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CHAPITRE III

Les conditions faites à l'apostolat de Xavier par le pouvoir civil

Le rôle de pionnier et de fondateur imposaient à l'apostolat de Xavier des conditions à part. D'autres s'y ajoutent, extrinsèques, d'ordre civil et politique. Il n'arrive pas aux Indes comme il arriva au Japon, en terre vierge. Déjà un pouvoir étranger, colonial le précède dont il ne peut pas ne pas tenir compte. Et voilà que se pose la question des rapports de la mission et de l'Etat. Question grave et complexe.

Il faut partir du principe posé par Jésus : « Mon royaume n'est pas de ce monde w ; et nous savons les recommandations instantes de Benoit XV dans sa lettre Duc in altum : les missionnaires n'ont point à se faire les agents de l'impérialisme national. Rien ne serait plus compromettant pour la foi. Les faits sont là...

Nous ne voyons pas qu'on ait sollicité Xavier de travailler pour la politique portugaise. Aux Moluques il laissa portugais et espagnols à leurs rivalités. Tout au plus a-t-il accepté d'être deux ou trois fois l'intermédiaire entre les princes indigènes et les gouverneurs : c'était pour appuyer les requêtes de ceux dont il attendait liberté et faveur pour ses chrétiens.

Il y a bien un texte du Père Alexandre Valignani, qui semble dire quelque chose de plus. Historien du saint, et, vingt-cinq ans après la mort de Xavier, visiteur et organisateur des missions d'Extrême-Orient, son témoignage ne peut pas être sans autorité... Expliquant donc pourquoi le Père François s'en était allé évangéliser la côte de Travancore et ses pêcheurs les macuas, il apporte cette raison, la troisième. C'était l'intérêt des portugais, leur sécurité et la

sécurité du Portugal, qu'il y eût là une population chrétienne. A leurs flottes, qui sans cesse passaient et repassaient, il importait d'avoir là des gens qui ne fissent pas cause commune avec les pirates musulmans (i).

Que telle ait pu être l'intention du capitan de Coulam (QuilonJ, le poste voisin, et des gouverneurs généraux, en protégeant les missions de la côte, c'est plus que vraisemblable, et il n'y a pas à le leur reprocher. Que Xavier de son côté ait accepté cette conséquence de son apostolat^ à supposer qu'il y ait songé, c'est possible. Mais qu'il ait eu ce motif en vue quand il partit évangéliser la côte occidentale du cap Comorin, cela n'est guère croyable ; il n'y en a pas trace dans sa correspondance. Par ailleurs, travaillant pour Dieu en ces régions, à cette date et dans les conditions données, il ne pouvait pas ne pas travailler du même coup pour le Portugal. Et c'est ce qui se vérifie continuellement dans les missions. On cherche la gloire de Dieu, et autre chose est donné par surcroît.

Mais la réciproque est-elle vraie ? Travailler pour le Portugal était-ce du même coup travailler pour Dieu ? Il était trop tôt pour répondre en pleine connaissance de cause. A première vue tout progrès du Portugal était un progrès de l'Evangile. Xavier se défiait cependant : il y avait les mœurs coloniales... On devait constater cinquante ans plus tard, que deux choses encore compromettaient l'avenir. L'avilissement du christianisme aux yeux des indiens par son contact avec les castes méprisées : c'est le Père de Nobili qui mettra le doigt sur la plaie. Puis le parallélisme de la conquête armée et de l'apostolat, parallélisme imprudemment révélé au Japon par un espagnol et qui servira de prétexte aux persécutions. Plus tard encore on devait constater les gros inconvénients du Patronat. Mais ce sont choses qu'on ne prévoit guère, et que l'expérience seule finit par révéler.

(i) MonmnmU Xavmana, I, p. 64.

