‹ Saint François Xavier [microform] conditions et méthodes de son apostolatChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« L'A B C du Père Maître François »

Un intéressant document complétera ce que nous venons de dire et en donnera l'esprit. On l'appelait autrefois « l'A B C du Père Maître François « ; c'est une série de conseils numérotés de A jusqu'à Z Y, et laissés par lui en 1548 aux Pères du cap Comorin.

Le supérieur parle à des missionnaires qui, arrivés depuis peu, n'ont pas encore eu le temps d'apprendre la langue du pays. En attendant qu'ils la sachent, il commence par leur recommander les ministères qui demandent seulement de l'attention et du zèle, et tout d'abord les baptêmes d'enfants.

(c A . Premièrement, vous occuper avec grand soin de baptiser les enfants nouveau-nés... Comme pour le moment vous ne pouvez rien faire de mieux, ne vous en remettez pas à d'autres, faites-le vous-mêmes.

» B. Les officiers et les parents sont capables de négliger de vous avertir ; pour être sûr que nul ne mourra sans baptême, n'attendez pas qu'on vous appelle ; allez de maison en maison ; informez-vous s'il n'y a personne à baptiser et baptisez sans tarder. »

Ce prix attaché au baptême des nouveau-nés a été par des protestants qualifié d'enfantillage. Xavier n'insiste tant que parce qu'il croit avec l'Eglise catholique au « pouvoir magique » des sacrements, — entendez leur efficacité intrinsèque, les conditions requises une fois posées. Pour ces messieurs une âme, cent âmes de plus jouissant de la vision de Dieu sont choses négligeables. L'œuvre de la Sainte- Enfance, en ce qui n'est pas école ou orphelinat, leur est inintelligible. Lui, Xavier, dans le plus humble élu entrant au ciel, voyait Dieu glorifié davantage, et cela à

ses yeux était une chose grande. A un missionnaire de Travancore, découragé, et tenté d'abandonner son poste, il écrivait : « Vous faites plus de bien que vous n'imaginez en donnant la vie spirituelle aux nouveau-nés, en les baptisant avec hâte et soin, comme vous faites. Réfléchissez-y : combien il y en a peu, blancs ou noirs, qui des Indes aillent au Paradis, à part ceux qui meurent en état d'innocence, par exemple à 14 ans et au-dessous. Dites- vous, mon frère François Enriquez, que, en ce royaume de Travancore, vous produisez plus de fruit que vous ne croyez. Considérez, depuis que vous êtes en ces pays, combien d'enfants baptisés sont morts, et sont dans la gloire du ciel, qui ne jouiraient pas de Dieu sans vous... En huit mois vous avez sauvé plus d'âmes... que vous n'eussiez fait en Portugal ou à Coulam ». Donc, restez là où vous êtes, et ne demandez pas à changer » (i).

Ils étaient absolument dans l'esprit de leur maître, les Pères Balhazar Gaqo et Gonzalve Rodriguez, qui, I'uq au Japon, l'autre aux Indes, fondèrent des œuvres qui semblaient préluder à la grande œuvre universelle de la Sainte Enfance.

Des baptêmes Xavier passe aux catéchismes et aux sermons (C. D). Il veut que, dans leurs courses, les prêtres veillent au maintien des usages établis, contrôlent l'enseignement des canacapoles, examinent les enfants en présence des catéchistes, constateut les progrès accomplis depuis la dernière visite.

Quant aux instructions du dimanche, qu'on y contrôle spécialement ce que font les patangatms ou notables du lieu. Qu'on explique les prières. Combattez les vices ; usez d'exemples clairs, de comparaisons à la portée de tous, ce Dites leur que, s'ils ne s'amendent. Dieu les châtiera

(i) Monummtu Xaveriam, I, p. 466.

dès ce monde, abrégeant' leurs vies" par des" maladies, les livrant aux rois idolâtres pour en être tyrannisés : cela, sans parler des tourments de l'enfer. >:>

Ici encore il se trouve des protestants pour s'étonner. Comment un homme si bon, si tendre, peut-il parler avec cette insistance de l'enfer éternel? C'est précisément parce qu'il est bon et tendre qu'il insiste : il estime que, lorsqu'il s'agit de sauver les gens, certaines délicatesses seraient cruelles. Avec ces intelligences frustes des pêcheurs de perles, et celles, plus frustes encore, des insulaires Moluquois il ne s'agit pas de raffiner. Quoi qu'en disent les protestants, la crainte, même servile, oriente vers Dieu. Et elle n'est pas utile qu'aux chrétiens d'hier mal dégagés du paganisme. Les gros pécheurs européens ont grand besoin aussi qu'on les secoue et qu'on leur fasse comme toucher du doigt la justice divine. Donc aux Moluquois Xavier montrait leurs volcans toujours en activité, faible image du feu éternel. Aux coloniaux, que peut-être ces perspectives d'outre- tombe laisseraient insensibles, il recommande de proposer d'autres arguments. Dès cette vie. Dieu punit les pécheurs par les maladies, les déshonneurs, les dangers de mort, les faillites, les poursuites judiciaires. Qui sait ? à cette pensée, peut-être l'étincelle de foi qui subsiste au fond du cœur se rallumera, et l'on pourra parler d'autre chose, monter à des vues plus surnaturelles (i).

