Mon. Xau.jp
justice des Chinois était moins idéale qu'on ne la faisait; leur libéralité, toute relative ; leur amour de la paix, terriblement mêlé d'égoïsme ; mais l'ensemble restait vrai. Xavier complétait ainsi sa psychologie des peuples d'Orient. Dans chaque race, il saisissait le côté favorable à Faction de l'Évangile et le mettait en lumière. Les Indiens étaient doux, mais indolents. Par contraste, le Japonais, en dépit de ses vices, mais avec son activité intellectuelle et sa générosité, lui apparutune race supérieure. Elle avait son défaut pourtant : inquiète, remuante, imprudente, elle restait, par certains côtés, au-dessous du Chinois. Le Chinois, lui, était calme, sérieux, prudent, sage; qualités moins brillantes, moins chevaleresques, mais solides. C'était plus qu'il n'en fallait pour que l'apôtre en vînt à se demander si, après avoir ouvert le Japon à l'Evangile, il ne devait pas lui ouvrir aussi la Chine. Les deux entreprises se compléteraient. Le projet qui avait échoué au Japon, par suite, pensait-il, de l'anarchie générale, il espérait le faire réussir dans l'empire voisin : aller droit au centre du gouvernement (là, du moins, il y en avait un), et obtenirun édit de tolérance. « Je crois bien que cette année (il écrivait en 1552), j'irai à la résidence du roi de Chine. C'est un pays où peut grandement s'étendre la loi de Jésus-Christ ; et, si le christianisme y est reçu, ce sera un grand point pour la destruction des sectes japonaises. De Liampo, ville importante de Chine, au Japon, il n'y a qu'une traversée de 80 lieues ^ »
Ajoutons que les Indes elles-mêmes le réclamaient. Avait-il reçu quelque nouvelle alarmante? La chose n'est pas absolument impossible. Toujours est-il que, vers le milieu de 1551, Xavier épiait l'occasion de revenir à Goa^. Soudain, dans les
1. Mon. Xac, p. 695. DeNiug-Pouo (Liampo) à Nag-asaki, il y a en réalité 850 kilomètres.
2. Le Père F. Ferez nous affirme, en novembre 1551, que, depuis deux ans, aucun vaisseau n'est parti de Malacca pour le Japon. Six ou sept fois, des navires ont essayé de mettre à la voile en 1550; toujours quelque obstacle est venu les arrêter. En 1551, un vaisseau, sur le point de partir, brûla dans le port. Puis, survinrent des pirates musulmans de Java qui infestèrent le détroit et bloquèrent la ville (Gros, II, p. 191). Mais Pérez ne parle que des vaisseaux destinés au Japon. D'autres avaient pu gagner la Chine et, atout hasard, emporter des lettres pour l'apôtre, réclamant son retour. — Au départ de Xavier,^^ Valignano donne deux motifs : les besoins du Japon et la mission de Chine (Gros, H, p. 176).
AU BUNGO 223
derniers jours du mois d'août, le bruit courut que, au port de Figi, de l'autre côté de la mer intérieure, un vaisseau portugais venait de jeter l'ancre. Aussitôt Xavier envoya son catéchiste Mathieu aux informations'. Peu après, le messager revint: la nouvelle était vraie, le capitaine s'appelait Duarte da Gama. 11 avait du parler au daimyô de Bungo du prêtre européen qui travaillait au Japon depuis plus d'un an, de sa vertu, de sa science, de son crédit auprès du gouverneur des Indes; car le prince fit remettre à François un billet lui promettant le meilleur accueil pour le jour où il viendrait sur ses terres^. En même temps on apportait au Père son courrier des Indes^. Il devait contenir des nouvelles graves, car Xavier décida de profiter de l'occasion et de reprendre sans tarder le chemin de Goa. Le Japon, la Chine, les Indes elles-mêmes exigeaient ce prompt retour.
II nous faut ici ouvrir une parenthèse.
Vers 1548, saint Ignace, rédigeant ses Constitutions, avait décidé de les soumettre à l'examen, non seulement des profès de Rome, mais surtout de ses premiers compagnons, s'ils pouvaient se rendre auprès de lui '. Maître François devait-il manquer à cet appel? On songeait alors à le rappeler des Indes. Saint Ignace avait besoin d'être renseigné par lui sur les missions. Il en avait écrit au roi Jean III, à Rodriguez et à Xavier lui-même^. S'il était possible, Xavier devait revenir avec un ou deux compagnons et quelques indigènes. Le courrier des Indes, contenant la lettre de rappel, partit de Lisbonne au printemps de 1549, parvint à Goa le 5 septembre®, en repartit pour Malacca au printemps suivant, et attendit dans cette ville
1. La lettre aux marchands que l'on cite à ce propos {Mon. Xav., p. 664, 665) est-elle authentique ? La question ne se poserait peut-être pas si le document nous était communiqué par un autre que Mendez Pinto. Ni le style, ni le vocabulaire n'ont rien d'étrange. Mais les formules de politesse ne sont pas celles qui se lisent dans les autres lettres du saint adressées à des séculiers (Martin d'Azpilcueta, Diogo Pereira).