II. — Travaux à Malacca
Le travail ne manquait pas à Malacca. Tout y rappelait Goa : même vie et mêmes vices. Les Portugais y étaient peu nombreux, un millier au plus, vivant serrés dans la petite ville fortifiée'. Mais auprès d'eux la ville indigène s'étendait au loin, et là, c'était la vie facile, voluptueuse, abandonnée. Elle passait pour une des plus agréables de l'Orient. Les grandes chaleurs y étaient atténuées par la brise de mer. Presque tous les jours, sur le ciel serein montaient de grosses nuées lourdes de pluies qui se déchargeaient sur la côte, arrosaient le sol et disparaissaient laissant le ciel pur comme auparavant^. Dans cet éden malsain vivait une population d'une douceur équivoque et molle. Imprévoyance et sensualité, quiétude inerte qui dispose à la servitude, voilà le Malais. Parfois, il est vrai, de soudaines fureurs le soulèvent: c'est un fou déchaîné qu'il faut traquer ainsi qu'un fauve ^; mais l'accès tombe et l'homme revient à son indolence. En temps ordinaire, il est poli, obséquieux, grand complimenteur. Il est sensible à la musique. Dans les rues assoupies et parfumées, jadis, on entendait moduler des chants monotones ou flotter de vagues sons d'orgues; c'était le vent qui passait à travers de longues tiges de bambous percées de trous comme des flûtes''.
Mœurs contagieuses. « Pour ce qui est du spirituel, dit Valignano, Malacca était un fourré [bosque cerrado) plein de toute espèce d'impudicités et méchancetés. Il y avait là tant de païens et des Maures si riches, vivant mêlés aux Portugais, qu'on n'eût pas dit une terre de chrétiens''. » « La promiscuité allait jusqu'à provoquer des apostasies*^. Peu ou point de pratique de la vie
1. D'après Lindschoten (Voyages, ch. 18), vers 1600, il y avait à Malacca à peine cent familles européennes. D'autres disent une centaine de marchands et cinq cents hommes de garnison (Ptrard, édit. Hakluyt, t. II, p. 163; Prévost, Hist. des Voyages, t. XII, p. 385). Godinho de Eredia donne pour la ville et les faubourgs, vers 1600, 7.400 chrétiens, et seulement 300 Portugais mariés.