Il faut faire l'éducation des néophj^tes. Le missionnaire luttera donc par tous les moyens contre les abus, les inimitiés, les procès, l'alcoolisme, les superstitions, les mauvaises danses, le concubinage, etc. Il s'informera des brouilles survenues entre chrétiens. Les réunions du samedi et du dimanche lui serviront à se renseigner (E. F).

(i) Monumenia Xaveriana, t. I, p. 867.

Comme dans ces réunions se font des offrandes à l'église, par exemple de l'argent promis en cas de maladie, Xavier, au passage enjoint aux missionnaires de n'en rien garder pour eux : tout sera pour les pauvres. Le roi subvenant aux besoins des missions, il n'y a rien à demander, rien à recevoir des fidèles (G).

Un point grandement à surveiller, parce que les chrétiens sont lents à en comprendre l'importance, est celui de la visite des malades par les prêtres. Que, à chaque réunion de semaine, on rappelle qu'il y a obligation grave d'avertir le missionnaire des cas de maladie sérieuse. Faute de quoi, si le malade mourait sans avoir été visité, il n'}^ aurait pas de sépulture chrétienne. On jugera sans doute la sanction excessive ; elle semble punir sur le mort la faute des vivants. Mais ces vivants ont besoin d'être instruits : or, ils ne jugent de la gravité des fautes que d'après la sévérité des châtiments (H. I. L).

Plus tard, les prêtres des missions étrangères, ayant pris dans le sud la succession des jésuites, crurent devoir user d'indulgence dans la répression des fautes. Or, un petit seigneur dit à l'abbé Perrin, qui nous le raconte : « Mon Père, vous demeureriez vingt ans parmi nous que votre zèle serait sans succès... Vous ne voulez pas nous frapper autrement que par vos discours. Sachez que pour nous rendre bons, il faut que les avis entrent dans nos têtes à mesure que le sang sort de nos veines. Les jésuites, qui nous gouvernent depuis si longtemps, savent ce qui nous convient : aussi nous mènent-ils comme il leur plaît (i). »

Ne prenons pas ces déclarations à la lettre : elles ont une part de vérité cependant, et c'est aux missionnaires qui connaissent leur monde à nous dire ce qu'ils en pensent. Pour lui, Xavier, à l'occasion, ne reculait pas devant les arguments énergiques, sanctions pécuniaires, interdiction de la pêche, réclusions dont les conditions nous sont inconnues. On raconte qu'un jour, un chrétien s'obstinant dans

(i) Voyages dans l'Indonstan, 1804, t. II, p. aoo, ao8, aïo,

ses superstitions, le saint ordonna de brûler la paillotte du coupable. Le mobilier fut sauvé, mais les idoles disparurent. « L'homme, nous dit Bartoli, comprit quel autre feu plus terrible eut mérité son infidélité (i). »

Un peu plus loin (O), Xavier dit à ses missionnaires de ne recourir à ces châtiments qu'après avoir consulté le Supérieur et prévenu le capitan portugais, s'il est là. Même il pourra être bon, en cas d'idolâtrie, de transférer le coupable dans un autre village (P), mais toujours si le Supépieur approuve. Rien ne se fera donc en ce sens que sous le contrôle des deux autorités. Il ajoute :

« (M) Vous ferez ce que vous pourrez pour arranger leurs procès. S'ils n'arrivent pas à s'entendre et que l'affaire ne soit pas très importante, le dimanche après les prières, vous leur demanderez de s'expliquer devant les patangatins de l'endroit. Le moins que vous pourrez, vous vous chargerez d'examiner leurs plaintes. Il ne faut pas laisser les œuvres de miséricorde spirituelle pour d'autres, comme mener des enquêtes. Si la chose est grave, renvoyez-les au capitan portugais ou au Père Antoine Criminale (alors Supérieur de la mission). -»

Xavier connaissait assez bien son monde déjà pour savoir que ces façons de faire seraient bien acceptées. Les indiens de la côte étaient habitués, hélas ! à être malmenés par tous leurs exploiteurs. Cette fois, ils devaient sentir qu'on n'agissait que pour leur bien. L'amour devait apparaître sous la sévérité. Et il ajoutait : « (N) Veillez le plus possible à être aimés de ce peuple : vous ferez plus de bien aimés que redoutés. »

C'est un point où il revient sans se lasser dans ses précieux billets au frère Mansilhas, son compagnon de la première heure, un peu impatient ce semble, dans ses procédés.

