ABÉLARD
Pierre, qui avait reçu, on ne sait quand ni pourquoi, le surnom d'Abélard, était un Breton, mais de la Bretagne française. Il était né en 1070 au bourg de Pallet, à environ cinq lieues de Nantes. Son père, que l'on a supposé avoir été le seigneur du bourg, se nommait Bérenger et sa mère Lucie. Sa famille appartenait à l'aristocratie féodale. Elle était profondément religieuse et c'est, sans doute, comme on Ta remarqué avec raison (i), aux impressions durables de sa première éducation, qu'Abélard dut le solide fond de foi chrétienne qui, parmi ses erreurs,
(l) Cf. s. M. Deutsch, Peter Abœtnrd^ ein Kriiischer Theoloqe des Zwœlficn Jahrhunderts^ Leipzig, 1883, in 8», p. 21.
persista toujours en lui. En outre, chose moins exceptionnelle peut-être à cette époque que nous ne sommes portés à le croire, son père avait un goût très vit pour 1 instruction et les lettres. Bérenger en avait reçu lui-môme quelque teinture avant de ceindre Tépée et de recevoir le baudrier chevaleresque, et bien qu'il destinât ses fils a la vie seigneuriale et féodale, il tint à leur faire donner à tous une culture intellectuelle très soignée en même temps que Téducation militaire des jeunes nobles de ce temps (1). Pierre, qui était Taîné, correspondit et au delà aux désirs de son père. Durant ses études grammaticales, qu*il fit peut-être aux écoles épiscopales de Nantes, et où il se distingua par la facilité et la rapidité de ses progrès, il s'enflamma d'une telle ardeur pour la vie de l'intelligence, qu'il r<}solut de s'y consacrer tout entier. Il déclara donc qu'il préférait renoncer aux honneurs seigneuriaux et céder à ses frères les prérogatives de son droit d'aînesse afin de vaquer en pleine liberté à sa passion pour la science et pour les exercices intellectuels. Selon sa propre expression Jl dit un
(I) On remarque uno tendance analo;;ue dans la famille, ôgaleiiient seigneuriale et militaire, de saint Bernard. Cf. ral)l)ô E. Vacandard. Vie de snint Bernard^ ahbâ de Clairvaitjo. Paris, Victor Leco(!re, 18U5, in 8", 1. 1, p. 10 et suiv«
— lot —
adieu définilif 6 la 30ur de Mors pour devenir exclusivement un nourrisson de Minerve (1).
Il se sentait attiré de façon particulière vers la philosophie et, dans la philosophie même, vers les argumentations subtiles et les vives disputes de la dialectique, du côté desquelles s'était, pour ainsi dire, tourné en lui lesong belliqueux de ses pères. Pour satisfaire h cette passion de savoir, de lutte et de gloire intellectuelles, les écoles de son pays natal étaient loin de lui suffire. Aussi se mit-il, étudiant et logicier ambulanl, à rechercher, de province en province, les maîtres célèbres dans cet art, et s'assit-il notamment à Loches, dans une école dépendant sans doute du monastère de Saint-Ours, aux pieds de la chaire du célèbre nominnliste Roscelin, Breton aussi de naissance, qui, après la condamnation au concile de Soissons (1093) de ses erreurs théologiques, n'en avait pas moins continué à distribuer çà et là, dans sa vie errante, un enseignement philosophique fort renommé et fort goùlé, quoique d'ailleurs très contesté et en effet plus que contestable. Abélard lui-même n'hésita pas plus tard h qualifier durement son ancien maître
1) Pelri Abrclandi, Jlision'n cuînwitntum, cap. î, dans la collection Migne : Palrologia lalina, l. GLXXVIII, pp. 113-115.
de (( faux philosophe » aussi bien que de « faux chrétien )).(!)
La seconde moitié du onzième et la première du douzième siècle sont une époque fort curieuse dans l'histoire de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur, longtemps réunis, sinon confondus dans les écoles épfscopales ou monastiques, et alors encore sans limites bien précises, mais qui pourtant commençaient à se séparer peu à peu.
Cette séparation fut, à ce qu'il semble, le résultat gradué d'un fait caractéristique de la période dont il s'agit : la projection de plus en plus ample et, pour ainsi dire, la ramification au dehors des écoles établies dans les cathédrales ou les abbayes, sur lesquelles vinrent, en outre, comme se grefTer, au moyen de l'autorisation expresse ou tacite des évoques, des abbés ou des prieurs, ou des chefs officiels des établissements scolaires déjà placés sous leur dépendance, les leçons à peu près libres de tel ou tel
(1) Cf. B. ITaurôau, Histoire de la philosophie scolasiU que, Paris, Durand et Pedone-Lauriel, 1872, in-8^. 1. 1, pp. 243, 264. — C'est par une distraction évidente que M. Deutsch (ouvrage cité, p. 28) place à Lochmenech l'ôcoie de Rosceiin Tré(|uentôe par /Vbôlard. — Sur Roscelin en général et son système voir, entre autres auteurs, le cardinal Gonzalez, Histoire de la philosophie^ traduction G. de Pascal. Paris, Lethielleux, 1890, in-8s I. Il, pp. 148-150.
maître de renom, grouponl autour de lui des disciples de bonne volonté (1). Un curieux exemple du haut enseignenienl, à la fin du onzième siècle, nous est offert dans la personne d'Odon de Cambray :
« Odon, venu d'Orléans, dit M. Hauréau (2)« avait d'abord enseigné les arts (c'est-à-dire les lettres, les sciences et la philosophie) dans la ville de Toul. La renommée de son savoir s'étant partout répandue, les chanoines de Notre- Dame de Tournai l'avaient appelé dans leur ville Bientôt des plus lointaines provinces* et même des pays étrangers, de la Saxe, de l'Italie, arrivent à Tournai des légions d'étudiants, et la ville change de mœurs et d'aspect. « On croirait, dit Herimann (lî), que tous les citadins ont laissé de côté leurs autres alTaires, pour se consacrer uniquement à la philosophie. » Le même chroniqueur nous fait un tableau très intéressant de l'école dirigée par Odon, dans le cloître des chanoines. Ce cloître était devenu depuis longtemps
(1) Cf. Georges Bourbon, La Lireuce d'en^eigjfe- cl Je rôle de Vëiolnire au nni/en âge «lans la Heou des questions historiques, t. XIX, i87(>, p. r)l3 ri suiv.
(2) Oiivrago cilù, t. I, p. 2^)7 et suiv — Jl est curieux de noirr rpi O Ion. comino Almlani et saint IJernanl, appartenait à une fainillo chovaUMes«pie f*l inililairn.
(3) Horiinauni Xurratio reHffurntionts sancti Martini Tornaccncis, dans lo tSjmiiiye de Luc d'Achery, t. II, p. 889.
un lieu public, où, le matin, se réunissaient les nobles, les bourgeois, qui avaient ensemble des afïaires h régler devant des arbitres, devant d(s juges: c'était le forum de Tournai. Mais ô l'heure où ce forum devenait une école, tous les plaideurs, nobles ou bourgeois, devaient s'éloigner. Odon entré dans le cloître avec les. clercs qui venaient l'entendre, les laï(|ues en sortaient et les portes étaient closes. Dans sa chaire, ajoute le chroniqueur, Odon était assis, suivant l'habitude des stoïciens, et sa manière d'enseigner étail de lire d'abord quelques passages d'un livre ancien, de se consulter lui-même sur le sens des mots employés par l'auteur et de résoudre ensuite les questions qu'il s'était proposées. Il lisait ainsi, par exemple, la Consolation de Roèce. Quand il descendait de sa chaire, il se promenait dans la ville avec ses écoliers, selon la mode des péripatéticiens, discourant alors plus librement sur toute chose, au gré de qui l'interrogeait. Le soir, il se rendait devant le porche de la cathédrale pour y tenir une dernière séance, souvent prolongée dans la nuit, dissertant sur les distances et les cours divers des astres. Quand, le dimanche, il conduisait à l'église, marchant après eux, ses deux cents écoliers, toute la ville admirait leur bon ordre, leur parfaite discipline. Un troupeau de moines,
— indu le chronîf|iiciir, n'aurait pas cUc plus silencieux, plus recueilli.
« Cependant, à celle c[)or|ué de sn vie. Odon n'avait aucunn piélé. Très enlhousiasîc de Platon, il dédaignait les Pères : il élail philosophe et n'avait pas de commerce avec les théologiens. Le hasard lui fit un jour jeter les yeux sur un des traités comi)osés par saint Auguslin contre la doctrine de Manès, et (;uand il en eut entrepris la lecture, il ne put se défendre de la continuer. Ce fut là, dit-on, le commencement de sa conversion... Dès (|u'il eut pris le goût des méditations pieuses, elles ne laissèrent plus de repos ô son esprit... C'est alors (ju'il forma le projet de quitter le monde. La règle des chanoines fut d'abord celle qu'il préféra. Plus tard, il revêtit la robe des moines. Enfin la grande renommée de son mérite, de sa piélé, le fit élire évêque de Cambrai. »
Voici maintenant un intéressant exemple du rayonnement extérieur des écoles monastiques Nous le trouvons dans le remarquable Essai sur la fondnlion de l'Ecole de Saint-Victor de Paris, par M. l'abbé Hugonîn, depuis évoque de Bayeux (1).
1) MIgne. Pairologia lathia, t. CLXXV, pp. LXXVIII,
(l)Mlg «XXIX.
« On lit dans Orderie Vîtal et dans un ancien supplément aux épîtres de Pierre de Blois, qu'Ingulfe, secrétaire de Guillaume le Conquérant et abbé du monastère de Croiland, étant mort, Geofîroi lui succéda dans sa charge. Il était François et natif d'Orl(^nns. Il avait suivi les leçons des beaux-arts dès sa plus tendre jeunesse, et il fut assez versé dans la littérature. Dégoûté du monde, et rempli du désir des biens célestes, il embrassa la vie religieuse dans le monastère de Saint-Evroul, fondé au temps de Childebert, roi des Français.
(( Nommé abbé de Croiland, il prit avec lui les moines Gislebert, Odon, Terric et Guillaume, très habiles, nous dit Vital, dans les théoiémes philosophiques et dans lés autres sciences fondamentales. Tous les jours ils allaient à Cambridge, où ils avaient loué un grenier, et ils enseignaient publiquement. En peu de temps ils réunirent un grand nombre de disciples. La seconde année de leur arrivée, leurs auditeurs se multiplièrent au point que nul grenier, nulle maison et môme nulle église ne pouvait les contenir. C'est pourquoi ils formèrent différentes écoles sur le modèle de celle d'Orléans.
(( De grand matin, Odon, grammairien et satirique distingué, enseignait aux enfants qui lui étaient confiés la grammaire selon la doctriae de
Prîscîen, et les commentaires de Rémi sur le même auteur. A l'heure de prime, •^Ferrie, sophiste subtil, expliquait aux adolescents la logique d'Aristole, d'après les commentaires de Porphyre et d'Averroès. A l'heure de tierce, frère Guillaume commentait la rhétorique de Tullius et de Quintilien. Maître Gislehert, tous les dimanches et les jours de fôle, prêchait In parole de Dieu au peuple dans plusieurs églises. Il connaissait peu langlais ; mais il était très habile dans la langue latine et la langue française... Les jours de férié (c'est-à-dire de semaine), avant l'heure de sexle, il commentait quelques pages de la Sainte Ecriture, en présence de prêtres et d'hommes de lettres qui composaient principalcmonl son auditoire. »
Le cadre traditionnel , le pion gradué des éludes dans les écoles monastiques ou épiscopales, à savoir le Irivimu (grammaire, rhétorique, dialectique) (1) et le qiindr'nintti (arithmétique, géométrie, astronomie, musicjue) et au-dessus, comme un couronnement sacré, la théologie,
(1) H sérail pour le moins aussi oxacl fie ilife : grammaire, (1ialertii|iie, rl)ôlori<|ue, ooinme l'a iU)\h fait ohserver, tout en conservant Tordre rrvn, M. Léon Nfaîlre : Lef Ecoîcfi ôphropa!es cl monafitiqucsde VOvcidcntdejnds Charlcmagne jusqu'à Philiope» Auguste. Paris. Dumoulin, 1886, in-8°, p. 2^3. — Cf. Ilaurôau, ouvrage cité, l. I, p. 42.
était toujours, au moins théoriquement, en vigueur ik rëpoquo dont il s'agit. On trouve la marque évidente de ce célèbre programme dans un tableau assez vivant de l'enseignement d alors, qui nous est présenté en ces termes par Hugues de Saint- Victor, au cours de son traité De la vanité du monilo (1). C'est un dialogue entre le maître et le disciple :
(( Le m:}Ure : Tourne-toi encore d'un autre côté, et vois.
(( Le disciple : Je suis tourné et je vois.
(( Le intnire \ Que vois-tu ?
(( Le disciple : Je vois une réunion d*étudiants; leur multitude est grande ; il y en a de tous les Ages ; il y n des enfants, des adolescents, des jeunes gens et des vieillards. Leurs études sont différentes; 'es uns exercent leur langue inculte h prononcer de nouvelles lettres et à produire des sons qui leur sont insolites. IVautres apprennent d'abord, en écoutant, les indexions des mots, leur composition et leur dérivation ; ensuite ils les redisent entre eux, et, en les répétant, ils les gravent dans leur mémoire. D'autres labourent avec un stylet des tablettes enduites de cire. D'autres tracent d'une main savante, sur des membranes, diverses figures avec des cou-
(1) llugonin, ouvrage cité, p. LXXVII.
leurs différentes. D'nutrcs, nvec un zèle plus ardent, poroissfMil occupés h des éludes plus sérieuses; ils discutent entre eux, et ils s'efforcent por mille ruses et par mille artifices de se tromperies uns et les outres ; j'en vois quelquesuns qui cniculenl. D'autres, frappant avec une corde tendue sur un chevalet de liois, produisent des mélodies variées. D'autres expli(|uent certaines descriptions et certaines figures. D'autres décrivent c'airement avec des instruments le cours et la position des astres et le mouvement des cieux. D'autres traitent de la nature des plantes, de la constitution des hommes et des propriétés de toutes choses. »
Dans la pratique, l'enseignement secondaire et supérieur des écoles du haut moyen ôge semble n avoir jamais été que relativement conforme au programme théorique des sept arts superposés. Dans la période dont nous nous occupons en ce moment le (jiuulririiDn, par exemple, ne semble pas toujours bien régulièrement fréquenté. On ne se faisait i)as au besoin grand scrupule de passer pres(|ue directement du Irivium aux étijdes sacrées et théologiques. Le triituini même incline ô se concentrer et ô se réduire. La rhéloriqne, bien qu'elle conserve encore çà et là sa place particulière dans le haut enseignement, comme une sorte de théorie Ulté-
roire et oraloire supérieure, tend à se fondre d'une port dons la (jrnminnirc, qui embrasse de plus en plus tout co qu'on étudie alors de l'art de s'exprimer en lolin de vive voix ou |)ar écrit, en prose ou en vers, et d'autre port dans la din- Icctiquc, dont la croissance et la vogue sont déjà énormes, et ne cesseront plus, jusqu'à la fin du moyen âge, de gagner du terrain aux dépens mt^me de la grammaire.
(( Cette science d'abord subalterne, dit M. Hauréau (I), deviendra bientôt la première des sciences ; elle sera, du moins, jugée la plus digne d'occuper les esprits, et. négligeant pour elle les autres parties du trivium et du quadriviiim, toute l'ardente jeunesse se portera vers les chaires occupées par les maîtres de dialectique. » (^est qu'elle s'est développée jusqu'à comprendre peu à peu dans son domaine la philosophie tout entière et qu'elle a même déjà conquis, avec sniot Anselme par exemple, une place importante jusque dons l'enseignement de la théologie. (^Hlc haute situation, la dialectique la doit au célèbre pioblème des universiwx, soulevé par Tintcrprélation du passage suivant de Vlsn(jO{if! ou Introduction de Porphyre aux Cidi^fjories d'Aristole, œuvre que l'on étudiait
(1) Outrage cité, pp. 42, 43.
dans les écoles d'après la traduction latine de Boèce: « Quant h dire si les genres et les espèces existent réellemcnl, ou seulement dans notre entendement, et si, dans le cas où ils subsisîent, ils sont des choses cor[)(>relles ou incorporelles, et s'ils existent sépares des choses sensibles, ou bien dans les mômes choses sensibles, je refuse de me prononcer, parce que c'e-t là une entreprise trrs haute et qui exige de plus profondes recherches. » Celle question délicate* et* périlleuse, devant laquelle avait ici rectilô Porphyre, et à laquelle se laissent aisément rattacher les problèmes essentiels de la philosophie, fut abordée avec hardiesse et discutée avec passion par les dialecticiens du moyen ftge, et résolue par eux en des sens divers, notamment selon les tendances divergentes de deux grands partis qui se formèrent et prirent position en face l'un de l'autre sous les noms, devenus fameux aussi, de rcnlislci^ et de nominalisles (1).
Abélard, qui ne s'est jamais piqué d'un grand respect pour ses maîtres, a plus tard qualifié
(i) Sur Turigine et la naturo du problème des universauxy voyez le cardinal Gonzalez, ouvrage cité, t. H, p. 144 et suiv. — La bonne solution, solution mixte, est collo do sainl Thomas d'Aquin. Mt>ine ouvrage, t. II, p. 2Ô4.
d'insensé le notninalismc de Roscelin(l). C'est la doctrine opposée qu'il trouva florissante dans la principale des écolus de Paris, déjà renommées entre toutes à la fin du onzième siècle, quand le jeune et passionné logicien se rendît enfin dans cette capitale, où il se proposait de donner, pour ainsi dire, la dernière trempe à son instruction philosophique. Les écoles parisiennes se rattachaient surtout alors i\ deux centres religieux : l'église cathédrale de Notre- Dame et Tahhuye ou chapitre de Sainte-Geneviève, situées l'une dans la Cité, l'autre sur la rive gauche de la Seine. L'enseignement épiscopal avait à ce moment la prééminence, non seulement d'honneur et d'autorité, mais do mérite et de renom. Il était placé t?ous la direction d'un maitre célèbre, Guillaume de Champeaux, archidiacre et écolâtre de l'Eglise de Paris, qui en occupait lui-même la principale chaire, autour de laquelle il groupait, dans le cloître de Notre-Dame, un auditoire accouru & ses leçons de toutes les provinces de France et môme des pays élriingers. H avait la réputation d'un dialecticien de premier ordre et professait.
(l) (( Magislri nosdi Ro$ccllini tam insana sente?i(ia ». Texte cité par Cliarles de Rômusal, Abâlard^ Paris, Lagraiige, 18 i5, iu-8'>, t. I, p. 8.
sur la question des unwer^'^aiix, un rénlismc 1res accentué.
La vive intelligence d'Abélard, son ardeur studieuse et son a|)tilude nàttirelle à la philosophie le rendirent d'abord cher n Guillaume de Champeaux. Mais les inclinations crilinues et polémiques du jeune étudiant ne lardèrent pas 6 se faire jour aux dépens de l'illustre maître. La discipline sévère des écoles du haut moyen âge avait dû se relâcher par leur développement même. En toul cas, une assez grande liberté de discussion semble bien y avoir été admise, et l'habitude de la controverse, non seulement entre condisciples, mais entre les élèves et leurs professeurs, était môme devenue, à ce qu'il semble, comme une partie intégrante de l'étude et de l'enseignement de la dialectique. A-bélard se fit une telle arme de cette habitude et usa si largement de cette liberté, qu'il se rendit extrêmement désagréable h Guillaume do Chnmpeaux, dont il se faisait un malin plaisir de contredire lès opinions et qu'il réussissait parfois, par son agilité d'argumentation, h placer vis-5-vis des autres étudiants dans une situation fausse et pénible. Au mécontentement du maître se joignit celui des principaux disciples, choqués de la présomption du jeune dispuleur et aussi quel- (|ue peu jaloux de sa renommée oroissante. Par
qui conduisit Guillaume à Saint- Victor. Par cette démarche hypocrite, il cherchait à s'élever plus sûrement à l'épiscopat. Mois Tilluslre rivai de Guillaume cèle trop facilement aux inspirations de son amour-propre et de sa jalousie ; les soupçons qu'il voudrait malicieusement insinuer n'ont aucune vraisemblance ; ils sont même contraires aux témoignages des contemporains. Au douzième siècle surtout, Guillaume pour arriver ù l'ôpiscopat, n'avait (|u'ù suivre la carrière qu'il avait embrassée, et ù conserver les titres dont il était revélu : il était archidiacre et écohiitre d'une des premières Eglises du royaume. Chacune de ces fonctions, prise à part, le conduisait naturellement aux premières dignités de l'Eglise, surtout si l'on considère qjuelle renommée il s'y était acquise. Les pontifes étaient plus rarement alors choisis parmi les religieux que parmi les professeurs distingués. La plupart des grands évêques de cette époque durent leur élévation ù l'éclat de leur enseigne* ment. Yves, cvéque de Chartres ; Ilildehert, évéque du Mans, i)lus tard, archevêque de Tours ; Baudry, évoque de Rennes ; Albéric.
archevêque de Bourges; Goscelin ouJoscelin,
(( ut referebant » la inéclianie insinuation qu'il accueille et propage avec un plaisir visible.
