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nattes, autour de la salle, psalmodiaient à deux chœurs leurs mélopées traînantes. Là, il le devinait, était le grand ennemi : car les bonzes étaient les maîtres des âmes.
Il n'est peut-être pas inutile de dire ici brièvement ce qu'ils en avaient fait, de ces âmes, et sur quel patron ils les avaient modelées. Il faut bien savoir en face de quel idéal François venait dresser l'idéal évangélique.
Le bouddhisme est assez connu. Personne n'ignore quelle conception de la vie, décevante et fataliste, les disciples de Sakia-Mouni avaient propagée par tout l'orient. A l'origine, c'était tout le contraire d'une religion, simple morale philosophique issue des spéculations iudiennes. Elle apprenait à l'homme le chemin du bonheur, mais sans culte, sans divinité, saus espoir d'une autre vie, sans prière et sans dogme : rien que l'eftort individuel de la volonté et de la pensée.
Ya-t-il un être suprême? Question oiseuse. Y a-t-il une origine des choses ? Problème sans intérêt. Ce qui pousse les gens à l'existence, c'est leur volonté de vivre, c'est le désir, source de toutes les douleurs. Des forces, inférieures ou supérieures, les skandhas, flottaient indécises. Le désir d'être les a réunies. De cet agrégat est sorti ce que les occidentaux appellent une âme. La mort le dissout un instant ; mais le désir subsiste, et coagule de nouveau ces forces sous une forme nouvelle. Hier homme, aujourd'hui animal, demain plante ou fantôme. L'on monte ainsi ou Ton descend l'échelle des êtres selon que, de ses existences antérieures, on apporte des fautes à expier ou des mérites acquis. Gela dure jusqu'à l'épuisement complet des fatales ressources de vie qui sont en nous.
Ainsi, pas de Dieu au point de départ, pas de ciel et d'enfer au point d'arrivée. Partis du vide, les êtres tendent au vide, et le vide définitif vers lequel s'achemine l'ombre humaine c'est le Nirwana, dont il est difficile de dire si c'est le néant ou la béatitude.
Cette métaphysique avait ses corollaires moraux. Que faire donc, et que sera la vie? Aux grossiers occidentaux de chercher la vie intense. L'idéal bouddhique sera la vie diminuée. Il faut, par une série d'exercices habilement gradués, en se soumettant à un régime savant d'anémie morale et intellec-
SAI^T FRAPJÇOIS XAVIER. — T. II. -«lO
luelle, épuiser artificiellement le désir d'être, cause de tous les maux. On peut espérer par là d'arriver dès ici-bas à la science libératrice, la perfection qu'on appelle la bodhi^ et entrer enfin dans la reposante inconscience du nirwana. Cette cure morale ne peut se réaliser que dans une existence complètement exempte des soucis terrestres, et, de là, le monachisme bouddhique.
Mener une vie d'isolement mais dans une communauté, de privations mais sans excès de pénitence, de célibat mais sans scrupules de chasteté, d'aumônes et de pauvreté mais aussi de paresse et de loisirs, de pitié pour les autres êtres mais de pitié stérile, de contemplation intérieure mais d'inertie intellectuelle : voilà l'idéal nouveau, l'ascétisme oriental qui, dans son fond, est le contrepied de l'ascétisme chrétien. 11 est des doctrines plus grossières, en est-il de plus foncièrement immorale ?
Sans doute l'immortelle nature humaine ne subit pas pareille déformation sans protester, sans prendre ses revanches. Aussi le bouddhisme pur n'existait plus au Japon depuis des siècles quand saint François Xavier rencontra pour la première fois, à Cangoxima, ces étranges moines. Mais, quelque dilué que fut le poison de Sakia-Mouni, il n'en avait pas moins agi sur les âmes. Ces qualités mêmes qui attiraient la sympathie du saint étaient mêlées de grands défauts qui ne lui échappaient point, mais dont il ignorait l'origine. Tout ce qu'il y a au Japon, dans le monde moral, intellectuel, artistique, de contourné, de contre nature est le fait du bouddhisme.
Xavier aimait chez les insulaires le sentiment de l'honneur et la fierté. Mais cette fierté tournait facilement en un orgueil misérable que le baptême ne parviendra pas toujoursà détruire. Le sentiment de l'honneur, en se déformant, donnera naissance à la coutume monstrueuse dnhara-kirl. Pour une contrariété, pour prouver son innocence, protester contre un ordre, attirer l'attention, pour un rien, le Japonais s'ouvre le ventre. Raffinement bouddhique d'une belle chose'.
