Lettre 90, p
DE MALACCA A GANGOXIMA 127
Dès les premiers jours, François put voir ce que vaut la parole d'un Chinois païen. A chaque instant on s'arrêtait; le ladrào changeait d'avis, il ne voulait plus aller au Japon. Toutes les îles qu'il rencontrait, il y faisait escale. Le temps ne compte pas pour les orientaux ; ils ne comprennent pas qu'on soit pressé. Tergiverser, revenir sur ce qu'ils ont promis, chicaner, discuter à l'infini, voilà leur diplomatie. Et c'est en énervant les Européens, qu'ils finissent par en avoir raison. Nos missionnaires eurent deux mois pour faire leur expérience de ce côté original du caractère chinois,
« Deux choses surtout nous étaient pénibles, continue François. D'abord on ne profitait pas du bon vent que Dieu nous donnait. Nous risquions d'être retardés d'un an, forcés d'hiverner en Chine. Et puis, il y avait les sacrifices sans fin que le capitaine et les païens faisaient à l'idole de leur navire ^ » Cette idole était quelque grotesque poussah représentant un des dieux de la mer. Pour la première fois peut-être, François se trouvait en contact immédiat avec l'idolâtrie chinoise, enfantine et sotte. Il avait dû l'entrevoir à Malacca où les Célestiaux étaient nombreux; maintenant il lui faut la subir de près et tout le long du jour. Les matelots ne cessaient de brûler des bâtonnets parfumés devant leur dieu, d'allumer de petites bougies de cire colorée, d'enflammer à certaines heures et de livrer aux vents des papiers rouges, pailletés d'or, en hommage aux mauvais génies-.
Le plus souvent il s'agissait d'augurer l'avenir et de savoir s'il fallait poursuivre la route. Alors Xavier les voyait aller devant leur poussah, battre du front le plancher à plusieurs reprises, prendre dans un cornet de petits bâtons plats d'un demi-pied et portant des caractères énigmatiques, multiplier les révérences, faire tomber au hasard une de ces planchettes, enfin, à défaut d'un bonze pour les expliquer, consulter une grande pancarte pour savoir la réponse de l'oracle 3, « Nous ne pouvions les en empêcher, poursuit-il; ils demandaient à l'idole si, oui ou non, nous aborderions au Japon, si
2. Voir une lettre de 1707, Launay, IIi$t. gén. de la Société des M. E., t. II, p. 477.