CHAPITRE II
Le pionnier de Tapostolat. Xavier a-t-il été au hasard ?
Une première observation, très élémentaire et qu'on oublie de faire pourtant, est que Xavier eut peu de temps devant lui : lo ans et 7 mois — mai 1642, décembre i552. Encore faut-il défalquer le temps des voyages : plus d'une année peut-être. Nous venons d'entendre qualifier sa carrière, « un météore qui passe. » S'il ne s'agit que de la rapidité, la métaphore est exacte autant que la métaphore peut l'être. Saint Paul a eu devant lui trente ans ; saint Boniface en a eu quarante pour ébaucher l'Eglise d'Allemagne ; saint Méthode est resté vingt-deux ans chez les slaves. Le Père Ricci est resté vingt-huit ans en Chine, et de Nobili quarante ans au Maduré. Xavier ne fut que montré à l'Orient. Pourquoi ? Demandons-le à Dieu.
On insiste. Mais pourquoi tant de déplacements? Pourquoi ne s'être pas fixé quelque part, et là, avoir travaillé à fond, gouverné surtout ? Xavier va et vient, et, quand on a besoin de lui, il est à l'autre bout du monde. C'est l'impression que l'on finit par avoir à Rome. A une date où Xavier était déjà mort, saint Ignace lui écrivait :
« Si vous êtes allé en Chine, je tiendrai la chose pour bien faite, persuadé que vous suivez en tout les conseils de la divine Sagesse. Cependant, à mon avis, il vaudrait mieux, pour le service de Dieu, être resté dans l'Inde, après avoir dressé les autres à faire en Chine ce que vous vous proposiez d'y faire vous-même. Ainsi vous exercerez sur plusieurs points une action que, personnellement, vous n'exerceriez que sur un seul (i). »
(i) Juin, i553,
C'était, n'est-ce pas ? le bon sens même. Ignace parlait en homme qui sait gouverner ; mais en homme aussi qui sait ce qu'est la Sagesse divine, et combien elle aime à déconcerter nos plans, il restait persuadé, et il le disait, que son disciple ne faisait rien que guidé par elle. Et pourquoi n'en dirions-nous pas autant ? Le rôle que Xavier avait à jouer dans l'Eglise est de ceux où le croyant est invité à ne point oublier les motions de la Providence quand elles sont visibles, à les supposer modestement quand elles se dérobent. Puis la vie d'oraison miraculeuse du saint ne permet pas de négliger les lumières qu'il y recevait pour sa conduite. S 0370ns persuadés comme Ignace que Xavier « suivait en tout les conseils de la divine Sagesse. «
Nous avons la correspondance de l'apôtre ; nous y voyons qu'avant de décider aucun de ces grands voyages qui étonnent, il avait longtemps sollicité les lumières de Dieu. Il partait, mais dans la conviction, qu'agir autrement, eût été aller contre la volonté d'en haut.
Il faut voir avec quelle assurance il s'en explique. Voysige aux Moluques : « Désobéir serait attirer sur moi la colère de Dieu en ce monde et en l'autre. Si je ne trouve pas cette année de navires portugais pour gagner Malacca, je m'embarquerai sur un vaisseau de musulmans ou de païens (i). » — Voyage au Japon : « Je n'en finirais pas si je voulais vous décrire l'immense consolation que me donne la pensée de ce voj^age avec ses périls de mort, tempêtes affreuses, ouragans, écueils, pirates sans nombre, si bien que des quatre navires c'est beau que deux échappent. Tel est l'attrait intérieur que je sens, que la certitude d'avoir à courir ces dangers... ne m'arrête pas,tant j'espère voir notre sainte religion se propager en ce pa37S (2). » — Voyage de Chine : aucune confidence sur les motions intérieures qui ont pu le décider, mais pas un mot non plus qui trahisse l'hésitation ; évidemment il va là où Dieu veut qu'il aille.
(i) Monumenta Xaveriana, I, p. 384.
(2) Ihid., p. 479.
Serait-ce forcer les textes de voir dans ces trois grandes décisions des cas historiques de ce que saint Ignace, donnant dans ses Exercices les règles des bons choix, de saines « élections », appelle les « trois temps »?