évoque de Chartres ; Gilbert de In I^orée, évoque de F^oîtîers ; Ulger. évêque d Angers ; Gautier do Mortogne, êvéque de Laon, avaient été écolatres de quelque cathédrale. On sait aussi combien l'archidiacre avait de part 6 la nominalion de Tévôque. lorsque chaque Eglise avait le droit de présenter son candidat à l'approbation du roi.
(t D'ailleurs.nous ne trouvons rpiedansAbélard cetle malicieuse insinuation contre Guillaume. La chronique de Morigny nous le représente non seulement comme très versé dans les Saintes Ecritures, mais comme plein de zèh, de jiirlô. cl (le voVuju}}}. II est, en effet, difficile de rroire (|ue l'ami intime de saint Bernard, d'IIildeborl du Mans, d'Anselme de Laon, de Galon de Paris, et de tout ce rjue le douzième sièclo eut (le pins distingué parla science et la vertu ne fût, au fond, qu'un hypocrite et un intrigant, voilant, sous les dehors d'une piété afiectée, Une misérable ambition.
« En se retirant à Saint-Victor, Guillaume avait renoncé h l'enseignement cl aux applaudissements de l'école ; il voulait vivre seul à seul avec Dieu dans la méditation des vérités éternelles. Mais ses anciens élèves ne purent consentir h son silence. Ils le sollicitèrent de continuer ses leçons au sein de la retraite qu'il
s'était choisie, et l'évoque du Mans crut devoir joindre ses instances à celles de tant d'amis ; il écrivit au nouveau solitaire une lettre que nous possédons tout entière. « Votre conversation et votre conversion, lui dit-il, ont rempli mon ômc de joie et l'ont fait tressaillir d'allégresse. » Il le félicite ensuite d'avoir embrassé la véritable [ihilosophie ; il lui rappelle avec éloge l'exemple de Diogône ; il l'exhorte ù se dévouer tout entier ù Dieu tt à ne rien retrancher de son holocauste. Puis il ajoute : a Mais qucsert la sagesse cachée et le trésor que Ton enfouit ? L'or brille mieux au grand jour qu'enfermé dans les ténèbres ; les perles ne diiTèrent pas des vils tufs si on ne les expose aux regards. Ainsi, la science que Ton communique s'augmente ; elle méprise un possesseur avare, et, si elle n'est manifestée, elle s'échappe. Ne fermez donc point les ruisseaux de votre doctrine ; mais, selon le conseil de Salomon. que vos sources coulent dehors, et que vos eoux se divisent sur les places publiques. » — Guillaume ne put résister ù des demandes si gracieuses et si pressentes ; il reprit ses leçons et telle fut l'origine de la célèbre école de Saint- Victor de Paris. »
Grûce h la renommée de son fondateur, cette école prit alors place à côté de celles de Notœ- Dame et de Sainte-Geneviève parmi les princi-
paux centres intellectuels de la capitole. Abélard. se sentant guéri, résolut de revenir se mettre en lumière dans ce grand foyer d'études. Mais, ce qui ne laisse pas d étonner d'abord» c'est que de mntlre il se refit écolier, et qui plus e<l, écolier de la nouvelle école et de Guillaume de Champenux. Snns abandonner la philosophie, celui-ci, parait-il, s'adonnait alors avec un soin particulier, dans sa chaire de Saint-Victor, h l'enseignement de la rhétorique, et c'est pour l'étude de cet art, que l'on commençait à négliger, qu'Abélard vint de nouveau se ranger parmi ses élèves, trait original, sur lequel il comptait sans doute pour appeler plus vivement l'attention sur lui. Guillaume dut être très flatté et très content d'abord de ce retour inattendu.
Mais sa joie ne fut pas de longue durée. L'envahissante dialectique, si chère d'ailleurs à Guillaume comme b Pierre, encombrait maintenant la rhclorif|ue elle-mômo de ses (jucslions et de ses disputes. Elève et maître ne tardèrent pas à se retrouver aux prises sur le terrible |)roblème des nnirer.^niix. Le redoutable logicien breton fit pleuvoir une grêle d'arguments destructeurs sur le ririlisine exagéré de Guillaume et le contraignit même ô modifier sensiblement les termes de sa doctrine. Cette thèse, même atténuée, continua d'ailleurs d'être combattue par Abélard
qui, pour achever sa Yicioire, s'occupa d*y op- [loser une explication qui lui fût propre. On a donné à cette doctrine le nom, d'ailleurs contesté, de conceiflnuii^me; en toutcas,elle i)arait avoir eu le caractère d*un ingénieux essai de transaction entre les deux opinions extrêmes, mais avec une inclination marquée du côté du nunii/iulmne (1).
Dans leur situation réciproque, le rival de Guillaume ne pouvait demeurer plus longtemps son clévc. Un grand nombre des écoliers du docleur de Saint- Victor se rangeaient du côté de son l)rillunt adversaire et sans doute, dans les conférences usitées entre étudiants, saluaient en Abélard leur maître et lui demandaient ses levons. Hicntùt môme Pierre put monter, à titre légitime, dnns l'ancienne chaire de Guillaume au cloîlro de Notre-Dame. L'écolùtre ou sous-écoliUre (pii avait succédé à celui-ci dans la direction de renseignement é|)iscopal (2), non seulement oITrit cette chaire h Pierre pour l'occuper
(I) Sur ro point: |{ûinu8at. ouvrage citô, t. II, p. 15 et niilv. — llaiir^.'ui, cmvra^»? cilô, t. I, p. 304 etsuiv. — »S.M. I). lUsrh. iiUM.i^o cilé, p. lo'i etsuiv. — Cardinal (îon/.ain/., oiivra;;(i ('il(>, t. Il pp. lôli, 151
(V) Il n (tsl pas iiup(is.sil>le en oITot que, romme on Ta NuppoHiS, (juillauiho lit) ('hainpeauxait conservé ijuelque ionipM (Micoru. nial^rô sa retraite, le titre et la (|ualilô otllDluliu irûcohitro du diocèse. Cf. Rômusat, ouvrage cité, t. I, p. X>2.
sous son couvert, mais vînt prendre place luîméme parmi ses auditeurs et ses disciples.
Guillaume alors, h qui la doctrine d'Abélard n'était naturellement pas moins suspecte que ses procédés lui avaient paru messéanls, usa de son influence pour faire révoquer les pouvoirs de l'écolâtre, selon lui, trop complaisant, et pour lui en faire subsliUier un autre, de senliments et de dispositions toutes contraires. Pierre alors dut battre en retraite, mais il se replia en bon ordre sur Melun, où il rouvrit son ancienne école, avec une telle afïluence d'auditeurs et de tels succès dialectiques, qu'il ne tarda pas ô pouvoir reprendre l'ofTensive et réinstaller son enseignement dans la ca[)itale 11 prit position sur In montagne Sainte-Geneviève, parmi les maîtres auxquels il était permis d'y dresser leurs chaires, sous les auspices largement accordés de l'antique abbaye de ce nom, occupée alors par un chapitre de chanoines séculiers. De 15 il dirigea le vif assaut de sa parole cl les foudres de sa logique à la fois contre l'enseignement de Noire- Dame et contre celui de Saint- Victor. Le nouvel écolntre épiscopal, ami de (luillaume de Champeaux, n'était, du moins selon maître Pierre, qu'un |)auvre dialecticien, auquel un petit nombre d'élèves accordaient leur confiance, et encore seulement pour ses leçons de grammaire. 11 fut
bientôt abandonné de tout le monde. Guillaume, lui, conservait ses partisans, et un furieux combat, une véritable mêlée de disputesquotidiennes s'engagea de nouveau entre les deux philosophes et leurs disciples respectifs, car les élèves d'Abélard allaient harceler Guillaume jusque dans sa chaire. « Si vous demandez qu'elle fut l'issue de cette lutte, dit Abélard, citant un passage d'Ovide qu'il s'applique avec une orgueilleuse modestie, ce n'est pas moi qui fut le vaincu des deux :
si ({(uniitis htijus
Fortunam pugiiiu, non suni sup^Tatus ab illog
Ce qui est assez curieux, c'est que Tun et l'autre champion abondonnôrent successivement le champ de batoille. Abélard fut ra[)pelé en Bretagne par la nouvelle que sa mère Lucie, qu'il aipnait tendrement, désirait le voir avant de se renfermer dans un monastère, où elle voulait passer ses dernières années sous l'habit religieux. Elle suivait en cela l'exemple de Bérenger, son mari, qui venait lui-môme de se consacrer ù Dieu, (iuillaume do Champeaux. qui avait à plusieurs reprises refusé l'cpiscopat, accepta en 1 113 son élection au siège de Chùlons, où il se montra, durant sept années, un très digne et très zélé pontife (1).
(1) Historia calamitaium^ cap. II, pp. 118-122. -*
Sî le dépari de Pierre fut pénible h ses nombreux admirateurs, il ne laissa pourtant pas que des regrels dans los écoles parisiennes, où Ciuillaume dé Chompeaux n'avait pns seul éprouvé les traits mordonts de sofi humeur belliqueuse. C'est ainsi qu'un docleur de mérite, nommé Joslen, plus tord évêque de Soissonsi et qui tenait, lui aussi, école sur la montagne Sainte-Geneviève, où il professait une doctrine tendant au no)/ïnin/ismf?. mais h un iwminnlismc différent de celui d'Abélard, s'était trouvé, de ce chef, en butte aux attaques du redoutable Breton. Sa prudence s'était gardée d'user de reitrésaiiles contre un tel jouteur, mais un de ses écoliers, encouragé par ses condisciples, résolut de |)artîr en guerre contre le géant, d'où un épisode assez caractéristique des mœurs scolaires de cette époque, et qui nous montre Abélard h son tour harcelé, comme l'était souvent Guillaume de Chompeaux.
« II y avait dans l'école de Joslen, dit Rémusat, résumant un texte presque contemporain (1), un jeune homme de Douai, qui se montrait
L'abbé E. Michaud. Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au douzième siècle. Paris, Didier, 1867, ln-8% p. 409 et suiv.
(l) Hémusal, ouvrage cité, l. î, pp. 24-26. — Cf. Historiens de France^ t. XIV, p. 442 et suiv.
plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur... Son maître, qui l'aimait, s'efforça de le dissuader de cette dangereuse entreprise ; il lui représenta qu'Abélard était plus redontnhle encore par la critique que par la discussion, plus railleur que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiesçant pas à la vérité si elle n'était de sa façon, qu'il tenait la massue d'Hercule et ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses camarades réunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats sous leurs tentes, faisaient des vœux pour lui, il en prit avec lui quelquesuns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. Il se comparait à David marchant à la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans qu'Abélard, qui devait alors approcher de trente ans (1), il était petit, grôle, d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant.
« Il entra bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon h ses auditeurs attentifs.
(1) Si, comme cela paraît assez vraisemblable, on place cet épisode aux environs de 1113, Abélard, né en i07U, devait avoir plus de trente ans.
11 prît aussitôt la parole, et l'interpella hardiment ; mais Abélard. lançant sur lui un regard dédaigneux et menaçant : « Songez à vous taire, lui dit-il avec hauteur, et n'interrompez point ma leçon. » L enfant, qui n'était pas venu pour se taire, insista avec énergie ; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les épaules sans rùcoiiler ;mais ses disciple^ qui connaissaient Gosvin lui dirent que c'était un subtil disputeur. et l'engagèrent à l'entendre. « Qu'il parle donc, dit Abélard, s'il a quelque chose h dire. » Le jeune athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il posa sa thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous ignorons quel en était le sujet, quels en furent les détails et les incidents, et toute cette histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut un jour abbé. Mais, selon lui. le petit David terrassa le géant; il concpiil loul d'abord l'attontion de l'auditoire par la gravite dé sa parole ; puis, il enlaça si savamment son adversaire i)ar des assertions qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre, qu'il lui ferma peu à peu tout moyen d'évasion et parvint graduellement è le réduire à l'absurde. Ayant ainsi gnrotté ce Protéà par les iudjsolnhlcs lions de la vérité, il redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans
les salles où Tattendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des cris de victoire et d'allégresse. »
Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son. Le biographe de Gosvin a bien pu exagérer la victoire de son héros. La cloche d'Abélard aurait été ici curieuse à entendre ; mais, pour une raison ou pour une autre, il a négligé de la faire résonner à ce propos, et il ne nous dit rien de Tépisode dont il s'agit dans (( l'histoire de ses malheurs ».
Après la conversion monastique de ses parents, il revint en France, mais non d'abord à Paris. Ce n'est pas sans surprise que nous le retrouvons à Laon, lui, le maitrc déjà célèbre redevenu, pour la seconde fois, un simple étudiant, mais, il est vrai, un étudiant en théologie. Outre le désir naturel à un philosophe de son renom d'aborder maintenant de front les études sacrées, peut-être son inexpérience à cet égard n'avait-elie pas été sans le gêner quelque peu dans sa controverse avec Guillaume de Champeaux. Peut être est-ce sur ce terrain glissant pour lui que le jeune Gosvin, choisissant quelque pas délicat dont il s'était fait bien informer, lui avait naguère livré bataille. Quoi qu'il en soit, Abélard résolut de prendre pour son maître en théologie un vieillard alors vénéré comme le
plus émiiient représentant de celte science divine. On rappelait Anselme de Laon.
Il étnit né dans celte ville ou dans ses environs avant le milieu du onzième siècle, avait été è l'abbaye du Bec le disciple de saint Anselme, avait ensuite |>rofesséà Paris. où il avait compté parmi ses élèves Guillaume de Champenux, puis était retourné dans son pays natal, et chargé, de concert avec son frère Raoul,de la direction des écoles épiscopales dans Ce diocèse, il continuait à diriger en personneà lacathédraledeLaon un enseignement théologique dont la réputation s'était répandue dans la chrétienté tout entière. On l'appelait « le docteur des docteurs, la lumière do la France et môme de toute l'Eglise latine ». Sa vertu n'était pas moins admirée que sa science. 11 avait refusé plusieurs fois l'épiscopat pour ne pas abandonner sa chaire, qu'il occupa quarante uns. Sa |»rudenle orthodoxie le maintenait dans une voie positive et sûre et dans une mclhode traditionnelle, mais devenue peut-être avec l'Age un peu routini(»re. « Son princii)al soin, disent les auteurs de Vllisinire liltcruire (l^élait d'inspirer à ses disciples lo f'oût pour le vrai et un profond
(Jl UistnircliUêrnircdc la Fiance, i. X, p. 173. — Cf. S. M. Doal-^cli, ouvrage elle, p. 31. - L'abbA P. Féret, La l'a itftihic th'''()h)'jip do Paris c*. .f".ç dnctoars les plus c'fi'hrcs. I\iris, Alphonse Picard, 18*.)i, in 8, Tome I, p. 2b et suiv.
respect pour les vérités révélées. Sa théologie n'était proprement qu'une exposition simple et solide de la Sainte Ecriture, appuyée de l'autorité des Saints Pères, qu'il étudia toute sa vie. Rempli de leurs principes et instruit à leur école, il sentait le danger qu'il y a de vouloir pénétrer trop avant, cl il n'approfondi-^isait dans les .Saintes Ecritures que ce (ju'il est permis d'y rechercher et d'y découvrir. Anselme fit ainsi, dit Guibert de Nogent, plus de bons catholiques qu'aucun hérétique de son temps n'en avait pervertis. » La docilité d'Abélard n'était jamais de longue durée. Le caractère « conservateur » (1) et plus didactique que dialectique d'Anselme et de son enseignement Timpatientèrenl . Son impression à cet égard s'est reilétée dans un portrait, qui tourne visiblement à la caricature. (( C'était, dit-il (2), un vieillard disert, mais dont l'esprit manquait de netteté et de décision. Qui Tabordait incertain sur un point douteux, le quittait plus incertain encore. Admirable pour
(1) Sui le « parti conservateur » en théologie au douziënio siècle, voir le liel ouvrage *lu P. Th. do U^c^non, Etudi's de thèolo{tic positive sur la Sainte Trinifé. Deuxième série, Paris, Victor Retaux, 1802, in-8, pp. It-i4.
(2) HistOi'ia calamitatum, cap III, p. P23. — Nous empruntons ici la t'aduction de M. Tabhô Vacandard : Abétardy s^a latte arec saint Bernard, sa doctrine^ sa tnéthode, Paris, Roger et Chernuviz, 1881, iu-i2, p. 23.
de simples oudileurs. il était nul en présence d'un adversaire. Il avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous ses belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. De loin, c'était un bel arbre chargé de feuilles, de près il était sans fruit ou ne portait que la figure aride de l'arbre ([ue le Christ a maudit. Quand il allumait son feu, il faisait de la fumée, mais point de lumière. »
«On devine, dit M. l'abbé Vacandard (i), qu'Abélard ne fut pas longtemps captivé par cette éloquence. Il demeura quelques jours (' oisif è l'ombre de ce nouveau maître », puis, cédant au dédain que lui insi)irail. son enseignement, il prit le parti d'étudier seul la théologie. Il se relira dans sa demeure et se contenta de conférer quelquefois avec les antres disciples d'Anselme, plus disposés que lui à ladmiralion.
« Alors se passa une scène (|ui caractérise parfaitement le tour d'esprit d'Abélard et (|ui, selon nous, donne la clef de tonte sa vie, de ses travaux cl de sa méthode théologi(|ue. Comme lui-même l'a racontée avec détails et avec une sorte de complaisance, nous lui laissons la pai-ole :
(1) Abéfardy p. 2i et siiiv.
« Un jour, dît-il (1), après une conférence d'étudionts, il arriva que nous devisions en plaisantant entre nous, et l'un de mes condisciples m'ayant demandé insidieusement ce (|ue je pensais de la lecture des Livres saints, moi qui n'avais encore étudié que les sciences profanes, je répondis que c était la plus salutaire (les lectures, puisqu'elle nous instruit du salut de notre ôme, mais que j'étais extrêmement étonné de voir que les gens lettrés ne se contentassent point, pour l'intelligence de la Hible, du texte même ou des gloses qui en existent, et qu'ils eussent encore besoin du secours d'un maître. On se mo(|ua de moi et le rire fut presque général. On me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d'entreprendre une pareille tiliche. Je répondis que j'étais prêt, s'ils voulaient, à en faire l'épreuve. S'écriant alors et se mo(|uant de i)lus belle : « Certes, disent-ils, nous y consentons de grand cœur. » — Eh bien, dis-je è mon tour, qu'on cherche et qu'on me donne un passngc difficile de l'Ecriture avec un seul glossnti'ur, et je soutiendrai le défi. Ils s'accordèrent tous ù choioir l'obscure prophétie d'Ezéchiel. Prenant donc le livre, je les invitai
(1) llisioria atluinilalutn^ cap. Itl. pp. 124-125. Nous avons i;i\ et là lùgèrcincut niodiné la vcrbion adoptée par M. l'ahbé Vacaiidard.
oussitôt à venir entendre dès le lendemain mon commcnloiic. Alors, prodiguant les conseils «ï un iiomme qui n'en voulait point, ils mo disaient (\ne rentre|)rise était grave et qu'il ne fallait pas l'aborder précipitanunent, que je devais prendre mon temps et méditer mon interprélalion à loisir. Je répondis ïièrcmenl que mon habitude n'était pas de procéder par une élude roulinière, mais par la vigueur propre de mon c?|)ril; et j'ajoutai ou que je retirerais ma parole ou qu'ils viendraient entendre mon explication le lendemain môme. 11 faut avouer que ma première leçon réunit peu d auditeurs ; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme qui, pour ainsi dire, n'avait jamais ouvert les Livres saints, se mesurer avec eux si témérairement. Cependant, tous ceux qui m'entendirent furent si charmés de cette première séance, qu'ils la pronrrenl dans les termes les plus pompeux et me pressèrent de donner suite à mon commentaire, en suivant la même méthode, t-'alîairefît du bruit. Ceux qui n'avaient point assisté 5 la première leron accoururent en foule à la seconde et h la troisième, et tous se montrèrent également empressés de transcrire mes explications, à commencer par celle de la première séance. )) a On voit percer dans ce récit, continue M.
l'obbé Vacandord, le procédé qn'Abélard emploiera plus lard dans l'élude el dans renseignement de la théologie. C'est une science qu'il veut prendre d'assaut avec l'arme de la dialectique. Cette tactique le |)erdra. « La théologie, n dit un critique, n'est pas le fait des esprits prîmesauliers. » Elle exige du travail et une marche prudente. Prétendre l'enseigner sans l'avoir apprise, c'est témoigner qu'on n'en sou|^onne pas les diflicullés, ou se prévaloir témérairement du miracle de la science infuse.
