I. — Les démarches de Jean III
Vers ce temps-là, 4 août 1539, Jean III de Portugal écrivait à son ambassadeur près la cour de Rome :
« Don Pierre Mascarenhas, mon ami, moi le roi. Notre première intention, vous le savez, à moi, comme au roi mon seigneur et père (qu'il soit dans la gloire), dans nos entreprises des Indes, ainsi que dans nos autres conquêtes, et tout ce que nous avons poursuivi avec tant de périls, travaux et dépenses, a toujours été l'accroissement de notre sainte foi catholique. Pour elle, nous avons tout fait de grand cœur. J'ai toujours travaillé pour envoyer des hommes savants et vertueux en toutes les parties de mes domaines, des gens dont le principal office fût de prêcher et de donner toute espèce d'enseignement nécessaire aux nouveaux convertis. Grâce à Notre- Seigneur, les efforts ont été bénis. Le bien va grandissant, et j'y vois la preuve que Dieu agrée ce que j'ai fait, lui, sans le secours spécial duquel ce bien n'eût pas été réalisé. Mais j'y vois de plus l'obligation, non seulement de continuer ce qui a été commencé, mais aussi, à mesure que le travail grandit, d'augmenter le nombre des ouvriers'. »
Le roi s'exagérait assurément l'étendue de ses conquêtes religieuses ; mais il avait raison, quand il disait que, pour les besoins immenses de ses domaines, il avait déjà beaucoup
t. Ep. S. Ignatii, t. I, p. 737.
travaillé. Ne venait-il pas de faire partir pour Goa son premier évêque, avec une poignée d'excellents missionnaires franciscains? Mais il voulait davantage.
On venait de lui signaler l'existence à Rome d'une petite société de clercs très pieux, savants, zélés, qui certainement ne demanderaient pas mieux que de seconder ses desseins. Ils lui avaient été indiqués par le principal de Sainte-Barbe, Jacques de Govea, qui les avait eus à Paris comme pensionnaires. En 1538, il leur avait écrit, leur demandant, au cas où Jean III leur proposerait une mission dans les Indes, s'ils accepteraient. Au nom de tous, Le Fèvre avait répondu, 23 novembre. Ils ne demandaient pas mieux que de se rendre à cet appel. Rien ne leur serait plus agréable. Mais ils étaient liés envers le pape. A lui seul de disposer d'eux et de leurs labeurs. Nul mieux que lui ne connaissait les besoins de la chrétienté. Jean III du reste avait été devancé par les Espagnols ; ils avaient réclamé auprès du Souverain Pontife quelques Pères pour les Indes Occidentales. Actuellement, on les retenait à Rome où la moisson était vaste. Du reste, ni la distance, ni la difficulté des langues ne les effrayaient ; il leur suffisait de faire ce qui plairait à Diéu^
De Paris, cette réponse fut envoyée à Jean III. Sur quoi, le 4 août 1539, le roi enjoignit à son ambassadeur de faire une enquête secrète sur ces clercs qu'on disait lettrés, de bonne vie, ayant fait vœu de pauvreté, vivant d'aumônes, fort zélés, faisant grand bien, et prêts à aller n'importe où au premier signe du pape. Si véritablement, disait le prince, ils se proposent d'étendre la foi, de servir Dieu par la parole et le bon exemple, nulle part, mieux qu'en mes conquêtes, ils ne trouveront le moyen de réaliser leurs saints désirs. Du reste, ils seront traités là de telle sorte que rien ne leur manquera pour procurer le service de Dieu. S'il était nécessaire, Mascarenhas agirait auprès du pape ; il obtiendrait de Sa Sainteté un ordre devant lequel ces clercs n'auraient qu'à s'incliner. Puis il réglerait leur voyage, fournirait aux dépenses, et les ferait passer en Portugal le plus tôt possible'^.