Le premier est celui où Dieu « meut, tire si clairement la volonté que le doute n'est pas possible, l'âme n'a qu'à suivre » : et ce fut le cas du voyage aux Moluques. Dans le second, « l'on tire beaucoup de lumière du contrôle des désolations et consolations, du discernement des esprits » : et c'est en raisonnant sur les consolations que lui donnait la pensée de souffrances, de dangers, de croix sans nombre, qu'il s'est décidé au V03^age du Japon. Quant au voyage de Chine, il a été conçu, discuté, résolu, sur des raisons très précises, et dans le calme de l'âme : c'est le troisième temps.
Qu'on prenne ces rapprochements pour ce qu'ils sont, de simples h3^pothèses sur des confidences fort incomplètes. Ce qu'il faut en retenir c'est une leçon de prudence et de modestie dans l'appréciation des démarches souvent mystérieuses des saints. Pour nous, il nous paraît clair qu'une des marques de la volonté divine pour Xavier était celle-ci : Dieu me veut là où il y a le plus à souffrir. Et n'est-ce pas le cas de dire avec saint Augustin : « Da aniantem et sentit ,quod dico ; donnez-moi l'amour, l'amour comprendra ».
N'exagérons rien cependant. Tout n'est pas inexplicable au sens humain dans les déplacements multipliés du saint.
D'abord Xavier était parti pour les Indes, non seulement en missionnaire, mais en qualité de nonce apostolique, et de plus, expressément chargé par le roi Jean III de faire, sur ses églises d'outre-mer, une enquête. Ce point, signalé cependant par les historiens anciens, a été souvent oublié par les critiques modernes, et cet oubli les a menés à des sévérités peu judicieuses. Le plus ancien des biographes, Emmanuel Texeira, dans un texte récemment mis au jour,
le dit nettement : « Le roi l'envoyait visiter toutes les forteresses de rinde, et lui demandait de le renseigner sur tout ce qu'il jugerait nécessaire au service de Notre-Seigneur et au sien ; et, finalement, il le chargeait du bien à faire à toutes ces âmes (i). ^) Donc la surintendance de tout ce qui existait en Orient de fondations chrétiennes.
Donc aussi un devoir préliminaire s'imposait : inspecter l'empire colonial des portugais et ses églises, voir par luimême ce qu'il devait réclamer du roi en fait de mesures à prendre. Disons que cette partie de son programme n'a pas été par lui complètement exécutée. Il n'a point fait la visite des forteresses situées au nord de Goa.
La tâche assignée par le pape était plus large encore (2). Il l'envoyait « dans les îles de la mer Rouge, du golfe Persique, de l'Océan, dans la région sise en deçà et au. delà du Gange, en deçà et au delà du Cap de Bonne-Espérance, pour instruire les indigènes déjà baptisés et convertir les autres ». Très spécialement le pape supposait un voysge en Ethiopie, lequel ne fut pas fait. Donc le nonce apostolique avait une sorte de contrôle à exercer, non seulement sur les églises existantes, mais sur les missions à créer, et par conséquent le devoir d'examiner, d'explorer. Il ne pouvait se contenter de cultiver l'Evangile là où le hasard des conquêtes l'avait semé. Il devait étendre le champ du Père de famille : donc autres voyages, de découvertes ceux-là, pour savoir, et savoir par lui-même où il convenait de fonder des postes. Le voyage aux Moluques est un voyage d'inspection ; le voyage au Japon est une tournée d'explorateur.
M. Etienne Lamy a très bien défini ce que saint François Xavier a fait, disons mieux, ce que Dieu l'avait chargé de faire : « Un caractère domine (la mission du saint) et la met à part de toutes celles qui ont précédé : elle fut comme le regard d'un chef qui parcourt le champ de bataille, choisit
(i) Monumenta Xaveriana, II, p. 836.
(2) Ihid., p. 119. Bref du 27 juillet 1540.
— II -Tries emplacements de ses troupes et détermine les moyens de son action... Cet organisateur voulait moins encore agir immédiatement sur un pays que prendre mesure de l'action à exercer dans tout l'Orient... (Il meurt) ; aussitôt, sur toutes les voies qu'il a parcourues, les jésuites suivent : partout ils avancent à la fois avec élan et méthode ; et leurs entreprises sont comme l'œuvre d'un zèle que la réflexion dirige sans la ralentir ». On peut choisir entre cette appréciation (i) et celle que nous citions au début de ce chapitre. Xavier inspecta ce qui existait déjà, explora quelques alentours, fit choix de quelques postes à fonder, montra ce qu'il y avait à faire, montra surtout dans quel esprit il fallait travailler, puis il mourut.
