‹ Saint François XavierChapitre 788 sur 820 · III. — Que reste-t-il de V œuvre de Xavier · texte numérisé non relu

III. — Que reste-t-il de V œuvre de Xavier

Ici les critiques insistent. La preuve, disent-ils, que les méthodes étaient mauvaises, c'est que les œuvres ont été éphémères. « Voilà plus de trois siècles que Xavier est mort, écrit un évêque missionnaire protestant. Le monde a eu le loisir d'étudier son œuvre et d'en examiner les résultats. Avec tout son dévouement, il a été, dans sa politique de mission, de terra terrenus. Il l'a partout identifiée avec la puissance civile du Portugal. Aussi son œuvre a décliné et a disparu à mesure que disparaissait en extrême-orient le pouvoir portugais auquel elle était liée. Aujourd'hui nous pouvons chercher avec soin, partout où le grand pionnier jésuite a travaillé, sans trouver la moindre étincelle de vie spirituelle, qui atteste le caractère durable de son ministère... Xavier fut un grand homme, dans la mesure de ses lumières ; il fut un homme bon, mais aucunement un saint modèle, un chrétien doux, un missionnaire féconde »

Qu'y a-t-il de vrai dans ce réquisitoire, classique parmi les missionnaires protestants? Est-il vrai que Xavier a partout

1. J. M. TiioiiUKN, India and Malaysia, Cincinnati, 1892, p. 204-20.'J. Des auteurs catholiques, par exemple Rohrbacher, L. Joly, etc., ont repris le même thème d'accusations, mais ordinairement ils mettent Xavier hors de cause, et font tout retomber sur les Jésuites ses héritiers.

identifié son œuvre avec celle du Portugal ? Pas au Japon à coup sûr, ni en Chine. Il a demandé au Portugal de l'aider, là où le Portugal le pouvait et par conséquent le devait, rien de plus. Ailleurs il a parfaitement su s'en passer.

Est-il vrai que, de son œuvre, il ne reste rien, et qu'elle se soit évanouie progressivement à mesure que s'évanouissait la fortune de ses patrons ? Les choses se sont-elles passées avec cette simplicité? 11 est étrange que les protestants ignorent à ce point le rôle, pas glorieux, hélas! que leurs coreligionnaires d'il y a trois siècles ont joué en toute cette affaire.

Il n'est que trop certain, l'histoire des œuvres dire.ctemenl fondées par François Xavier ne reste pas longtemps une histoire de conquêtes. L'édifice dont il avait posé la base entre 1540 et 1550, cinquante ans après, s'annonçait assez beau. Une génération se passe et il est aux trois quarts ruiné, mais à qui la faute?

De toutes les églises qu'il avait créées, la moins solide était celle des Moluques. Eparpillée à travers les îles, la cohésion lui manquait. Les indigènes, en partie sauvages, avaient peu de ces qualités naturelles qui permettent d'escompter l'avenir. Ils étaient de ces grands enfants dont l'éducation n'est jamais finie ; à coup sûr, cinquante ou soixante ans de travaux, même héroïques, ne pouvaient suffire à les mettre en état de se passer de leurs maîtres.

Ce n'est pas la faute de Xavier et des'siens, si, dans ces archipels, les Portugais firent parfois de fort mauvaise politique; si une propagande islamique acharnée, avec persécutions sanglantes, changea en un demi-siècle les conditions de l'apostolat ; si, le Portugal ayant passé à Philippe II, et Philippe II étant en guerre avec la Hollande, les flottes hollandaises parurent dans ces mers, enlevant les unes après les autres les forteresses portugaises.

En 1621, c'est chose faite; la puissance jadis établie par les lieutenants d'Albuquerque est anéantie. Que serait-il arrivé si les conquérants avaient laissé la liberté religieuse? On aurait pu voir si l'œuvre des prêtres romains était solide. Mais, à la persécution musulmane, succéda la persécution calviniste. Durant deux siècles, l'entrée des colonies hollandaises fut interdite sous peine de mort aux prêtres papistes. Un régime

plus libéral a prévalu depuis cent ans ; mais, aujourd'hui encore, il est dans l'archipel des régions spécialement fermées aux missionnaires catholiques, et ce sont précisément les îles qu'avait évangélisées Xavier. Après cela, peut-on dire que, si l'œuvre du grand Jésuite a été anéantie aux Moluques, c'est la faute de sa politique terrestre ? Les protestants, qui l'accusent, n'y sont-ils pour rien ?

