Ibid
cruches d'eau glacée, ou bien, prosternés à terre, frappent le pavé de leur front en invoquant leurs dieux ^ Mais, à ce coup, le spectacle était nouveau : visage, coutume, langage^. Surtout ce que disaient ces étrangers était absolument inouï. Parfois François cédait la parole à Fernandez, et restait prés de lui en prière. Ou bien lui-même prenait le cahier, faisait le signe de la croix, bénissait l'auditoire, restait un instant les yeux au ciel, et, au milieu des rires de la foule, commençait la lecture. Pour la première fois de leur vie, les Japonais entendaient parler de la création, d'un Dieu fait homme et mort pour nous, de l'immortalité de l'âme. Puis le prédicateur élevait la voix pour être mieux entendu et il attaquait les trois grands crimes du pays, le culte rendu aux idoles et par conséquent au diable, la débauche et l'infanticide^.
Deux partis se formaient dans l'auditoire. Les uns se moquaient, ils s'indignaient qu'on attaquât ainsi les dieux du pays; et, quand les missionnaires s'en allaient par les rues, hommes et enfants les suivaient en riant, leur jetant des sobriquets ridicules^. D'autres trouvaient que les prédicateurs avaient raison : en eux, rien que d'irréprochable, une vie austère et patienter Xavier avait, jusque sous l'outrage, une sérénité calme qui plaisait. Il s'était fait son expérience du monde japonais. Il avait compris que trop d'humilité dans les formes, loin de faire estimer la religion par ce peuple à la fois obséquieux et orgueilleux, n'amenait que le mépris. Or il importait que la religion ne fût pas méprisée. Sous l'indispensable modestie du chrétien, sous la patience à supporter les pires injures, il fallait qu'on sentît le calme de l'âme, mais aussi une dignité supérieure à toutes les avanies.
Il changea donc un peu de tactique, surtout dans ses rapports avec l'aristocratie. Car, elle aussi, venait à lui. Les notables ne pouvaient décemment se mêler aux réunions de la rue, et cependant ils voulaient entretenir les bonzes d'occident. Parfois, la curiosité les poussant, quand ils les voyaient