Il faut regarder de plus près. Un point important en matière d'apostolat est l'ordre des préférences à garder dans les ministères. Deux fois saint Paul nous dit que son programme à lui est d'aller prêcher « ludaeo primtim et Graeco, au juif d'abord puis aux Gentils ». Celui qui est déjà le croyant du vrai Dieu a le pas sur celui qui ne l'est pas encore. De même Xavier : il se devait avant tout aux chrétiens. Les infidèles venaient ensuite. C'est l'ordre fixé dans les lettres de Paul III l'accréditant comme nonce, et c'est la loi que lui-même posera à ses collaborateurs (2).
Ces chrétiens sont ou portugais ou indigènes. La moralité des portugais importe fort à celle des néophytes. Xavier commencera donc par donner beaucoup de son temps aux européens. Mais ils ont leurs prêtres, leurs couvents, leurs œuvres de charité. Puis, ce n'est pas spécialement à eux qu'il a été envoyé : il regarde surtout vers les indigènes. Cependant il ne quittera pas Goa sans aA^oir constaté que le bien commencé par lui sera continué par d'autres. En
(i) J. B. Piolet, Les missions catholiques françaises, Paris, 1902, Introd. (2) Monumenta Xaveriana, I, p. 457.
fait, cinq ans après son premier départ pour là Pêcherie un témoin pouvait attester que les méthodes du Père François étaient observées à Goa. Puis, jusqu'au bout, dans ses lettres aux supérieurs de Rome et de Lisbonne, il ne cessera pas de réclamer pour les stations portugaises des prédicateurs, entendons de vrais missionnaires à la parole puissante et qui se consacreraient exclusivement aux européens.
Il dira très expressément : « Sachez que la doctrine fait bien défaut en ce paj^s. Je vous le dis, car je l'ai constaté moi-même. Ne vous étonnez pas que la propagation de la foi soit souvent contrariée ici.... nous sommes responsables de ces embarras et de ces lenteurs. Nos misères, c'est à quoi il faut remédier d'abord ; on ira ensuite au secours des Gentils. Faites tout, je vous prie, pour qu'on envoie ici des prédicateurs (i) ».
Sa voix sera entendue et ses plans réalisés. La Compagnie de Jésus ne tardera pas à avoir une province régulière dans l'Inde, puis deux, Goa et Malabar, avec résidences, collèges, séminaires, et missions à l'intérieur. Provinces recrutées surtout en Europe et tout européennes d'allures, du moins en territoire portugais.
Les néophytes indigènes venaient ensuite.
Ceux de Goa, Cochin, Malacca, Ternate furent atteints par lui et les siens en même temps que les portugais. D'autres bientôt l'attirèrent, isolés ceux-là. Baptisés en hâte et sans préparation, puis laissés à eux-mêmes, m.ais enfin baptisés. Le sacrement leur conférait des droits spéciaux. Enfants de Dieu, il importait qu'on vint sans tarder au secours de leur foi. Xavier donc s'en alla chercher ceux de Comorin, s'attarda chez eux, les instruisit, organisa leur vie chrétienne, puis, l'œuvre bien lancée, alla faire le même travail aux Moluques, chez des chrétiens, sauvages baptisés, abandonnés, apostats. ludaeo primum et Graeco...
Mais le Grec, l'infidèle resté infidèle, a son tour. Avant
(i) Monumenta Xaveriana, I, p. 456.
tout passeront ceux-là qui demandent le baptême. C'est pourquoi, après les Paravers, Xavier passe chez les pêcheurs de Travancore et pourvoit aux besoins de ceux de Manar qui l'appellent. S'il est disposé à partir pour Macassar (Célèbes) c'est que les indigènes réclament des prêtres. S'il n'3^ va pas, c'est qu'un prêtre est déjà parti.
D'autres ne font pas d'avances : mais parmi eux il faut distinguer ceux dont les qualités naturelles promettent beaucoup pour la gloire de Dieu, et c'est pourquoi dès qu'il connut les japonais il alla vers eux. Il y a ceux enfin dont la conversion entraînerait ce semble la conversion des autres, et c'est pourquoi, ayant cru constater la maîtrise intellectuelle et religieuse de la Chine au Japon, il voulut ouvrir la Chine à l'Evangile.