Mascarenhas fit son enquête. Le tableau qu'on avait tracé de la vertu des Pères n'était pas exagéré. Lui-même finit par prendre saint Ignace pour confesseur; et, le 10 mars 1540, il écrivait au roi: « Je leur ai transmis votre demande. Ils m'ont répondu qu'ils n'ont aucune décision à prendre, s'étant, par vœu, tout spécialement remis entre les mains du pape. Mais ils sont prêts à aller où le pape leur dira d'aller, fût-ce aux Indes et plus loin encore. Je fus alors parler au pape; je lui dis les intentions de Votre Altesse. Je le suppliai de votre part, si ces clercs sont réellement propres à remplir vos vues, savoir, édifier les peuples récemment gagnés à notre sainte foi, de vouloir bien lui en envoyer quatre. Plus Sa Sainteté vous en enverrait, plus elle vous rendrait service, si nombreux, si variés sont les endroits où vous pouvez les employer au service de Notre-Seigneur.
« Sa Sainteté loua fort les intentions de Votre Altesse et sa pieuse supplique. Elle me dit beaucoup de bien de ces clercs, lettrés, vertueux, du fruit qu'ils font par leurs prédications et saints exercices. Ils lui paraissent très aptes à instruire les peuples néophytes. Mais un voyage si long, si périlleux, doit être accompli librement. A moi donc de les en prier et de lui faire ensuite mon rapport.
« Ici, ma peine fut petite. Avec grande joie, ils acceptèrent l'idée de ce voyage. Alors le pape leur ordonna de l'entreprendre. Quant au nombre, ils ne pouvaient me donner que deux Pères. Car, pour l'heure, ils ne sont que six à Rome; encore deux vont être envoyés par le pape en Irlande, et de là en Ecosse, à cause des hérésies de cette île'. »
Saint Ignace en effet eût été fort embarrassé de donner les quatre missionnaires qu'on demandait. Il n'avait pas encore enrôlé vingt « compagnons », et déjà presque tous étaient engagés ailleurs. Seuls, entre ceux de la première heure, Xavier et Salmeron se trouvaient à Rome. Mais pouvait-on songer à Xavier pour les Indes? Avait-il repris assez de forces pour une telle mission? Salmeron était destiné à l'Irlande. Heureusement, trois Pères étaient sur le point de revenir de
Sienne, leur tâche achevée ^ Paschase Broët fut donné pour auxihaire à Salmeron; Estrada fut dirigé sur Montepulciano. Restait Rodriguez. Portugais, ancien boursier du roi à Sainte- Barbe, il était tout désigné pour aller se mettre à la disposition de Jean III. Depuis longtemps du reste, il désirait l'apostolat chez les infidèles. C'était même cet attrait qui l'avait attaché à Ignace, quand celui-ci lui parlait de la Terre Sainte. Il est vrai qu'il revenait de Sienne malade, fiévreux; mais, comme il semblait reprendre ses forces, il fut choisi. Il lui fallait un compagnon, car don Pedro de Mascarenhas allait rentrer en Portugal. Il tenait à emmener au moins deux Pères. Ignace le lui avait promis.
Le saint pensa que Bobadilla remplissait toutes les conditions voulues. Avec son caractère un peu âpre et entreprenant, son dévoùment sans bornes, son mépris de la vie, n'était-ce pas l'homme des missions lointaines ? Il venait de pacifier l'île d'Ischia et prêchait à Naples. Ordre lui fut envoyé de revenir à Rome sans tarder^,
Rodriguez ne l'attendit pas. Pour lui épargner les fatigues d'un voyage par terre, à travers l'Italie, la France et l'Espagne, Mascarenhas lui réserva une place sur le vaisseau qui emportait ses gens et ses bagages, et qui devait appareiller à Givita Vecchia, le 5 mars^.
La veille du départ, un jeune prêtre, que rien ne liait encore à la Compagnie, vint se jeter aux genoux de saint Ignace, lui remettant une cédule écrite et signée de sa main. II y faisait à Dieu, entre les mains des Pères, donation complète de luimême. Il s'offrait tout spécialement pour accompagner aux Indes ceux qui allaient partir, ne demandant qu'une chose, être leur coadjuteur et leur aide dans les ministères spirituels. Ignace accepta, s'en remettant sans doute à Rodriguez du soin de le former aux vertus religieuses. De ce généreux volontaire, nous ne savons que le nom de baptême et le lieu d'origine. On ne le désigne jamais dans les vieux documents que sous le
1. POLANCO t. I, p. 80-81, 86-87. — Ribadeneira dans Scripta, p. 381.