‹ Saint François Xavier [microform] conditions et méthodes de son apostolatChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Catéchèses de saint François Xavier

Pour nous faire une idée adéquate de ce que Xavier enseignait à ces diverses catégories de néophytes, il faudrait avoir la collection de ses catéchismes, aux goanais, aux Paravers, aux japonais, aux Moluquois. Presque tous nous font défaut.

Nous n'avons pas le texte qu'il faisait lire devant ses Paravers ; texte très fautif, lui-même l'avait constaté, qui dut être corrigé par Henri Enriquez et par d'autres, et qui, ainsi transformé, resta en usage pendant longtemps sur la côte. Catéchisme très élémentaire comportant une explication sommaire des prières usuelles et spécialement du symbole des apôtres. Nous n'en savons pas davantage. Sans doute Xavier suivait, sans la connaître, la règle donnée jadis par un sage à un missionnaire Scot, Corman, qui rebutait ses auditeurs anglais par ses duretés : « Vous avez été trop sévère pour ces ignorants ; vous auriez dû, selon la discipline apostolique, commencer par leur offrir le lait d'une doctrine plus douce, jusqu'à ce que, nourris peu à peu du Verbe divin, ils eussent été à même de comprendre un enseignement plus parfait, et de s'élever à la pratique des commandements du Seigneur (i). «

A son public mêlé des villes portugaises, notre saint offrait certainement quelque chose de plus relevé. A défaut des textes, nous avons une description des rites qu'il s'im-

(i) Bede, Hist. Eccl,, 1. 3, ch, 5, P, L., t. qS, col, 124,

posait dans ses catéchèses. Ils sont révélateurs de son esprit.

Quand sa procession d'enfants et d'adultes était à la chapelle, nous conte un annaliste, « tout ce qu'il faisait ravissait auditeurs et spectateurs. Elevait-il les yeux au ciel, il y élevait les âmes. Faisant le signe de la croix, il en disait à haute voix les paroles, et cela si dévotement que le peuple, les enfants surtout, faisaient aussitôt comme lui. A. ceux-ci il enseignait des cantiques résumant la doctrine, et il la fixait ainsi dans leur mémoire. Puis, les bras étendus ou levés vers le ciel, il entonnait une sorte de litanie dont chaque verset formulait très brièvement un objet, un point de l'enseignement de TEglise, et le répons chanté qui suivait exprimait un acte de foi (i). «

Nous avons un opuscule où Xavier lui-même détaille sa méthode. On y lit (2) :

« Le peuple, une fois réuni, le catéchiste, tête nue, fera le signe de la croix, lèvera les mains vers le ciel, et, à voix haute et distincte, récitera le Notre Père. Deux enfants convenablement st3dés, répéteront après lui chacun des mots de la prière ; puis il dira : « Mes frères, faisons profession de notre foi. Exerçons-nous à poser des actes des trois principales vertus qu'on appelle théologales, foi, espérance, charité. « Alors commençant par la foi, il interrogera les assistants : « Croj^ez-vous en un seul vrai Dieu, tout-puissant, éternel, immense, sage infiniment ?... >) Et la foule répondra : « Oui, Père, par la grâce de Dieu, nous cro3''ons.» — Eh bien ! dites tous en même temps avec moi : « Seigneur Jésus- Christ, Fils du Dieu vivant, donnez-nous la grâce de croire fermement cet article de notre sainte foi, et, pour l'obtenir, récitons un Notre Père. Et toute l'assemblée priera en silence. Le maître, élevant de nouveau la voix : «Allons, dites avec moi : Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, obtenez-nous de Dieu la grâce de croire ferme-

(;r.) Gros, I, p. 216.

(2) Rîides catechizandi méthodes, Mon. Xav., I, p. 828.

ment cet article de notre sainte foi. Et, pour l'obtenir, divSons tout bas ensemble un Ave. m

On passait ensuite à un autre point : « Croyez-vous, mes frères, que ce vrai Dieu est un seul et unique Dieu en essence, un en trois personnes. Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit?» Et la foule de répondre : «Nous croyons » ; et Ton priait pour obtenir le don de la foi. Et ainsi d'article en article.

