CHAPITRE PREMIER
François Xavier pouvait-il avoir une méthode et un programme d'ensemble ?
Peut-on vraiment parler des méthodes apostoliques de saint François Xavier ? Si l'on entend par là « façon de faire, procédés favoris », oui, Xavier a eu ses méthodes. Mais généralement une méthode suppose un ensemble coordonné de moyens menant à une fin, ensemble construit a priori d'après des principes, ou déduit de l'expérience. Dans ce sens, le Père de Nobili avait une méthode nettement opposée aux routines courantes ; Xavier n'en avait pas et ne pouvait en avoir. Il était parti pour les Indes sans plan préconçu, allant simplement où le pape lui disait d'aller, décidé à faire de son mieux. A saint Ignace « le père de son âme », et à ses frères de Rome, il demandait des conseils, des directions. On ne pouvait lui envoyer que des encouragements et des promesses de prières. De toute façon, l'apôtre entrait dans l'inconnu.
On est parti de là pour marquer la grosse infériorité des missions modernes sur les missions des premiers âges. La page qui suit ne concerne pas que Xavier, mais elle s'adresse à lui :
« Les premières missions chrétiennes s'avancent pas à pas, établissent des bases d'opérations, les évêchés, assurent des lignes de communication entre les Eglises. Le résultat est celui que nous savons. En cent cinquante ans, la prophétie de Jésus s'est accomplie. Le grain de sénevé était devenu un arbre qui commençait à couvrir le monde. En trois siècles il a envahi le monde romain tout entier. Les missions duxvi^ siècle sont très différentes. Grâce aux documents nombreux et détaillés que nous possédons, il serait possible de faire un tracé de la stratégie adoptée. Point
d'ensemble, point de prévoyance. Des missions lancées à l'aventure en plein pays ennemi, poiat soutenues, mal fournies, réduites à l'impuissance ou à l'épuisement. Prodiges de sainteté, prodiges d'héroïsme et prodiges d'adresse sont une matière admirable pour l'historien ; mais on ne crée, on ne fonde rien de durable sans prévoyance et sans suite. Or c'est ce qui manque au plan adopté ; ou bien, pour dire mieux on n'a adopté aucun plan, on n'a pas de plan du tout. Ici François Xavier, là Campion se précipitent tête baissée au cœur de l'action. Ces hommes sont les représentants authentiques du bouillant chevalier Ignace de Loyola ; mais toute leur science, toute leur vaillance passeront comme un météore. Une petite chapelle le long de la côte, à proximité des bateaux qui débarquent le missionnaire, puis une église, puis une autre, puis une autre encore ; ce cheminement sûr et lent, peu impressionnant, mais irrésistible eût donné d'autres résultats ; mais les hommes de ce temps ne concevaient pas cette marche de position en position ; uniquement épris de tournois éclatants, de cavalcades triomphales, ils allaient en paladins convertir et braver tout ensemble, jusqu'au jour peu éloigné où arrêtés et meurtris, ils marchaient intrépides à la mort (i) ».
Ces vues sont fort simples... et même simplistes, ce qui en histoire est fâcheux. L'idée de la petite chapelle qui sert de point de départ et d'où les églises rayonnent de proche en proche, est séduisante. Est-elle historique ? A voir les faits coQuus, ce n'est point ainsi que procéda l'apostolat dans la période miraculeuse des origines. On voit les apôtres s'éloigner assez vite de leurs premiers centres, et courir aux villes principales, Antioche, Edesse, Ephèse, Corinthe, Rome... Après eux, les missionnaires courent d'Asie mineure en Provence, d'Italie en Espagne et en Afrique, de Syrie en Perse et aux Indes... Cela ressemble assez à Xavier allant aux Indes, et à Campion partant pour Londres.
(i) D. Leclerq, L^z Martyrs, Paris, 1907, t. 7, p. XCVÎII.
Le cheminement lent, par étapes courtes et rapprochées a pu être la loi ordinaire, pas exclusive, des missions bénédictines en Germanie, dans le haut mo3^en- âge, et il faut convenir que le secret de leur efficacité durable a été là en partie (i). Mais cette conquête de la Germanie, facile par comparaison, vu les bases rapprochées qu'on avait dans les églises de Gaule et d'Italie n'a cependant point été rapide. Le quadrilatère, restreint, bien moins peuplé qu'aujourd'hui, enserré par la mer du Nord et le Danube, le Rhin et le Niémen, attaqué à l'ouest et au sud par les évêques galloromains et autres dès avant le v^ siècle, n'était point encore tout entier chrétien au xiii^. Et qu'est-ce que ce quadrilatère au prix de la Chine et de l'Inde, abordables seulement par mer, et après d'interminables vo3^ages ?
Peut-être l'Asie eût-elle été christianisée par le cheminement lent des églises, si les églises étaient restées catholiques. Saura-t-on jamais le mal fait à l'apostolat par les schismes et les hérésies d'Orient ?
Quant au « bouillant chevalier Ignace de Loyola «, c'est un personnage de roman. Le vrai saint Ignace fut un vaillant certes, mais aussi l'homme des marches prudentes et des stratégies. Il n'envoie les siens que là où le pape lui dit de les enyoyer. Ce n'est pas lui, c'est Jean III de Portugal et le Souverain Pontife qui ont fait partir Xavier pour les Indes. Ignace, si l'on peut dire, prend le monde tel que le passé d'hier vient de le constituer : l'Europe du nord avec le protestantisme victorieux, l'Angleterre tombant dans le schisme, la France menacée, les mondes nouveaux ouverts, le Portugal entré en Asie, l'Espagne en Amérique. Faire un reproche aux missions d'alors d'avoir dispersé leurs forces, c'est reprocher à l'Eglise d'avoir envoyé ses ouvriers là où l'on avait besoin d'eux.