Quoi qu'il en soit, pour le moment, les deux pouvoirs, | Eglise et Etat, ont partie liée, et voici quelle était en 1542 , \ la situation que Xavier trouvait établie aux Indes, à laquelle | il ne pouvait ric-Uj et qu'il fallait subir. j

D'abord la conquête. Par voie d'accord ou par l'argu- 1 ment du canon, le Portugal s'était installé sur une vingtaine | de points des côtes, de Mozambique aux Moluques loin- ; | taines. La justice avait-elle toujours présidé à ces prises de ]

possession ? L'on sait que tout n'est pas beau dans l'his- j toire coloniale des peuples les plus civilisés. Mais le fait j existait, il s'imposait à Xavier ; il n'avait pas à le discuter. j

L'eùt-il discuté, il n'en fût résulté qu'une brouille avec ses J protecteurs. Nous croirions même volontiers, que très ] sévère sur les façons dont les portugais usaient de leur ^ j pouvoir, il ne songeait point à en contrôler l'origine. ! 1

Après tout, ces conquêtes ordinairement faites sur des i princes musulmans (i), avaient un air de croisades. Elles j étaient présentées comme un prolongement dans la mer des Indes de la lutte séculaire menée dans la Méditerranée. Si les plans d'Albuquerque avaient réussi, la destruction du tombeau de Mahomet eût été présentée comme une sorte de compensation pour la perte du tombeau du Christ.

Et c'est de ce biais que Rome prenait les choses. De là, pour le Portugal, les droits de patronat, le Padroado^ dont on peut dire et beaucoup de bien et beaucoup de mal, qui rendit des services sérieux, qui en eût rendu de bien plus ; grands, si le Portugal }'• avait lu ses devoirs aussi bien que ses droits, dont la disparition, en fin de compte, fut un bienfait (2J.

Xavier le trouvait établi. Le roi de Portugal avait droit de nomination aux évêchés, cures et autres bénéfices d'outre-mer, à charge d'établir ces évêchés, cures et bénéfices, de leur assurer des rentes, de fournir aux frais de voyage, d'entretien, de culte. Tout cela était en ordre.

(i) Goa, Malacca, Ternate.

(2) Disparition qui n'est pas complète encore.

L'Etat, étant chrétien, devait agir en chrétien, donc soutenir, défendre, promouvoir l'œuvre de la foi selon ses moyens propres. Nul n'avait l'idée de cette monstruosité, l'Etat laïque, et pas davantage de la thèse libérale, condamnée par le Syllabiis de Pie IX, la non-intervention (i).

Seulement et l'Eglise et l'Etat sont composés d'hommes. L'Eglise demanda-t-elle quelque fois un peu trop à son allié, trop de faveurs, trop de services ? Ce serait à voir. Mais certainement l'Etat a souvent trop peu donné ; il a été inconsistant, égoïste, tyrannique. Il s'est montré, aux Indes et en Extrême-Orient, aveuglément attaché à ses privilèges. Il a reculé devant des services urgents, mais qui auraient coûté. Il est loin d'avoir établi le nombre d'évêchés qui eussent été utiles. Par dessus tout, il n'a pas su réprimer les abus qui compromettaient le christianisme.

Pour lui, Xavier n'hésitait pas à demander aux gouverneurs, au roi lui-même, ce que, à son avis, ils avaient le devoir de lui donner. Et il faut dire que, personnellement, il n'eut qu'à se louer, en général, des hautes autorités. Il fut aidé par elles, comme il pouvait l'être, dans son expédition au Japon. Il le fut par le vice-roi dans celle de Chine, et, si le capitan de Malacca montra la mauvaise volonté que l'on sait, il paya cher sa mauvaise volonté. Mais cet appui ne compensait pas les déboires.

Et d'abord, constatant le mal fait par les officiers, les soldats, les marchands, et leurs déplorables exemples, et leurs excès en tous genres, continuellement il revint à la charge pour obtenir des réformes qu'il jugeait urgentes. Puisqu'il y a dans l'Inde un pouvoir civil chrétien, on doit, aux lieux où il exerce une autorité effective, s'en ressentir. Puisque le roi fait tant de déclarations en faveur de la propagation de la foi, l'Inde doit en constater l'effet. Or, ce que l'on constate partout revient à ceci. Les mœurs des colons mènent les indigènes au mépris du christianisme. L'idolâtrie publique est tolérée ou presque, en plein Goa.

