‹ Saint François XavierChapitre 338 sur 820 · I. — Premier séjour à Ternate (juillet-septembre · texte numérisé non relu

I. — Premier séjour à Ternate (juillet-septembre

En ligne droite, d'Amboine à Ternate, il y a environ 500 kilomètres. La mer est dangereuse : de forts courants s'y heurtent et forment de violents mascarets. Les deux caracoras furent séparées et celle de Galvano emportée au loin. L'autre continua sa route.

Les Moluques du Nord, ou Moluques proprement dites, sont groupées en archipel compact, allongé dans le sens du méridien. L'île Gilolo, ou Halmahera, sert de noyau central; elle se découpe à l'est en baies profondes et en grêles péninsules. Au nord-est, l'île Morotaï. Le long de la côte occidentale s'égrènent en chapelet, îles, îlots, rochers, volcans, derniers ressauts des pentes abruptes de la grande terre s'abîmant sous les flots. C'est dans le couloir ainsi formé que passaient ordinairement les navires. A l'extrémité, l'on débouchait dans une vaste baie, entre les plages basses de Gilolo à l'est et les deux volcans insulaires Ternate et Tidor. Tidor, plus élevé, plus élégant, à moitié éteint; Ternate, plus trapu, soulevant ses flancs arides au-dessus d'une vaste ceinture de jardins, fissuré dans tous les sens et fumant par sept cratères. A l'horizon, le cône de trois autres volcans. C'est là qu'en juillet 1546 arrivait saint François Xavier.

Il débarqua dans une ville de ruines et de bicoques, sans cesse bouleversée par les secousses du sol : un enfer, sans l'extrême fertilité du terroir. L'île venait de passer complètement au Portugal, léguée à Jean III par le feu roi Manuel Tabarija. Jordan de Freytas était capitan. La population indigène obéissait à la vieille reine régente Néachila Pocaragua, Le sultan

déposé était à Goa où sa cause se plaidait devant l'intègre Jean de Castro. L'on attendait son retour d'un jour à l'autre. Quelques prêtres formaient le clergé.

Quelle était la moralité des colons ? Ceux qui nous ont dit que Malacca était pire que Goa, ajoutent qu'elle valait mieux encore que Ternate^ Il ne faut pas prendre à la lettre ces gradations oratoires. 11 est certain cependant que les voyageurs hollandais du xvii* siècle nous donnent, sur la vie privée des Ternatins, des renseignements plus qu'étranges et qu'on nous dispensera de reproduire. Les Portugais avaient-ils échappé à la contagion ? c'est peu probable. Aussi le premier soin deXavier fut de ressusciter chez eux la vie chrétienne^.

Inutile de répéter ce que nous avons déjà dit. Il fut à Maluco ce qu'il avait été à ]\îalacca, à San Thomé, à Goa, à Lisbonne. Donc, jours de travail et nuits de prière, logement demandé à l'hôpital Sainte-Marie, prédications, confessions, soin des malades, le sommeil pris n'importe où, et seulement quand la fatigue le terrassait. Il futvite populaire, lui-même le constate: « Dieu a voulu que, chez les Portugais de la ville et chez les insulaires chrétiens et infidèles, inveiii magiiam gratiam coram oculiseorum^. »

A ces miracles de zèle d'autres s'ajoutèrent bientôt. « J'étais là, raconte Alphonse Texeira, quand, à son premier sermon, il s'interrompit soudain: « Priez Dieu, dit-il, pour l'âme deJean lialvano qui vient d'être submergé en mer. » A quelques jours delà, sur la grève, la marée apportait des épaves et des ballots '. « Un autre jour, rapporte Jean d'Eyro, célébrant la messe et 1^8 tournant à l'offertoire versle peuple, il dit: « Jean de Araujo, « qui est à Amboine, est mort. J'ai dit la messe hier pour lui : « j'en fais autant aujourd'hui pour le repos de son âme. Je vous

1. Valignano, p. 7'é. Bartoli, 1. II, n. 10. Voir Prkvost, Histoire générale des voyagct', t. XI, p. 26, 28.

2. Chronologie : Xavier arriva à Ternate en juillet (Valignano, p. 7'>). Il y passa d'abord trois mois (Ep. 6t. Mon. Xav., p. 42.5, 426). Trois autres mois, plus ou moins, dans l'île du More (p. 426, Valignano, p. 76). Second séjour à Ternate, trois mois

p. 428). Donc, en tout, six mois dans cette île (p. 420). Il partit des Moluques à la fin du carême [ibid.) ; Pâques tombait, en 1547,1e 10 avril. Donc le temps se répartit à peu près ainsi : juillet-octobre, à Ternate; octobre-janvier, dans l'île du More; janvier-avril, à Ternate.

o. Mon. Xav., p. 'j26. « J'ai trouvé une grande faveur chez eux. » 4. ProcesÊ. 15.j6, Malacca, n. 4.

« demande de le recommander à Dieu. » Les assistants de s'étonner. Ils restèrent dans le doute une dizaine de jours. Alors arriva d'Amboine un nommé Raphaël Carvaglio, apportant la nouvelle, avec une lettre de Jean de Eyro, pleine de détails. On nota l'heure de la mort et l'étonnement fut à son comble. Ce phénomène de seconde vue paraît avoir beaucoup frappé le public, car de nombreux témoins en parlèrent aux procès de 1556 '. Une autre fois, c'est le décès de l'amiral castillan Villaîobos, qu'il voit et annonce pendant un sermon 2. Plus tard, même prodige à Amboine : il s'agissait du Portugais Diogo Gil mort à Ternate^.

Cet apostolat chez les Ternatins dura environ trois mois. Les résultats furent consolants. Il y eut surtout de nombreuses restitutions. Ce miracle d'un genre particulier ne pouvait que frapper les indigènes. Les propriétaires légitimes furent remboursés. Resta un fonds que nul ne réclama : il fut donné aux confréries de la Miséricorde et du Saint-Sacrement, lesquelles, jusque là fort pauvres, se trouvèrent tout à coup très à leur aise L

Chez les indigènes aussi, l'ébranlement fut considérable. Il est vrai que les musulmans de Ternate n'avaient rien de fanatique. A part quelques individus venus d'ailleurs et ordinairement d'origine arabe, ils ne tenaient pas autrement à l'îslam. Ils l'avaient embrassé, comme dans certains ports aujourd'hui l'on se fait franc-maçon, pour faciliter le commerce. Il y eut d'abondantes conversions : le moment semblait n'être pas loin où Ternate entière serait chrétienne. Xavier établissait les usages déjà introduits par lui à Goa et ailleurs, catéchismes réguliers, chants des cantiques, prières dans les rues à la tombée du jour pour les gens en péché mortel et les âmes du Purgatoire. « Je l'ai constaté moi-même à Maluco, disait le contrôleur Gaspar Lopez ; les Malais, en portant les marchandises sur les navires, chantaient le Pater et VAve. Jadis, avant la venue du Père, ils chantaient tout autre chose. Et encore, la

1. Process. f.'iôt], Cochin, n, '» ; Goa, n. 1, 6, etc. — Valignano, p. 73. — Bulle de canoliisation.

Page 1