(i) Asia, t, I, n. 3i,

... « Je vous en prie, avec ces gens soyez comme un bon père avec de mauvais fils. Pas de découragement, quel que soit le nombre des misères dont vous êtes témoin. Dieu, qu'ils offensent, qui pouvait les punir et ne les punit pas, ne leur refuse pas ce qui est nécessaire à leur subsistance ; et il pouvait le leur enlever. Pas de découragement. Vous obtiendrez plus de bien que vous ne croyez. Si vous ne faites pas tout celui que vous voudriez, contentez-vous de celui que vous faites, puisqu'il n'y a pas de faute de votre part (i)... ^>

« Je vous en prie, et j'insiste, avec ces gens, je dis avec les chefs tout comme avec le peuple, soyez affectueux. Si le peuple vous aime, s'il est bien avec vous. Dieu en sera grandement servi. Sachez supporter leurs faiblesses en toute patience, songeant que, s'ils ne sont pas bons maintenant, ils le seront un jour (2)...

ce Traitez- les toujours avec beaucoup d'amour. Faites tout pour qu'ils vous aiment (3)...

« Pour rien au monde, pas de mauvaise humeur avec ces gens, quelque ennuyeux qu'ils soient. Si vous vous voyez tellement accablé de travail, qu'il vous soit impossible de les satisfaire tous, faites ce que vous pouvez et soyez content. Rendez grâce au Seigneur d'être en un pays où, quand même vous voudriez être oisif, vous ne le pourriez pas, tant vous avez à travailler et toujours pour le service de Notre- Seigneur. Soyez toujours patient. Mais s'il en est avec qui vous n'arrivez à rien par la bonté et qu'il faille châtier, c'est encore là une œuvre de miséricorde, châtiez- les (4). »

Il faut de la discrétion dans les sévérités : de là les contrôles exigés par le saint. De là aussi certaines recomman-

(i) Monumenta Xaveriana, I, p. 3ii.

dations spéciales. Il veut qu'on marque beaucoup d'affection aux enfants du catéchisme (Q). S'ils méritent d'être punis, que la peine reste secrète, car il faut éviter tout scandale. « (R) Gardez- vous, en présence des portugais, de mal parler des chrétiens indigènes. Le plus possible, défendezles, parlez en leur faveur. Il faut que les portugais couvsidèrent bien que ces gens sont chrétiens d'hier ; que, vu le peu qu'ils ont appris depuis le baptême, s'il faut s'étonner d'une chose, c'est qu'ils ne soient pas pires. i> (S) A. bien plus forte raison, faut-il aider dans les choses spirituelles les prêtres indiens, veiller à ce qu'ils se confessent, disent la messe, ne donnent aucun scandale, et par ailleurs respecter leur réputation, ne rien écrire qui leur fasse tort.

L'A B C continue par quelques recommandations pratiques — concorde avec les officiers portugais (T) ; — un bon mo3^en pour se défendre contre leurs importunités est de ne leur parler jamais que des choses de Dieu (U) ; — relations épistolaires avec Goa, spécialement avec le Seigneur évêque qui doit être soigneusement tenu au courant de ce qui se passe (X) ; — se refuser aux invitations qui pourraient venir des princes de l'intérieur, n'aller chez eux que mo3^ennant approbation du Supérieur et du capitan (Z).

Pour terminer, Xavier revient au précepte de l'amour : comme saint Jean, il n'en a jamais dit assez. « (Y) J'insiste pour vous recommander de travailler à vous faire aimer... par vos bonnes œuvres, et vos paroles amicales. Voilà par où vous recueillerez beaucoup de fruit dans les âmes. Que le Seigneur vous l'accorde à tous. Amen. Février 1548, »

Il 3^ a deux parts à faire dans ces conseils. Plusieurs ne sont plus applicables tels quels. Par exemple, le S3^stème des répressions est essentiellement variable selon les temps, les lieux, les races, les circonstances. Il ne manque pas d'endroits aujourd'hui où l'on juge utile de former les chrétiens à subvenir à l'entretien des églises, des écoles, des catéchistes, des prêtres, de leur imposer le « denier du culte ».

En certains endroits, c'est en jouant parmi les indigènes le rôle souvent fastidieux de juge de paix que le missionnaire est devenu la grande autorité des indigènes chrétiens et païens, cela au profit notable de la foi. Inutile d'ajouter que les procédés d'enseignement religieux ont pu être adaptés, modifiés, perfectionnés.

Par contre n'ont pas vieilli et ne vieilliront pas les conseils qui touchent moins aux méthodes qu'à l'ascétisme de l'apostolat. Il restera toujours vrai que le missionnaire doit être à la fois craint et aimé, aimé plus que craint, qu'il doit être d'un absolu désintéressement, que le meilleur de son temps doit être donné aux œuvres strictement spirituelles.

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