Les brahmes, parce qu'ils sont riches, sont tout-puissants. Il n'y a qu'une chose qui compte, l'argent : les plus honorables charges, et les plus lucratives, vont aux musulmans et aux païens ; elles sont inabordables aux chrétiens indigènes. Les pécheurs paravers sont exploités d'une façon odieuse (i). Des esclaves chrétiens sont vendus à des infidèles sans souci de leurs âmes, et le reste...

Xavier demande qu'on châtie. C'est contre ces abus criants qu'il réclamera l'Inquisition.

Le premier devoir, tout négatif, d'un Etat chrétien eût été de ne pas contrecarrer l'apostolat par ses fautes. Le second était d'assumer la tutelle des néophytes.

En terre strictement portugaise, cette tutelle s'exerçait par les œuvres de mLiséricorde et d'apostolat qui peu à peu allèrent s'organisant. L'Etat ne leur ménagea pas son concours, du moins aux heures brillantes de l'empire d'outremer.

Mais il y a des régions où les portugais ne sont que campés. Ils ont là un poste militaire, une forteresse, du canon, quelques soldats, un capitan^ une factorerie et quelquefois une chapelle avec un prêtre. Le prince indigène est toujours là et les autorités vivent côte à côte, plus ou moins en concorde. Il est entendu que, du fait de leur baptême, les chrétiens deviennent, sinon sujets, du moins clients du Portugal. Le Portugal aura donc parfois à intervenir, et cette intervention, Xavier n'hésitera pas à la réclamer.

Voici, par exemple, à la côte de la Pêcherie, la caste des Paravers. En théorie, elle dépend du rajah de Travancore qui ne fait rien pour elle. Elle est razziée sur terre par les Badages, cavalerie des Nayakers du Maduré; sur mer elle est inquiétée par les pirates musulmans de Calicut. Pour se défendre, ils se sont faits chrétiens, et maintenant ils paient des redevances aux portugais qui les protègent. Xavier trouva la situation tout à fait normale, d'autant que l'autorité du roi de Travancore n'est pas supprimée : il continue

(i) 5. François Xavier, I, p. 304.

lever l'impôt. Seulement^ le peuple opprimé s'est donné un protecteur, et le protecteur, lui aussi, entend profiter des services qu'il rend. Mais il faut que le capitan comprenne son devoir, et n'ajoute pas sa tyrannie aux tyrannies locales. C'est bien le moins. Xavier tient à la bonne entente entre ses missionnaires et l'officier de la couronne. Ce dernier aura son rôle dans la formation morale des néophytes. S'il faut châtier, c'est lui qui s'en chargera.

De même au Travancore. Il y a là des pêcheurs que Xavier a baptisés, le rajah le permettant : du coup ils sont devenus clients du capitan de Coulam. Il les défendra, et contre les pirates musulmans embusqués partout sur la côte, et au besoin contre le rajah, au cas où ses dispositions changeraieat, ce qui ne tardera guère. A ces fins l'officier recourra aux flottilles de la couronne qui croisent dans ces parages. Paravers et Macuas sont encore des mineurs dont la tutelle incombe à ceux qu'on peut bien appeler leurs parrains, les portugais.

A ce propos, dans un passage dont nous avons déjà cité quelques traits, le Père Valignani explique :

« Le Père François, sage et prudent comme il l'était, avait compris combien inintelligente et bornée, dans les choses de Dieu, était cette race indienne, combien la raison a moins de prise sur elle que la force. Aussi jugea-t-il que le christianisme se propagerait difficilement chez ces noirs, et se conserverait difficilement, s'ils n'étaient sous la seigneurie des portugais, ou du moins là où leur puissance se fît sentir en quelque manière, par exemple, sur le littoral où passent et repassent les flottes du roi, et où elles peuvent distribuer aux peuples faveurs et châtiments selon leurs mérites (i). »