Ainsi les entreprises de Xavier se commandent, elles se hiérarchisent. Il n'agit pas d'après un impossible plan préconçu ; mais il ne va pas au hasard. Les pays s'ouvrent devant lui les uns après les autres suivant un ordre que lui n'avait pu prévoir, mais qui se trouve être logique, pourquoi ne pas dire providentiel ? Dans la mesure où notre saint fut mis par les circonstances en demeure de choisir, on peut affirmer qu'il observait à l'avance la règle que devait poser saint Ignace en ses Constitutions : « Quand il s'agit d'envoyer quelqu'un ici ou là, pour procéder en toute droiture, il faut se mettre devant les yeux la gloire plus grande de Dieu et le bien universel. Dans la vigne du Christ Notre-Seigneur, si vaste, il faut (toutes choses égales d'ailleurs...) choisir la part qui a le plus besoin d'être cultivée, soit parce que les ouvriers y font défaut, soit à cause du misérable état, et de la faiblesse et des dangers de damnation du prochain. Il faut considérer aussi de quel côté il est vraisemblable qu^on recueillera le plus de fruits... et ce sera là où la porte est plus largement ouverte, où les dispositions sont meilleures, où il y a plus de facilité de venir en aide aux hommes ; et cela on en peut juger d'après leur dévotion, leurs désirs, et aussi d'après la con-
dition et qualité des personnes plus propres à produire et à conserver le fruit spirituel pour la gloire de Dieu (i) ».
Tels sont les principes que Xavier tenait du « père de son âme » et qu'il appliquait.
On a dit très joliment de l'apôtre : « Il traitera les océans, comme il eût fait du lac de Genève». Mais on ajoute, et cela n'est plus aussi vrai : « Il lui est impossible de demeurer longtemps dans le même endroit». Il vit de mirages. « Il se propose d'aller convertir des milliers de chinois aussi simplement que s'il s'agissait d'une bourgade de Paravers ». Il est dévoré « d'une ambition de tout voir, de tout faire » (2).
Assurément ce vrai basque n'avait point l'humeur casanière. Mais est-il beaucoup de ses déplacements qui n'aient eu leur motif aujourd'hui encore parfaitement explicable? On se demande pourquoi, au Japon, travaillant à Kagoshima, il s'absente, revient, puis repart. Il s'absente ; c'est qu'un navire portugais a paru à Hirado, qu'il faut en profiter pour reprendre contact avec l'Inde ; il y a une occasion qui ne se représentera pas avant un an, d'expédier des lettres. Il revient continuer son travail ; et s'il s'en va définitivement, c'est que Kagoshima n'était pas le but dernier de son voj^age, qu'il y était comme bloqué, qu'il n'y faisait plus rien, qu'il importait, pensait-il, d'aller au cœur même du Japon.
Il ne va pas en Chine convertir des millions de chinois, comme cela, tout simplement, pensant qu'il n'y a qu'à se baisser pour ramasser sa gerbe. S'il a jamais eu une telle illusion, le Japon a dû l'en guérir. Il va en Chine parce qu'il a cru comprendre que la conversion de ce m^^stérieux empire entraînerait celle du Japon. Or, pour convertir la Chine, il
(i) Constitutions, P. 6^, cli. 2, D.
(2) M. Bellesort, op. cit., p. 256, 298, 338.
faut d'abord y entrer, avoir la liberté d'y exercer son ministère, puis y rester. C'est cela, pas autre chose, qu'il veut assurer à lui et à ses successeurs quand il médite son projet d'ambassade. Il se trompe, cela est entendu comme il s'est trompé sur le compte des Brahmes (et encore !), comme il s'est trompé sur l'état politique du Japon. L'influence de la Chine sur l'empire voisin n'est plus du tout ce qu'il pense : mais l'erreur se trouve être féconde. Ce qu'il n'a pu faire, d'autres le feront. Il leur faudra cinquante ans pour forcer la porte de la Chine, mais ils la forceront.
