Matnard, Vie de s. Vincent de Paul, t. III, p
4. La liste des Jésuites martyrs clans le monde entier, depuis les origines, compte 900 noms. Bien entendu, par ce mot « martyr », nous n'entendons aucunement prévenir lea jugements du Saint-Siège,
Quarante sont sur les autels; presque autant attendent leur béatification'.
Là n'est pas toute la couronne de Xavier. 11 n'a pas eu de disciples et d'enfants que dans sa chère Compagnie de Jésus. Eux aussi, les prêtres des Missions Etrangères, pour ne parler que d'eux, ont le droit de se réclamer de lui. 11 est leur patron très spécial. C'est son image qui les salue et qui leur montre l'orient, quand ils quittent leur séminaire, les yeux fixés sur les terres lointaines qui les appellent.
Parmi les terres sanctifiées par son passage, deux leur sont confiées, Malacca et son cher Japon. Et voici la longue théorie de leurs bienheureux martyrs de Chine et d'Indo-Chine, en attendant ceux de Corée. Eux aussi, ils forment la survivance de saint François Xavier, ils ont hérité de son esprit.
Vingt fois il a vu de près la mort et le martyre. 11 a entendu les flèches siffler à son oreille ; il s'est senti entourer par la flamme; en Chine, il savait ce qui l'attendait, la prison et la torture. La couronne lui a échappé. Mais, comme pour compenser le sacrifice qu'il lui imposait, Dieu l'a fait le père et le chef d'une légion de martyrs.
Mais il l'a: fait aussi chef et modèle de ces innombrables apôtres qui tous les jours prolongent le sillon qu'il a ouvert. Pour tous, quels qu'ils soient, de grandes leçons se dégagent de sa vie. Confiance absolue en Dieu, vaillance fondée sur un abandon complet de son être entre les mains du Père qui est aux cieux, amour qui brave tous les obstacles et piétine toutes les peurs, espoir qu'aucun échec ne rebute, constance à reprendre l'œuvre brisée ou interrompue. Puis, attention toujours éveillée sur ce qui peut être utilisé pour l'extension du royaume de Dieu, étude assidue des progrès à réaliser, pas de dédain systématique et puritain pour les moyens humains honnêtes, assez de prudence pour en user discrètement, assez de foi pour savoir s'en passer. En face de Dieu, prière continue; devant les petits, les faibles, les pécheurs, bonté inlassable; devant les puissants, respect, mais franchise et sainte indépendance; pour soi-même,
1. Plus 48 autres qui n'appartiennent pas aux missions d'Asie.
aucun égard ; aucun retour sur sa personne, ses droits, ses convenances, sa santé, son autorité; tout pour le Maître et pour l'œuvre, rien pour l'ouvrier. Voilà le modèle que saint François Xavier offre aux missionnaires de tous les temps et de tous les pays .
Nojïibre des conversions opérées par saint François Xavier
On demandera peut-être ici combien Xavier a baptisé d'infidèles. A cette question, le Père Polanco, le 28 décembre 1555^ répondait : « Del numéro délie persone que ha battezato nelV In^ dia HP. Mtro. Francesco^ che sta ingloria^ io non sapria dir cosa certa. Se qualcuno me lo sapera a dire^ auiserô la R. V. Questo dira : che ho sentito in un anno hauer lui battezato più di 100 migliari di persone'^, si ben mi recordo. » [Epist, S. Ignatii, X,. p. 406 ^) La légende du bréviaire dit : « Multa centena hominum millia ad Christum in Indiis convertit; magnosque prin^ cipes regesque complures sacro fonte expiavit. » Pouvons-nous justifier ces affirmations ?
Nous ignorons absolument combien de baptêmes Xavier put administrer à Goa, Gochin, Malacca. Pour Goa, il est certain qu'après lui il resta fort à faire, et nous savons, par ses conseils aux Pères des forteresses, qu'avant tout, il tenait à ce que, là, on s'occupât surtout des blancs.
Nous savons encore par lui qu'en un mois il a baptisé 10.000 païens au Travancore. Dans toute la mission dite du Gomorin, le Travancore y compris, il dut laisser en partant environ 30.000 chrétiens. Bon nombre avaient été baptisés avant lui (voir t. 1, p. 286).
Aux Moluques, il avait trouvé une population indigène déjà chrétienne, dont le chiffre précis nous échappe. Nous ignorons, de même ce qu'y ajouta son apostolat personnel. En partant, il laissa, baptisés par lui ou avant lui, trois centres à Amboine, des chrétiens en nombre inconnu dans les îlots voisins et à
1. Le point do départ du chiffre « 100.000 baptisés en un an », donné par Polanco, n* serait-il pas cette phrase de Xavier (27 janv. 1545, Mon. Xav., p. 371) ; « Confie en Dios... qu» este ano haré màs de cien mil Xpanos ? »
Ternate, et peut-être 25.000 dans les îles du More. C'est interpréter largement les documents que de supposer 50.000 chrétiens, tout compris, dans les Moluques, vers 1550. — Au Japon, en 1552, de 1.500 à 2.000 baptisés.