Avons- nous ici la pensée authentique du saint ? Valignani ne lui prête-t-il pas quelque chose de ses propres idées ? Ne résume-t-il pas tout simplement l'expérience de trois quarts de siècle? Car un point peut être retenu, c'est que long-

(i) 5. François Xavier, I, p. 64.

temps il n'y eut aux Indes de centres chrétiens notables que là où se faisait sentir l'action du Portugal. On peut même ajouter qu'en bien des endroits le christianisme a grandi, s'est maintenu, a décliné j s'est évanoui avec la puissance des maîtres catholiques. La foi que Xavier avait cultivée aux Moluques en a été extirpée par le calvinisme hollandais ; mais sur les lambeaux d'empire conservés et parfois si mal cultivés par le Portugal : Florès, Timor, le catholicisme s'est maintenu.

Quoi qu'il en soit de la pensée personnelle de saint François Xavier en la matière, trois choses ici sont à considérer : la conversion des Indiens, leur formation, leur protection.

La conversion. — Y eut-il dans l'histoire des missions d'Asie des cas de conversions opérées, comme disent les historiens protestants, à coups de mousquet ? Tout est possible en ce misérable monde. Il est même à croire qu'il se passa des faits regrettables puisque, en i567, le premier concile de Goa crut devoir rappeler les principes : « On ne doit pas amener les infidèles à la foi par la force, les menaces, l'intimidation, mais par la prédication, les bons services, les faveurs. Il ne faut pas heurter sans motif grave les préjugés de caste. Il ne faut point enlever les enfants et les esclaves à leurs parents et à leurs maîtres. »

Par ailleurs, on a de Xavier un texte qui, pris à la lettre, isolé de ses alentours, est certainement un peu fort. On l'a plus d'une fois retourné contre lui. En 1648, écrivant au Père Simon Rodriguez, il expose la triste situation de la religion dans l'Inde : mauvais vouloir ou inertie des ofBciers de la couronne, rivalités stériles dans le clergé, absence de zèle, désintéressement nul, inintelligence des vrais intérêts de la foi. Ne raconte- 1- on pas que le vicaire général Michel Vaz, trop zélé pour la réforme des abus, a été empoisonné ? Par qui ? Et aucune enquête sérieuse n'a été faite. Il faudrait une action énergique de l'autorité royale, des ordres partis de haut, et péremptoires, et donnés, directement au

i gouverneur. Que celui-ci le sache, c'est sur lui, pas sur les I missionnaires, que le roi compte pour les progrès de la foi. I Un ordre du roi, et, en peu de temps, l'île de Ceylan sera I chrétienne. Le gouverneur prendrait l'affaire en mains, I choisirait les missionnaireSj leur assignerait leur tâche. I Que si, après cela, l'île n'est pas bientôt chrétienne... ici le roi menacerait le gouverneur de son indignation, et pour bien lui faire sentir que ce ne sont pas là des paroles en l'air, il ajouterait un serment : «: Je jure, si vous ne déchargez ma conscience en faisant beaucoup de chrétiens, qu'à votre retour à Lisbonne, je vous ferai jeter aux fers, rester de longues années en prison, et confisquerai vos biens au profit des œuvres de miséricorde (i). >>

Ces paroles sont fortes, si fortes même qu'elles mettent en défiance. Elles sont d'un homme exaspéré, qui exagère sa pensée, parce que évidemment on ne le comprend pas, on ne prend pas au sérieux ses plaintes. Il parle d'autant plus haut, que, il le sait bien, on ne tiendra pas compte de ses plaintes. Et puis, ce n'est pas au roi qu'il écrit, c'est à un ami qui saura faire le départ de ce qu'il faut retenir et de ce qu'il faut laisser. D'autres lettres plus calmes, expliquent celle-là. Faire cesser les scandales d'abord, multiplier et soutenir les missionnaires ; là où la chose est possible, empêcher les princes indigènes de persécuter les convertis; assurer à ces derniers des avantages temporels, c'est tout ce qu'il y a de positif sous la formule <f faire des chrétiens ». Xavier pensait que, efficacement défendus contre leurs oppresseurs, les indigènes, se sentant libres, viendraient nombreux au christianisme.