« Par son imprudent essai, Abélard ^e i»rcparait pour l'avenir de cruelles déceptions. Son triomphe, pour avoir été éclatant, n'en fut pas moins fatal h son repos. Le premior fruit qu'il en recueillit fut la jalousie de ses condisciples, de ceux au moins qui formaient comme 4a cour du vénérable Anselme. A leur instigation, le titulaire de l'école lui interdit de continuer son commentaire, à cause de son inexpérience dans les matières théologiques. Abélard estime que cette raison n'était qu'un prétexte inventé pour couvrir l'esprit de vengeance et d'envie qui animait Anselme et ses élèves, particulièrement Lotulpheet Albéric de Heims. Cependant il est incontestable que le professeur n'agissait ici qu'en vertu de son droit de maîtrise, et qu'il n'avait que ce moyen de dégager sa responsabi-
lîté en présence des témérilés încvilobics ou proboblesdu philosophe improvisé Ihéologien. » L'extroordinaire focilité d'AhcInrd, so coofionce en hji-méme et son lolent d'exposilîonel de coiilrovcrso réussirent, en dépit d'Anselme, 6 foire pleinement illusion sur rinsufTisonce de son instruction théologique, qu'il s'ottocha d ailleurs, autant que possible, h fortifier désormais par une étude assidue. L'opinion publi(|ue, dans le monde scolaire, donna tort au vieil écolûlre de Laon, et maître Pierre, de retour à Paris, fut oflHciellemcnt investi de la chaire du cloître de Notre-Dame, où son double enseignement théologique cl philosophique, accueilli avec une faveur ifïcomparobic, porta le jeune docteur au comble de sa gloire et de son influence. Charles de Rémusat Ta peint à cet apogée de sa carrière, dans son milieu parisien et scolastique, en un tableau dont l'archéologie contesterait peut-être aujourd'hui quelques détails, mais qui n'en est pas moins vivant et expressif.
' (( On aime, dit-il (1). ù se représenter l'existence d'Abélard, ou, comme on l'appelait, de maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de Paris qu il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que la
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 40-45.
('i((>. Sur colto Ile fumeuse, qui partage la Seine nu uuliou ilo uulrc copitole, se concentraient kuit^H losi grruulos ciioses, la royauté, TEglise.Ia ju(tlii*o. IVnsoigueuK'ut. Lu, ces divers pouvoirs uvuionl Wwv prinoipul siège. Deux ponts unispniohl rilo mu iU>ux bords du lleuve. Le Grand- Vowi oonduiisait sur la rive droite, h ce quartier qu'iMilro los doux anti(]ues ôj^lises de Saint- (Jiuinain l'Auxorrois ot de Saint-Gervais. comnuMK'Hil t\ fi>nuor lo couunerce, et quliabitaienl lo8 nuu'oluuuls itruii^ers, attirée par l'importnnoo et la ivni>unuéo déjà considérable de la LutiVo ynuluisio. (;Vlaienl eux qui devaient, con- (i>udiis 9VUIS lo iXKnw d*uue seule nation, le Iransuictlro ft uuo p<ulio ilo cette ville nouvelle qui allait 8*appolor lo quartier des Lombards. Vers la rivo ^auoho. lo Potit-Pout (1) menait au pied
(Il 11 soniMo ilalionl (|iril y ait ici un petit anaclironiviiiio. M. llauiviui ^v>uvrap> oitè. t. 1, p. 4SI) nous appHMul ru riirt. a pn^po^s itAilam dit du l'eftl l*otii^ i\\\\ pti)(oi(sa k Tans >rulriuont \ois li^U), ijUd en Petit-Pont avait 0(0 ov>iis(niil par ^o^ rov>lirr(», et U uppuio co fait ourhuix sur «piolipios Nlro[tlu*s rythuiiiiues ilo GoJefroy ito Saint Virtor, i iupiunioo> à sou pooine intitulé: Fons phtfi*sopfnn\ vMi il ost lia : vv Plusiours construisirent (lo louTN luaiiiM oo poia, ot liront dinsi uu |»assage aisô à travors W llouvo ; lU y ItAdront pour eux-mêmes des maisons, ot ito là vint «piVn lour donud lo nom d*habitanls du piuit. - l.a nialiôro do oot ouvrage est belle et la tlguro iMt^^unto. t/apparoil ou ost fait do pierres cubiquos. La oonslruolion i-oposo (ioUdomont sur des colonnes d'airain. Auouno «ecous«o ne pourra jamais 1*6-
(le cette colline dont Tobbayc de Sainte-Geneviève couronnait le rnîle, et sur les flancs de laquelle renseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses tentes. Les plaines voisines se couvroiciil peu à peu d'établissements pieux ou savants, destinés h une grande renommée; a Test, la communauté de Saint-Victor venait d'être fondée ; h Touest, la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint évoque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de
branler. — L'ouvrage est recouvert par dessus d'un pavement de pierres polies ; il est décoré do statues d or et d'ar^ont nt muni do tous ccM('»s rîo parapets ôlevéf", afin quo la foulo maladroite n'ait h redouter aucune chute.
Quidam pontem manibus suis extruxerunt Et per a(|uas facilem transi lum fecerunt, In ([uo sil)i singuli domos staluerunt, Unde pontis incolne nomen acceperunt.
Decens est materia, decons est figura; Cubicorum lapidum subest riuadratura:
Stat cohimnis «ncneis solida structura, NuUis molionibus un^iuam ruitura.
Pavimcntis desuper opus est politum, Aurois, nrganteis signis insignitum, Edilis laleribus undicpie munitum, Nn ruinam timeat vulgus imperitum.
Mais avant ce beau pont de pierre, il est plus que probable qu'il y en avait au môme endroit un de bols, (fui portait le même nom, et cela sufat pour justifler Rémusat.
sûinl Germnin d'Auxerre ; cor les doux plus anciens monuments de Paris sont dédiés au môme nom. Lu aussi, la jeunesse de la ville, et ces écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient h la robuste nature des hommes de ce temps. Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit- Pont, et leur foule toujours croissante ne pouvant tenir dans Tile, s'était répandue sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux s'appeler le pnys lutin, et 0|»po8er, d'une rive h l'autre, la ville de la science a la ville du commerce.
« Dans la (^ité, vers la pointe occidentale de rilo, s'élevait le palais souvent habité par nos rois. ihéAtre de leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors mome, exercé par leurs délégués, paraissait la plus |)opulaire de leurs prérogatives et lo signo roconnaissable de leur souveraineti*. Un jartlin r(»yal, commo on pouvait ravoir en cv t>iiVle. un lieu planté d arbres entre le palais ol le lorre plein où Henri IV a sa statue, 8*ouvraii rn eorlains jours comme promenade publitpie au peu|)le. ù l'école, au clergé, et h ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à
Paris. En fuce du polaîs, l'église de Nolrc-Domc, monument ossez imposant, quoique bien inférieur ô la basilique immense qui lui a succédé, rappelait l\ tous, dans sa beaulé massive, la puissance de la religion (|ui Tavoit élevé, et qui de l.i protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne voit plus les vesligc^?. environnant la métropole comme des gardes ranges autour de leur reine. L5 à Tombre de ces églises et de la cathédrale, dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux, circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir ou de la dispute. A côté des |)rôtres, et sous leur surveillance, parfois inquiète, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des études sacrées et profanes, cette population de clercs à tous lesdegrés, de toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées, qu'attirail la célébrité européenne de lecdle de Paris; et dans cette école, au milieu de cette nation allenlive et obéissaiile, on voyait souvent passer un homme au front large, au regard vif cl fier, n la démarche noble, dont la beaulé conservait encore l'éclat de la jeunesse, en prenant los traits plus marqués el les couleurs plus brunes de la pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigne.
le luxe sévère de sa personne, Télégance simple de ses manières, tour h tour affubles et hautaines, une attilude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sons cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement curieux do la multitude (|ui se rangeait pour lui fnire place, tout, quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le |)lus puissant dans l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans la Cité.
(( Partout on parlait de lui : des lieux les plus éloignés, de la Bretagne, de l'Angleterre, du • pays des Suèves et des Teutons, on accourait pour Tentendre ; Home même lui envoyait des auditeurs. La foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage ; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de huns portes, et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant, comme son ornement et son llambeau...
a Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-môme^ à son travail, & son
opîniAIreté, à sa belliqueuse éloquence... Sa richesse égoloîl f renommée ; cor l'rnseignemeiit n'était pas gratuitement donné h ces cinq mille étudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays pour Tentendre. Parvenu à ce faite de grandeur intellectuelle et de prospérité mondaine, il n avait plus qu'à vivre en repos. »
11 pouvait aspirer et il aspirait en effet à plus qu au repos, c'est-à-dire qu'au labeur paisible, glorieux et fructueux d'un enseignement si goûté. Déjà chanoine de Paris, quoique il ne fût pas encore engagé d'une façon irrévocable dans les ordres sacrés, la perspective des plus hauts sommets de la carrière ecclésiastique lui était ouverte, et l'ôpiscopat tout au moins semblait naturellement devoir lui échoir un jour, comme ii était échu naguère à d'autres professeurs moins célèbres que Pierre Abélard. Mais déjà la tête lui tournait. Il se considérait comme le philosophe par excellence ou, pour user de ses propres termes, comme le seul homme digne de ce nom qui fût au monde (1), et il en vint alors, sinon ù se croire en théorie, du moins à se placer dans la |)ralique au-dessus même de la loi morale. L'orgueil ouvrit en lui la
(l) (( Cum jam me snlum in mundo superesso philosophuni œstiiuarern... frena libiniiii cœi»i laxare ». Hisforia calamiiatum, cap. V, p. 120.
voie h des passions moins nobles. Fermant les yeux sur les cons(^(|uences probables d'une telle aventure, surtout dans la situation qu'il occupait, il s'engagea de propos dc^libéré en des relations coupables avec la jeune et docte nièce du chanoine Fulbert. L'un des traits singuliers et caractéristiques de celte histoire tro|) connue, c'est après la naissance de leur fils Astralabe (1), la lutte dialecli(|ue vigoureusement engagée contre maître Pierre par la savante Iléloïse, armée d'un plein carquois de citations sacrées et profanes, pour le dissuader de l'épouser, en raison du tort que cette union, légitime sans doute, mais à ses yeux trop vulgaire, ne pourrait manquer de faire à l'avenir d'un tel époux. On a rarement fait valoir avec plus de force, mais aussi, vu les circonstances, avec plus de bizarrerie dans le fond et dans la forme, les inconvénients du mariage et du ménage [)our une carrière à la fois cléricale et scientifique (2).
Abélard ne se laissa point convaincre. Toutefois, son intention était de tenir son mariage
(1) Ce nom as'nihuiDiqiio fut de rinvention d'Hôloïse. n sent (l'uiu) licuo lo quadiivium^ r|u*ol]e avnit, ce senil»lo. plus frtM|nenlé qu'Abôlurd lui-même. Celui-ci, (lu moins, de son pidpro aveu, n*avait mordu i|ue failliement aux malliéinalifiups. Cf. Hémusat, ouvrage cité, T. I, pp. 1*2, 13.
(:2) Cf. Historia cnlamiiat%(m^ cap. VIT, p. 130 etsuiv.
secret (1). Mais la furieuse vengeance de Fulbert fit éclater publiquement le scandale d'une aventure qui, du reste, sauf l'aveuglement de ce chanoine farouche et niais, n'était pas resiée ignorée du monde scolaire, et faisait depuis longtemps le sujet des propos et des chansons des étudiants parisiens. 'Dans la situation qui lui était faite Abélard jugea qu'il ne lui restait qu'un parti à prendre, et il le prit sur le champ, non seulement pour lui, mais pour Héloïse. Sur son ordre, elle fît profession au monastère d'Argenteuil, où avait été élevée son enfance et où elle s'était réfugiée depuis quelque temps. Quant à lui , l'abbaye de Saint-Denis lui ouvrît ses portes et il y prononça les vœux monastiques.
Sa conversion déterminée, comme il le reconnaît, plutôt par la contrainte des circonstances qu^ par une vocation intérieure, n'était pourtant nullement hypocrite. Il songea sincèrement à vivre désormais dans la retraite. Mais, tout au contraire, sa profession religieuse lui ayant rendu, pour ainsi dire, l'estime et Fauto-
(1) Par lui-même ce mariage lui fermait naturellement le sacerdoce et,par conséquent, Tôpiscopat, mais non pas la cléricature et, surtout tenu secret, le professorat. La question des clercs marias fut l*un des problèmes du droit canonique au moyen hge. Mais il ne s'agissait, bien entendu, que des simples clercs et non des ordres majeurs, voués au célibat.
rite que lui avait enlevées le scandale de son aventure, il fut nssnîUi par les sollicitations de ses disciples, qui le sup[)liaient de reprendre son enseignement et multipliaient leurs instances à cet effet auprès de l'abbé de Saint-Denis. Adam, qui occupait alors celte haute charge, inclina promptement à cet avis ainsi que ses religieux, et cela pour deux raisons.
La renommée scientifique d'Abélard était désormais une de leurs gloires et ils étaient bien aises de la voir refleurir par de nouveaux succès. Ils ne Tétaient pas moins de rendre un aliment extérieur à son activité inquiète. Celle-ci commençait à s'exercer avec peu de circonspection sur les relâchements qui s'étaient introduits dans l'abbaye et que maître Pierre, sans se demander si ses antécédents le qualifiaient pour ce zèle réformateur, s'était mis à stigmatiser avec véhémence en particulier et en public, au point d'avoir rendu déjà sa présence insupportable à ses confrères. Ils le déterminèrent donc à rentrer dans la voie où rappelaient ses anciens élèves. Il fut autorisé, invité même à s'établir dans un prieuré dépendant de l'abbaye et à y rouvrir son école. Une telle foule d'auditeurs se pressa bientôt autour de sa chaire qu ils avaient peine à se loger et à se nourrir dans le voisinage. Il lui parut convenable à l'habitqu'il portaitmain-
tenant et conforme aux devoirs qui en résultaient pour sa conscience, d'accentuer le corac • tère Ihéologirjue de son enseignement, saris renoncer pourtant a la philosophie et 5 la dialectique, dont il avait le génie et la passion, mais en les employant avec |»his de hardiesse el d'ampleur qu'on n'osait le faire dans les écoles de son temps, à pré[)arcr el à développer rélude delà science sacrée. L'exemple, [)érilleux pourtant, d'Origène se présenta vif et attrayant à son esprit et il résolut de le prendre pour modèle (1).
(( Sans doute, remarque h ce propos, M. l'abbé Vacandard 2), on ne peut mécoimaitre la grandeur d'une entreprise qui avait pour but de montrer l'accord de la philosophie et de la théologie, de la science profane des poïcns et de la science sacrée des chrétiens, de relier, dans une synthèse capable de satisfoirc la raison la plus sévère, les théories de Plolon et d'Arislote et la sublime doctrine des Apôtres et des Pères.
L'immense succès de Tenseigrïement d'Abélard prouve qu'il corres|)ondait ù un besoin de son époque, et rodmiration que nombre desprit pro-
(1) Hiptoria calamitatttWy cap. VHI, pp. 130-130 — Cf. Rémusnt, ouvrnj^o cilô, p. 71 et suiv. — S.-M. Deutsch, ouvrage cil6, pp. 3^, 30.
(2) Abélard, pp. 33, 34.
fessent encore aujoud*hui pour son essai témoigne de la persistance de ce besoin. Mais notre théologien improvisé n'était pas h la hauteur d'une pareille tâche. La vraie science des principes théologiques lui tit toujours défaut. »
Avec sa témérité habituelle, Abélard choisit sans hésiter pour l'application de sa méthode le dogme et le mystère essentiel du christianisme : la Sainte-Trinité, et il en donna dans ses leçons, puis dans un ouvrage où il résuma son enseignement, une explication qu'il estima très satisfaisante, mais que les juges compétents s'accordent encore aujourd'hui à considérer comme insoutenable (1). Une polémique violente s'engagea entre lui et son ancien maître Roscelin, dont il n'avait pas ménagé les erreurs, et qui saisit cette occasion d*attaquer h son tour les thèses d'Abélard. D'autre part, deux do ses anciens condisciples de Laon, Albéric et Lotulphe, devenus chefs des écoles de Reims, où ils continuaient la tradition de leur maître Anselme, maintenant défunt, dénoncèrent avec énergie l'enseignement et le livre du novateur, qu'ils réussirent à faire citer devant un concile tenu à Soissons, en Tannée 1121, sous la prési-
(1) Cf. VacandanJ, Abélard, p. 173 et suiv. — Vie de saint Bernard, t. II, p. 124 et suiv. — Th. de Rognon, ouvrage cité, p. 65 et suiv.
dence de Conon, évoque de Préneste, alors légat du Saint Siège en Fronce, ossisté de Raoul, archevêque de Reims. Abélard s'y rendit avec quelques-uns de ses disciples et môme, h son arrivée dons la ville, faillit être lapidé par la populace, soulevée contre lui par la réputation d'hérésie dont son nom était chargé. Larchevôque de Reims et la majorité des évoques présents partageaient ù son égard les sentiments d'Albérîc et de Lotul[)he.
Toutefois Taccusé avait aussi ses défenseurs, en particulier un de ses anciens auditeurs, Geoffroi de Lèves, évoque de Chartres, demeuré son ami. Celui-ci s'efforçait de combattre auprès du légat l'innuence des adversaires d'Abélard, et il crut un moment avoir réussi du moins à faire ajourner l'examen de sa cause. L'accusé, tenant d'abord tôte à l'orage, avait, de son côté, entrepris de retourner en sa faveur l'opinion par des leçons publiques faites èSoissons même et qui, si du moins on l'en croit, tournèrent en effet à son avantage. Mais ce procédé n'était pas, ce semble, de nature h lui concilier l'esprit de ses juges. Le légat qui, avec une longanimité toute romaine, aurait personnellement incliné à l'indulgence, fhiit par se ranger à lavis de la majorité des évoques. La sentence fut nette et dure. Le livre fut condamné au feu, où Abélard dut le
jeter lui-même en présence du concile, et l'auteur ft In rêclnrf^iou dnns un monoslère. l/abboye de Soint-Médord [)rôs de Soissons, donl i'abbé, nommé GeolTroi, était présent, fut spécialement désignée h cet effet (1).
GeolTroi et ses moines trailèrenl le condamné avec beaucoup d'égards, il leur rend lui-môme ce témoignage el ne fait pas d'exception pour le prieur claustral, sous l'autorité ducpjel il se trouvait naturellement placé, et qui n'était autre que ce même Gosvin (|ui, étudiant 6 Paris, était venu, comme on l'a vu plus haut, l'interpeller el le, défier dans son école. A son retour de Paris, Gosvin avait été chargé de la direction de l'enpcignomont h Douai, sa villenatale, puis il s'était fait moine ft l'abbaye d'Anchin, d'où, ù cause de sa vertu déjf» éprouvée, il avait été délégué pour procéder i\ une reforme, devenue nécessaire, d'abord ùSaint-drcpin de Soissons, puis à Saint- M/'dard. (iosvin s'elTorça charitablement de consoler et d'exhorter Abélard, dont la honte et le chagrin faisaient peine h voir, et qui se consum.'iil dans son amère douleur. Mais, un beau jour, l'oxhorlntion, trop véhémente et peut-éire maladroite, impatienta maître Pierre, et l'humeur
{i) et. Ilistoriaciii'i mit (( lin, cii[i, IX et X. p. 140 et 8uiv. — Rô/nusat, ouvrage c lô, t. I, p. Tfi el sui^. — S, M. Doutsch, ouvrage ciiô, pp. 3(5, 37,
dialectique se réveillant de part et d'autre, le pieux colloque dégénéra en une dispute assez vive. Nous en devons la connaissance au biographe de Gosvin, selon lequel Abélard comprit que ce n'était pas le moment de donner carrière à son tempérament polémique et baissa le Ion devant la fermeté quelque pou menaçanle du bon prieur claustral. Gosvin, élu plus lard abbé d'Anchin, devint, ?ur la recommandation de saint Bernard, l'un des conseillers les plus aimés du pape Eugène HL qui se plaisait h l'appeler a son abbé » et h baiser sa tonsure. H mourut, le 13 septembre 1166, en odeur de sainteté (1).
Cependant la sévérité de la sentence prononcée contre Abélard personnellement fut bientôt jugée excessive, non-seulement par ses amis, mais par l'opinion générale qu'ils émurenten sa faveur. Le légat n'eut pas de peine n suivre ce courant, conforme ô ses dispositions propres ; il donna l'ordre d'ouvrir à maître Pierre les portes de Saint-Médard et lui enjoignît d'aller reprendre tout bonnement sa place parmi ses confrères, les religieux de Saint-Denis. Mais notre incorrigible disputeur ne demeura pas longtemps
(1) Cf. Historin calamitatum^ cap. X, pp. 151-153. — His^toriens de France^ l. X[V, pp. 443-U5.
dans cette abbaye, où les excès de zèle de son premier séjour n'étaient pas encore oubliés, sans s'y créer de nouveaux ennuis.
