CHAPITRE VI
L'organisation des missions
Ce n'était pas assez d'instruire les néophytes : il fallait ne pas retomber dans les erreurs qu'on voulait réparer, donc assurer l'avenir.
Goa n'avait pas attendu les nouveaux missionnaires pour fonder des œuvres. La confrérie de la Miséricorde étendait sa sollicitude aux pauvres^ aux hôpitaux, aux prisons. La confrérie de saint Paul venait de s'organiser, ayant pour objet la propagation de la foi sur le territoire conquis. Ses membres se faisaient (<■ parrains » des néophytes, « afin, disait-on, que les gentils, vo3^ant comment on leur fait honneur et comment on les protège, soient plus excités à demander le baptême (i). » Quatre majordomes, dont deux portugais et deux chrétiens du pa3^s, pris parmi les notables, recueillaient les offrandes. Deux protecteurs étaient choisis entre les plus hauts magistrats. On devait, Goa étant maintenant portugais, empêcher de construire de nouvelles pagodes ou de relever les anciennes. Défendre les convertis contre les insolences des brahmes, réprimer les scandales chez les anciens chrétiens, obliger les païens à ne pas abandonner leurs parents après le baptême, favoriser les néophytes dans leurs requêtes et leurs nécessités, faire dire des messes pour leurs défunts, se charger de leurs orphelins, etc., surtout entretenir le séminaire. Saint François Xavier n'est pour rien dans cette charitable entreprise. Mais les deux confréries furent pour lui et ses missionnaires et successeurs des aides très efficaces. Si Goa et la région goanaise sont aujourd'hui et depuis longtemps catholiques,
(i) Gros, t. I, p. 201,
on le leur doit en grande partie. Mais le résultat fut long à obtenir. Xavier ne vit que les débuts du travail, pénibles et contradictoires. Ses lettres nous disent avec éloquence à quels obstacles cet apostolat se heurtait. L'organisation des missions volantes autour de Goa fut l'œuvre de ses successeurs : il n'y a donc pas lieu d'insister. Il sufQt de dire que ses catéchismes parurent à l'évêque si fructueux qu'il ordonna d'en instituer de semblables dans toutes les paroisses.
Pour ce qui est des missions proprement dites, il faut avoir lu sa vie bien superficiellement pour affirmer qu'il passait « comme un météore » sans s'occuper de l'avenir. Nous vo3^ons au contraire que partout où il va, il prévoit le lendemain.
Naturellement c'est chez les Paravers qu'il put le plus facilement faire œuvre durable. Il avait eu là, sans trop attendre, d'excellents collaborateurs. Le Père Antoine Criminale fut trop tôt enlevé par la mort — le martyre sans doute ; mais restait le Père Henri Enriquez, exécuteur très intelligent des vues de Xavier. Lui aussi se mit au régime épuisant d'aller d'un bout à l'autre de la côte, séjournant un mois dans chaque centre, donnant deux heures d'instruction le matin aux filles, et autant le soir aux garçons. Il avait sur son supérieur cet avantage que, destiné à rester dans le pays, il avait appris le tamoul, et le savait bien. Il put instituer des examens de catéchisme, auxquels on se préparait avec soin. Des chrétiens riches de Cochin firent peindre des tableaux pour aider aux prédications : on, préludait ainsi dans les Indes à ce qui devait tant contribuer cent ans plus tard au succès des missions en pa3''S bas-breton. Puis, sachant les langues, Enriquez put confesser. Dès lors la vie chrétienne était complète. Enfin il étendit ses études linguistiques et se mit au malayalam, qui, dit une lettre du temps, est au tamoul ou au malabar, ce que le castillan est au portugais,.
En même temps des églises se bâtissaient, modestes encore, mais qui donnaient aux chrétientés leur centre visible, d'autant plus chères aux indigènes, que leur foi aidant, elles devenaient lieux de miracles et de grâces. Il y avait là aussi des catéchuménats, des écoles, un double hôpital, indigène et portugais, une maison de retraite pour les missionnaires. Tout cela, du vivant de Xavier. En supérieur pratique, et en bon disciple de saint Ignace, le Père François savait qu'un des secrets pour bien gouverner est de ne pas faire tout soi-même, et, quand on a un bon subordonné, de le laisser aller. Il laissait aller le Père Enriquez.
Lui-même, alors qu'il était seul, avait ébauché une première organisation locale : « Partout, dit-il, je laisse en partant quelqu'un qui poursuive l'œuvre commencée. Dans tous les villages, je dépose une copie des prières. A ceux qui savent écrire, j'enjoins d'en multiplier les exemplaires, de les apprendre par cœur, de les réciter tous les jours. Je règle que le dimanche tous se réuniront pour les réciter, et je charge quelqu'un d'y veiller (i). w
Ce catéchiste censeur, ou Canacapillai, canacapole, rendait de grands services, et le Père Texeira, contemporain et premier historien de Xavier, disait : « Le Père François créa r « ordre » des canacapoles qui existe sur cette côte et a tant contribué à la gloire de Dieu et au bien des âmes. S'il était possible, il faudrait l'instituer chez tous les nouveaux chrétiens.. Se voyant quasi seul sur cette côte si étendue, avec tant de centres de convertis, ne pouvant suffire au baptême des enfants et autres nécessités pressantes, il discerna dans chaque centre un ou deux chrétiens, des plus intelligents dans les choses de la foi, de meilleure vie et conscience. Il leur apprit la forme et le rite du baptême, leur enjoignit de baptiser en cas de nécessité, de
(i) i5 janvier 1544, Monumenia Xaveriam, I, p. a85.