Il veut « tout voir, tout faire ». Oui et non. Il ne faut pas oublier son rôle de pionnier, le seul qu'il pût avoir à cette date. Il est vrai, il eût pu s'enfermer dans un petit coin, n'en point sortir, continuer indéfiniment, par exemple, à catéchiser les Paravers, ou à convertir les pécheurs de Goa, C'eût été fort beau évidemment : mais évidemment aussi le pape, et par conséquent l'Eglise et la Providence attendaient de lui autre chose. Il eût été sans influence aucune sur la renaissance des missions (i).
On s'étonne qu'il n'ait pas organisé. Mais on n'organise que ce qui existe, et il n'y avait rien, ou quasi rien. D'abord il fallait fonder. Pour fonder il fallait des hommes, et ces hommes ne vinrent que peu à peu. Deux avec lui en i54i, rien en 1542, rien en i543, trois en 1544, rien en 1645, neuf en 1546, rien en 1547, etc. En i552 enfin, il avait une quarantaine de Pères et Frères : avec cela il pouvait gouverner ; mais en i552 il meurt.
Fonder avant d'organiser ; mais explorer aussi avant de fonder. Or, sauf quelques points éparpillés sur les côtes, le terrain sur lequel Xavier arrivait en 1642 était à peu près vierge, terra incognita. Le premier travail était de s'informer, de « découvrir », donc de voyager. Et Xavier, tout en faisant la tournée d'inspection commandée par le roi, en reprenant les travaux mal commencés, en corrigeant les fautes commises, étudiait le pays. Il nous est facile à nous,
(i) L'observation très juste, est de M. BélleSsort, 0^. cit., p. 338,
critiques, armés de bonnes cartes^ riches en livres, de faire toucher du doigt les erreurs du missionnaire, ses illusions, ses fausses démarches, et de décider qu'il a gaspillé son temps et ses forces. Mais il faut voir les réalités, je dis celles de ce temps-là.
Les erreurs de Xavier, sont le fait, non pas d'un homme qui « vit de mirages», mais d'un esprit curieux, qui cherche, qui n'a pas toujours les moyens d'arriver au vrai, qui fait ses expériences. Il veut voir ce qu'il a intérêt à voir, puisqu'il doit inspecter ; il veut faire un peu par lui-même dans chaque pays ce qu'il ordonnera de faire aux subordonnés qu'il y enverra bientôt. Il sait maintenant ce qu'il aie droit d'exiger en fait d'héroïsme des apôtres qu'il destine aux Moluques, les talents qu'il convient d'avoir quand on va au Japon, et ceux dont on peut se passer quand on reste chez des pêcheurs de perles. Pour avoir vu, et pour avoir travaillé, il n'ignore plus quel genre de vertu il faut exiger de ceux qui vont au pays des bonzes.
Chose étrange ! on lui reproche de ne pas savoir gouverner, et quand, pour mieux gouverner, il veut se faire une expérience directe des lieux, des races et des choses, on le lui reproche encore.
Enfin, dernière critique : « Nous ne sommes point surpris que François ne soit pas demeuré à Goa. Mais nous le sommes un peu qu'il n'3^ soit pas resté le temps de se familiariser avec la langue du pays où il se rendait. Son départ (pour la Pêcherie) a quelque chose de précipité (i). » — Sur quoi faisons deux remarques.
D'abord, en ce temps-là, on ne partait pas quand on voulait. Il fallait attendre ordinairement la mousson, et, l'occasion manquée, c'était un an de retard. De là des départs qui semblent précipités et ne le sont point.
Puis, « se familiariser avec les langues ». Lesquelles ? Il y en a vingt, rien que dans l'Inde. Pour commencer par le tamoul qu'on parlait dans l'Inde, Xavier pouvait-il l'ap-
(i) Bellessort, oj), cit., p. 107.
prendre à Goa où la langue était le canarin ? Le tamoul est difficile : est-ce trop de demander un an, deux ans pour arriver à en être un peu maître ?• Or il n'y avait alors pour aider Xavier dans ce difficile travail ni grammaires, ni lexiques ; pas d'autres professeurs que de lamentables interprêtes. Il eût fallu des loisirs aussi; et quels loisirs eût pu se donner notre apôtre, à Goa ou ailleurs ? Puis, après le tamoul serait venu le malais, puis le chinois, puis le japonais. A moins qu'on ne prétende enfermer Xavier à la Pêcherie avec défense d'en sortir...