Arrivé au bout il ajoutait : « Nous allons dire sept Pater et sept Ave en l'honneur du Saint-Esprit, pour qu'il daigne enrichir nos âmes de ses sept dons, de ceux-là surtout qui peuvent nous aider à croire fermement ce que nous enseigne la sainte foi catholique. » Cela fait, on récitait d'autres prières pour exercer les vertus d'espérance et de charité.

Tout cela servait de prélude à l'explication plus approfondie d'un point de doctrine, article de symbole, commandement de Dieu, texte de prière : François le faisait très simplement, dans ce jargon mêlé d'indien et de portugais qu'on parlait à Goa, et il concluait par une histoire. Enfin il répétait une méthode de confession générale que les enfants répétaient après lui point par point. Tous faisaient un acte de contrition, puis on disait trois Ave, l'un pour les personnes présentes, les deux autres aux intentions de chacun.

Catéchismes populaires dans toute la force du mot et populaires parce qu'ils s'adressaient à l'homme tout entier. Les 3^eux étaient pris par l'attitude, le geste du missionnaire toujours pénétré de Dieu et s'acquittant de son ministère comme d'une chose sainte. Les oreilles étaient prises par les cantiques et par les réponses unanimes de la foule. Personne qui n'eût son rôle dans ce dialogue du Père et des auditeurs. On n'écoutait pas seulement ; on parlait. Puis, exercices de prière autant que d'enseignement. La foi est un don de Dieu : c'est par la grâce qu'elle entre en nous, et la grâce doit être demandée. N'est-ce pas là un point souvent négligé par les catéchistes? Ils croient, ou semblent croire que tout est dit, quand ils ont donné leurs

explications. Xavier voulait qu'on priât, et qu'on priât pour chaque vérité à retenir.

Notons le encore : c'est aux enfants spécialement que s'adressent ces catéchismes. Ce sont eux que le saint, aussi bien à Goa qu'à la Pêcherie, vise avant tout, vSur eux qu'il compte. Et voici ce qu'un jésuite français, le Père P. Martin écrivait un siècle et demi plus tard (1700) : « Une des choses qui contribuent le plus à rendre cette chrétienté si distinguée entre toutes les autres, c'est le soin qu'on prend d'enseigner de très bonne heure la doctrine chrétienne aux plus petits enfants. Cette sainte coutume s'est conservée inviolablement en ce pa37S-là depuis le temps de saint François Xavier. Il était persuadé que la foi ne pouvait manquer de jeter de profondes racines dans le cœur des habitants, si, dès la première enfance, on les instruisait bien des mystères et des préceptes de notre religion. La suite a fait voir qu'il ne se trompait pas ; car nulle part ailleurs dans les Indes, on ne trouve ni plus de crainte de Dieu, ni plus d'attachement au christianisme que chez les Paravers. Depuis qu'un enfant commence pour ainsi dire à bégayer, jusqu'à ce qu'il se marie, il est obligé de se rendre tous les jours à l'église ; les filles le matin, au soleil levé ; les garçons le soir, au soleil couché. Ils récitent d'abord tous ensemble les prières ordinaires du matin et du soir, après quoi, se partageant en deux chœurs, et demeurant tous assis à terre, deux des plus habiles de chaque chœur se lèvent au milieu de l'église, et, par forme de demandes et de réponses, répètent tous la doctrine chrétienne. Après cette première répétition où il n'y a qu'eux qui parlent, ils interrogent ceux des deux chœurs qui les ont-écoutés, lesquels tous ensemble répondent à la demande qu'on leur fait. Au reste, cette explication chrétienne comprend non seulement l'explication des mystères et des préceptes de la religion, mais encore la manière de se confesser et de communier, et des

méthodes pour bien faire les autres actions... La doctrine achevée, on se remet à genoux pour faire un acte de contrition et, après avoir récité le Salve Regina et la prière à l'Ange gardien, on demande la bénédiction de Notre- Seigneur et de la Sainte Vierge et l'on se retire. Cette pratique s'observe non seulement dans les lieux où les Pères font leur demeure, mais encore dans toutes les autres bourgades, où les chefs, comme les vicaires de chaque église, assemblent les enfants et leur font faire assidûment tout ce que je viens de marquer (i). »

Le catéchisme aux enfants, mais catéchisme assidu, longtemps prolongé, sans cesse repris, voilà le grand secret pour assurer l'avenir.