Voici quelle en fut l'occasion. « Un jour, dit-il, (1), pendant ma lecture, le hasard me fit tomber sur un passage de Bède dans son exposition des ArAcsdi's Apôtres, où il est dit que Denis l'Aréopagitefut évô(|uc, non des Alhi'niens, mais des (^orinlhions. dette opinion allait contre les nôtres qui se vantent que leur saint Denis est TAréopagile, évéque d'Athènes, comme ils le prouvent par ses histoires. Ayant donc trouvées passage de Bède contraire a notre opinion, je le montrai comme en plaisantant t quelques frères qui se trouvaient là. Ils furent saisis d'indignation, et répondirent que Bède était le plus menteur des écrivains. Us ajoutèrent qu'on possédait un témoignage bien autrement véridique : celui de leur abbé Ililduiii, (|ui s'était transporté luimôme en (îrèce pour élucider la question, et avait consigné dans ses Mémoires le résultat d'une enquête décisive. Alors l'un d'eux me demanda indisorôlement quel était mon avis sur Ililduin et Bède. Je répondis que j'inclinais pour l'autorité de Bède, dont les écrits sont étudiés
(1) Hisloria calauàtalum, cap. X, pp. 154, 155. Nous empruntons ici la traduction du P. de Rognon^ ouvrage citô^ pp. 10, il.
avec estime dans toute l'Eglise latine. Aussitôt leur colère s allume. On crie que je me démasque enfin, que j'ai toujours cherché à nuire à notre monastère» et que maintenant j'attente h Thonneur de tout le royaume, dans une de ses gloires les plus chères, puisque je nie que leur patron soit l'Aréopagite. Je répondô que je n'ai point nie cela, et que d'ailleurs peu importe è saint Denis de venir] de "l'Aréopage ou d'ailleurs pourvu qu'il jouisse près de Dieu de son immense gloire (1). »
(1) Un peu plus lard Abélard dans une petite dissertation, en forme de lettre, adressée à Tahliô Adam et k ses religieux, et 'lui a tout Tair d'une rétnictation, déclara que le témoig^*age de Uède était infirmé (lar l'autorité supérieure d'Eupèhe qui. dans son Histoire ecclésiastique ^ indiqua formellement que saint Denis TAréopagitea bien été évêqu<* d*Albènes. Cf. Pctri Abrlnrdi épistola XI dans Migne, volume cité, p. 3ii et suiv. — S. M. Deutscb. ouvrage cité, pp. 3c^. 39. — (( Après Abélard, remarque le P. de Régnon (ouvrage cité, p 11. note 1), on continua à débattre la question de savoir si l'Aréopagite était mort en Grèce ou s*il avait été martyrisé à Paris. En 1215, Innocent III calma los disputes de la façon suivant^. Il écrivit aux moines de Saint-Denis, que ne voulant pas trancher le débat, et cependant désirant leur être agréable, il leur envoyait le corps du saint Denis mort en Grèce, qu'un légat avait apporté à Rome: (x Ainsi, dit il, lorsque vous aurez les deux reliques, il ne pourra plus rester de doute que vous ne possédiez dans votre monastère les reliques de saint Denis TAr^opagite. » — On ne saurait trop admirer ici la vigoureuse et fine d*esprit largeur du Souverain l^ontife dans une question r|ui ne touche nullement à la foi.Maisil faut aussi avouer qu*Abélard. surtout dans sa situation, s'y était jeté bien mal à propos.
De plus en plus irrités par le Ion narquois du pétulant dialecticiens ses inlerlocuteurs coururent le dénpncer à l'abbé Adam. Celui ci était déjà mal disposé pour Abélard, qui se croyait bien fondé ù ne pas l'excepter de son amer dédain, peut-être môme de ses aigres censures, relatives au rehlchcment des moines de Saint-Denis (1). Aussi accueillit-il la plainte avec empressement. Maître Pierre eut h subir en plein chapitre une violente réprimande. Il fut, de plus, averti par l'abbé en courroux que le roi lui-môme allait être informé de la criminelle attaque dirigée par l'insolence d'un moine rebelle contre l'honneur du royaume dans la personne de son saint patron, dénonciation qui pourrait bien avoir pour conséquence un ehAtiment exemplaire. En attendant, on rînvitnil à mieux veiller sur sa langue. Notre imprudent critiqué, qui avait d'abord piis la chose d'assez haut et demandé à son abbé en quoi il avait enfreint la discipline monastique par son opinion sur une question d'histoire, commença de craindre que l'affaire no prit pour lui une mauvaicse tournure. Il avait plus de hardiesse dans lesprit (pie de fermeté dans le caractère. Son imagination aidant, il se
(1) Ce relâcliomenl 6st tirailleurs pleinement attesté par les plaintes apostoli(|ues do saint Homard. Cf. Vacandard, Vie de saint Bernard, t. 1, p. 175.
jugea en bulle à une perséculion systémalique, et retomba dans le désespoir. Il ne laissait pas d'avoir quelques amis dans l'abbaye môme; ceux-ci, d'accord avec quelques-uns de ses disciples affeclionnés à son sort, lui conseillèrent de prendre la fuite et la lui facililèrënt. 11 s'échappa, une belle nuit, du monastère et se réfugia dans un prieuré de Champagne, à Provins, où il avait demeuré déjà el dont le prieur, qui lui ttail tout dévoué, l'accueillit à bras ouverts. H comptail, en outre, sur la protection du comlé Thibaut IV, prince fort religieux et fort éclairé, grand admirateur et grand ami de saint Bernard, mais auquel le nom et le lalenl d Abélard n'étaient pas néanmoins inconnus ni indifférents, et qui avait même témoigné de la compassion pour ses malheurs. Aussi, h quelque temps de là, ayant appris que Tabbé Adam élait venu à la cour du comle [)Our certaines affaires, maître Pierre jugea h propos de s'y rendre de son côté. Il venait supplier Thibaut d'oblenir pour lui de l'abbé de Saint-Denis l'aulbrisation de vivre désormais selon sa profession religieuse, mais dans n'importe quel monaslère h sa convenance. Après réOexion, Adam répondit par un refus catégorique. Il n'aimait pas Abélard, mais après toul, il était fier (c'est Abélard lui-môme qui nous en informe) de l'avoir dans sa congréga-
tion et n'entendait pas le céder à aucune autre. Maître Pierre reçut injonction de retourner à Saint-Deliis dans un bref délai, sous peine d'excommunication formelle. Il était fort perplexe quand il apprit la mort de Tabbé Adam, survenue sur ces entrefailes (19 février 1122). Suger, successeur d'Adam, ne se montra pas d'abord mieux disposé pour la requête du fugitif, quoiqu'elle fût appuyée par l'évoque de Meaux. Mais Abélard, qui ne manquait pas à Toccasion d'habileté ni d'entregent, réussit peu à peu, par d'habiles démarches, à se concilier la faveur d'un personnage alors tout puissant à la cour du roi Louis-le-Gros, Etienne de Garlande, qui cumulait, ou allait bientôt cumuler, au grand scandale de saint Bernard, la double qualité, contradictoire aux yeux du pieux abbé de Clairvaux, d archidiacre de Notre-Dame et de sénéchal, c'est-à-dire de chef du palais et de l'armée royale (1).
(I) (( Est-il qu6l(|u*uh, s'écrie h ce propos saint Bernard dans une lettre à Tabbô Suger, dont le cœur ne sMndigiie, dont la langue ne murmure, au moins en secn*t, contre un diacre ()ui, au mépris de TEvangile, sert pareillement Dieu et Mammon, occupe dans TËglise une place, une dignité, qui n*est pas inférieure à celle des évèques, et on môme temps remplit dans Tarmôe des fonctions supérieures à celles des premiers officiers 7 Qu'est-ce, je vous prie, que cette monstruoaitô de vouloir paraître à la fois clerc et soldat, pour n'ôtre, en
Le roî et son conseil se souciaient, paratl-îl, beaucoup moins qu'on ne l'avait pensé, de l'identîlé de feaînt Denis TAréopagite avec le céleste patron de Saint-Denis-en-France. Leur préoccupation était d'un autre ordre. Ils voulaient avant tout maintenir dans la grande abbaye rinfluence du pouvoir royal. Or, selon maître Pierre, qui ne perd pas cetle occasion d'un bon petit coup de langue dans le récit de ses malheurs, celle influence s'accommodait parfaitement du relâchement des moines, qui lui donnait pleine occasion de s'exercer, et les conseillers de Louisle-Gros ne tenaient nullement à la réintégration dans le monastère d'un personnage qui s'y était
Fommp, ni l'un ni l'aiiire ? N'est- co pas un égal abus ijifun dlai;re préside au service de la table royale, ou ijiie rinlendanl île la bouche du roi serve aux mystères de Taulel? Qui pourrait voir sans élonnement, que dis-je, sans horreur, un m^me homme, lantôl, couvert d'une armure, conduire les troupes en armes, tantôt, revêtu d'une aube et d'une étole, chanter l'évangile au milieu de l'église ? A moins toutefois — ce qui serait plus odieux — qu'il ne rougisse de TEvangile, qu'ayant honte .d'être clerc, il ne trouve beaucoup plus honorable d'être soldat, et qu'il ne préfère la cour h l'église, la table du roi à l'autel du Christ... Est ce donc une plus liaute dignité d'être officier d'un roi de la terre que d'êlre ministre du Hoi du ciel?... Est il donc plus beau d'être appelé sénéchal que d'être appelé doyen et archidiacre ? Oui, je l'accorde, cela est plus beau, mais pour un laïq'je et non pour un clerc, pour un soldat et non pour un diacre. » Vacandard, ouvrage cité, t. T, pp. 259,
afliché comme un zélaleur de la réforme. Telle est, selon lui, lu raison pour laquelle Etienne de Garlande se chargea de faire entendre raison 6 l'abbé Suger. Un compromis intervint, solennellement ratifié de part et d autre en présence du roi et de son conî^eil. Abélard reçut la permission d'aller vivre dans tel endroit qu'il aurait choisi, mais il prit l'engagement de demeurer, au moins nominalement, sujet de Saint-Denis, et de ne s'aflilier à aucune autre abbaye ou congrégation monastique (1).
Pour le moment il était affamé de solitude et se crut de taille à mener la vie non plus seulement cénobitique, mais érémitique. Il se retira donc, avec un seul clerc pour compagnon, dans un lieu désert, dont le site lui avait plu. C'était dans le pays de Troyes, tout près de Nogenlsur-Seine.au bord de rArdusson,sur la paroisse de Quincey. Les propriétaires du sol lui en tirent don et Hatton, cvéque de Troyes. lui permit d'y construire un oratoire, qu'il fit de chaume et de roseaux et plaça sous l'invocation de la Sainte- Trinité. Mais donner pour unique aliment ù son esprit la prière et la contemplation et suflire aux besoins de son corps par le travail de ses mains n'était point le fait d'Abélard. Sa solitude ne fut
(1) Cf. Historia calamitatuin^ cap. XI, pp. 155- 159.
pfts d'ailleurs longtemps respectée. Avides de son enseignement, ses anciens écoliers accoururent de toutes parts, frayant le chemin à de nouveaux disciples, et il se laissa sans trop de peine persuader par la douce violence de leurs prières de reprendre ses leçons dans son désert même. Le son imagination put se charmer du beau rêve de faire de sa chaire, redressée près de son humble oratoire, le centre d'une communauté tout-ù-fait nouvelle, qui lui rappelait à la fois les moines du temps de saint Jérôme, les écoles des prophètes d'israôl et les disciples philosophiques de Pylhagore. Les intrépides auditeurs de sa dialectique renouvelèrent, en effet, quelque temps sur les bords de l'Ardusson la vie des anciens moines d Orient et d'Occident, ou des fondateurs tout récents do la réforme bénédictine de Cilcaux (1). « Abandonnant cités et bourgs, nous dit-il avec complaisance i2) , ils vinrent habiter ma solitude. Au lieu d*am[»les demeures ils se contentèrent de petites cabanes construites par eux-mêmes ; au lieu d€| mets délicats, ils vécurent d'herbes agrestes et de pain grossier ; au lieu de molles couches, ils reposèrent sur le chaume et la paille amoncelés ; en guise de tables ils se. servirent de tertres de gazon. »
II) C'î. Vacan<Jard, Vie de saint Bernird^ l. 1, p. 35,36. (2) Uisiorincalamitatum, cap. XI. pp. 159,160,
Mais, de part et d'autre, ces débuts ascétiques ne devaient pas se soutenir parce qu'ils ne correspondaient nullement à une vocation véritable. L'explication donnée par Abélard lui môme du motif qui l'avait fait renoncer si promptemcnt à la vie d'ermite n est pas d'un Père du désert : (( Ce fut, dit il (1), l'insupportable pauvreté qui me contraignit surtout alors à reprendre la direction d'une école. Je n'avais pas la force de labourer et j aurais rougi de mendier. J'eus donc recours à lart qui m'était familier, et, au lieu du travail des mains, je fus forcé de mettre en œuvre l'habileté de la langue. Mes écoliers se chargèrent de pourvoir à tous mes besoins, soit pour la nourriture, soit pour le vêtement; ils vaquèrent h la culture du sol et prirent sur eux les frais de constructions utiles, afin qu'aucun souci matériel ne me détournât de l'élude. » L'oratoire de chaume était beaucoup trop petit |)our une telle communauté. Les disciples de maître Pierre le reconstruisirent en pierre et en bois dans les proportions voulues. Le vocable de la Sainte- Trinité lui fut conservé d'abord et Abélard y plaça, dit-on, une statue ou plutôt un groupe symbolique, (|ue décrit ainsi Rémusat ^2,i :
(1) Hif^toria caUimitatuni^ cap. XI, pp. 161, 102.
(2) Ouvrage cité, t. I, pp. 109, 110.
« Les trois personnes divines étaient sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le l^ère était placé au milieu, vêtu d'une robe longue ; une étole suspendue à son cou et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces mots écrils: Filins meus es la. A la droite du Père, le Fils, avec une robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix posée sur sa poitrine, et à gauche une bande avec ces paroles: Pnlcr meus es in. Du même côté, le Saint-Esprit, velu encore dune robe pareille, tenait les mnîns croisées sur son sein. Sa légende était : Ego ulriusqne spiniculum. Le Fils portail la couronne d'épines, le Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Père la couronne fermée, et sa main gauche tenait un globe : c'étaient les attributs de l'empire. Le Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qui seul était chaussé. Cette image singulière de la Trinité, cet emblème, unique, je crois, dans sa forme, attestoit assez combien l'esprit d'Abélard était profondément occupé de ce dogme fondamental. »
Néanmoins il changea ensuite le vocable de son église, qu'il dédia au Paraclel, c'est-à-dire à
VEsprit con.so/n/eur, par allusion à la consolalion qu'il avait ou croyait avoir trouvée dans cette solitude, si vite peuplée d'étudiants. Cette appellation, où d'ailleurs sa préoccupation théologique se retrouve, n'était pas en soi hétérodoxe ; elle a été jugée licite par TEglise, puisqu'elle Rgure dans des documents pontificaux et qu'elle est demeurée dans le cours des siècles au monastère dérivé de la fondation primitive ; mais elle était alors étrange, inusitée, et, vu les théories auxquelles probablement elle se rattachait dans la pensée de maître Pierre, elle pouvait être et fut en effet considérée d'abord comme suspecte.
Le bruit que la singulière communauté philosophique des environs de Nogent-sur-Seine excitait de nouveau partout sur le nom de son chef, ré|)andjt au loin cette suspicion. Elle s'accrut sans doute des inexactitudes, des témérités renouvelées dans son enseignement par Abélard. De plus, la communauté ne conserva pas indéfiniment laspect austère, édifiant des premiers jours. Les écoliers du Paraclet tendirent peu à peu à substituer aux habitudes c^nobitiques les mœurs scolaires, alors comme en tout temps fort éloignées de la |)erfection. Cette déchéance ne nous a pas été confessée par Abélard, mais nous pouvons la constater ou, tout
ou moins, Tenlrevoir dans ce qui nous est parvenu des compositions poétiques d'un de ses disciples, l'un de ceux précisément qui étaient venus avec tant d'ardeur se grouper en foule autour de lui sur les bords de TArdusson.
Hilarius ou Hilaire, qu'on croit Anglais d'origine, joignait dans sa jeunesse à la louable passion de Tétude des penchants moins nobles et même, si on en prenait fexpression au pied de la lettre, absolument criminels. Il pourrait bien avoir été l'élève d'Abélard non seulement pour la philosophie, mais aussi, quoique d'une façon moins directe, pour la poésie latine rythmique, alors fort en vogue dans le monde clérical et scolaire, et dont maître Pierre, qui s'y était rendu très habile, avait autrefois, en y joignant les douceurs de la musique et du chant, employé les charmes pour la séduction d Hélolse. Dans le recueil dès poésies d'Hilaire, qui nous a été conservé (1), la licence de certaines pièces apparaît encore plus coupable. Ce recueil se compose de trois sortes de morceaux : lyriques, satiriques et dramatiques. C'est au second genre qu'appartient un chant qui se rapporte, croyons-
(1) Manuscrit du fonds latin 1133t à la BiblioUiëque naUonale. — Hilarii versus et ludi, édition Champollion-Figeac. Paris, Techpner, 1838, in-B». — Cf. sur Hilaire VHistoire littéraire de la France^ t. XII, p. 251 et suiv., t. XX, p. 627 et suiv.
nous, à quelqu'une de ces fêtes joyeuses où la pétulance exubérante et la verve railleuse des jeunes clercs se donnaient librement carrière à certaines époques de l'année. Entre autres folies, on y procédait à Télection d*un évèque ou même d'un pape éphémère, qui devenait le chef des réjouissances de la fête, mais auquel naturellement ses sujets d'un jour ou d'une semaine n'épargnaient pas les brocards. Le chant d'Hilaire est intitulé : Siu* le pape scolaire, De papa scolastico. Il comprend six couplets de quatre vers latins rythmiques, avec un même refrain après chaque quatrain, et ce refrain est en langue française. Voici les deux premiers couplets qui suffiront à donner une idée du reste :
Papa suromus, paparum gloria, Papa jugi dignus memoria ; Pap» plaudit scolaris curia, Papœ dari non est injuria.
Tort a' qui ne li dune.
Papam omnis cognoscit regio, Papœ servit scolaris legio, Papam amat affeotu nimio.
Papa quovis est dignus prœmio, Tort a qui ne li dune (1).
(i j * Voici le pape suprôme, Thonneur des papes» on pape digne d*ôterneUe mémoire ; rassemblée des étn-
Les compositions dramatiques sont très curieuses. Klles ont pour sujets la résurrection de Lazare (SMA:ri/.j/io Lnzori), un miracle de saint Nicolas {Liuhis super iconia sancti Nicolaï) ; enfin l'histoire de Daniel (Ilisioria de Daniel repnvsontnudn). Elles ont été représentées à l'issue des offices aux fôtes de Noël {Dnynel) et de Pôques (Lazare) et la veille de la fôte du patron des écoliers (Saint Nicolns) (2). Leur analogie est manifeste avec les pièces par nous signalées plus haut comme représentées à l'abbaye de Fleury-sur-Loire.
On ne peut affirmer avec certitude que les jeux drnmati(jues d'Hilnire aient élé composéset représentés au Paraclet,maisil n'y aurait rien de surprenant qu'il en ait été ainsi. Nous trouvons,
(liants applaudit au pape ; donnor au pape, ce n*est pas lui (aire injure. Tort a qui ne lui donne.
c Toute la terre connaît le pape, la multitude scolaire obéit au pape, elle aime le pape du plus vif amour ; le pape est digne de tous les présents. Tort a qui ne lui donne. »
(2) Sur le théâtre d'Hilaire cf. Marins Sepet, L£S Prophètes du Christ. I^aris, Didier, 1878, in- 8, p. 50 et suiv. et dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes^ 28* année (1807), p. ?.34 et suiv. — Le Draine chrétien au moyen fW^f PP ^^ et suiv., 203 et suiv. — I^e Jeu de saint Nicolas dans la Ifenfe du monde catholiqu&^XlX.^ année HHli) , t. II, p. 175 et suiv — Petit de Julleville, /^« Mtistf^rcs, t. 1, pp. 38 et suiv.55etsuiv., 72 et suiv. — Williélrn Creizonach. Gcschichte drs 7ieueren Dratnas, t. 1, (Halle, Max Niemeyer, 1893, in-S), pp. 72, 73, 105.
en tout cas, dans le même recueil une sorte d'élégie formellement adressée par Hilaire à Pierre Abélard « Ad l'elruni Abielnrdum », et d'où il ressort qu'à la suite de désordres survciius dans la communauté des bords de TArdusson, et qui lui avaient été dénoncés par l'un des serviteurs employés aux champs, le maître courroucé avait interrompu ses leçons et déclaré qu'il ne consentirait à les reprendre que si la communauté, — ce couvent philosophique dont naguère encore il était si fier I — était dissoute, et si les étudiants, le déchargeant de la responsabilité de leur conduite, allaient désormais habiter Quincey. Voici cette pièce dont le rythme est semblable à celui des cou|)lets de ])apa scoUutico, et qui peut-être se chantait sur le môme air :
Lingua servi, lingua perfldiœ Rixœ motus, semen discordiœ, Quam sit prava senUmus hodie, Subjacendo gravi sentenUœ.
Tort a vers nos 11 mestre.
Lingua servi, nosirum discidium, In nos Pétri commovît odiuni.
Quam merelur ultorein gladiuni, Quia nosirum exstinxit studium I Tort a vers nos 11 mestre.
Detestandus est ille rusticus, Fer quem cessât a soola clerlcus :
Gravis dolor quod quidam publions Id effecit ut cesset logicus !
Tort a vers nos H mestre.
Est dolendum quod lingua servuli, Magni nobis causa poriculi, Susurravil in aurem creduli, Par quod ejus cessant discipuli.
Tort a vers nos li inestre.