En fait il a agi en supérieur pratique. Etant quasiment seul, il s'est jeté en plein milieu indigène. Pour commencer, pour ébaucher son œuvre, des interprêtes suffisaient : il dut s'en contenter. Ayant tout d'abord à explorer, il n'avait pas besoin de se familiariser avec tant d'idiomes disparates. Mais là où il passait, il laissait des hommes qui, eux, ayant à travailler sur place, à y passer leur vie, apprenaient les langues et préparaient pour leurs successeurs les livres nécessaires. Au Japon, le Frère Fernandez était arrivé très vite à parler convenablement le japonais, et il demeura dans l'église nouvelle de longues années. Il en fut sans doute ainsi de Jean de Beira aux Moluques. Aux Indes, le Père Henri Enriquez sur l'ordre de Xavier se mit à l'étude du tamoul ; il entreprit une grammaire et un lexique, cela sans rien supprimer de son travail courant. En octobre 1548, il pouvait offrir à Xavier les deux manuels demandés. Alors que les portugais en cinq ans arrivaient à peine à prononcer quelques mots, lui pouvait se passer d'interprète, après quoi il étudiait la langue voisine, le malayalam ; et les Pères maintenant (1549 à i55o), s'imposaient de ne parler entre eux que la langue de la côte. Si donc Xavier ne se donna pas le loisir d'étudier les langues, ce n'est pas qu'il en méconnût l'utilité ; c'est que provisoirement, pour ce qu'il avait à faire, il pouvait s'en passer (i).
(i) Nous ne faisons pas état ici du don des langues : ceci est en dehors et au dessus des méthodes.
Pour conclure, résumons en quelques lignes ses dix ans de labeur.
S'il commence par aller à la Pêcherie, c'est qu'il y a là un travail à refaire et des indigènes baptisés qu'il faut absolument, et tout de suite, instruire. S'il va de là au Travancore, c'est qu'une occasion immédiate se présente de prolonger de ce côté l'œuvre de la Pêcherie. Il s'occupe des îles voisines de Ceylan, parce que le mouvement parti de la Pêcherie s'est étendu aussi de ce côté.
Mais Cejdan lui est fermé ; on n'a plus tant besoin de lui à la Pêcherie et au Travancore : aux environs aucune terre ne paraît s'ouvrir à l'Evangile. Là-bas à Macassar (Célèbes), il y a des rois qui demandent le baptême ; plus loin, aux Moluques il y a des baptisés qu'on n'a point instruits et des apostats. Probablement il n'eût point choisi de lui-même ce lointain champ de travail, mais la moisson semée doit être recueillie ; il n'y a que lui de disponible. Il part. En route il apprend qu'un prêtre l'a devancé à Macassar : il n'y va pas, mais il pousse jusqu'aux Moluques, il inspecte, il redresse ; il convertit les apostats, il assure l'avenir.
Au retour on lui parle du Japon. Race exceptionnelle. Pas de pays en Orient qui s'annonce plus riche de promesses. Sous prétexte de ne pas se disperser, faut-il remettre à plus tard l'ouverture du Japon à l'Evangile ? Qu'en eût pensé saint Ignace ? Xavier part, constate qu'on a dit vrai, fonde la mission nouvelle, y laisse des travailleurs et revient, car l'Inde a besoin de lui. Or il lui semble que rien ne pro« fiterait mieux au Japon que Tévangélisation de la Chine. Il décide de travailler à y entrer, d'ouvrir cette porte étroitement fermée. C'est par esprit de suite qu'il fait ces projets sur la Chine. Il meurt. Dieu a jugé que c*est assez de labeurs et de souffrances : la récompense est prête.
Tel fut l'enchaînement des oeuvres dans la vie de saint François Xavier : il semble assez logique. Il allait en pays inconnu, il ignorait à peu près tout du monde où Dieu le mettait, langues, coutumes, histoire, mœurs, état politique.
— ig —
Il n'avait pour se renseigner que des moyens médiocres. Ce n'était pas une raison pour se croiser les bras et attendre. Il est allé de l'avant. Quand sa vie n'aurait été qu'une leçon d'audace au service de Dieu, elle serait déjà suffisamment belle. Et elle a été autre chose.
Reste à voir maintenant comment il s'est comporté devant les réalités rencontrées en cours de route, les autorités portugaises, les infidèles, les baptisés, les européens, ses collaborateurs, le clergé indigène, les castes.