Bouddhique encore, et inquiétant parce qu'il est anormal, ce
1. Xavier, dans ses lettres, ne signale pas cette coutume. Il n'eut sans doute pas l'occasion de l'observer
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mépris de la mort, si aisé, coûtant si peu qu'on n'admire plus; on se révolte comme devant une monstruosité. Puis, à tant mépriser la mort pour soi, l'on en vient vite à la mépriser chez les autres; et voilà, chez ce peuple si respectueux des animaux, pendant des siècles, une histoire faite de massacres et de guerres, sans fin, sans but, sans idée, sans profit.
Bouddhique, ce gaspillage d'héroïsme personnel. Au lieu du dévouement pour des causes précises, du dévouement raisonnable et raisonné, ménager de ses ressources, le Japon, durant des siècles, a pratiqué un idéal de sacrifice prodigue etaveugle. Cet esthète, avec son propre sang et le sang des autres, n'a guère fait que de l'art pour l'art.
Lorsque, de Gangoxima, notre saint sera monté un peu plus aunord,il pénétrera dans un Japonlégèrementdifférent, le Japon classique des provinces centrales. Moins de jactance peut-être que chez les Satzouma, mais plus de finesse. Alors, ce qui retiendra son attention, ce sera l'intelligence questionneuse. Mais là encore, il y a lieu de dénoncer le crime du bouddhisme.
Il avait trouvé le Japonais fin, spirituel, léger, curieux. Il le laissa tel quel, et, durant quinze cents ans, ne lui apprit qu'à subtiliser ses rêves. Sa curiosité même, ardente jusqu'à l'importunité, Xaxier en savait quelque chose, gardait un caractère étrange. Durant des siècles, elle était restée endormie, semblant attendre que, du dehors, on vînt la réveiller. Ces insulaires, individuellement si avides de savoir, n'ont cependant jamais fait un pas, donné un coup de rame en dehors de l'archipel, pour s'enquérir du monde, moins actifs cent fois que ces lourdauds de Chinois. Le bouddhisme les tient engourdis. Un instant, la porte du Japon s'entre-bâille devant les étrangers : un souflle un peu vif entre par là, qui va réveiller les âmes. Mais brusquement, la douce religion, devenue féroce, referme la porte, et en voilà pour deux siècles et demi. Pourquoi? C'est que, par cette ouverture, avec saint François Xavier et l'Évangile, pénétraient tout ce que le bouddhisme cherche à tuer, la conscience, la responsabilité, la pensée, l'esprit de Dieu, la liberté. .
Sur ce chapitre de l'intelligence, il faut le dire, les écrivains modernes se montrent parfois plus difficiles que le missionnaire du xvi^ siècle. Ils admirent avec quelle maîtrise les petits Japs
se sont approprié les sciences positives d'Occident. Mais ils les attendent encore sur le terrain des idées : ils constatent que l'esprit d'invention est médiocre, et la logique incohérente. Ils ont cru observer que la croissance intellectuelle des individus s'arrête court assez tôt, et ils se demandent s'il en sera ainsi de la race. Pour lui, Xavier comparait l'activité du Japonais à l'indolence mentale des Malais et des Indiens. Ailleurs, c'est lui qui le constate, les indigènes ne sont perspicaces que pour le mal : ici, de plain-pied, quasi sans transition, les néophytes entrent dans le surnaturel. Ils comprennent tout et vite. En fallait-il plus pour que le saint aimât d'un grand amour ces orientaux d'un genre si nouveau?
Pourquoi faut-il que l'expériencecommencéeparlui, continuée soixante ans par ses disciples, ait été brusquement arrêtée par la persécution bouddhique ? Nous aurions, dans la pleine lumière de l'histoire, l'admirable spectacle d'un peuple changeant de mentalité au contact de l'Evangile. On eût vu se produire en grand ce que Xavier constatait chaque jour chez ses fidèles. Sous le souffle de la foi chrétienne, les brumes factices du bou<ldhisme se dissipaient, et le vrai fond humain réapparaissait, toujours vivant. Les Japonais, dit-on, ne raisonnent pas comme nous. « Les grandes obscurités les intriguent et ne les tourmentent pas. Les énigmes du monde piquent leur curiosité ni plus ni moins qu'un rébus. Ils apportent dans leurs argumentations le même goût de l'imprévu que dans leurs divertissements. Leur dialectique est une boîte à surprises. C'est par l'inattendu qu'ils sont persuadés. Ils subissent délicieusement Tiiiexplicable. Notre logique leur paraîtrait brutale, susceptible de fausser la délicate complexité de l'univers ^ » Or cette mentalité bouddhique se déconcertait devant l'enseignement chrétien. Nous en avons la preuve en vingt endroits de la correspondance de Xavier. Sous l'action de la grâce, V anima naturaliter christiana avait des soubresauts douloureux.
Le problème du monde et de la destinée était pour elle, à certains moments, autre chose qu'un rébus. L'éternelle logique, qui pouvait sommeiller, engourdie par la dialectique fuyante