O I quam duruin magistrum sentie, Si pro sui bubulci Duntio, Qui vilis est et sine pretio, Sua nobis negetur lectio, Tort a vers nos li mestre.
Quam crudelis est iste niincius Dicens: « Fratres, exit«^ citius ; Habitetur vobis Quinciacus :
Alioquin, non Ingpt inon.icbus ! »
Tort a vers nos li mestre.
Quid, Hilari, cjuid ergo diibitas ?
Gur non abis et viliam habitas ?
Sed le tenet diei brevitas, Itef longum pi tua gravitas.
Tort a vers nçs li mostre.
ICx diverso muUi convenimus Quo logices (ons erat plurimus ; . Sed discodat summus et mînimus, Nain negatur quod hic qu.osivimus.
Tort a vers nos li nieslre.
Nos in unum passim et publiée Traxit aura torrcntis legicœ, Desolatos, magister, rcspice SpeiîKiue nostram, qiiœ languet, reflce.
Tort a vers nos li mestre.
Per impostum, par deceptorium.
Si negare vis adjutorium, Hujus loci non oralorium Noinen erit, sed ploratorium.
Tort a vers nos li raestro (1).
(1) « Une langue de serf, langue de porfldie, principe de querelle, semence de discorde, quelle chose détestable c'est, nous le sentons au]ourd*hui, soumis ({ue nous sommes à un grave ch&timent. Le maître a tort envers nous.
•< Une langue de serf, cause de tout ce trouble, a excité Contre nous la colère de maître Pierre. Elle mériterait d'être chàliôe pat le glaive, puisf(u*elle a produit la ruine de nos études. Le maître a tort envers nous.
« Maudit soit ce rustre par la faute de qui voici Técole fermée aux clercs ! Cruelle douleur qu*un pareil vilain ait pu ainsi interrompre le labeur des dialecticiens. Le maître a tort envers nous.
c C'est une chose lamentable de penser que la langue d'un serf de malheur, cause pour nous de grande angoisse, a été glisser dans Toreille trop crédule du maîtra une calomnie qui lui fait abandonner ses élèves. Le maître a tort envers nous.
« O combien, à mon sens. 1q maître est tlur, si, à cause de la dénonciation de son bouvier, homme vil, dont on ne doit faire aucun cas, il continue à nous refuser ses leçons ! Le maître a tort envers nous.
(( Combien cruel nous a paru ce messager, qui est venu nous dire : c Frères, allez-vous en au plus vi{e, désormais vous habiterez Quincey, ou, sinon, le moine n*enseignera plus I • Le maître a tort envers nous.
• Voyons, Hilairoi pourquoi hésites*tu? Pourquoi ne
F-,es désordres survenus au Paraclet et les témérités de renseignement dAbélard fournirent contre lui de nouvelles armes à ses adversaires. Chose plus grave I Le zèle apostolique de saint Norbert» qui jetait en ce moment môme, dans une sol tude de Champagne, au diocèse de Laon, les fondements de l'ordre de Prémontré, se serait alarmé des tendances (|ui se manifestaient sur les bords de l'Ardusson, et il n'aurait pas hésité à se faire çà et là, auprès des autorités ecclésiastiques, l'écho des plus vives incriminations contre la doctrine et la conduite de maître Pierre. Telle est du moins l'afBrmation de
pars-tu pas, no vas-tu pas haliiter la ville? Mais voici ce ipii te letient : la brièveté du jour, la longueur du chemin et le souci do ta dignité. Le maître a tort envers nous.
« Do divrrs endroits nous sommes venus ici en foule parce que In source delà logique y coulait en flots abondants, mais le plus grand comme le plus petit d*entro nous n'a plus ((u'à s*en nller, puisque maintenant on nous refuse ce que nous étions vrnus chercher Le maître a tort envers nous.
fl Ce (pii nous a fait accourir de tant de lieux et réunis en un seul peuple, c'est Tattrait, c'est le bruit de cette logirpie lorrenliollo. Maître, contemple la désolation de les disciples, ranime, degrdce, notre espôranco languissante. Le maître a tort envers nous.
« Si trop crédule h Timposture, h la fraude, tu persistes h nous refuser toute consolation, cet endroit ne méritera plus le nom d'oratoire, mais, à cause de nos larmes, on l'appellera désormais ploraloirc. Le maître a tort envers nous. »
celui-ci, qui prétend, mais, à ce qu'il semble. sUr la foi de rapports et de rumeurs/sinon mensongers, du moins très exagérés, que le fondateur déjà célèbre de Clairvaux, cette autre solitude mouastiijue do Champagne, que saint Bernard, en un mot, se joignit à saint Norbert dans cette campagne contre l'infortuné dialecticien et se plaça dès cette époque au premier rang de ses ennemis (1). Ressaisi parles transes, par les angoisses qui l'avaient tourmenté naguère, il tomba en de profonds accès d*humeur noire, (pii lui drcnt concevoir un dessein assez peu digne d'un religieux, et qui nous le montre bien éloigné de la vocation de Tapôtreet du missionnaire :
(1) et, Ilifitoria calamitatutn^ cap. Xlf, pp. 163-164. Réinusat, ouvrage cité, t. 1, p. 114 et suiv. — k Abôlari!« (lit à (;e propos M. Tatibô Vancadard. acoiiso formeUement saint Honiani d'avoir été, an temps do sa retraite au l*araclet (11.:^ à 11:^.')), l*uu do» principaux artisans de ses malheurs. Il lo signale comme un do ces apôtres on (|ui le monde croyait l)oa>icoup et ((ui allaient prôclianl contre hii, rôpandant tantôt dos d lUtcs sur sa fui, tantôt dos soupçons sur sa vie. et le ndnant dans IVsprit des iidôles ot d''s ôvôipios. Go tableau est évidemment une œuvro trima^^ination malade Nous avons vu ipio ius({u'cn rannéo Wih^ saint Bornard no sortit guère do son monaMtoro, vi ([uoUiues mots do Tune de ses lottrcs semblent prouver que jus(iu*en Tannée 1141, il avait fait pou d*aUention aux opinions du moine philo* sophe. » AbôlarU, pp. 71,7:?. Cf. Vie de aaini Bernard^ t. il, p. m.
« Dieu lui-même m'en est témoin, dit-il (I), chaque fois que j'cnlendois parler de la convocation d'une assemblée ccclésiasiique, je croyais qu'elle ovnit pour objet ma condamnation. Pris d'un soudain elTroi. comme si j'eusse vu venir sur moi la Ibudre, je m'attendais a être traîné comme un hérétique ou un satTilègc dans les conciles et les synagogues... Alors souvent (Dieu le sait) je tombai dans un tel désespoir, que je me préparais h franchir les limites des pays chrétiens el à me réfugier chez les infidèles, où mon intention était, moyennant le paiement de (|uclque tribut» de vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je pensais les trouver d'autant mieux disposés h mon égard, que les accusations dont j'étais l'objet devaient me faire paraître 5 lours yeux moins attaché à la foi chrétienne, el qu'ils devaient d'autant plus aisément s'imaginer que j'inclinerais à embrasser leur erreur. » Celte supposition, vraiment extraordinaire chez un théologien et chez un moine, ne l'empêche pas de se comparer ù saint Athanase, persécuté par les hérétiques, « autant qu'une puce, ajoute-t-il avec une modestie un peu affectée, peut être comparée à un lion et une fourmi à un éléphant. » Il paraît bien qu'avec toute sa
(1) Hisioria calamitaitun, cap. XII, p. 104.
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'fv>/| rA /Ai', H-, r..v»7> r,op;z.'.ri -^jai secnUait s'oaffif ^U"fhf,f ï,. li ri^»', 'iîri^ure {loartant qoH /'f*»> ffU'ih fUi t»fAt< f^r^Hv^rtiirnents et qu'il n'ac- /-/^ f/f/f /aM«; %\Uïhûftu f\\U'. r/Auxu(t l6 seul moyen ^|iif «^offrifif /f lui iy^\c\%n\»\iibT aux fiersécu lions ^ffi</|iHïllif4 il Hn\\ fji hutte. H nous peint son nofiv^'iiii «i/'j/;fjr (Utiuifif, hétarit présenté à ses y^iin, tUm lu flAhut^ NouM les plus sombres cou-
leurs et dccinre s'élre sciemment précipité, eu venant s'y éloblir, dons un profond abime de maux.
« C'éloit, nous dit-il (I)» un pays barbare, dont la langue m'était inconnue ; la vie honteuse et l'humeur indomptable des moines étaient presque de notoriété publique et la [ opulalion de la région était farouche et cruelle. Semblable donc à un homme qui poussé par la frayeur du glaive, prôt 6 le frapper, va se briser dans urt précipice, et qui n'évite un instant la mort que pour la retrouver presque aussitôt, ainsi j'ollai sciemment me jeter d'un péril dons un autre ; j'étais lu maintenant près des vagues de l'Océan horriblement mugissantes, et la terre prenant fin ne m'offrait même plus de r|uoi fuir ; aussi souvent dans mes prières répétois-je ces paroles du Psalmiste : « J'ai crié vers toi des extrémités de la terre dons Tangoisse où était mon ûme. »
« De quels tourments, en effet, mon cœur était déchiré, jour et nuit, par l'indiscipline de cette communauté religieuse dont j'avais accepté la conduite, surtout quand je songeais aux dangers qui menaçoienl mon corps et mon Ame, il
{i) Historia calamitaiiivi ^ cap XIII, pp. i65-l68. Né aux environs «le Nanle», <lans la Bretagne franc lise, Abélard n« savait point le breton celtiï{ue, langue du pays do Vannes et en particulier de la presqu île do Huis.
n'est personne, à mon avjs, qui ne le sache h présent. J'avais la certitude que si j*cssayais de contraindre ces moines à se ranger sous la règle à laquelle les liaient leurs vœux de religion, ma vie serait menacée. Et, d'autre part, si je ne faisais pas pour cela tout ce qui m'était possible, je sentnis que je m'exposais à la damnation éternelle. Vsîx outre, un des seigneurs les plus puissants du pays, vrai tyran, profitant du désordre qui s'était introduit dans le monastère, se l'était entièrement assujetti ; il en avait usurpé pour son usage propre tous les biens adjacents et, de plus, il accablait les moines d exactions plus lourdes que celles mêmes qu'il faisait peser sur les juifs de son domaine (1). Les moines me pressaient de subvenir ù leurs besoins quotidiens, mais comment ourais-je pu les contenter, puisqu'il ne leur restoit, pour ansi dire, plus de inense commune (2), qui pût fournir matière à
(1) En droit féodal, les juifs étaient considérés commo en état de servage par rapport au seigneur ^ur les terres dur^uel ils s'établissaient, et. k ce titre, lui payaient des redevance<«, plus ou moins bien régléen, i|ui étaient (iuel({uefois pour lui une bonne source de revenu.
(2) Nous traduisons ainsi ces expressions d*Abôlard : « cum nihil in commune habitent quod eis menislrarem ». On appelait mv^ise Tenseinble des revenus d'un monastère. Il y avait souvent deux menses distinctes : la menue abbatiale, propre à Talibô, et la niense conventuelle f qui appartenait en commua aux religieux. ^
de telles dislributions, et puisque chacun d*eux avait pris Thabilude de vivre des revenus qu il s'était appropriés, et d'en sustenter la famille illégitime qu'il 8*é(ait faite ? (I).
(( Ils étaient d'ailleurs enchantés de mon embarras à ce sujet, et eux-mêmes volaient et emportaient 4out ce qu'ils pouvaient dérobera la communauté , l'administration, pensaient-ils, me devenant impossible, je serais forcé ou de renoncer à rétablir la discipline ou même de m'éloigner tout à fait de l'abbaye. La barbarie universelle et sans frein qui régnait dans cette région ne me laissait aucune espérance d'y rencontrer quelque appui, car. Dieu merci ! mes mœurs y différaient absolument de celles de tous les habitants. Au dehors, le tyran que j'ai
(l) Celle division de la mense conventuelle communt^ en prébendes parliculières, dont les lilulnires se considéraienl bientôl comme propriélaires, élail l'un des signes el Tune des raisons de la décadence des abbayes. Il en avait été ainsi à Saint-Henoîl-sur-Loire au ix* el au X* siècle. « Une des causes principales des désordres introduits dans le monastnre de Fleury, dit M. l'abbé Hocher, avait Hé lo partage des biens entre les diflérents offices ou charges du monastère. Les titulaires de ces offices avaient agi comme s'ils eussent été les vrais propriélaires des domaines ainsi divisés Ces individualités furent la ruine spirituelle de la communauté. Un des premiers soins de saint Odon avait été de ramener tous les biens et los revenus h la mense commune. » — Histoire de V abbaye royale de Saint^ Benoit-sur' Loire y pp. 121, 122.
dit,Qvec ses satellites, me faisait souffrir toutes sortes d'o|)|)ressions ; au dedans, mes religieux me dressaient de continuelles embûches, de sorte que cette parole de TApôtre s'appliquait parfaitement bien à mon malheurenx sort :
«Au dehors des combats^des transes au dedans.» Je considérais eh gémissant ma vie inutile et mîsérnble, aussi infructueuse pour moi que pour autrui: nogiëre je donnais d'utiles leçons aux clercs, mes disciples , mais maintenant que je les avais abandonnés pour ces moines rebelles, je ne portais [)lus aucun fruit, ni pour les uns, ni pour les autres ; toutes mes entreprises échouaient, tous mes efforts demeuraient vaifis, de sorte que l'on était vraiment tout-à-fait en droit de m'adresser le reproche contenu dans ce passage de TEvangile: « Cet homme a commencé h bAlir et il n'a pu mener son couvre h terme. » J'étais plongé dans un entier désespoir, quand je me rappelais ce que j'avais fui et que je considérais ce que j'étais venu chercher. Mes anciens ennuis no me paraissaient plus rien en comparaison des douleurs présentes et maintes fois je me redisais avec gémissement : « J'ai bien mérité ces souffrances, moi qui ai abandonné le Paraclet, c'est 5 dire le divin Consolateur, pour venir mo jeter ainsi dans une désolation certaine ; moi qui, pour me dérober à de
simples menaces, suis venu cherclicr un refuge en de trop réels périls. »
La réalité des embarras, des dangers, des souffrances subies par Abélnrd 5 Saint-Gildas de Ruis, et Télat déplorable de cette abbaye quand il fut placé à sa tête, ne sont pas douteux. Il est toutefois permis de conjecturer qu'il n'avait pas vu cette réalité si fort en noir quand il accepta ou môme peut-être solicita (|)ar intermédiaires) la charge que lui conféra l'élection des moines. Il dut bien se flatter quelque temps de lo pensée que l'influence de son nom et de son génie, jointe à son pouvoir d'abbé, réussirait à ramener ces religieux ft une vie meilleure, et qu'il lui serait peut-êlre même donné de créer aux bords de l'Océan, dans cette sauvage Basse-Bretagne, un centre intellectuel, à la loi monastique et philosophique, un nouveau et meilleur Paraclet. Peutêtre môme, comme nous l'avons dit, l'élan premier des religieux, lors de l'élection, correspondait-il, dans une certaine mesure, 5 un tel désir (1). Mais dès qu'Abélard et ses moines cel-
(I) Tel n'est pas Tavis do M. Deutsch»qui pense que vraisemblablement rinlention dos moines de Saint- Gildas, en choisissant Abélard, était do se donner un chef nominal qui content du rang et du litre d*abbô et du revenu de la mense abbatial»», et absorlié d^aillenrs par ses études, no s'occuperait pas du monastère et les laisserait libres d'agir à leur guise. II n'y a pas, selon
tiques se trouvèrent face à face et qu'il fallut vivre ensemble, rincompatibllité d'humeur éclata enlre eux d'îrrcinédinble façon. Maître Pierre n'avail ni cette énergie apostolique qui brise les résistances et impose les réformes, ni cette patiente et prudente sagesse qui, usant pour le même objet d'un procédé différent, s'insinue dans les esprits et gagne peu à peu les cœurs. Il exhalait son indignation.nous l'avons vu à Saint- Denis, en censures maladroitement amères, en satires mordantes et inefficaces. L'élégance, devenue toute parisienne, de son esprit et de ses mœurs se sentit tout d'abord affreusement dépaysée sur ces rochers battus des flofs et parmi ces hommes qui n'étaient guère moins abrupts. La plupart des moines dégénérés de Saint- Gildas avaient, sans aucun doute, un penchant beaucoup plus décidé pour la chasse et la poche que pour In dialectique, et en voyant le profond dégoût, en écoutant les méprisantes et menaçantes, mais vaines objurgations de leur savant abbé, ils perdirent tout-à-fait, à supposer qu'ils en eussent un moment eu quelque velléité, l'envie de se remettre à l'école et de reprendre en
les temps et solon les moines, car nous verrons (iu*il rosiailè Saiiit-nildas. même pendant le conflit, de fldelAs partisans do i*al)liô, contradiction absolue entre cette supposition et la nôtre. — Cf. Pater Abœlard, p, 42.
tnôme temps le joug de la règle. C'est alors que la pensée d'Abélard se retourna vers un passé encore récent avec tous les regrets et toutes les illusions de Fabsence et que son âme revola aux bords de TArdusson vers son oratoire abandonné. « J étais surtout torturé, nous dit-il (1), par la pensée de n'avoir pu y assurer d'une manière convenable la célébration de Tofflce divin, parce que l'excessive pauvreté du domaine suffisait à peine à l'entretien d'un seul chapelain . »
Un nouvel incident vint, dans sa carrière orageuse, correspondre à cette préoccupation et lui offrir, avec un champ moins stérile d'activité, une consolation dans ses angoisses.
Toutefois, l'événement dont il s'agit se présenta au commencement sous un aspect très pénible . Héloïse était devenue prieurj du monastère d'Argenleuil, mais la conduite de ses religieuses, quoique le désordre en lût moins extrême que l'anarchie à laquelle Saînt- Gildas était en proie, ne lui faisait pas non plus beaucoup d'honneur, et le relâchement de ce couvent n'était que trop avéré. Suger, abbé de Saint- Denis, en profita pour faire valoir sur Argenteuil les droits réels, quoique tombés en désuétude, qui appartenaient à sa congrégation
(t) Historia calamitatutUy cap. XIII, p 1G8.
d'oprès des titres authentiques (1) et en 1127. il olitint du pape Honorius II la dissolution de la communauté actuelle. Les religieuses furent dispersées en divers couvents. Justement affecté du sort fait par cette mesure h Hélolse, Abélard eut ridée de lui offrir les bâtiments et le domaine du Paraclel pour y établir un nouveau monastère avec (|uelqucs-unes de ses compagnes. 11 lui fit régulièrement cession de son droit de propriété et obtint l'autorisation canonique de Tévéque de Troycs. Cette fondation
(1) Le niona8t6m d*Argentf»uil avait été fondé au septième siècle par un seigneur nommé llormenric el par sa femme Numanu, et les fondateurs Pavaient placé sous la dépendance de rahbayo de Saint-Denis. Cliorlemogne en fit don à sa fille Tliéodrade qui y établit un couvent de femmes dont elle fut Tabbesse indépendante. Mais, selon un accord plus tard conclu par cette prinoessa avec l'abbé de Saint- Denis, le monastère devait revenir h la grande abbaye après la mort do Théodrade. Dans l'anarchie du neuvième et du dixième siècle, cette clause demeura lettre morte, i.e couvent d'Argenteuil fut d'ailleurs dévasté et détruit par les Normands. Adélaïde» femme de IIn<<:ues (^apet. le releva de ses ruines et y établit de nouveau des religieuses. Mais les droits de Saint-Denis furent alors laissés de côté. Ce fut en oompiilsant, couimo il s'y plaisait dans sa jeunesse, les archives du la grande abbayo, (|ue Suger, alors seule* ment écolier, rcMiMirqua les titres qui établissaient cei» droits. Pins tard, devenu abbé, il saisit habilement Toocasion de les faire valoir el profita pour cela de son influence auprès du roi Louis lo-(iros. Cf. Migne, Patro* logia lati/iu. t. 01 X.\Vlll,(/V//< Abœlardi ojtera),}}, UVJ et auiv. Xotea. — Kémusat, ouvrage cité, t. I, pp 125- 127. — S. ^î. Deutseh, ouvrage cité, p. 41.
fut pendant les premiers temps une cause de plus pour lui de graves soucis, car les religieuses y vécurent d'abord dans une très dure indigence. Mais la pitié des populations avoisînanles vint bientôt en aide à leur misère. La science extraordinaire, le labeur assidu, la hauteur d*ômc, Taustérité vraiment monastique d'Héloïse attirèrent h sa communauté, avec un renom croissant, des donations abondantes et des recrues sorties des meilleures familles de Champagne .
