Mon. Xav., p
Mouni en personne, mais canonisé, divinisé, chef d'un panthéon pullulant et, comme tel, parfaite invention du diable.
Dans son système, Sakia n'avait pas expressément nié les dieux. Il s'était contenté de les regarder comme des êtres arrivés tout prés du terme, n'ayant plus qu'une once de force vitale à épuiser, avant de se dissoudre dans le nirwana. Donc, génies supérieurs, mais emportés comme tout le reste par le tourbillon de l'impermanence. Le bouddhisme, en partant à la conquête de l'Asie, emporta donc dans son bagage doctrinal quelques bribes de la théologie brahmanique. Puis, les divinités qu'il rencontra sur son chemin, et qui voulurent bien se laisser faire, furent accueillies, adaptées au système, on devrait dire « bouddhifiées ». Ainsi les dieux shintoïstes du Japon. Un bonze prouva, au ix« siècle, que l'âme de Xaca avait émigré dans la grande déesse solaire Ama-Terasou ; le tour était Joué, la déesse entra dans le panthéon bouddhique. Avec elle, tous les génies locaux, nationaux, familiaux. On les affubla de formes grotesques et ils eurent leurs idoles dans les temples de cette étrange philosophie destructrice des dieux. Ce sont eux que, dans les controverses, Xavier entendait appeler les Jîamis.
Voici maintenant les fotoqiies, autrement dit les bouddhas. Gomment ne pas rendre un vrai culte au fondateur de l'école, puis à ses disciples, aux chefs de sectes, aux saints dûment canonisés? Et, dans les pagodes, une foule de petites statues dorées allèrent se ranger, en bel ordre, autour de la grosse idole de Xaca. Pour les docteurs, simples hommes de bien dont il convenait de consacrer le souvenir; pour le populaire, vraies divinités nationales.
L'imagination polythéiste du vulgaire avait recréé la mythologie : maintenant c'est à la métaphysique savante d'y ajouter ses élucubrations. Ce Xaca qui, malgré lui, vient de monter dans sa niche d'idole, cet homme, ce bouddha, autrement dit cet « illuminateur », est-ce un être unique, ou a-t-il des semblables?
Il en a; les bouddhas ne se comptent pas. Le bouddha Xaca n'a fait que retrouver les vérités trouvées avant lui et qu'on avait perdues. On les reperdra encore et on les retrouvera. Et chacun de ceux qui ont retrouvé, ou qui retrouveront les vérités libératrices, sont autant de bouddhas. De l'un à l'autre
il s'écoule un nombre étourdissant d'années. Chacun d'eux voit son règne durer des siècles et des siècles. De ces bouddhas, il y a eu des milliers dans le passé, et il y en aura des milliers dans l'avenir. Mais cinq seulement sont connus par leur nom; Xaca, le bouddha de l'heure actuelle, est le quatrième.
Supposons maintenant un bouddhiste en extase et contemplant en pensée quelqu'un de ces bouddhas. Au delà du bouddha réel, ce qu'il voit, c'est un autre bouddha, manifestation, reflet, image du bouddha qui n'est plus, ou du bouddha qui n'est pas encore. Il a son individualité produite par l'extase elle-même. Et ainsi, à chaque bouddha humain correspond un « bouddha delà contemplation ». Et Sakia-Moiini, par exemple, a pour dédoublement mystique Aniitabha, en japonais ^wuV/rt.
Les bouddhistes vont plus loin. Chaque bouddha de la contemplation a femme et enfants; voilà constituées, dans l'ordre supérieur et imaginaire, cinq triades ayant chacune son attitude et sa couleur, blanche, jaune, bleue, rose ou verte. C'était induire le peuple en tentation prochaine de polythéisme; le peuple ne résista point, et les fotoques allèrent toujours se multipliant.
Seulement, comment concilier cette pullulation grouillante de divinités avec l'athéisme fondamental du système ? Un reste de panthéisme apporté de l'Inde fit l'affaire. On expliqua que tous les bouddhas se ressemblent comme la vérité à la vérité. Il y a un bouddha primordial dont les autres sont l'émanation; un bouddha, qui serait Dieu, s'il existait un Dieu. On l'appela Daï-Nitchi. Ce fut l'être suprême et éternel. Aux shintoïstes, on raconta qu'il était identique à Ama-Terasou; et, pour un certain nombre de Japonais, Daï-Nitchi fut le grand dieu soleil autour duquel Xaca et Amida tournent comme de vulgaires satellites.
Dès ses premières controverses avec les bonzes de Yamaguchi, François Xavier entendit parler de Daï-Nitchi, le « grand soleil », qui lui parut une divinité quelconque. Les missionnaires qui vinrent ensuite, y regardèrent de plus près. Ce principe inerte, indéterminé, apte à devenir toutes choses, il leur sembla le reconnaître. N'était-ce pas, mais élevée à la dignité d'un dieu infini, la materia prima de la philosophie aristotéli-
cienne ? A l'inverse, les bonzes de la secte Shingon, entendant parler d'un Dieu éternel, immense, sage, bon, puissant, déclarèrent que c'était exactement leur Daï-Nitchi. 11 se multipliait tout en restant identique à lui-même dans les mille bouddhas des trois mondes. Le populaire pouvait s'y tromper et faire de tout cela autant de dieux; mais eux, les initiés, savaient à quoi s'en tenir. « Entre vous et nous, disaient-ils à Xavier, la langue et l'habit diffèrent, mais nos lois n'en font qu'une. » Et ils cherchaient à accaparer le saint; ils l'attiraient dans leurs monastères, lui faisant fête, espérant que la popularité du bonze étranger, sa faveur auprès du prince, rejaillirait sur eux^
Le missionnaire se défiait. Cet empressement n'était pas naturel. 11 en profita pourtant pour les interroger à son tour. 11 voulut voir s'ils soupçonnaient quelque chose du christianisme. Eux qui répétaient : « Nos lois sont identiques », ne seraient-ils pas des chrétiens dégénérés, abandonnés depuis des siècles, mais gardant traces de l'évangélisation première ?
Il les questionna donc en particulier sur les mystères, la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, la Croix. Les bonzes ne soupçonnaient rien de tout cela et en riaient comme de fables. « J'ai longtemps cherché et avec soin s'ils ont jamais eu connaissance de Jésus-Christ : je me suis convaincu, parleur témoignage et celui de leurs livres, qu'ils n'en ont jamais ouï parler. Tout ce que j'ai vu rappelant le Christianisme se réduit à la croix qui figure dans les armes du roi de Cangoxima^. »
Xavier s'était vite aperçu que la religion japonaise se divisait en sectes nombreuses; neuf, lui disait-on, toutes venues de Chine. Chacun choisissait la sienne, il y avait liberté complète. Dans une maison, le père pouvait être d'une secte, la mère d'une autre, les enfants d'une troisième. De là discussion, brouilles et batailles'. Il n'alla pas beaucoup plus loin dans son enquête. On eût pu lui dire que chacune de ces sectes formait comme un ordre religieux, ayant sa maison-mère