Evidemment, si Xavier avait prévu l'abus qu'on devait faire un jour de ses paroles, il eût été plus précautionné. Quant aux faits, il suffit de dire qu'à Goa, après septante cinq ans et plus de régime portugais, il restait assez d'in-

j (i) Mon. Xav., I, p. 408.

digènes non chrétiens pour qu'on eût toujours à prêcher et |; à faire des « baptêmes généraux » (i). i

Une question connexe à celle des conversions est celle de la destruction des idoles, des temples, des livres païens. On a souvent reproché aux missionnaires ce genre d'exécutions, qui paraît-il, nous aurait privés d'œuvres d'art intéressantes. Pour lui, Xavier nous dit que, au fur et à mesure des baptêmes, il faisait anéantir idoles et pagodes. Pagodes, c'est-à-dire non pas les grands temples du pays, mais les petits sanctuaires comme il y en a par centaines, et spécialement les sanctuaires domestiques.

Il raconte que c'était une de ses joies à la Pêcherie de voir ses enfants « infliger au diable plus d'ignominie que leurs parents ne leur avaient procuré d'honneur (2). Ils prennent les idoles, les mettent en pièces, crachent dessus, les foulent aux pieds, les soumettent à d'autres affronts encore que j'aime mieux ne pas préciser ; c'est l'honneur de ces petits qu'ils n'épargnent aucune honte à celui qui eut l'insolente audace de se faire adorer de leurs parents. »

(i) Il faut expliquer encore le texte suivant de Valignani : « Cette race étant grossière comme elle l'est — il s'agit des pêcheurs du ïravancore — (le Père François) eut grand' peine à les convertir. Il y eut résistance : mais il travaille si bien, multipliant les actes de charité, montrant l'exemple des chrétiens de la Pêcherie, promettant des faveurs, faisant redouter le capitan (de Coulam) qui pouvait les priver du droit de pêche et de trafic par mer, que finalement, compeïïendo eos intrare »d nupUas, comme dit le Seigneur, il en amène un grand nombre à se faire chrétiens » {Mon. Xav.^ I, p. 55). Ce résumé demande correction. L'on ne voit pas que les difficultés aient été si grandes, puisqu'un mois suffit à convertir 10.000 indigènes. Dans le récit qu'il fait de cette campagne, le saint nous dit qu'il allait dans les villages où il était appelé : quando Ihegaua d hs higaves de los gentihs, los quaUs me mandaron Ihamar para que los hiziesse xpianos (p. 367). Valignani semble bloquer ce qu'a fait Xavier en personne et ce qui est le fait de ses successeurs, la conversion des Macuas et leur éducation.

(2) Mon, Xav., I, p. 283.

Sur quoi il faut observer : i° que c'est chez ses néophytes que le saint provoquait ou encourageait ces manières de faire. Nous ne voyons pas qu'il ait envoyé ses enfants à l'assaut des idoles chez les infidèles. Or, c'était le devoir strict des baptisés de se défaire de tout objet superstitieux. 2° Il n'est pas sûr que la manière de procéder serait aujourd'hui très à propos. Pareilles fêtes aux dépens des objets du culte idolâtrique pourraient amener des réactions violentes de fanatisme. Mais, sous une forme ou sous une autre, l'élimination des idoles s'imposait.

Par ailleurs ce que Xavier fit en petit sans qu'on puisse en constater les mauvais effets, l'État portugais avait à le faire en grand dans son domaine, et c'est une question de savoir si les résultats furent toujours heureux. Notre saint fut- il pour quelque chose dans le décret royal de 1546, enjoignant de détruire sur les terres portugaises idoles, pagodes, mosquées, et d'interdire le culte public païen? Rien dans sa correspondance ne permet de répondre. Mais, homme du xvi° siècle et espagnol, il ne pouvait désapprouver en soi l'acte de Jean III. Seulement, à ses yeux, le gros danger pour la foi était moins dans la proximité de l'idolâtrie que dans les fautes des européens.

