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Journal asiatique, 'IS39, p

des intérêts musulmans. Louis de Varthéma qui la visita en 1505 disait n'avoir jamais vu au monde tant de vaisseaux. Malacca, lorsque venait la saison, était un immense champ de foire, rendez-vous de toute l'Asie indienne, arabe, malaise et chinoise.

La logique des conquêtes amena les Portugais à convoiter ce grand marché, derrière lequel ils entrevoyaient le mystérieux Archipel des Aromates, le Cathay, le Cipangu, tout l'Orient des légendes. Dès 1511, 1*' juillet, Albuquerque était devant Malacca. Un mois après, la ville était prise. De loin, cette victoire apparut aux politiques de Lisbonne comme un triomphe de l'Evangile sur l'Islam. En réalité le résultat religieux fut médiocre.

Il est vrai, on eut à Malacca un commencement de ville chrétienne. Au temps de notre saint, un demi-siècle après la conquête, quand on partait de la rivière, en longeant le rempart et la grève, on rencontrait d'abord, dominant le marché, les douanes, les entrepôts, une forteresse massive où résidait le capitan ; tout près, la paroisse, plus tard cathédrale de l'Assomption ; puis la maison de ville, la Casa da Misericordia avec son église de la Visitation et enfin, tout à l'extrémité, presque sur les fortifications, l'hôpital. En arrière, au sommet de la colline, l'église de Notre-Dame-du-Mont, ou de l'Annonciation, fortifiée, crénelée, bâtie en gros murs comme une citadelle ^

Malacca cependant fut long à devenir centre d'apostolat. Faute de prêtres d'abord ; mais aussi parce que, pour les Malais de la ville indigène et ceux du dehors, tous musulmans, le christianisme était la religion du conquérant. Partout des ennemis : à la pointe extrême de Sumatra, les écumeurs de mer d'Atjeh, violents et fanatiques ; vers le sud, dans l'île de Bintang, les sultans détrônés de Malacca, guettant l'occasion d'un coup de main pour rentrer chez eux; à l'intérieur des terres, de véritables populations sauvages. Aussi, pendant près de trente ans, l'histoire de la ville est celle de ses alertes, de ses blocus, de ses alarmes, de ses famines.

Telle était la célèbre ville où François Xavier débarquait

1. GoDiNHO DE Eredia, Malaca, IJnde mcridionaJc et le Cathay, édité par L. Jansen, Bruxelles, 1882.

dans l'automne de 1545. Il n'était pas un inconnu; la renommée de ses œuvres l'avait précédé. « Quand j'étais enfant, racontait le Père Paul Gomez, j'ai vu de mes yeux le Père Xavier aborder pour la première fois à Malacca. La population courut au port pour le recevoir. On poussait des cris de joie : « Le saint Père arrive ! » Des femmes étaient là avec leurs enfants, des nourrices avec leurs nourrissons, et Xavier appelait les enfants par leur nom, leur demandait comment allaient leurs père et mère. Nous tenions cela, moi et beaucoup d'autres, pour un miracle, car il lui était impossible naturellement de savoir le nom de tant d'enfants qu'il n'avait jamais vus. * »

Sa première démarche fut d'aller se présenter au capitan, Garcia de Sa^, pour lui exposer ses projets. Son intention n'était pas de séjourner à Malacca. Il voulait s'en aller faire, dans les îles situées au delà, un voyage d'exploration apostolique, se rendre compte de l'état des choses et savoir comment répartir ensuite le travail entre les collaborateurs qui allaient lui arriver. Quelles étaient donc ces terres mystérieuses vers lesquelles Dieu le poussait ? Il nous faut ici revenir de quelques années en arrière.

Au delà de Malacca, quand on avait franchi les archipels confus qui unissent à Sumatra la presqu'île malaise, on entrait dans un [large couloir océanique long de 4.000 kilomètres, s'allongeant entre Bornéo et Célèbes au nord, Sumatra, Java, Florès au sud, et fermé au bout par la Nouvelle Guinée. Au dernier carrefour de cette interminable rue, on trouvait trois ou quatre petites îles, Amboine, Banda, Ternate, Tidore, convoitées tour à tour par tous les peuples marchands du monde. C'était les « Iles des Epices », d'où venaient à l'Europe, de temps immémorial, par l'Inde, la Perse et l'Arabie, les cargaisons de muscade et de clous de girofle. Deux centres politiques principaux. Les deux sultans de Ternate et de Tidore, établis chacun sur son îlot, au pied de son volcan, à quelques lieues l'un de l'autre, emmêlaient leurs deux empires commerciaux à travers

1. Procesa. 1616. Témoignage du Père Antoine Mendez, S. J., rapportant le récit du Père Gomez. Cf. Chos, t. II, p. 399.

2. Garcia de Sa fut trois fois capitan de Malacca, 1518, 1526 et 1544 (Barros et do CouTO, Dec. III, 1. III, ch. 3 ; D. IV, 1. IV, ch. 6; D. V, 1. X., ch. 10). Gouverneur à la mort de Jean de Castro, 1548, il mourut l'année suivante, âgé de plus d© 70 ans.

les archipels: celui de Tidore, vers l'est surtout, dans les terres papoues et en Nouvelle Guinée; celui de Ternate, aux Philippines, à Gélèbes, à Timor, dans les Moluques du Sud. L'île de ce dernier, appelée Maluco par les Portugais, a fini par donner son nom à la région entière.