Que reste-t-il donc des églises malaises ? Rien à Ternate et dans les îles voisines. Rien à l'île du More*, bouleversée par les convulsions volcaniques et systématiquement dépeuplée, ruinée, par la politique commerciale des nouveaux maîtres. Dans les Moluques du sud, les Alfourous sont retournésà leurs superstitions de sauvages. Les Malais et les métis, les Orang-Serani, ou Nazaréens, comme ils s'appellent, sont en partie protestants. La forte proportion de ces chrétiens en certaines localités, au sud d'Amboine, sur le littoral de Céram, dans l'archipel de Banda, dans les îles Déliasser, marque encore les endroits où s'était le plus exercé le zèle de Xavier et des siens^. Partout ailleurs l'Islam et le fétichisme ont regagné le terrain perdu.

La chute de l'église moluquoise fit peu de bruit en Europe : elle avait grandi obscurément, elle disparut de même. D'autres tragédies occupaient alors l'attention. En 1614, avait commencé au Japon l'ère des martyrs. Histoire trop connue pour être résumée ici. Un seul problème appartient à notre sujet : peut-on dire que cette superbe chrétienté tomba par la faute de Xavier et de ses méthodes ? Était-elle appuyée sur le Portugal, et est-ce parce que ce soutien lui manqua qu'elle s'est effondrée ? Mais on sait bien que, du Portugal, elle reçut des hommes et de l'argent, rien de plus.

1. Les protestants y ont une dizaine de postes assez récents.

2. Reclus, Géographie, t. XIV, p. 487, 503. — Les seules terres restées chrétiennes sont Florès et Timor, qui échappèrent à la conquête hollandaise. Depuis 185^», le Portugal a cédé ces îles à la Hollande à l'exception du nord de Timor. Contraste étrange : aujourd'hui, les Jésuites hollandais ont toute liberté de continuer l'œuvre des anciens Dominicains dans la partie qui a changé de maître. Leurs confrères portugais viennent d'être chassés de Timor (1911).

L'histoire de la mission des Moluques n'a pas été écrite. Du Jarric la mène jusqu'en 1606 (Histoire des choses mémorables^ t. I). Pour la suite, voir l'histoire de la Compagnie par Sacchini, Jouvancy, Cordara : leur récit s'arrête à 1616. La conquête est racontée par d'Argensola, Histoire de la conquête des isles Moluques, Amsterdam, 1706, 3 in-12 (traduit da l'eagagnol) .

Les causes qui amenèrent ce désastre et le rendirent irréparable sont complexes. Ce qui provoqua la tempête ce fut avant tout la lutte menée pendant cinquante ans contre les bonzes et le bouddhisme, lutte ouverte par Xavier et vigoureusement soutenue par ses disciples. Les bonzes avaient à se venger; et le grand décret de 1614 qui déclara la guerre à l'Évangile n'est qu'une longue homélie bouddhique : il ne laisse aucun doute sur le caractère primitivement religieux de la persécution \ Le reste n'est qu'accidentel.

Peut-être cependant l'épreuve n'eût été que transitoire si les imprudences répétées de la politique castillane n'avaient permis de donner à la lutte antichrétienne les apparences d'une défense nationale^. P'eut-être encore Japonais, Castillans, Portugais,fussent parvenus à s'entendre si les protestants n'avaient pas été là, livrant aux persécuteurs les religieux saisis sur les vaisseaux espagnols-^, prêtant leur artillerie pour bombarder les réfugiés de Shimabara'^, colportant au Japon les fables antipapistes d'Allemagne ou d'Angleterre, présentant les missionnaires comme des criminels bannis de leur patrie^, assurant qu'ils n'avaient qu'un but : changer la religion du pays pour s'emparer plus facilement du royaume^, forgeant des lettres où l'évêquedu Japon exprimait crûment les vues hostiles de ses prêtres". Voilà qui rendit la lutte implacable. Mais à qui la faute ? Les missionnaires protestants sont-ils qualifiés pour accuser Xavier et ses méthodes?

Nous pouvons ajouter que jamais persécution ne fut plus savante, plus constante, plus acharnée. Le pays chrétien était petit, facile à surveiller, enserré dans les mailles d'une police rigoureuse et d'un espionnage grassement payé. Après deux

1. Voir la traduction dans Nagaoka, Histoire des relations du Japon at'ec l'Europe aux seizième et dix-septième siècles, Paris, Jouve, 1905,

2. Nous faisons allusion, non seulement aux vantardises du pilote espagnol, lors du naufrage du San Felipe (Delplace, t. II, p. 29, 30), mais surtout aux efforts des marchands des Philippines pour supplanter les Portugais au Japon (p. 89).

3. Le Dominicain Louis Florès et l'Augustin Pierre de Zuniga (Pages, Ilisl. de la relcg. chrétienne au Japon, Annexes, p. 204-215; — Transactions of the Asiatic Society of Japan, t. VI, p. 44; — The Month, 1905, p. 399-400, article du P. Thursto>).

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