I. — La liberté de conscience à Yamaguchi
Le retour des missionnaires fut un grand soulagement pour le pauvre Père de Torrès. « Vous pouvez vous imaginer, écrivait-il quelques mois plus tard, ce que j'ai souffert d'être ainsi séparé du Père Maître François, à la pensée des dangers et des labeurs qu'ils rencontraient (lui et ses compagnons). Ils partirent à la fin d'octobre, au commencement des grands froids et des neiges. Mais ni le froid, ni les neiges, ni la crainte d'aller au milieu de populations inconnues ne pouvaient arrêter le Père François ; si grand est le feu d'amour de Dieu et le zèle des âmes qui brûle en son cœur. Que n'eurent-ils pas à souffrir? En barque, tapis à fond de cale; sur terre, ignorant les routes, ils se mettaient comme valets au service des voyageurs à cheval et couraient derrière. Le soir, ils arrivaient trempés, épuisés, affamés, dans les hôtelleries où il n'y avait rien pour eux, ni abri, ni nourriture. Le froid était tel, qu'ils en avaient les jambes enflées. Ajoutez les insultes, les pierres que, dans les rues et sur les places, leur jetaient les enfants. Et rien n'empêchait Maître François de prêcher l'Évangile. Ce sont là des ardeurs de zèle que nous ne saurions imaginer; il faut l'avoir vu. Ses œuvres nous animent plus encore que ses paroles et, quoi que ce soit que nous fassions ou souffrions, c'est une confusion que de nous comparer à lui. Je ne vous en donne pas le détail, ce serait infini. Son voyage a duré quatre mois; il est toujours allé à pied et souvent sans chaussures ^ »
1. Carias de Japào, fol. xliv (traduction abrégée); — Valignano, p. 127, 128.
De son côté, Xavier fut heureux de constater qu'à Firando ces quatre mois n'avaient pas été stériles. Torrès avait converti son hôte, avec sa femme, ses fils, toute la famille, puis le père et d'autres de la parenté, puis un lettré qui avait voulu étudier de près le christianisme. Ce n'était plus seulement parmi les pauvres que les fidèles se recrutaient. Les relations commencent à accoler au nom de certains néophytes le titre nobiliaire de don, « don Geronymo, père de don Antonio^ ».
Firando ne retint François que quelques jours. Il avait hâte d'aller reprendre à Yamaguchi le plan qui venait d'échouer à Miyako, obtenir du puissant daimyô ce que l'ombre d'empereur ne pouvait lui donner. Son voyage à la capitale avait eu au moins ce résultat que maintenant il savait à quoi s'en tenir sur la politique intérieure du pays^. Il avait appris encore que, sur l'esprit des Japonais, son extérieur misérable faisait mauvaise impression. On le méprisait; mais, de la personne, le mépris rejaillissait sur la doctrine. Il laissa donc sa soutane usée et prit des habits plus décents^. De plus, les lettres du gouverneur des Indes et de l'évêque de Goa, ofTrant l'amitié du roi de Portugal et demandant protection pour les missionnaires, n'ayant pu être utilisées à Miyako, pouvaient l'être à Yamaguchi. Xavier résolut de se présenter cette fois en ambassadeur. Il emporta ses lettres de créance écrites sur parchemin et un certain nombre de bibelots européens qui devaient intéresser les Japonais ; une horloge, un manicordio (sorte d'épinette à clavier et à 70 cordes), une arquebuse à pierre et à trois canons, une pièce de brocard, des flacons de cristal, des miroirs, des lunettes, un habit portugais, etc.^ Puis, laissant encore Cosme de Torrès à la tête de cette mission naissante qu'il gouvernait si bien, toujours suivi du fidèle Fernandez et des Japonais Bernard et Mathieu, il se dirigea vers Yamaguchi^.
Le daimyô n'avait pas gardé rancune au missionnaire pour la liberté de son langage. Il accepta les présents. Plusieurs produisirent leur effet, car les chroniques japonaises ont gardé le