Impossible, avec des données aussi fragmentaires, de hasarder le moindre total.
Au fond, ceux qui ont démesurément grossi le chiffre des infidèles convertis par Xavier ont rendu un fort mauvais service à sa mémoire. Ils ont permis à ses critiques de dire qu'il n'avait rien construit de solide. Vers 1580 ou 1600, qu'étaient devenus les « multa centena hominum inillia » conquis par lui?
Quant aux « grands princes » et rois « nombreux » du bréviaire, Bartoli a essayé d'en faire le compte. Voici ce qu'il trouve : « deuxjeunes princes et deux princesses delaparenté du sultan Aério, la reine détrônée de Ternate, Néachila, trois chefs de tribus dans les îles voisines d'Amboine, le roi détrôné des Maldives, et peut-être la fille d'un roitelet de Macassar [Asia^ 1. IV, p. 49).
Les miracles de saint François Xavier.
Les miracles de saint François Xavier, attaqués déjà par les protestants et les encyclopédistes, ont été, il y a une quinzaine d'années, l'objet d'une critique nouvelle. On y a vu, non plus, brutalement comme autrefois, un produit du mensonge, mais un cas intéressant d'évolution légendaire. La thèse générale était que les récits de miracles, qui encombrent la littérature religieuse, ne sont pas plus historiques que les légendes populaires : ils se sont formés selon les mêmes lois et dans les mêmes conditions. Pour étudier cette végétation spontanée au moyen âge, les pièces ordinairement font défaut : on a le résultat et rien de plus. Mais voici, au seuil des temps modernes, dans la pleine lumière de l'histoire, un thaumaturge dont les catholiques font grand cas. Or, avec lui, on peut suivre presque d'année en année la formation de la légende. 11 ne sera pas sans intérêt d'examiner cette thèse, la dernière en date, qui se présente avec les allures sereines et catégoriques de la science. Elle a été formulée en 1896 par M. Dickson-Whit© dans son livre A History of the warfare of science with theo^ logy in Christendom i .
I. — De miracles, nous dit-on, il n'y a pas trace dans la correspondance du missionnaire. Sur un même fait, nous avons parfois double récit, celui de Xavier, celui des biographes. Or les biographes mettent des miracles là où, lui, n'en a pas vu. Chose plus grave, ils en mettent là où lui-même les nie assez formellement. Par exemple, le sauvetage du serviteur de Pierre
1. 2 vol., Londres, Macmiilan, 1896. Traduction française chez Guillaumin, Paris, 1899, in-4''; — L'ouvrage, paru d'abord en articles dans le Popular Science Monthly, fut attaqué par lo Père Th. Hugues, S. J., dans le Catholic world, sept, et oct. 1891; puis en 1897 dans V American ecclesiastical Het'icn', juin, juillet, août, et dans les Analecta Bollandiana, t. XVII, p. 485 et suiv.
Mascarenhas, pendant le voyage de Rome à Lisbonne, la guérison d'une femme paraverte en mal d'enfant. Tursellini, Lucena, Bouhours insistent sur le don des langues, alors que, dans ses lettres, Xavier se plaint de la difficulté que lui offrent les idiomes indigènes. Certains phénomènes présentés comme miracles n'ont rien que de naturel; ainsi la guërison subite de Simon Rodriguez à l'arrivée du saint à Lisbonne, ou encore la conservation de ses restes*. Enfin, et surtout, absence de témoins oculaires, silence absolu des contemporains.
Mais François disparaît, et la légende commence. Timidement d'abord. Deux ans après la mort du saint, le Père Melchior Nunez cite trois miracles dont il a ouï parler^. Un nommé Jean de Eyro raconte un fait de prophétie : médiocre témoin, Xavier eut occasion de le réprimander pour sa mauvaise foi^. Au cap Gomorin l'on racontait vaguement une résurrection^. Enfin Paul de Sainte-Foi parlait de la guérison d'un aveugle au Japon '^. En 1555, le Père de Quadros comptait neuf miracles 6. En 1556 arrive aux Indes un ordre de Jean III, prescrivant de faire une enquête « avec zèle et promptitude ». On devine à l'avance ce qu'elle sera : le vice-roi y mettra toute son obséquiosité, ses subordonnés en feront autant, et le nombre des prodiges va grandissant".
En 1562, Louis d'Almeida raconte les miracles opérés au Japon par un livre ayant appartenu à Xavier 8. La légende n'est pas encore sortie des milieux populaires. L'Europe l'ignore complètement.
Dans un discours prononcé celte même année, 1562, au concile de Trente, Jules Gabriel Eugubinus, parlant sur les gloires de l'Eglise et sur les miracles, apportait la traduction latine
1. Sur chacun de ces faits, voir ce qui en est dit dans le cours de notre récit. Il est certain que tel et tel n'est pas miraculeux, au sens rigoureux du mot.
2. Lettre du 3 déc. 1554. Cf. Sel. Ind. Ep., p. 171 ; Gros, p. 358.
3. Procès de 1657. Cf. Gros, II, p. 396. Eyro était Franciscain quand il rendit ce témoignage. Xavier le réprimanda surtout pour son inconstance.