Du reste l'exécution du décret fut molle. Les lieux de culte idolâtrique ou musulman disparurent à la longue, mais parce que, les conversions se multipliant, ils finissaient par tomber en déshérence. En i554, six ans après le décret royal, on voit ainsi des sanctuaires délaissés faire retour au roi, qui en applique les revenus au collège Saint Paul. D'autres furent détruits par ordre supérieur, mais à la suite de révoltes : ainsi dans l'île voisine de Salzette. En i583, donc 70 ans après la conquête, l'idolâtrie s'y pratiquait encore en public. Le vice-roi voulut urger l'exécution des lois et interdire les exhibitions païennes. Il y eut résistances et émeutes. On répliqua par des répressions. La répression amena le martyre du bienheureux Rodolphe d'Aquaviva et de ses compagnons. Le martyre provoqua

la conversion de l'île, et la conversion eut pour conséquence la disparition complète des pagodes.

Inutile de poursuivre : cet exposé nous mènerait trop loin de notre sujet. Nous cro^^ons seulement que, opportunes ou non à notre jugement d'hommes du xx*^ siècle, les mesures prises au xvi^ siècle par les vice-rois ne paraissent pas avoir été jugées excessives par saint François Xavier. Par ailleurs, nous ne voyons pas qu'il 3^ ait pris une part active.

Les indigènes convertis, il faut faire leur éducation. Elle est faite par les catéchismes dont nous parlerons plus loin ; mais le pouvoir civil, aux Indes, se trouvait avoir son rôle à jouer.

Xavier aurait voulu compter sur l'appui des capitans de Tuticorin et de Coulam. On peut voir par ses lettres combien il fut déçu par le premier. Loin de l'aider dans la répression des gros abus, alcoolisme, danses immorales, il exploitait odieusement les néoph3^tes. Celui de Coulam paraît avoir mieux compris son devoir ; mais les détails manquent. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il avait affaire avec de terribles gens. Peu avant le baptême, il avait dû les châtier pour pillages de navires échoués. Le sacrement ne lue pas leurs instincts brutaux. Ils avaient l'indiscipline dans le sang. Grands enfants, fermés aux arguments de raison, ils ne comprenaient que les châtiments matériels. Et Xavier trouvait normal ici de recourir, comme on dit, au bras séculier.

Voici beaucoup plus délicat : la protection des chrétiens contre leurs persécuteurs. Ici se place l'épisode du rajah de Jafnapatam.

Un jour le roi de cette ville, au nord de Ce3dan, fit massacrer d'un coup 400, d'autres disent 700 pêcheurs Kade3^ers, dans la petite île de Manar. Ils venaient de se convertir et

par conséquent de »se soustraire à sa tyrannie, pouf se mettre, comme leurs voisins les Paravers, sous la tutelle des portugais.

Des mart^^rs ! L'âme enthousiaste de Xavier en tressaillit de fierté. Mais fallait-il laisser pareille monstruosité impunie ? Avec le principe de non-intervention, l'Europe aujourd'hui assiste sans broncher au massacre de nations entières. Lui, Xavier, était pour l'intervention énergique et rapide; seulement cela gênait certains commerçants : rien ne se fit, et ce fut une grosse déception pour le missionnaire.

Le fait a paru étrange : on l'a déclaré inconcevable. Violation du droit des gens, et provoquée par un homme d'église !... l'Evangile imposé par le canon, etc. Plût à Dieu que dans l'histoire coloniale des peuples chrétiens, il n'y eût pas d'autres abus et d'autres violences ! La question est de savoir si le Portugal avait le droit, le devoir même de châtier un persécuteur, et de donner aux tyranneaux du quartier une leçon, la seule qu'ils pussent comprendre. Et si les portugais, tuteurs des chrétiens, avaient ce droit et ce devoir, Xavier, lui, pouvait et devait le leur rappeler. Après tout c'est un devoir, non seulement de charité, mais de justice, de mettre certaines puissances hors d'état de nuire aux faibles.