« Dieu m'en soit témoin, dit Abélard (1), elles furent plus favorisées en une année des biens de ce monde, que je neTnuraisété moi-môme en un siècle quand j'y serais resté tout ce temps. Dieu concilia une telle bienveillance de la part de tous à noire sœur Héloïse, qui était la supérieure de cette communauté, que les évoques la chérissaient comme une fille, les abbés comme une sœur, les loï(|ues comme une mère : tout le monde admirait également sa piété, sa prudence, sa mansuétude et sa patience incomparables en toutes circonstances. Elle ne se laissait pas aisément aborder, afin de vaquer en pure liberté dans sa cellule close h la méditation et è la prière ; mais les personnes du dehors ne désiraient que plus ardemment obtenir la faveur de
(1) Hisloria cala?7iiiatum, cap. XIII. pp. 170-173.
sn présence et goûter les pieux avis de ses entretiens tout spirituels. »
La docte abbesse et toutes les religieuses du Paraclet considéraient Abélard comme le fondateur, le père, le directeur spirituel de leur communauté. Répondre à leur confiance et exercer l'autorité religieuse qu'elles lui déféraient, ce fut désormais la joie de sa vie et la consolation de ses malheurs. Il les visitait de temps à autre pour veiller sur leurs intérêts et pour les exhorter, et malgré les mauvais bruits répandus à ce sujet sur son compte et dont il se plaint avec amertume, il ne paraît pas douteux qu'à cet égard sa conduite non seulement fut irréprochable, mais plein d'un vrai zèle de religion et de charité. Il évitait plutôt qu'il ne recherchait la conversation d'Héloîse, et dans leur correspondance il s'attachait à épurer, à fortifier la vocation religieuse qu'il lui avait imposée na^^uère, à faire pénétrer jusqu'au fond d'une âme longtemps imbue d'amertume, et qui conserva toujours, parmi ses grandes qualités, quelque chose d'étrange et d'astronomique, l'austère et fervente piété dont elle n'avait donné d'abord, avouaitelle en se calommiant sans doute un peu» que des marques extérieures (1). Sur sa demande, Abélard rédigea pour la communauté une règle
{ij Cf. Vaoandard, Abélardy pp. 28-30.
spéciale. Il lui adressa également un recueil de sermons et uneséried'hymnescomposés par lui, sur les instances de l'abbesse^ pour les offices de jour et de nuit du Paraclet. L'ensemble de ces pièces de poésie liturgique semble à tous égards très inférieur à celles qu'a consacrées l'usage ordinaire de TEglise. Pourtant Abélard a retrouvé dons un petit nombre de ces cantiques, en remployant à un but meilleur, la' verve gracieuse qui s'était autrefois épanchée dans les rythmes frivoles de sa jeunesse. Tel par exemple ce chant pour les vêpres de Pûques :
Veris grato tempore Ilesurrexit Doininiis; Mundus leviviscoro Quum jam incipit.
Auctorem lesurger?»
Mundi dfîcuit.
Cunctis exuUantibiis, Hesurroxit Dominus ; Herbis renascentibus
Frondent arbores, Odores ex floribus Dani miiltiplices.
Transacta jam Iiieme, Hesurrexit Dominus In illa perpétuas
Vilne gaudia, Nullius molestiœ
Qu89 sunt conscia.
-. Iseut restauret omnia Uosurrexit Dominus ; Tanijuam istagaudia
MunJus senserit, Cum carne dominica
Jam refloruit (1).
Tel encore, ce cantique pour les vêpres des Saint-Innocents ;
I«\st in Ilauiii Vox audita llachel ilentis, Siipor natos Interfoctos liljulantis.
Lace rata Jacent membra Parvulorum, F<:t tam lacté Quam cTuore Higant humum.
(1) « Dans Taimahlo saison du (irintomps le S*i;<:no(ir est russiisc.itô. ( -'osl iiuaiid lo monde coinnioiico A revivre, ({u'il était lion que son Oôateur sortit du toinheau.
« Au milieu du la joie de tous le Seigneur est r<*8suscitô. Le gazon renaît, les arbres se couvrent de feuillage, les tleurs mnltiplient leurs parfums.
(( Voilà enfin Tliiver fini, le Seigneur est ressuscité. Dans les joies do la vie éternelle où il nous conduit il n*est plus trace de tristesse.
« Pour restaurer toutes choses le Soigneur est ressuscité. Comme si la matière elle-même était seusible à
ilid iucuiiibens Orba parens, Ejulando Recollecla Fovet frustra Sinu pio.
Fundit pectus Scindit sinus Cœcus furor Quem maternus Et humanus Facil amor.
Interfecti Sunt inviti, Sed pro vita Merilorum Fuit nullum, Merces multa.
Morces ipsa Fuit Vita, Quam et ipsi Moriendo Non loquendo, ^ Sunt confessi. (1)
cette joie, voici que le monde refleurit avec le corps du Sauveur. »
II) « On a entendu dans Hama la voix de Hachel en pleura, be lamentant sur ses fils assassinés.
« Les membres de ces petits enfants gisent déchirés
— ISS- Une ou ire source de consolation et de dîstraelion i)our Tobbô de Sainl-Gildos étoil l'usage de l'influence extérieure que lui conférait cette dignité, jointe h son illustration personnelle. Dans le schisme qui troubla si gravement la chrétienté après la mort d'Honorius II, il a^lopta, comme l'Eglise gallicane presque tout entière, le parti d'Innocent II, soutenu avec tant de vigueur par sninl Bcrnord, et il se concilia personnellement la bienveillance de ce pontife pendant son séjour en France. En se rendant de Chartres à Etampes, le Pope voulut séjourner b Morigny, monastère de Tordre de Saint-Benoit, fondé près de cette ville sur les bords de la Juine, vers la
sur le sol et cjUc terre est autant baignée de lait que de sang.
c Elle se couche sur eux en sanglotant, la pauvre mère, elle les lassemblo et ehsaie en vain de les réchauffer sur son sein.
« liUe répaml tout son cœur en larmes, elle déchire son soin dans ^-a fureur aveugle, dans les transports de sa tondresso tiumaine et matcrnrlle.
« Co n'est point de leur gré (|u*iis ont hubi h* martyre, pourtant, (juoiquo le sacrifloe de leur vie soit sans mérite de leur part, ils en ont roçu un bien grand prix.
« Ce prix, ce fut la Vie, la Vérité divine elle-môme,àla« quelle ils ont rendu ténioignage, non {far leur parole, il est vrai, mais par leur mort. )>
Pelri Ab<v/ardi carmina dans Migne, volume cité, pp. na's 1.^08, 1800. — Ces deux mêmes pièces ont été reproduites dans lo rocuc>il de Féli.x Clément. Carmina c poetis chi'istta/às e.vcerpUi, Paris, Gaume, 18(i7, in- 12, pp. 473, Mb,
fin du onzième siècle, par Anseou, fils d'Aremheil, et prolôgé par le roi Louis-lc-Gros, comme il l'avoil été par son père Philippe I"'.
«Innocent II demeura deux jours dons cette maison, dit Rémusat (1), et b la prière de lahbé, il doigna consacrer le mallre-autel de son église, sous l'innovation de Saint-Lanrenl cl de tous les martyr?, le 20 janvier 1131. Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y assistnient ; c était d'abord le Pape entouré de son sacré collège, c'est-à-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait les évoques de Paleslrine et d'Albano, et Ilaimeric. chancelier de la cour de Home, cardinal-diacre de Sainle-Maric-Nouvelle.
((• Le métropolitain du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès du Pape Toirice de chapelain, et ce fut Tévêquede Char Ires qui prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique du monastère de Morigni n'ont pas man(|ué de célébrer ce jour mémorable, et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur; c'était Thomas Tressent, abbé de Morigni. Adinulfe, abbé de Feversham, Serlon, abbé de Saint-Lucien de Beauvais, l'abbé Girard,
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 129, i30,
homme lettré et religieux ; c'étaient surtout « Bernard, abbé de Clairvaux, qui était alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et Pierre Abélard, abbé de Saint- Gildas, lui aussi homme religieux, et le plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lellrés de presque toute la latinité. >J
« Abélard vil donc à cette époque le chef delà chrétienlé ; il forma des relations directes avec les membres du Sacré-Collége ; il figurff, avec saint Bernard, parmi les i)lus illustres représentants de l'Eglise gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était pas étranger à son voyage. 11 venait solliciter pour cette institution naissante Tautorisation et la bénédiction du successeur de saint Pierre; et, en effet, la môme année, le 28 novembre, nous voyons que, pendant le séjour qu'à son retour de Liège Innocent II fît à Auxerre. il délivra à ses bien-aimées filles en Jésus-Christ, Hélolse, prieure (1), et autres sœurs de l'oratoire do la Sainte-Trinité, un diplôme qui leur assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens
([l'a Uiio soconde bullo, datée de 1130, ajoute plus loinUlômusut. désigne llôloïso sous le nom d'aitiiesse ; une. troisième appcilo du nom de monast^re du Paraclet Toratoire de la Sainto-Trinilé ». Ouvrage cité, p. 131 — L'abbaye du Paraclet a subsisté jusqu'à la Révolution française.
qu'elles possédaient et de tous ceux que leur pouiToil concéd(T lo libéralité des rois ou des princes, avec peine de dcchéanco et de privation du corps et du song de Notrc-Soigneur Jésus- Christ contre quiconque oserait attenter dans revenir a leurs droits ou possessions. »
Cependant, loin de s'améliorer avec le temps, les mauvais rapports de l'abbé de Saint-Gildas avec ses moines allaient toujours de pis en pis. Ccst sous rîmpression toute récente d'une lutte acImF'néo, dont les terribles péripéties le • frap|)ent encore d'épouvante, (|u'Abélard nous retrace lo triste tableau de ce conflit dans Vllisloire (le sc< iunlliou.rs (I) ;
« Satan, dit-il, m'a jeté dans un tel embarras, que je ne sais plus où trouver le repos, ni même simplement où vivre. Je vague çn et là, errant et fuyant comme Caïn le maudit, toujours en proie, comme je l'ai dit déjh, « aux luttes du dehors, aux transes du dedans ». ou, pour mieux dire, incessamment tourmenté, au dedans et au dehors h la fois, par des transes et par des luttes. La persécution de mes fils sévit contre moi avec
(1) lïistoria calamitutunij cap. XV. pp. 179, 180. Sur lo raraclôre et la «le-îliiiation de col ^»crit, qui a bien pu être filusieurs fois reloucfiA «icpiiis sa rédaction pre inicMO. rf. les iiiOicalions et les vues ingénieuses, mais contestables, de M. Deutscli, ouvrage cité, p. 42 et sulv.
plus d'acharnement que celle do mes ennemis et elle est aussi plii-^ dongei'cusc. Nous sommes en effet en rapports constants et je suis directement exposé à leurs embûches. Si je sors du cloître, j'ai à redouter pour ma personne la violence de mes ennemis Dans le cloître, ce sont mes fils, c'est ô-dire les moines (|ui me sont confiés, qui font de moi l'objet |>erpétuel de leurs machinations de violence ou de ruse. Oh I combien de fois n'ont-ils pas essayé de me faire périr par le poison, comme on fit jadis pour saint Benoit! On dirait que la môme raison qui lui fit abandonner ses fils pervers, voulût agir sur ma conscience pour me porter b suivre son exemple, de peur qu'en bravant en face un péril évident, je ne semblasse plutôt tenter Dieu que me conformer avec amour à sa volonté, ou môme de peur que je ne parusse courir exprès au devant de la mort. Bien plus ! quand ils virent ([ue j'avais pris, en ce qui concernait mes oliinents et mo boisson, les mesures nécessaires pour me garder de leurs embûches quotidiennes, ils entreprirent de m'empoisonner jusque dans le saint sacrifice de l'autel, en jetant dans le calice une substance vénéneuse Une autre fois, comme je m'étais rendu à Nantes pour rendre visite au comte de Bretogne qui souffrait d'une maladie, et que j'avais pris gîte dans la maison
d'un de mes frères selon la nature, ils tenlèrent encore de me faire périr par le poison en employnnt pour cela un serviteur de ma suite, parce qu'ils pensèrent que, cette fois, je ne serais pas sur mes gardes. Mais par une disposition de la divine Providence, il arriva que comme j elais occupé h autre chose et ne songeais point à prendre les aliments qui m'avaient été préparés, l'un des religieux que j'avais emmenés avec moi en mangea sans défiance, ce qui fut cause de sa mort, tandis ^ue le serviteur, qui avait prêté sa main au crime, prit la fuite, épouvanté tant par le témoignage de sa conscience que par celui de l'événement même.
« La perversité de ces moines était désormais évidenie | our tout le monde et je ne me fis plus faule de prendre ouvertement,- seion mon pouvoir, des précautions contre leurs embûches; je quittai même la communauté et l'abbaye et m'établis en un autre endroit dans des cellules séparées, avec un petit nombre de moines fidèles (1). Cela n'empêcha pas les rebelles, quand ils supposaient que je passerais en tel ou tel lieu,
(i) Une retraite analogue de Tabbô Robert hors du monastère de Molesnie, révolté contre son autorité et ses projets de réforme, avait été, en 109P, Voriffine du grand ordre de Citeaux. Cf. Vacandard, Vie de saint Bernard^ t. I, |)'>. 35, 36. Mais Abôlard n*avait aucumement la vocation d'un fondateur d'ordre.
d'aposter sur les routes ou les sentiers des brigonds soudoyés i^ar eux pour m'assassiner.
Pour comble de malheur, la miiin du Seigneur m'afHigea un jour |^r un terrible accident: une chute de cheval, où je me frujturni le cou. De là résulta pour moi une cruelle soulTrance et un grand affaiblissement. Ce|)en lunt, pour venir à bout de la rébellion de ces moines indomptés, je les frappai plusieurs fois d'excommunication: je contraignis les pires d'enti*e eux. ceux (|ue je redoutais le plus, h s'engager envers moi par un serment public à se retirer de l'abbaye et à ne plus troubler mon repos en aucune manière. Mais cette foi donnée publiquement fut publiquement violée par eux de la façon la plus impudente J'eus recours alors à l'autorité du Pontife romain. Le pa|)'e Innocent les obligea, |)ar un légat spécialement commis b cet effet, de renouveler leur serment en présence du comte et des évéques de Br*^tagne. Mais ils ne s'en tinrent guôres plus tranquilles. Après IVxpulsion des méchants moines dont je viens de Foire mention, j'étais rentré dans l'abbaye, confiant mon sort aux religieux qui y étaient demeurés et qui m'inspiraient de moindres sou|x;ons. Mais je les trouvai pires que les autres. Ce n est plus, il est vrai» |)ar le |>oison ipiils conspirèrent contre ma vie, mais ils résolurent de m'égorger avec le
glaive, et ce ne fut qu'à grand peine, grôce b la protection et sous la conduite nrmée d'un seigneur du pays, que j'échappai de leurs mains (1). Néanmoins, je trembio encore sous la menace d'un tel péril, et il me semble voir à chaque instant un g!aivc suspendu au dessus de ma tête, qui ne me laisse pas même prendre mes repas en paix,- ainsi qu'il arriva, dit-on, de cet homme qui estimait la puissance et les richesses du tyran Denis comme le souverain bonheur, mais qui apprit bientôt h ses dépens, quond il vit une épée pendre sur sa tète à l'aide d'un fil invisible, que le bonheur n'est pas la suite nécessaire de la puissance mondaine. J'éprouve, moi aussi, constamment cette triste vérité; de pauvre moine que j'étais élevé à la dignité d'abbé, voici que ma fortune me rend d'autant plus à plaindre, afin sans doute quemon exemple serve à refréner l'ambition de ceux dans les désirs se portent d'un élan spontané vers une élévation de ce genre. >»
Cependant l'abbé deSaint-Gildasetses moines
(i) • Quoa Jani quidem non de venenOj sel de gladio in jugulum meiim tractantes cujitsdam proceris terres conductu vix ernsi. » — C'est seulement, à cequ'il seml»le, sur une fausse interprétation des mots « terras conductu » fiue repose lu tradition légendaire de la fuite d*Al)clard hors de Saint Gildas par un passage souterrain. Texte cité, p. 180.
finirent, ce semble, par se mettre d'accord, mais au moyen d'une séparation définitive. Il fut entendu par une sorte de pacte tacite qu'Abélard conserverait le titre d'abbé avec les revenus ou une partie des revenus de la mense abbatiale, mais que du reste il ne s'occuperait en rien de la direction des moines, et de fait maître Pierre s'éloigna pour jamais de Saint-Gildas.
Il jouit désormais, sans aucune charge, de Tindépendancc que lui assurait sa dignité et put se livrer de nouveau à sa vocation véritable, l'étude et l'enseignement de la philosophie Nous le retrouvons, vers l'année 1136, sur l'ancien théâtre de ses succès, c'est-à-dire dans la capitale et sur la montagne Sainte-Geneviève. L&, avec l'attache du chapitre de ce nom, il avait rouvert une école où se pressaient en foule des auditeurs pleins de zèle. <( J'étajs tout jeune, dit Jean de Salisbury (I). lorsque je vins dans les Gaules pour y faire mes études. C'était Tannée qui suivit celle où le roi des Anglais. Henri, vrai lion de justice, quitta les choses humaines (1135). Je me rendis auprès du péripatéticien Palatin (2), qui alors présidait sur la montagne
(1; Nous empruntons la traduction de ce texte à Hômusat, ouvrage cité, t. I, p. 171. Cf. Historiens de France, t. XIV, p. 304.
(2) On désignait parfois ainsi Abôlard, par une sorte de jeu de mots, à cause du Pallet, lieu de sa naissance.
Sainte Geneviève, docteur illustre, admirable à tous. Le, à ses pieds, je reçus les premiers éléments de Tari dialecti(|ue, et suivant la mesure de mon faible entendement, je recueillis avec toute ravidilé de mon ôme tout ce qui sortait de sa bouche (1). »
Malheureusement pour son repos, Abélard voulait moins que jamais maintenant se borner à la dialectique pure, mais il entendait renouveler et développer cette application de la dialectique à la théologie, qui constituait Toriginalité de son enseignement et de sa méthode par rapport h la science sacrée, où il prétendait aussi et surtout à lautorité d un maître ; malheureusement pour son orthodoxie, il apporta dans cette application et dans sa doctrine théologique une témérité d autant plus périlleuse qu'elle se laissait entraînera la fois par l'imagination et par l'entêtement. Dans les ouvrages auxquels il parait avoir mis la dernière main durant cette période nouvelle d'activité enseignante, il reproduisit les erreurs déjà condamnées à Soissons et il y en ajouta d'autres encorel « En dehors de l'Introduction à la théologie, dit M. l'abbé
(1) Sur le caractère intermitlent que semble avoir eu à celle époque renseignement de maître Pierre à Paris cf. Deulsch, ouvrage cité, p. 47.
Vacandard (1), il fit paraître la Théologie chrétienne, qui reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques remaniements et quelques amendements. Sa morale était plus spécialement expliquée dans un grand Commentaire de l'épître aux Romains, et dans le Scito te ipsum (Connais-toi toi-même). Si nous citons encore le recueil singulier de textes des Ecritures et des Pères réunis méthodiquement et exprimant le ]>our et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, recueil qu'il avait appelé le Oui et le Non {Sic et Non), nous aurons le catalogue complet des livres tbéologiques qui contenaient sa doctrine et qui devaient donner à sa réputation de professeur le plus grand éclat, o Mais, outre son explication fausse et positivement hétérodoxe du mystère de la Sainte-Trinité, ces ouvrages d*Âbélard, parmi nombre d'expressions inexacte» et d'assertions suspectes, renfermaient notamment une théorie du péché originel et de la Rédemption où semblaient reparaître au jour les thèses foudroyées de Pelage (2).
(l) AbHard^ n. 51. — Dans sa Vie de saint Bernard^ .. II, p. 112, M. Vacandard admet au contraire, d'après Goldhorn, que c*ost V Introduction à la théologie qui est
un remanionjont do la Théologie chrétienne.
(2) Cf. Vacandard, Vie de saint Bernard, t. II, p. 128 et BUiv. — Abélard, p. A59.
Ces erreurs d'Abélard, parmi lesquelles brillaient d'ailleurs des vues justes et pénétrantes (1), provenaient plutôt des défauts de son es[ïrit hasardeux et inquiet que de mauvaises intentions de sa part ; il était loin de toute volonté délibérée d'hérésie ou même d'insoumission à l'Eglise.
Mais les innovations de doctrine ou d'expression dont il s'infoluait, dangereuses par elles-mêmes, le devenaient encore davantage par rengouement de ses disciples, qui les propageaient en les outrant. Une épidémie de fièvre dialeclique, une fureur générale de théologie raisonnante et déraisonnante s'était répandue parmi les clercs el passait d'eux aux simples fidèles, de sorte que maître Pierre lui-même ne laissait pas d'en être inquiet. «Le libre examen, dit M. Tabbé Vacondord (2), n'était plus le lot de quelques téméraires philosophes, le peuple ignorant et séduit se laissait captiver par l'éloquence
(1) fl Quand il s'inspire de sa foi et de sa science drs Pères, dit le ï\Th. de Régnon, il expose le dogme avec une limpide exactitude, et son génie fait dans les mystères dos percées qui demeurent aquises h la science théo!ogif|uo. n Ouvrage cité, p. 85. — Abélard, par ses vastes lectures, avait réparé son défaut dinstruction théulnt^iquo, mais il ne lui en était pas moins, ce semble, resté rpiplquo chose de son ine.\périence première, à laquelle so joignait une grande présomption, défaut ordinale des autodidactes.