Quant au fond même de cet enseignement populaire on peut s'en faire une idée d'après l'opuscule parfois intitulé Catechismus ad Molucos.

En 1546, étant un peu de loisir à Ternate, dans les Moluques, et attendant le départ du vaisseau, Xavier composa un petit catéchisme original. Ce devait être dans sa pensée, un canevas d'instructions qu'on saurait par cœur et que commenterait le prêtre. Il était écrit pour une population moitié portugaise moitié malaise. Les convertis de l'Islam, — un Islam très dégénéré, très mêlé de paganisme — avaient besoin d'une instruction moins sommaire que celle qui suffisait aux Paravers, la même à peu près sans doute qu'il donnait à ses goanais.

Il suit les articles du symbole, attribuant, selon une vieille tradition, chacun d'eux à l'un des apôtres.

Il commence par parler de la création, explique comment toutes choses ont été faites par Dieu pour le service de l'homme. Puis vient la création de l'homm^e et de la femme : Dieu n'ayant donné à Adam qu'une femme, il est clair qu'ils

(i) Lettres édifiantes et curieuses, Indes, 1 juin 1700,

vont contre sa volonté, les musulmans, les idolâtres, les mauvais chrétiens qui en prennent plusieurs. Suit une sortie contre les débauchés, les adorateurs des faux dieux, ceux qui croient aux fétiches, aux sorts, aux devins. Ils adorent le diable, leur maître.

Après quelques détails sur le péché des anges et celui d'Adam, commence la vie de Notre-Seigneur. On peut noter l'insistance sur les guérisons de possédés. Voici comme spécimen de ces développements un court passage sur Jésus- Christ :

« Je crois que Jésus-Christ a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli. — Jésus- Christ était Dieu, étant la seconde personne de la Sainte-Trinité, et il était aussi homme véritable, étant fils de la Vierge Marie, et il avait une âme raisonnable en un corps humain. En tant qu'homme, il est vraiment mort sur la croix, quand il lut crucifié. Car la mort n'est autre chose que la séparation de l'âme, laissant le corps auquel elle donnait la vie ; or, la sainte âme de Jésus-Christ, unie à la Divinité de Dieu le Fils, comme elle l'a toujours été depuis le moment où le Seigneur Dieu la créa, descendit aux limbes (i). »

Ici, déclaration sur les limbes, le purgatoire, l'enfer éternel et irrémédiable. Puis on achève la vie du Sauveur et les perspectives se prolongent jusqu'au jugement dernier.

Arrivé là, retour en arrière, développement sommaire sur la Sainte-Trinité, explication du signe de la croix. Après quoi l'on s'arrête à parler du Saint-Esprit, de ses inspirations qui poussent à observer les préceptes de Dieu et de l'Eglise. Un mot sur l'Eglise, son autorité, les Ecritures, les canons des conciles, les ordonnances des papes, la communion des saints, le corps mystique dont le Christ est la tête, les sacrements, la vie spirituelle de l'âme, la participation aux mérites de Jésus-Christ, le pardon des péchés, le pouvoir des clefs, la confession, enfin la résurrection et le ciel.

(i) Monumenia Xavmanaf I, p. 836-837,

. Des liistoriens prote.stants ont jugé que l'enseignement donné par Xavier aux pêcheurs du cap Comorin était rudimentaire à l'excès. Nous n'en pouvons juger en toute équité, le texte faisant défaut. Mais le Catechismus ad Molucos est, ce semble, assez ample : il offre aux prêtres qui le commenteront une matière qui déborde de tous les côtés la simple explication du s3aTibole. Plût à Dieu qu'en Europe tous les chrétiens sussent bien ce que le missionnaire des Moluquois enseignait à ses insulaires, il y a quatre cents ans.

Les instructions rédigées pour les japonais, traduites par le néoph3^te Paul de Sainte-Foi, et que le saint allait intrépidement lire dans les carrefours et en face des bonzeries, ne devaient pas beaucoup différer de celles que nous venons d'analj/^ser. Elles contenaient des développements sur la création du monde, l'avènement du Fils de Dieu, les commandements, le jugement dernier. Elles étaient sans ménagement pour les vices du pays. On y lisait que l'homme adonné aux péchés contre nature était plus sale que le porc, pire que le chien et autres brutes. Cela, Xavier le jetait à la tête des bonzes, de la foule, des princes, et on lui répondait par des rires, quelque fois par des coups.