Or le système des petites chapelles d'où le christianisme part et s'étend, « traçant » pour ainsi dire comme un plant de fraisiers, est précisément celui qu'on essaie partout où
(i) U. Berlière, VOrdn monastique des origines mi XIP siècle, Paris,
l'on prend pied, et malheureusement il ne donne point les résultats qu'on nous promet. Xavier fonde une chapelle à Tuticorin, une autre à Manapad, une troisième un peu plus loin ; il y en a bientôt une vingtaine : après quoi c'est fini, le chemin est barré. Durant cinquante ans on piétinera sur place, jusqu'au jour où le Père de Nobili se décidera à sauter par dessus l'obstacle. — Une petite chapelle à Amboine, une autre à Varanula, une troisième à Ronceslao, puis plus rien ; on est dans un archipel et au delà, il n'y a que l'océan ; le christianisme est bloqué. — Une station à Kagoshima, une autre au château d'Ychicu, puis rien : route barrée. A toute force il faut essaj^er ailleurs. L'acheminement sûr et lent, irrésistible, a pu être à certaines époques, en certains pa3''S, en de certaines conditions une heureuse réalité, il n'a jamais suffi. On ne le constate qu'en des territoires restreints et venant après des essais de plus vive allure.
Enfin les vastes plans concertés, savants, les belles stratégies sont faciles à élaborer par les historiens habiles aux S3^n thèses : on les dégage des faits, mais après coup. Dans la pratique l'Eglise a surtout connu ce programme : lie, docete omîtes gentes. Les semeurs d'Evangile ont été là où les poussait l'Esprit, là où des portes s'ouvraient (i). Osthim enim mihi apertum est magnum et evidens, disait saint Paul. Des portes s'ouvrent, les missionnaires s'}^ précipitent. Si ce n'est pas ainsi que les choses se passent toujours, elles se sont du moins souvent passées ainsi. A ce point de vue l'histoire des origines de missions, tant modernes qu'anciennes, est des plus curieuses. On serait tenté de parler de hasard si l'on ne croyait à la Providence (2).
Défions-nous des critiques globales, faites de loin par des gens qui peuvent avoir de la lecture, mais chez qui l'expérience directe des choses ne vient pas contrebalancer
(i) I Cor., XVI, 9.
(2) Voir dans le DicUonnairc d^ApohgéUque, notre article Proj>agaiwn d& l'Evangile.
l'imagination. Et si l'expérience personnelle manque, au moins qu'on fasse crédit à ceux qui n'en sont pas dépourvus, aux missionnaires eux-mêmes.
A François Xavier, les lumières directrices ne manquaient pas ; mais elles étaient d'ordre intérieur et ascétique, celleslà qu'il avait puisées dans les Exercices de son Père Ignace ; dévouement absolu à sa tâche, résolution de braver tous les périls et de ne rien redouter sinon la défiance à l'égard de Dieu, amour éperdu des âmes et du Sauveur qui les a rachetées, obéissance très humble aux Supérieurs et le reste. Ces principes élémentaires ne constituent point une méthode : ils sont mieux, l'âme de l'apostolat. Ils corrigeront au besoin plus d'une méthode insuffisante, et aucune méthode, si savante soit-elle, ne les suppléerait.
Quant à l'expérience, elle est affaire de temps. Elle s'acquiert ordinairement, hélas ! à force de tâtonnements, d'erreurs, de reprises.
Qu'aurait fait notre missionnaire, s'il avait été jeté du premier coup, sans intermédiaire, en plein milieu païen, comme il le sera au Japon, comme le Père Ricci le sera cinquante ans plus tard en Chine et le Père de Nobili au Maduré ? Mais il entre au champ de son apostolat par une porte que déjà les Européens encombrent. Du premier coup il voit qu'il faut commencer par ceux-là. Tant que le Portugais donnera aux infidèles en spectacle ses vices, ses cruautés, ses abus de puissance, son mépris du droit, que fera-t-on de solide chez les indigènes ? La souveraine souffrance de l'apôtre, et jusqu'au dernier jour, sera là, dans la conscience qu'il avait de n'être compris qu'à moitié même par les bons, traité de gêneur et d'exagéré par les tièdes, méconnu, contrecarré dans son travail par ceux-là qui eussent du l'aider. Aussi aura-til ses heures de dépression : il rêvera de s'en aller loin, très loin, en des pays où du moins les obstacles ne lui viendront que du démon. Il parle de passer en Ethiopie : il ne va pas au Japon, il s'y « enfuit».
Et cela ne l'empêche pas de tenter pour les pécheurs tout ce qu'il est possible de faire. Il prêche, il catéchise, il poursuit les libertins partout où il a chance de les atteindre, chez eux, à leur table. Il les prend par où il peut : il cause, il joue, il plaisante ; il fait des miracles. Il va au bout de ses forces, il s'ingénie, il essaie, il recommence. Des historiens même protestants, il ne reçoit ici que des louanges. En vérité, c'est un grand cœur.
Mais la critique commence dès qu'on aborde ses travaux chez les infidèles. Même les admirateurs font leurs réserves. Ces réserves, il faut le dire, à première vue sont parfois plausibles, mais à première vue seulement. Nous croyons qu'elles ne résistent pas à un examen minutieux et « réaliste » des circonstances où Xavier s'est trouvé.
■sa