pourvoir aux besoins urgents, de le renseigner sur tout pour qu'il pût facilement intervenir. Aujourd'hui encore, ils ont soin de l'église, et sont comme les sacristains, baptisent sans cérémonies quand cela presse, enseignent deux fois chaque jour la doctrine, le matin aux garçons, le soir aux filles en latin et dans la langue du pays... » — Ce latin étonne un peu : il ne s'agit que des formules latines du Pater, de VAve, du Credo, ce qu'il fallait sans douté pour répondre vaille que vaille aux prières liturgiques. — Texeira poursuit : « Us font les bans de mariage, s'enquièrent des empêchements, préparent tout pour le passage du Père. Ils tiennent liste des naissances, des concubinaires, des procès (les car car s comme ils disent). Et lorsque le missionnaire vient, dans sa course le long de la côte, ils lui remettent la liste des abus pour qu'il y remédie. Ainsi en peu de temps se fait beaucoup de besogne dans chaque localité, et le prêtre peut rapidement passer ailleurs. Pour l'entretien des canacapoles, le Père François obtint du gouvernement et du roi des revenus suffisants (i). »
Dans la suite l'institution se développa. Le canacapole eut sous lui les mourdoums, ou majordomes, au nombre de deux, nommés par les notables, non payés, alternant de six en six mois, et chargés de présider certaines fêtes : charge surtout honorifique ; — les altaricatars, sacristains et chantres sous un chef de musique (annâvi) ; — le melingi, sorte de bedeau ; — lepresenti, dont la charge durait un an, préfet de congrégation. Entre cette hiérarchie et celle delà caste, il y avait souvent rivalité, d'autant qu'elle tendait à se faire héréditaire dans les familles. Lui-même, Xavier se défiait des chefs de village (patangatins), mal guéris souvent de leur paganisme : il leur opposait volontiers ses catéchistes, formés par lui et dociles. Les autres charges qu'il n'institua pas, furent créées par ses successeurs immédiats.
Evidemment, lorsque Xavier quitta la Pêcherie pour n'y plus revenir (1548), laissant derrière lui deux jésuites, trois
(i) Monmnenta Xavertana, II, p. SSa.
li 5
prêtres goanais et ses catéchistes, beaucoup restait à faire. Mais il n'y avait qu'à développer ce qu'il avait ébauché, et à suivre, en les exploitant, ses méthodes.
Au Travancore, si rapidement évangélisé par lui, mais où il était moins libre, il ne put, ce semble, donner une organisation aussi satisfaisante. Du moins, il fit tout pour y maintenir des missionnaires catéchistes. Le Père François Enriquez, trouvant la tâche au-dessus de ses forces, avait quitté son poste. Xavier l'y renvoya ; et, comme l'autre se plaignait, Xavier le maintint énergiquement parmi les néophytes, même lorsque le rajah, a3^ant changé de politique, eut interdit les conversions. A aucun prix, il ne fallait laisser la tâche à demi faite.
Et maintenant les résultats. Du passage de Xavier à nos jours, quatre siècles bientôt auront passé, les chrétientés de la Pêcherie et du Travancore ont connu de bien mauvais jours, persécutions locales, scandales, dispersion des missionnaires, remplacés par des séculiers indigènes, quelquefois sortis des geôles épiscopales de Cochin, destruction du pouvoir portugais, conquête protestante et hollandaise, schisme goanais, etc. Les églises fondées par Xavier sont toujours debout. Les chrétiens n'ont pas toujours été des modèles de soumission, mais ils ont tenu. Dès les débuts, deux ans après la mort de Xavier, i554, ils donnaient la mesure de leur foi. Trente-six jeunes Paravers, de neuf à dix-sept ans, pris par les pirates musulmans de la côte malabare, battus, marqués au fer rouge, pressés d'apostasier, résistèrent. Violences et séductions furent vaines. Et les pirates dans l'admiration leur rendirent la liberté (i).
Pour les autres missions ce n'est pas d'organisation qu'il faut parler, mais de création.
(i) PoNSA, Oriente' conquistado, I, c. 2, d. 2, p. 11.
Au Japon, Xavier n'a guère fait qu'ouvrir une porte et donner de l'élan. Aux deux missionnaires laissés par lui, il enverra des collaborateurs. A eux maintenant de voir ce qu'il faut faire et comment. Les méthodes se fixeront à mesure que les expériences s'accumuleront. Mais le Japon donne de tels espoirs que Xavier est prêt à découronner d'autres missions pour mieux fournir celle-là de bons ouvriers. Exactement dans le même esprit, vers ce tempslà, saint Ignace déclarait à qui le pressait d'envoyer des missionnaires aux Indes : « Les besoins de l'Allemagne sont plus pressants. «
Aux Moluques aussi il faut procurer des ouvriers, prêtres si possible, à tout le moins frères catéchistes. Les méthodes de Goa seront appliquées à Ternate. Un bon prêtre continuera les catéchismes quotidiens, deux heures par jour, et les instructions du dimanche pour les femmes indigènes des portugais. Du catéchisme, laissé par François, on fera des copies et des traductions, et il sera commenté. De fait il fut très répandu dans les îles, on le lisait en public, les plus instruits l'expliquaient, les enfants le chantaient.
Quant aux sauvages, Xavier était seul quand il les visita : il n'avait donc personne à qui enseigner sur place une méthode. Vraisemblablement il recommanda aux missionnaires qu'il envoya de faire à peu près comme on faisait à la Pêcherie. Dans la terrible île du More où il avait tant souffert dans sa chasse aux apostats, en i556, le Père Jean de Beira réunissait les fidèles, surtout les enfants, tous les matins, et ne les laissait partir pour leurs travaux des champs qu'après l'instruction. Un censeur notait les absences. Tous les dimanches, sermon au peuple. Nous n'avons pas d'autres renseignements (i).
(i). PoLANCo, Chronicon, t^. 6, p. 8i5.