Le principe était clair pour notre saint comme il l'est pour nous. Les pouvoirs colonisateurs ont des obligations à l'endroit de l'apostolat. Ils ont à protéger, à promouvoir même le travail des missions. Leur intervention dans les paj^s barbares, ou de demi-civilisation, ou de civilisation dépravée est quelquefois dans l'ordre. L'Europe se devait à elle-même, et, chrétienne, elle devait à sa foi, de ne pas laisser impunis les crimes des Boxers. D'autant que l'impunité eût été, même du point de vue politique, la plus grosse des imprudences. Et pourtant des démarches légitimes, nécessaires au moment présent, peuvent avoir à une échéance plus ou moins longue, de gros inconvénients. En tous cas, il n'est pas bon que le soldat et le missionnaire, le missionnaire et le soldat se suivent de tr,op près et.

semblent avoir partie liée. L'apostolat peut en être accéléré sur le moment ; il peut en être retardé pour des siècles. La manière forte a pu imposer la sagesse à certains tyrans ; elle a pu aussi déposer dans l'âme des indigènes des germes de rancune, développer le xéaophobie, préparer les persécutions futures. Mais ce sont là perspectives qui échappent à l'œil humain. Dieu seul sait l'avenir, et, s'il fallait tenir compte de tous les avenirs possibles, on ne ferait rien.

Et puis, dans le concret, le problème est souvent complexe. Le' pouvoir étranger n'a pas à considérer que les intérêts de la mission : il peut avoir son honneur à venger, les intérêts légitimes de ses nationaux à protéger, les traités à sauvegarder, etc. La diplomatie ayant échoué, il faut en venir aux armes, et, de conséquence en conséquence, aboutir à la conquête. C'est de l'histoire, et qui n'est pas très ancienne.

Xavier était dans son droit ; il avait de graves raisons pour estimer que c'était son devoir de réclamer pour le persécuteur, un châtiment dont il se souvînt. Mais Dieu servit à la fois et la gloire de son ministre et l'intérêt de la mission, en reculant de plusieurs années l'expédition de Jafnapatam. Elle était nécessaire, mais il était bon qu'elle eût d'autres motifs immédiats qu'un fait de persécution religieuse. Elle eut lieu en i56o sous le vice-roi Constantin de Bragance, et fut provoquée par les insolences répétées du rajah.

Ce que nous venons de dire des Indes, il faut le dire, toute proportion gardée, des Moluques. Là aussi les portugais avaient à exercer leur rôle de protecteurs. Il y avait dans les îles le fond autochtone de la population, les Alfourous, barbares, fétichistes, parfois sauvages et farouches, plus ou moins apparentés aux Papous ; — puis, sur les côtes, les Malais, intelligents et mous, faits pour être exploités ; — enfin les Arabes, les Moros^ marchands, souvent marchands

d'esclaves et propagateurs du Coran. Les Malais en masse s'étaient laissé séduire. Les Alfourous en général résis- I talent. L'arabe était pour eux l'ennemi ; par haine de l'oppresseur, ils s'étaient souvent tournés vers les portugais et s'étaient laissé baptiser. Il y avait à les défendre, non contre le petit sultan de Ternate qui était à la merci des portugais, mais contre ceux de Tidor et de Gilolo, musulmans actifs et souvent persécuteurs. Plus d'une fois les portugais eurent à les châtier. Mais c'est de quoi notre missionnaire n'eut pas à s'occuper durant son court séjour dans les îles. Il n'y fut que catéchiste.

Seul, sans protection, et le voulant ainsi, il allait parmi les insulaires, bravant les flèches et le poison des apostats. Cette manière de faire n^est pas moins normale que l'autre. Elle ressemble même davantage à celle des premiers semeurs d'Evangile, de saint Paul. C'est elle que Xavier pratiquera encore au Japon, qu'il était prêt à conserver en Chine. Si le devoir du Portugal était de le protéger, lui et ses néophytes, son devoir à lui était de ne compter que sur Dieu, et de savoir se passer des hommes.

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