II. — Mais elle-même, cette réputation, fondée au moins sur
quelques faits indiscutables, n'a-t-elle pas été le point de départ de multiples légendes de détail ?
Le contraire seul serait étonnant. Il fallait bien que, grand homme, Xavier participât au sort des grands hommes, qu'on vît ses faits et gestes agrandis et dénaturés par l'imagination populaire. Gela n'a pas manqué et nous avons dit l'histoire qui courait au lendemain de sa mort relativement au vaisseau qui avait rapporté son corps à Malacca. Mais cette invention même n'atteste-t-elle pas qu'en orient, beaucoup de gens croyaient à son pouvoir de thaumaturge ?
En fait, les miracles ont été exagérés, moins par les gens entendus en 1556 et en 1616, que par les biographes et surtout par les panégyristes. La légende a été le fait des lettrés, interprétant les pièces primitives avec plus d'enthousiasme que de critique. Si, des livres imprimés, l'on remonte aux dépositions assermentées de 1556, et même de 1616, on n'y retrouve point les traits caractéristiques de la narration littéraire. Les auteurs ont vu gros (par exemple l'apparition aux Badages et la victoire de Tolo). 11 y a là certainement quelques exemples notables de légendes hagiographiques. Nous les avons déjà signalés au passage.
Eux-mêmes du reste, les témoins entendus en 1556, et surtout en 1616, malgré les serments prêtés, n'étaient point à l'abri de l'erreur. D'aucuns les récuseraient volontiers, simplement parce qu'ils sont orientaux de race ou d'éducation : c'est pousser trop loin la méfiance. Mais on peut dire avec le Père Gros, parlant des témoins auriculaires de 1616 : « Si, de la bouche même des témoins immédiats, la vérité ne se recueille pas sans alliage d'inexactitude ni d'humaine misère, combien plus l'inexactitude se trouve-t-elle inévitablement mêlée au témoignage de ceux qui commencent ainsi leurs dépositions : « Je n'ai pas connu le père François^ mais j ai ouï dire... » La sincérité des témoins n'est pas douteuse, mais ils se trompent sans le vouloir, sans le soupçonner, sur bien des circonstances de temps, de lieux, de personnes, etc., et la substance même des faits a plus d'une fois perdu de son vrai caractère'. »