(2) Vie\de saint Bernard, t. II, p. 123. Cf. Abdlardy pp. 80, 81,
verbeuse des théologiens sans titre et des docleurs sans mission. Les places i^ubliques retentissaient des disputes de 1 école. Les simples comme les lettrés, les enfants comme les hommes mûrs et, pour parler avec Âbélard, les sots de toute espèce se mêlaient, dans les villes, dans les bourgs et jusque dans les campagnes, de critiquer les dogmes les plus élevés de la religion. Ainsi allait tous les jours diminuant le res|)ect des choses saintes, la foi des simples tombait dans le mépris, on jetait au vent les trésors de Dieu et on insultait aux Pères de l'Eglise, qui avaient assoupi. disait-on, toutes les questions irritantes au lieu d'essayer de les résoudre. Il semblait qu'on voulût préludera une ère nouvelle. »
Dans une telle situation il était naturel que le zèle non seulement des partisans excessifs de la tradition dans l'enseignement théologique, mais aussi des gardiens vigilants de l'orthodoxie menacée, s'émût de plus en plus des témérités d'Abélard. Au mois de mars de l'année 1140, l'attention de l'illustre abbé de Clairvaux fut expressément attirée sur ce péril par un message (le l'un de ses plus chers et fidèle^ amis, (fuillaume. Liégeois de naissance, devenu abbé de Saint-Thierry au diocèse de Reims, et retiré alors au monastère de Signy, de l'ordre de Ci teaux, pour y vivre dans la pénitence et 1«
contemplation. Ce message était adressé à la fois par lui ô saint Bernard et à Geoffroy, évoque de Chorires, l'ancien défenseur d'Âbélard au concile (le Soissons.
" C'est, leur dit-il (1), avec une extrême confusion, Dieu le sait ! que je me vois contraint par votre silence et celui de tous les autres, dont c'était le devoir de parler, de vous entretenir d'une affaire importante qui intéresse le salut commun. Etait-ce à un homme de néant comme moi de prendre les devants sur vous qui êtes mes seigneurs et mes pères? Mais, d'autre part, comment me taire à la vue des dangers que court, sans que personne s'y oppose, la foi de notre commune espérance ; cette foi, dis-je, que Jésus- Christ a scellé de son propre sang, pour la défense de laquelle les apôtres et les martyrs ont versé le leur, que les veilles et les travaux des saints docteurs ont transmise pure et sans tâche à la boue du siècle où nous vivons. Oui, je sèche de douleur au-dedans de moi-môme, et le saisissement de mon cœur est tel que. poiilr le soulager, il faut que j'élève ma voix en faveur d'une cause dont je m'estimerais heureux d'être la victime, s'il était nécessaire ou opportun.
fl) Migne. Patrologia laiina, t. CLXXXll. pp. 531, 532. — Cf. Histoire littéraire de la France j t. Xll. p. 321. — Vacandard, Vie de saint Bernard, T. U, pp. 118, 119.
« Ne vous imaginez pas qu'il soit question ici de bagatelles : la foi de la Sainte-Trinité, la personne du Médiateur, celle du Saint-Esprit, la grâce de Dieu, le sacrement de notre rédemption ; voilà les objets qui sont en péril. Pierre Abélard recommence à enseigner et à écrire des nouveautés. Les livres pus^seat les mers, ils franchissent les Alpes, ils volent de province en province, de royaume en royaume. Partout ils sont vantés avec enthousiasme et trouvent des partisans qui les défendent en toute liberté, jusque-là qu'ils sont estimés, dit-on, à la Cour de Rome. Je vous le dis donc, le silence où vous demeurez peut devenir funeste et à vous et à toute l'Eglise. Hé quoi ! nous comptons pour rien cette foi pour laquelle nous avons renoncé à nous-mêmes. La crainte d'offenser un homme accrédité bannit de nos cœurs celle d'offenser Dieu. Je vous le répète, prévenez le mal, tandis qu'il ne fait (|u'éclore : car si vous le laissez croître, vous ne serez plus en état de le réprimer... Je ne savais vers qui me réfugier, je me suis tourné vers vous et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute TEglise latine. Car il vous craint, cet homme, et vous lui causez un réel effroi. Fermez les yeux, quicrain«lra-t-il?... Il a saisi le moment où tous les maîtres de la doctrine ecclésiastique ont disparu de la acône
du monde, pour usurper une place à part dans l'enseignement et s'y créer un magistère exclusif. Il traite l'Ecriture sainte comme il faisait la dialectique Ce ne sont qu'inventions personnelle.^, que nouveautés annuelles. Il est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur et non l'imitateur des maîtres autorisés... Je voudrais vous communiquer ma juste émotion. N'hésitez pas à retrancher un pied, une main, unœil même pour le salut delà tête. Moi aussi, j'ai aimé Abélard, et je voudrais l'aimer encore. Dieu m'en est témoin. Mais dans une affaire de si grande imporiance, il n'y a plus de proche, il n'y a plus d'ami. Le mal est devenu trop public pour qu'on puisse se borner aune correction amicale et à un avertissement secret. »
Guillaume avait joint à sa lettre une liste de treize propositions malsonnantes, recueillies e^ annotées par lui dans ceux des écrits d'Abélard qu'il avait eus en main et qu'il transmettait à l'abbé de Clairvaux, et de plus une réfutation qu'il en avait faite. Saint Bernard était donc mis formellement en demeure de se prononcer sur la doctrine de maître Pierre et, au cas où il partagerait sur ce sujet l'indignation du religieux deSigny, de prendre publiquement en main contre le dangereux novateur la cause de la foi et de l'Eglise, dont il était considéré, à juste titre, dans
la catholicité tout entière, comme le plus vaillant et le plus digne champion. Son caractère, sa vocation, sa carrière offraient dès lors, à qui cornl^arait ces doux génies, une vive antithèse avec les antécédent^, les inclinations, le tour d'esprit d'Abélard.
Toutefois, comme celui-ci, Bernard apparieoait par sa naissance à Taristocratie féodale. Il 6tait né en 1090. è Fontaines-les-Dijon, dont son |)ôre. Tescelin, dit le Saura, était seigneur. Aleth. sa mère, descendait, disait-on, des anciens ducs de Bourgogne. Primitivement destinée au oU>ttre, elle avait conservé de cette vocation non rt'aliséo, avec une instruction solide» une anstt^rt^ et fervente piété. Bernard était le troisième de SOS six fils et de ses sept enfants. Il semble quVllo ait eu pour lui une tendresse particulière ot tait de In^nne heure reposer sur sa tète de piou^os osiH^rances. Elle tint à ce qu'il reçût une K>rtt^ tsluoation intellectuelle et le confia dans ootto intoution aux chanoines de Saint-Vorles à l'hAtillon sur-Seine, dont les écoles étaient justou\oiU rxnuMunu'es dans la région. L'instructUM^ y avtiit un oaractore surtout grammatical et httiH^ir^ ot IWrnard. qui brilla tout d'abord au pivn\ior r«iu^ dos écoliers, y trouva un aliment À Ht^H ti|4itudes naturelles pour Téloquence. Il l^^l'<^tl lutftmt» qu il manifesta» durant ses études.
un remarquable talent pour la poésie, et plus tard l'un de ses adversaires, Pierre Bérenger, séide enragé d'Abélard, alla jusqu'à lui reprocher la frivolité de quelques-unes de ces compositions de jeunesse, dans lesquelles, d'après les termes employés par ce critique ma'veillant, il esl oisé de reconnaître des chansons latines rythmiques, analogues pour la forme 5 celles d'Abélard lui-môme et de son disciple Hilaire(l). Pour le fond, il serait tout-ô-fait injuste d'admettre, en accordant trop aisément créance aux insinuations de Bérenger, dont la partialité saute aux yeux (2^ que ces agréables élans de verve scolaire aient jamais rien eu de réellement condamnable.
L adolescence de Bernard ne fut rien moins
(1) • yVudivimus a primis fero ailolescentiœ rudimentis canliunculas mimicas el urbanos modulos flctitasse... Nonne id etiam ture mcmoriro altuis est insignilum^quod fratres tuos rhytniico certamine acutœquo inventionis versutia semper exsuperare conten^Iebas ? » Berengarii scholasUci Apologeiicus dans Migno, Pairologia latina, l. CLXXVIII, p. 1S57. et Vacandard, Vie de mint Bernard^ t. I. pp. 12-13. — Le mol m/mtfa.s pourrait donner a penser que saint Liemard. dans sa jeunesse, a pris part à la coinposilion et à la représentation de jeux dramatiques, de )}iii?lèro<i analogues à ceux que nous avons mentionnés plus haut.
(2) Il Ta lui même avouée plus tard dans une lettre à révêrpie do Menile, en s'excu-ant sur sa jeunesse et ses sentiriients do gratitude |)our Ahulard. Cf. Vacandard, oiivrago cité, t. II, p. 174. — Tli. de llégnun, ouvrage cité, p. 36.
que pétulante. La ferveur native de son âme s'enveloppait plutôt alors dans une réserve timide et dans un silence méditatif, a On se tromperait, dit M. Tabbé Vacandard (1), si on se figurait Bernard comme un zélateur précoce que le feu de Tapostolat dévore. Bernard est un élève naturellement modeste et réservé, fuyant les compagnies bruyantes et les jeux dissipants, recherchant la solitude comme un asile pour sa piété et un abri pour sa timidité. Chose à peine croyable, ce futur apôtre, qui devait donner aux grands de la terre de si hautes et de si éclatantes leçons, fut un écolier silencieux et timide à l'excès. Rien ne lui était plus pénible que de paraître en public et d'être présenté à des étrangers. La vue d'un inconnu qui lui adressait la parole lui faisait monter la rougeur au front. C'était, pour employer une expression vulgaire, le défaut d'une qualité. Il ne s'en corrigea jamais complètement. Ce défaut du reste, qui contenait un fond de pudeur qu'il confondait volontiers avec la modestie, parait lui avoir été cher, et il se plaignit que ses maîtres eussent employé la violence pour l'en délivrer. »
Le génie naissant de saint Bernard nous parait donc bien différent de l'exubérance philoso-
(i) Ouvrage oit6, 1. 1, p. 15.
phique et de la passion polémique d' Abélard dans sa jeunesse. Le studieux écolier de Sai ni- Vorles ne semble avoir reçu de ses maîtres que les éléments de la dialectique et s'en être contenté, tandis que maître Pierre, comme nous l'avons vu, aima et poursuivit de bonne heure avec enthousiasme toutes les finesses, tous les tours et les détours de cet art de jourr en jour plus en vogue; et pourtant son expérience et sa dextérité de raisonnement n'ont jamais réussi à lui donner l'avantage sur la vigueur de raison et d'éloquence et la logique spontanée du grand docteur bourguignon.
Le jeune Bernard qui, à l'âge de seize ou dix-sept ans, avait eu la douleur de perdre sa mère, entra dans la vie mondaine à sa vingtième année, mais il y demeura peu. Une vocation surnaturelle, dont l'évidence ne laissa pas de place au doute, l'appela bientôt à la perfection évangélique sous sa forme la plus austère et, par delô, au moyen de cette perfection môme, à une mission extraordinaire et d'abord imprévue de réforme, de doctrine et d'apostolat. Il entra dans l'ordre de Ctteaux, où son zèle, maintenant éveillé pour toujours, entraîna sur-le-champ avec lui, ou plus tard sur ses pas, tous ceux qui lui étaient chers : frères, oncles, cousins, amis, .
et enfin son vieux père lui-môme, tous embrasés par lui du feu do l'amour divin.
Le noviciat de (Jileaux n'était pas une médiocre épreuve. I /ordre était dans la plénitude de sa ferveur monastique et la vie qu'on y menait faisait un édifiant contraste avec le triste tableau des monastères dégénérés tels que Saint- Gildas. « La mortification, dit M. l'abbé Vacandard (1), s'étendait au vêtement, à la nourriture et au sommeil. Le moine de CUeaux renonçait aux froés, c'est-à-dire aux vastes robes alors fendues des deux côtés dans les deux tiers de la hauteur, avec des attaches sur les fentes, pour empocher les pans de voltiger ; il renonçait aux pelissons ou fourrures, aux capuces proprement' dits, espèces de chaperons, détachés de la coule, qui protégeaient la personne par derrière, de la lôte aux pieds, et par devant lui couvraient la poitrine et les bras jusqu'au poignet. Les caleçons, les longues étamines, tuniques de laine à manches étroites qui se portaient sur la peau pendant l'été, mais qui, dans la saison rigoureuse se superposaient à un pelisson sans manches, les chainses ou chemises, lui étaient également interdits. Pour tous vêlements, la règle de saint Benoit, strictement interprétée, tolérait
(1) Ouvrage cité, l. I, pp. 40-43, 47-53.
la tunique ou robe étroite en serge qui enveloppait le corps jusqu'à mi-jomhc, ot la coule en laine, robe flottante pourvue de manches et sur-' montée d'un capuchon ou capuce. Aux heures du travail manuel, la coule était remplacée par le scapulaire, serré h la hauteur des reins par une ceiyture en cuir. Des souliers découverts et des chausses protégeaient le bas des jambes.
Mnbillon estime que les premiers Cisterciens portaient aussi, en guise de caleçon, une sorte de ceinturon fermé ou scmirinclium ; la chose nous paraît douteuse. Durant sa « probation », Bernard garda certainement ses vêtements séculiers. Mais il est à présumer que la forme en devait être peu dilTérente des habits des religieux ; autrement l'épreuve du noviciat n'eût pas eu toute la sincérité désirable. Du reste, il est sûr que le capuce faisait partie de rhabillement du jeune novice.
« La nourriture était des plus simples, pour ne pas dire des plus viles. En cela comme en tout le reste, travail, prière, repos, il fut soumis au même régime que les profôs. La viande, le poisson, les œufs, le laitage et le pain blanc étaient des mets inconnus à (liteaux. Bien que saint Benoit n'eût pas proscrit absolument Tusage du vin. il fallut, pour entrer dans l'esprit du patriarche des moines d'Occident, accepter
comme règle de conduite ce principe que « le vin ne convient pas h des religieux». Les légumes, secs ou verts, l'tiuile, le sel et l'eau firent tous les frais de la table cénobilique. Clteaux avait adopté à la suite de saint Benoit pour les repas de Tcté une coutume qui a quelque analogie avec celle des vieux Romains. En. temps de grands labeurs, deux repas, preLnclum et cpenii, fixés à la sixième et à la douzième heure (de onze heures à midi et de cinq à six heures) devaient apaiser Tappétit des frères ; du 15 septembre à Pâques, sauf les dimanches, un soûl repas était de règle, il se prenait à la neuvième heure, c'est-fi-dire de deux à trois heures, ou môme, pendant le carême, au coucher du soleil. Malheur aux estomacs qui ne pouvaient supporter vîngl-quaire heures de jeûne !
« Une épreuve non moins rude attendait Bernard au dortoir. Ce dortoir était commun : une pâle chandelle en éclairait Tobscurité pendant la nuit. Les lil^, disposés à une petite distance l'un de l'aulre et séparés par une cloison, consistaient dans une humble paillasse étalée sur une planche, et un oreiller également en paille, b tout recouvert d'une saie, sagum. C'était sur cette couche rudimenlaire que le Cistercien, novice ou profès, prenait son somme. Il se couchait tout habillé et les reins ceints, afin d'être
toujours prêt 5 se rendre ô la chapelle, au premier signal de l'abbc, pour rofïîce nocturne. Une pièce de laine lui servait au besoin de couverture.,. Le psalmiste avait dit: Medin nncte fiurgcbaiii : « Au milieu de la nuit, je me suis levé pour vous glorifier, Seigneur. » Du 1®' novembre à Pâques, les Cisterciens, au saut du lit, sortent du dortoir dès une heure du matin, hora orinrn, pour chanter Tofficc nocturne en leur froide et obscure chapelle. Durant lé reste de l'année, leur lever a lieu un peu plus lard ; il suffit que, leur noclurneachevé, ils puissent commencer laudes 5 la première lueur de l'aurore, incipicnle liicc. Ces laudes ou matines forment le premier office de leur journée, qui embrasse sept exercices du même genre : Prime, Tierce, JSexte, None, Vêpres et Compiles...
« La prière prenait au Cistercien environ six heures ; le reste de sa journée était consacrée au travail... C'est la gloire du patriarche des moines d'Occident d'avoir mis en honneur le travail manuel. « Un vrai moine, disait-il, doit vivre du travail de ses mains. » En conséquence, la règle déterminait certaines heures où tous les religieux sans exception vaquaient aux occupations purement matérielles que nécessite la bonne administration d'une ferme. En été, c*est-ô-dire de Pâques au 1*' octobre, chaque frère accomplit
dans le cloître môme, dans la plaine ou dans la fuivl, de six heures du matin à iieur heures, el (le deux heures après-midi à cin(| heures, la li'iche c|ui lui est assignée. A Tépoque de 1 \ fenaîion et de la moisson, ce règlement fixe ne saurait être ohservé rigoureusement. C'est In nécessité seule qui fait loi. Pour sauver les fournigcs et les grains, on transpose sans scrupule l'heure de l'office divin ; la mes^e est môme quelquefois supprimée ; ou du moins les frères sont, en raison de la presse, dis|)ensés d'y assister. Du 1" octobre au mercredi des Cendres, le travail manuel embrasse sept heures, de sept heures du matin à deux heures de l'après-midi, a Pendant le carême la durée en est hi môme : seulement il commence à neuf heures et tinit h quatre... De Pâques au 1®** octobre, le Cistercien,, spécialement occupé aux travaux de la campagne, ne consacrait guère, sauf les dimanches et les fêtes, plus de deux heures par jour à la lecture, soit de neuf heures ù orïze heures du matin. La règle cependant ne lui interdisait |)as de prendre un livre au lieu de faire la sieste, entre le déjeuner, pniïidium, et Tonice de None qui se récitait h une heure et demie. L'hiver était plus particulièrement le tein])s des études. Les moines vaquaient à la lecture deux heures ou m«'me plus dans la matinée, et l'après-midi, depuis la
fin du repas jus^qu uux vêpres, jusqu'ô la « synaxe du soir ». comme s'exprime la règle. Gela donne une moyenne de cinq heures environ de travail intellectuel. Les dimanches et les fôtes se partageaient exclusivement entre Todlce et la lecture. Cette lecture n'était guère variée. Saint Benoît ne parle que de lecture pieuse, lecture divine, lecUo dininn. Il faut entendre par Ib l'ICcriture et les Pères, ou encore la Vie des Saints. Tels furent certainement les ouvrages dont se nourrit l'ôme do Bernarl durant son noviciat, et il est infiniment probable qu'il n'en connut point d'autres. »
Non seulement Bernard se plia sans peine aux rudes épreuves du noviciat de Citeaux. mais il enchérit d'une façon surhumaine sur les mortifications de la règle ( I). N'était sa vocation extraordinaire, il faudrait même prononcera cet égard le mot d'abus, car, avant la fin de son noviciat, il avait déjà l'estomac ruiné, et il en souffrit cruellement durant sa vie tout entière. En un seul point, le travail manuel, la discipline commune ne lui put être absolument appliquée, mais ce fat bien malgré lui, et sa bonne volonté, selon le touchant récit d'un de ses contemporains et de ses amis, alla jusqu'ô un appel direct et près-
(1; CL Vacaodard, ouvrage cité, t. I, pp. 44-47.
sant ô la giùco divine pour triompher de son inaptitude. (( On peut douter qu'il ait su diriger une charrue ou porter de lourds fardeaux.
Quand ses fiëres étaient occupés à des travaux de ce genre, nous dit Guillaume de Saint-Thîerry (1), il se réfugiait dans d*autres menus ouvrnges, d*une utilité non moindre, mais de plus facile exécution; il bêchait le jardin, il fendait le bois, le portait sur ses épaules, le rangeait dans le bûcher. La besogne en apparence la plus vile avait pour lui un charme de plus. Il se consolait de n'être ni robuste ni habile, en balayant le cloître ou en lavant les écuelles. Un jour, cependant, le sentiment de son incapacité lui arracha des larmes. C'était le temps de la moisson ; toute la communauté était aux champs faucille en mains. Le poignet de Bernard se prêtait mal au maniement d'un tel outil, ses frères ou peut-être labbé Etienne, voyant sa gaucherie et son embarras, lui firent signe de se tenir en repos. Il fallut obéir ; mais humilié de Tespèce de commisération que renfermait un pareil ordre, il tomba à genoux et pria Dieu en pleurant de lui accorder, comme une grficç, l'art de couper le blé. Son vœu fut exaucé. A partir de ce jour, il
(1) Beniardi Vit a, lib. I, cap. ÎV. — Nous empruntons ce récit h. M. Tabbô Vacandaid, ouvrage cité, t. T, p. 52,
moniala faucille avec une dextérité rare et devint l'un des meilleurs moissonneurs du couvent.