Plusieurs races s'y coudoyaient. Au centre montagneux des grandes îles, ou dans les îles pauvres, se cachaient les Alfourous ^ les « hommes libres », véritables sauvages fétichistes. Sur les côtes abordables, partout où un peu de civilisation élémentaire pouvait prendre racine, vivaient les Malais: type jaune adouci par un mélange de sang blanc. Industrieux, ils excellaient dans la navigation et le négoce, mais dédaignaient l'agriculture et faisaient cultiver leurs champs par des esclaves. Au moral, d'intelligence souple, extraordinairement passionnés, susceptibles, d'une sensibilité maladive, d'une bravoure poussée jusqu'à la folie, d'une réelle honnêteté, un peu mous. Ils n'avaient pas assez d'initiative pour se passer de quelque race forte qui les dominât. Pour le moment cette domination était aux mains des Arabes.

Ces derniers étaient là depuis un siècle ou deux. Vénus en marchands, ils s'étaient imposés comme courtiers d'affaires entre l'Inde et les Moluques. Du même coup, ils propageaient l'Islam. Conquête facile. Les vieux cultes autochtones, fétichisme ou animisme enfantins, offraient peu de résistance: ils disparurent peu à peu chez les Malais, non sans laisser un fort résidu de superstitions indigènes. Cette assimilation était loin d'être achevée au milieu du xvi' siècle. De grandes terres, comme Gélèbes, résistaient encore. Pendant un siècle, le progrès de l'Islam fut entravé par celui de l'Evangile. Puis, lorsque le calvinisme hollandais eut ruiné l'œuvre des missionnaires et des martyrs, le mahométisme regagna le terrain perdu et recommença son œuvre de propagande. Aujourd'hui, c'est chose faite : malais et musulman sont devenus synonymes. Ainsi, d'un bout à l'autre de l'Asie, les Portugais rencontraient leurs ennemis héréditaires, et c'est la même guerre qu'ils menaient à Ternate et à Galicut, à Malacca et devant Aden.

Malacca avait été pris en 151 1 ; en 1512, les Portugais étaient

à Banda. Puis ils se fixèrent à Ternate. Nous n'avons pas à raconter leur histoire coloniale, leur intervention dans les rivalités entre sultans, leurs conflits avec les Espagnols, qui, eux aussi, en quête du Cathay et du Cipangu, arrivaient par l'est, et découvraient les Philippines (1521). Vingt ans de révolutions intérieures dans lesquelles les capitans portugais ne sont que trop mêlés. Tristes annales, pleines de fraudes, de violences, de cupidités : mais on était là si loin de Goa, si loin de Lisbonne !

Le sultan qui avait accueilli les Portugais, Boléife, meurt empoisonné, par les musulmans, dit-on. 11 laisse trois fils légitimes, sans parler des autres. L'un d'eux, l'héritier, est à son tour empoisonné par le régent, Aroës, son frère naturel. Aroës, accusé de conspirer contre les Portugais est mis à mort, et le nouveau sultan, Aïalo, soigneusement tenu sous clef. 11 s'échappe, et, dans tous les archipels voisins, va souftler la révolte. Soi: frère Tabarija, installé sultan, troisième fils de Boléife, est, lui aussi, gardé à vue. Surviennentles Espagnols: alors, Espagnols contre Portugais, Ternate contre Tidore, chrétiens contre musulmans, l'imbroglio est complet. Au milieu de ces agitations, quel progrès sérieux pouvait faire l'Evangile? D'abord les missionnaires faisaient défaut. Tout au plus voit-on de loin eu loin passer un prêtre séculier ou un Franciscain '. Il se fit quelques conversions ; encore furent-elles dues en partie à la haine des indigènes pour les Arabes marchands d'esclaves. Un chei" de tribu avait-il besoin d'un appui contre ses ennemis ou ses voisins, il demandait conseil à quelque marchand européen qui se trouvait là. Le marchand répondait, vantant la puissance (ie son pays, le baptême, la foi chrétienne. L'affaire était men* e rondement. Catéchisme sommaire par interprètes, acceptation du christianisme par les indigènes, plantation d'une croix sur la place publique, puis le baptême. Chrétiens improvisés et, malheureusement aussi, chrétiens abandonnés ; aucun prêtre ne se présentait pour cultiver le champ ensemencé par (tes laïques'. Ainsi, dès 1518, un chef indigène fut baptisé à

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