Mais il n'y avait là qu'une faible partie de ce que Xavier était obligé d'expliquer aux japonais. Avec ceux-là, les affirmations autoritaires ne suffisaient pas : il fallait répondre aux curiosités insatiables des auditeurs, à leurs objections, porter soi-même la conversation sur le terrain de la controverse, attaquer, démolir par des railleries les dogmes absurdes du bouddhisme, etc. Aussi, expérience faite, Xavier, qui se contentait de catéchistes dévoués pour ses Paravers ou ses sauvages des Moluques, réclamait pour le Japon des docteurs bienformés dans les universités d'Europe.

Et c'est peut-être le lieu de répondre encore à une critique. Dans une lettre du 27 janvier 1645 à saint Ignace, il réclame

des renforts : « Des sujets qui ne sauraient pas prêcher, ditil, ni confesser, ni exercer nos autres ministères, rendraient service quand même. Dans ce pays d'infidèles (à la Pêcherie) la science n'est pas tellement nécessaire : il s'agit d'enseigner les prières, de visiter les chrétientés, de baptiser les nouveau-nés !... Mais il faut des santés robustes et une robuste vertu. D'autres, de santé moins résistante, rendraient service aux portugais des villes (i). :»

Sur quoi l'on écrit : « Que cette lettre est pressante, mais qu'elle renferme d'erreurs ! François est convaincu que l'instruction et l'esprit ne sont pas utiles au missionnaire. Ils ne sont inutiles à personne... Ils sont indispensables à l'homme qui, transporté dans un étrange milieu, est obligé d'apprendre une langue nouvelle et de comprendre des êtres si différents de lui (2). »

Xavier dit simplement : « Envoyez beaucoup de monde. Il y a des tâches indispensables ici pour lesquelles la science n'est pas requise. On peut être catéchiste utile sans beaucoup de connaissances. >> Et il eût pu alléguer l'exemple du F.Mansilhas qui, avec toutes ses lacunes de doctrine et de caractère, malgré tout lui avait rendu des services. De V esprit, le saint ne parle pas. Il faut charitablement supposer qu'il ne dispense personne d'avoir du bon sens.

Il n'y a point tant d'erreurs dans sa lettre. Il y a seulement une expérience en train de se faire. Le saint parle de ce qu'il connaît, et il ne connaît encore que le Comorin. Laissons lui le temps de s'informer. Ce qu'il dit est exact, mais incomplet. Il ne fait pas de théorie générale. Il dit ce dont il a besoin au moment présent et pour la région qu'il a étudiée. Quand il aura vu les japonais il parlera autrement. Il demandera pour chaque région le genre de travailleurs qu'il croit y être utiles : pour les pêcheurs de l'Inde méridionale de bons catéchistes, pour le Japon des savants, pour les villes portugaises des prédicateurs et des théolo-

(i) Monmnenta Xaveriana, I, p. 362-364.

(2) Bellessort, p. 145,

giens. D'autres écriront à Rome dans le même sens. Un peu plus tard, quand au Travancore et à la Pêcherie on connaîtra mieux les brahmes — car Xavier n'avait sur eux que des idées simplistes — on réclamera, même pour ces pays-là, des savants, et les savants viendront (i).

Ce que l'on peut dire c'est que saint François Xavier n'a pas senti du premier coup, comme on le sentira après lui, la nécessité d'entrer dans l'esprit et l'âme des indigènes pour se faire comprendre d'eux. On dirait que, d'instinct, les missionnaires d'autrefois, forts de la supériorité morale et dogmatique du christianisme, cherchaient plus à s'imposer qu'à s'insinuer. Des expériences douloureuses montrèrent qu'il fallait bien souvent — c'est l'expression même de saint François Xavier, — entrer par la porte des autres pour les faire sortir par la sienne. Lui-même eut sur ce point à apprendre et à se former. Il est à croire qu'à ce point de vue le voyage du Japon lui fut instructif. Mais il mourut trop tôt, et ces leçons reçues, il ne put les appliquer lui-même, ni aux Indes, ni en Chine : ce fut l'affaire de ses successeurs.

(i) PoLANco, Chronicon, t. II, p. 146.

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