Bartoli, I. VI , n
Il fut connu bientôt dans l'Inde entière pour ses impétueuses sorties contre les vices. « Voilà, disait-on, le prophète Elie qu'il fallait à la cité coupable » ; et comme, par ailleurs, il était d'un dévouement sans réserve, tout en redoutant sa parole, on l'aimait <.
Mais il y eut excès. Si nous comprenons bien la lettre que Xavier lui écrivit, il alla jusqu'à provoquer nous ne savons quelles enquêtes. Certainement il entra en lutte avec le vicaire 2, et il s'attira de son Provincial une lettre qu'il faut citer :
« Vous avez bien mal compris les instructions que je vous avais données sur ce que vous aviez à faire à San-Thomé. On voit clairement combien peu vous avez profité de la conversation de notre bienheureux Père Ignace.
« C'est très mal agir que de procéder, comme vous le faites, avec le vicaire, à coups d'enquêtes et de réclamations. Votre tempérament excessif vous emporte. Tout ce que vous faites d'un côté, vous le détruisez (mot à mot, vous le démanchez) de l'autre. Sachez-le bien, je n'aime point vos querelles de là-bas. Si le vicaire ne fait pas ce qu'il doit, ce ne sont pas vos reproches qui le corrigeront, surtout faits avec aussi peu de prudence.
« Vous êtes si habitué à suivre votre volonté, que, partout où vous allez, vos manières scandalisent, et vous vous excusez en disant : c'est mon tempérament. Plaise à Dieu que vous fassiez pénitence un jour de ces imprudences.
« Par l'amour de Notre-Seigneur, luttez contre votre volonté. Que l'avenir corrige le passé. Cette violence n'est pas uniquelïtent affaire de tempérament : elle vient de ce que vous oubliez Dieu, votre conscience et l'amour du prochain. Dites-vous-le bien, à l'heure de la mort, vous trouverez que c'est la vérité que je vous dis là.
« Je vous en prie, par notre bienheureux Père Ignace, ce peu de jours qui vous reste à vivre, employez-le à être endurant, doux, patient et humble. Avec l'humilité, sachez-le, on arrive à tout; si vous ne pouvez pas faire selon vos désirs, faites bonnement ce que vous pouvez.
1. Sel Ind. Ep., p. 116, 127; — Polanco, II, p. 149, 405, etc.
2. Bien probablement ce Gaspar Goelho qui, naguère, avait hébergé le Père François, et qui devait plus tard lui rendre ce témoignage qu'il avait muita obediencia aos Prelados da If^rcja {Sel. Ind. Ep., p. 178).
« En ces régions de l'Inde, on n'aboutit à rien par la violence : c'est arrêter tout le bien qu'eût opéré l'humilité que de crier et de s'impatienter. Le bien que vous pouvez faire sans scandale, ne fût-il pas plus long que ceci : faites-le, quand
même il vous semblerait que, avec discordes et scandales, vous
en pourriez faire de cette longueur : ■ .
Ce que je sais bien, c'est que rien de tout cela ne vous profitera, et que tout cela vous pèsera à l'heure de la mort.
« Gonzalo Fernandez (probablement un compagnon de Cypriano, prêtre séculier) me paraît être du même tempéramentque vous, mal endurant, peu patient. Vous dissimulez vos irritations sous le prétexte du service de Dieu, disant que vous ne faites rien que par zèle de Dieu et des âmes. Ce que vous ne menez pas à terme avec le vicaire par les procédés humbles, vous ne le conclurez pas par des vivacités.
« Si vous aimez le Père Ignace, si vous lui êtes soumis, je vous en prie, sur cette lettre lue, vous irez trouver le vicaire, vous vous mettrez à genoux, vous lui demanderez pardon du passé, vous lui baiserez la main, les pieds même, si vous voulez me faire plaisir ; et vous lui promettrez que, tant que vous resterez là, vous ne ferez rien contre sa volonté. A l'heure de votre mort, croyez-moi, voilà un acte qui vous consolera.
« Confiance en Dieu, Notre-Seigneur. N'en doutez pas, quand on verra bien clair votre humilité, tout ce que vous demanderez pour le service de Dieu et le salut des âmes, on vous l'accordera.
« Vous et d'autres, êtes dans une erreur évidente. Sans forte humilité, sans en donner de grandes marques à ceux avec qui vous vivez, vous voulez qu'on en passe par vos volontés, sous prétexte que vous êtes des frères de la Compagnie. Vous oubliez, vous négligez les vertus de notre Père Ignace, par lesquelles Dieu lui a donné une telle autorité sur le peuple. L'autorité sur le peuple, vous voudriez en jouir, et vous négligez les vertus qui vous la concilieraient.
« Je le sais bien; si vous étiez là, vous diriez qu'il n'y a pas eu de faute de votre part, que vous n'avez agi que par amour de Dieu et des âmes. Soyez-en certain, n'en doutez pas, cette excuse-là, je ne la recevrais point; rien ne me désolerait autant
que de vous voir essayer de vous disculper, tandis que rien ne me consolerait comme de vous voir vous accuser.
« Par-dessus tout, je vous en prie, avec le vicaire, le clergé, les capitans, les autorités de toutes sortes, pas de brouilleries manifestes, quelques désordres que vous constatiez. Ce que vous pourrez bonnement corriger, corrigez-le; mais ne vous exposez pas à tout perdre par des brouilleries, là où, par l'humilité, vous pourriez tout gagner. »
Jusque-là Xavier avait dicté sa lettre en portugais à quelque secrétaire. Ici lui-même prend la plume, il laisse là le portugais, et il parle à l'Espagnol en espagnol, à l'ami d'Ignace dans la langue d'Ignace.
« O Gypriano ! si vous saviez avec quel amour je vous écris ces choses, jour et nuit vous vous souviendriez de moi; peutêtre vous pleureriez, à vous rappeler mon grand amour pour vous. Si les cœurs des hommes pouvaient se voir en cette vie, je crois, mon frère Gypriano, que vous vous verriez distinctement dans mon âme. »
Et il conclut par cette formule d'Ignace que Gypriano devait connaître, et qui l'avait fait pleurer, lui, en la lisant au bas d'une lettre de Rome.
« Tout vôtre, sans pouvoir jamais vous oubliera »
Francisco.
1. Saint Ignace avait mis : « Todo vuestro, syn podenne oluydar en tyempo alguno, Ignatio » [Mon. A'flc, p. 668). Xavier écrit (p. 748) : « Todo imestro, syn nunca podenne olbydar de vos, Francisco. »