il n'en connaissait que les terres européennes de Goa et de Cochin, avec les côtes du Comorin ; et il lui semblait qu'il était peu de gens qui n'y pussent trouver un emploi. Les santés faibles ellesmêmes et les vertus sans héroïsme se rendraient utiles dans les milieux portugais. Dans les missions proprement dites, avec la méthode d'apostolat qu'il emploie, très sommaire encore, il n'a besoin que de prêtres catéchistes. Bien des gens de science insuffisante, que la Compagnie ne saurait utiliser en Europe, rendraient aux Indes de bons services.
Et justement, vers ce temps-là, l'un de ceux qui répondaient absolument à cette description, François Mansilhas, recevait l'ordination sacerdotale ^ Or, nous le savons, s'il avait, pour la vertu, profité au contact du saint, si sa bonne volonté était indéniable, sur son ignorance, François ne se faisait aucune illusion. Jamais, au delà des mers, il n'eût pu se faire ordonner. Aux Indes, on devait être moins difficile, sous peine de n'avoir qu'un clergé par trop clairsemé. Mieux valait des prêtres insuffisants que pas de prêtres du tout. Tout le monde cependant n'approuva pas cette promotion. Un Père écrira bientôt à saint Ignace, non sans forcer peut-être un peu la note : « Mansilha»^ a bon esprit, bonne intention; mais il est absolument illettré. Il ne comprend pas l'office qu'il récite ; il n'en sait pas assez pour pouvoir jamais dire la messe, A quel titre a-t-il pu être promu aux ordres? Car il est prêtre, et a la permission de célébrer. Dieu pardonne à ceux qui l'ont ordonné. J'ai bien dit à l'évêque : « Comment pouvez-vous ordonner des ignorants « comme celui-là? — Je n'en ai pas de plus savants, répondit- « il; et où trouver le remède? » En voilà assez^. »
En Portugal, on paraît avoir, dans les premiers temps, pris un peu trop à la lettre les remarques de saint François Xavier, si bien que d'aucuns se plaignaient : « A part le Père François,
1. Mansilhas était à Cochin le 27 janvier 1545. « F. de M. e eu nos encomendaraos n'as devotas oraçOes vosas. » Mon. Xap., p. 373. Le 7 avril pour la première fois, Xavier le traite de padre, titre réservé aux prêtres (p. 377). L'ordination dut avoir lieu vers ce temps-là.