Aussi, plus tard, se félicitait-il avec quelque complaisance de ce petit talent, dans lequel il aimait à reconnaître un don de Dieu. »
Le but poursuivi par Bernard dans ses mortifications, comme dons l'ardeur de prière et de méditation intense, qui fut le constant et cher soutien de son âme durant son noviciat, c'était, comme le dit son récent et excellent historien, d'atteindre <' la perfection de la sainteté » en gravissant a les hauteurs du mysticisme »> (1). L'étude elle-môme, selon l'esprit de CUeaux, était pour lui avant tout un exercice d amour divin, un a iment pour sa foi, pour sa piété, pour son zèle, tout autre chose par conséquent que la satisfaction naturelle de cette soif de savoir, de ce besoin inné d'activité intellectuelle qui exci*« tait et déterminait Âbélard jusque dans l'acquisition et dans l'approfondissement de la science sacrée. De là, quoique saint Bernard ait été, lui aussi, a beaucoup d'égards, un théologien autodidacte, cette conséquence qu'il ne fut jamais, comme maître Pierre, un théologien téméraire. « L'étude, dit M. labbé Vacandard (2) n'était
(t) Vacandard, ouvrage cité; t. I, p. 47.
(2) Abélard, pp. 61-63. Cf. Vie de saint Bernard, t. I, p. 56| tome II, pp. 112 et suiv.
pour lui qu'une sorte de prière, spirocuJum nniiiuv nd Dnuni. Loin de lui lo méthode d'alislraction si chère aux esprits subtils, ô Abélard par exemple, et qui consiste h analyser les idées et les textes pour en tirer la vie de rintelligence pure. Son imagination et son cœur éprouvaient le besoin de se nourrir, et se nourrissaient, en effet, aussi pleinement que son esprit, de l'Ecriture et des Pères. Il n'abordait la lecture des saints Livres qu'avec la piété et la dévotion d'un enfant qui demande à son Père céleste le pain siipersubstantiel de chaque jour. Aussi son ûme tout entière trouvait-elle son aliment dans cette parole vivante et vivifiante qui sort de la bouche de Dieu. Ainsi pénétra-t-il aisément dans les profondeurs du texte sacré et parvint-il en peu de temps à se former un style biblique et à -acquérir une science profonde de la doctrine catholique.
« Pour expliquer les difficultés du texte, il n'avait pas d'ordinaire recours aux commentaires ; il s'appliquait à les éclaircir par le rapprochement et la comparaison des différents auteurs sacrés. « Les choses ainsi goûtées h leur source, nous dit-il, ont plus de sel et de saveur. »
« Prise absolument et employée exclusivement, cette méthode pouvait avoir ses dangers.
Il en corrigeait les inconvénients possibles pai" l'étude assidue des Pères de TEglise les plus autorisés. Parmi ceux-ci, nous trouvons au .
premier rang dans son affection saint Augustin, saint Ambroise et sainl Grégoire le Grand. Des deux premiers, il devait dire plus tard: « Je m'attache à eux comme aux colonnes de TlCglise: s'ils sont dans Terreur, je confesse que j'y suis avec eux. »
a Cette profession de foi caractérise sufAsDimment la philosophie ou plutôt la théologie de saint Bernard. En matière de dogme, nous le verrons, il ne reconnaîtra d'autre autorité que celle de TEcriture et de la tradition, formulée par le seul organe compétent, qui est l'Eglise catholique.
a Ces principes, qui datent de son noviciat, devaient être ceux de toute sa vie. Jamais, quelle que fût son autorité personnelle, il ne fut tenté de s'en rapporter, dans les questions de doctrine, i son propre jugement comme 5 un tribunal légitime. II considéra toujours l'autorité de l'Kglise enseignante comme une arche sainte, à laquelle il était défendu de toucher sous peine de mort. »
Etienne, abbé de Clteaux, était un homme doué d'un haut esprit et d'un remarquable sens
critique (1). Il sut reconnaître dans Bernard^le vrai suint et le grand lionime. Aussi, dès 1115, trois années seulement après que le tils d*Aleth fut venu à frapper comme novice h la porte de son monastère, il l'en fit sortir, mais avec le titre d'abbé, à la tête d'une colonie de douze religieux, chargés de fonder une communauté nouvelle. C'était le troisième essaim sorti de la maison-mère, et son chef le fixa dans la sauvage, mais belle vallée de Clairvaux. Si la dignité conférée au jeune moine était un moyen dont la Providence usait pour lui préparer une transition légitime entre sa vocation contemplative et sa mission d*aclivité apostolique, elle ne fut d'abord pour lui qu'une occasion de redoubler son hérols^me de cénobite. A la rigueur de la règle, accrue par le zèle encore inexpérimenté de Bernard, se joignirent en etïet, avec les travaux et les soucis d'une fondation matérielle et spirituelle, les épreuves d'une indigence qui en vint quelquefois jusqu'à la misère noire.
« Avant que son nom et ses vertus se révé-
(i) Il eiitrepril une ruceiision de la Vulgaiu latine de la Bilile eu Ubiigu liuiib ha lù^iuii et ii*liôdila pas à cousuUur puur co travail les ralibiiib juifs de sou voisuiage. Vie Me 6uinl lia nuid^ t. 1. p. 54. — Il est vrai que le seus (ie la criluiuo dus» textes ue suppose pas uôcessaireuiout le disceiueineut des hommes, uiais il y a lieu de croire, à l'iionueur de Tabbô Etieune, qu'il réunissait ces deux quaUtés.
lassent ou inonde, dit son savant historien (1), Bernard devait subir plus d'une épreuve amère. La construction de son monastère et la direction spirituelle de ses religieux réclamèrent d'abord tous ses soins. Rien ne lui faisait nugurer que la vallée de l'Absinthe (nom primitif changé par Bernard en celui de Clairvaux) dût jamais attirer des flots de moines ou de novices. Aussi les premiers bôliments claustraux furent-ils élevés sur un plan un peu mesquin, où la communauté se trouva bientôt fatalement à l'étroit. La chapelle môme ne reçut aucun caractère monumental... Située à Tangle sud-ouest des constructions comprises sous le nom de Monasterium velus, elle formait un carré parfait. On y accédait par une porte extérieure et par l'escalier du dortoir, Tune et Vautre à Test. Toute la richesse de son ameublement consistait en trois autels, une croix de bois et quelques vases sacrés. L autel principal était consacré à la Sainte Vierge, patronne de Tabbaye. Dom Méglinger le vit encore au dix-septième siècle dans un parfait état de conservation ; les disciples de saint Bernard l'avaient seulement orné d'un retable en bois. Les autres autels, placés, le premier entre les deux entrées, le second vers l'angle
(1) Vacandard, Vie de saint Bernard^ 1. 1, p. 66 et suiv.
sud-est, étaient dédiés Tun à saint Benoit, l'autre b saint Laurent. Du reste, nul travail d'ornementation, ni sculpture, ni peinture. Rien, pas môme la lueur d'une lampe n'égayait Taspect du froid monument, à peine éclairé par quelques étroites fenêtres ; et, quand Innocent 11 le visita en 1131, il ne put admirer que les quatre murs nus.
« A la chapelle était contigu, nous Tavonsdit, un édifice à double étage, dont le rez-de-chaussée servait de réfectoire et de cuisine. Ce réfectoire ne fut jamais pavé ; et la lumière n'y pénétrait que par de rares fenêtres, hautes et larges d'environ une palme. Le dortoir auquel on accédait par un escalier étroit et raide occupait tout l'étage supérieur. Chaque frère y avait son lit, sorte de coiTre formé de quatre planches, long de cinq ou six pieds et large de moitié. On eût dit une rangée decercueilsoùles moines devaient apprendre vivants à dormir le sommeil de la mort.
« A l'entrée du dortoir et sur le palier môme, qui communiquait par un escalier avec le réfectoire et la chapelle, Bernard fit construire deux cellules, la première ô son usage, la seconde pour les hôtes de marque qui visiteraient l'abbaye. Par l'exiguïté de ses dimensions et surtout par sa forme irrégulière, celle qu'il choisit
pour demeure ressemblait plutôt à une prison qu'à une chambre, nous dit Dom Mc^glinger.
L'escalier par sa courbe l'entamait en un coin. C'est dans cet angle que Bernard imagina d'installer son lit où un morceau de bois recouvert de paille lui servait d'oreiller. Le toit qui, d'un autre q^Jé, sans plus de maçonnerie, tenait lieu de muraille, s'abattait à l'intérieur sur un plan incliné ; et sous ce toit, dans le mur qui le supportait, était taillé, à un pied d'élévation du plancher, l'unique siège que renfermait la cellule. Grôce i\ celle singulière disposition, lorsque le pieux obbé voulait s'asseoir ou se lever, il lui fallait courber la tète, sous peine de se heurter aux poutres. Une étroite lucarne faîtière (nous dirions aujourd'hui une tabatière) qu'on ouvrait ou fermait à volonté, éclairait seule cet obscur réduit Trisle et peu enviable mansarde ! C'est pourtant lu que vécut pendant près de trente ans le plus grand homme du douzième siècle ; telle était la retraite après laquelle il soupirait avec tant d'ardeur, lorsque les besoins de l'Eglise ou de son ordre lui faisaient un devoir de s'en éloigner...
« Ces diverses constructions exigèrent de longs mois, sinon plusieurs années, mois terribles et fertiles en incidents émouvants. Habitués comme nous le sommes à considérer le
monastère de Clairvaux dans tout l'éclat historique de sa gloire, nous n'imaginons guère les crises qu'il eut à traverser, avant d'arriver à cet état de prospérité qui nous étonne. Le travail et le jeûne, la faim et la soif, le froid et la nudité sont à la base de cet édifice imposant, œuvre de treize pauvres moines. Occupés ^ans relâche aux ouvrages de charpente et de maçonnerie, Bernard et ses compagnons étaient dans l'impossibilité de se procurer môme la maigre nourriture que leur permettait la règle cistercienne. Ne possédant encore ni poules, ni bestiaux, ils étaient privés d'œufs et de laitage. Faute de notoriété, ils ne pouvaient compter sur les aumônes régulières du dehors. Leur nourriture ordinaire consistait en un pain d'orge, de mil et de vesee. Et plus d'une fois ils furent réduits à manger pour tout mets un plat de feuilles de hêtre ou de racines ; un plat de faines était un grand régal.
(( Le jeune abbé entretenait de son mieux, par la parole et par l'exemple, au sein de ses religieux, la foi en l'avenir du monastère. Cependant Textrémilé de la misère, les rigueurs de l'hiver peut-être, finirent par déconcerter la congrégation naissante. Voyant leurs provisions de bouche, les feuilles et les faines épuisées leurs vêtements et leurs chaussures usés.
et impropres niéine uu raccommodage, les pauvres moines extc^nné?, en proie à la faim et au froid laissèrent échapper des paroles do découragement et supplièrent Hernard de les ramener à Cîleoux. Vninement Tintrépidô abbé essayaitil de relever leur courage par l'espoir des rrcompenses éternelles, ils s'obstinèrent h vouloir déserter ces lieux inhospitaliers, devenus véritablement pour eux une « vallée d'amertume ».
Dans le sentiment de son impuissance et de l'inutilité de ses consolations, Bernard eut recours h Dieu qui prit encore une fols pitié de son serviteur. Pendant qu'il priait et mêlait à ses soupirs l'expression d'une confiance que ses frère ■> abattus ne savaient plus pnriager. plusieurs personnes vinrent à quelques heures d'intervalle apporter à la communauté, les secours si impatiemment attendus...
« U nous est impossible de déterminer à quelle é|)0 iife les revenus du monastère suffirent aux besoins des religieux. Nous savons seulement par Guillaume de Saint-Thierry que dix ans aprè:? sa fondation, ils ne récoltaient pas encore tout le froment nécessaire a leur maigre alimentation et au service des pauvres. Ils en étaient quittes pour manger quelquefois du pain d'avoine...
(( La prospérité peu à peu croissante de
ClairvQux n'apporfo guère de changements dans le régime de la communauté. Pour être plus abondante et plus réguliëren^ent servie, la nourriture des moines ne devint guère meilleure. Le laitage, le poisson cL les (vufs restèrent longtemps plats inconnus. Même le jour de Pâques, on ne servait que des haricots et des pois- Une extrême sévérité présidait, en outre, h la préparation de ces aliments : point de poivre, ni de cumin, genre d'épicc alors très apprécié. Pour tout assaisonnement, du sel et de rhuile ; Guillaume de Saint-Thierry en ajoute deux autres : a la faim et Tampur de Dieu».
I/abbé jugeait que ses frères devaient s'estimer heureux de se nourrir de pain bis. o Si vous connaissiez, disait-il, toutes les obligations des moines, il faudrait arroser de larmes toutes les bouchées que vous mangez. Nous sommes entrés dans ce monastère pour pleurer nos péchés et ceux du peuple. En mangeant le pain des fidèles, nous coni raclons, pour ainsi dire, l'obligation de pleurer leurs péchés, comme s'ils étaient les nôtres. » Du reste, faute de vin ou de bière que permettait la règle, on se contentait de l'eau de la fontaine, o
Les forces physiques de Bernard ne répondaient point à son insatiable zèle de sacrifice. 11 finit par succomber sous le fardeau dont il se
surchargeait, sons pourtant consentir à en alléger lui -môme le poids excessif. Mcis Tautorilé spirituelle intervint. Muni des pleins pouvoirs du chapitre général de GUeaux, l'évoque de Chûlons, ami et conseiller de Bernard, qui avait reçu de lui l'ordination sacerdotale (1), imposa au jeune abbé un repos d'un an dons une cellule isolée, et une obéissance absolue aux prescriptions d'un médecin, fort considéré dons le voisinogc du monastère. Cette obéissance devint, il est vrai, à son tour une rude pénitence, car, en dépit de sa réputolion très imméritée, ce malencontreux (( physicien » se trouva n'être qu'un chnrlnlon tyran i;ique. " Le traitement, on pourrait dire les mauvais troitements qu'il fit subir ù son molode, devinrent pour celui-ci une source de douleurs souvent plus vives que la maladie même. » Ce fut ou point que, dans une conversation familière avec Guillaume de Saint-Thierry, qui l'étoit venu visiter dons sa retroite, « sorle de cabane semblable aux loges qu'on assigne ordinairement aux lépreux dons les carrefours », le patient ne put retenir ù l'adresse de son bourreau un trait de verve humoristique, (i li nous
(1) Bernard s^ôtait adressé pour cpla à rôvôqu<< de Ghâlons à cause (!e l'absence «Je rôvô(|uo de Langies, dans le diocèse duquel était situé Clairvaux. Cf. Vucandard, ouvrage cité, t. I, pp. 64, 6.'), 73, 74.
occueillit, raconleTinîUaiime (l),favec des marques de joie; et comme nous nous informions do l'élat de sa santé : « Je vais 1res bien, nou^ dil-il avec un fin sourire, moi qui jusqu'à présent commandais à des hommes raisonnables, je suis, par un juste jugement de Dieu, condamné à obéir à une brute, cuidavi bcstin} dntus f^um nd obo. licudum, >» I.a qualificalion allait ii l'adresse de son médecin. 11 ne lui obéissait pas moins avec une ponctunlilé scrujiulcuse.
« Nous mangeâmes avec lui, continue Guillaume. 11 nous semblait qu'on dût traiter avec beaucoup de ménagement un malade aussi délicat.
Mais, voyant que par ordre de ce médecin on lui présentait des aliments auxquels une personne bien portante et alVnmée eût ft peine voulu toucher, nous en ressentîmes une vive indignation ; la régie du silence nous empêcha seule de murmurer tout haut et d'accabler d'injures le sacrilège et l'homicide » qui abusait ainsi de son autorité. « Quand a liernanl, victime passive et résignée, il prenait tout ce qu'on lui servait, indifféremment ; tout lui semblait également bon. *> La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui la pointe de la saveur. « Son palais ne distinguait plus les aliments. Il
(1) Cf. Vacandard, ouvrage cité, pp. 75, 76.
avoît notamment, pendant plusieurs jours, mangé de la graisse — du saindoux — pour du beurre. Une autre fois, il but de Thuile au lieu d'eou, sans s'en apercevoir. L'eau seule avait pour lui quelque saveur, parce qu'elle rafraîchissait en passant sa gorge desséchée. »
Un lel ascétisme étonne, effraie la nature humaine, môme chez le commun des chrétiens.
Mais il ne fnut pas oublier qu'il avait pour principe une vocation exceptionnelle et il en faut aussi considérer les fruits. La conduite du fondateur de C!airvaux convenait à son œuvre, puisque les novices affluèrent de plus en plus sous sa houlette et*que, vers Tonnée 1135, il fallut de toute nécessité construire nne nouvelle église et un nouveau monostère, toujours conçus d'ailleurs selon la rigidité cistercienne. « L'église sortit du sol, dit un chroniqueur cité par M. Tabbé Vacandard (1), comme si elle eût été animée d'une ûme vivante et capable de se mouvoir ; nous en connaissons à peu \)vès exactement les dimensions. Le choeur, d'abord carré, fut détruit, quelques années plus tard, pour faire place à une abside de forme circulaire avec neuf chapelles rayonnantes. Primitivement, le plan comprenait, sur une longueur d'environ 100 mètres
(1) Vœ de saint Bernard^ t. I, pp. 412-414.
et une largeur de 25 mètres, une triple nef divisée en onze travées et terminée à i*ouest par un porche; analogue uu narthex des basiliques latines. Le chœur, peu profond, qui terminait les lignes de la nef principale, offrait simplement un chevet ajouré de trois fenêtres. C'était là une disposition du style cistercien primitif. Le transept, large de 54 mètres, renferr.iait huit chapelles carrées, se faisant face deux à deux dans chaque bras, et ayant leurs autels tournés vers Torient. On s'explique -aisément de la sorte que la seconde église, — ce que les historiens des ûges suivants ont appelé Vornlorium ait possédé neuf autels, un dans chaque* chapelle et Tautel principal dans le sanctuaire.
« Aucun ornement architectural n'atténuait, à Tintérieur ou à l'extérieur, la sévérité de Tôdifice. L'imagerie figurée en était inexorablement bannie. Bernard avait Tâme trop repliée sur ellemême pour comprendre qu'une galerie de statues servit à entretenir la piété d'un moine ; à plus forte raison réprouvait-il dans le lieu saint la présence de ces monstres grotesques qui s'accroupissent en culs-de-lampe sous les pieds des saints, saillissent à tous les angles en gargouilles chimériques, et grimacent à travers les enroulements des chapitaux et des frises. Point de sculpture ornementale ; 6 peine un feuillage
rudimentaire, une feuille d'acanthe, comme 5 Fontenay, apparatl-elle aux chapilaux. On n'aperçoit que les • grandes lignes du monument, et le regard se refroidit sur les longues murailles nues. La peinture et la couleur sont également proscrites. Point de vitraux peints aux étroites fenêtres ; il ne faut pas que le soleil, projetant sur les murs son spectre coloré, attire l'œil du cénobite et le distraie de sa prière : le temple cistercien est par essence un lieu de recueillement.
(( Cependant, si simple et si sévère qu'il fût, ce monument n'était pas dépourvu de caractère et de stylo. « Sa simplicité, nous dit-on, avait quelque chose de grand ; » et au dix-septième siècle Mcgiinger en admirait encore « la hauteur et les belles formes ». Pour s'en faire une idée exacte, il faudrait visiter l'église de Fontenay près Montbard, Ponligny dans TYonne ou Nerlac en Berry, qui sont à peu près du môme temps, et, bien que moins importantes, offrent le même caractère architectural.
« Au collatéral sud de l'église était attenant le cloître, qui formait vraisemblablement un carré parfait d'environ 30 mètres de coté. Ici encore une sévérité de style qui n'acporde rien au plaisir des yeux. Pendant qu'à la même époque d'autres sacrifient è la grôce et élèvent des cloîtres
largement ouverts, dont les or^ntnrcs reposent sur de fines colonneltiîs »iux chapiteaux délicatement ciselés, Bernnrd niî songe qu'à construire une sombre et peîïonttî «galerie, dont la voûte courbe vers le pavé le promeneur, et l'invite au silence. >»
Au développement intérieur correspondit pour ce régime si sévère une étonnante expansion au dehors. Colonie d3 Cîleaux, (]lairvaux devint bientôt à son tour une féconde métropole. En 113f) d('»jà, dix-sept monastères y ratlachaîent leur origine et. depuis cette date, Bernard présida encore, de près ou de loin, à un bien plus grand nombre de fondations nouvelles, qui rayonnèrent elles-mêmes dans un espace de plus en plus étendu. L'impulsion du grand ascète se fit sentir, par un effet d'émulation généreuse, h lout l'ordre cistercien. « Dans ce grand mouvement de propagande, dit M. l'abbé Vacandard (1), Clairvaux marche en tôte; mais les QUtres abbayes mères, Cîteaux, la Ferlé. Pontigny, Morimond. la suivent d'assez près. En 1152, l'Ordre comptait, nous dit Robert de Torigny, environ cinq cents maisons. Le chiffre est exagéré. Déduction faite des granges (2), qu'on a
(1) Ouvrage cité, t II, pp 412-414.
(2) On appelait ainsi des centres d'exiiloitatloQ agricole, confiés à des frères convers, et dépendant des
pu confondre ovoc les nbbayes, le nombre des monastères cislerciens ne déposée guère, h celle dnle, trois cent cinquante, dont cent soixante environ relèvent plus ou moins immédiatemenl de l'abbc de (llairvaux. C'est déjà un chiffre imposant. On reste confondu du nombre de moines (|u'il représente, quand on songe que plusieurs maisons abritaient, à elles seules, des religieux |)ar centaines, et Clairvaux, par exemple, jusqu'à sept cents ûmes, tant profès que novices et convers.
« Cet accroissement si prodigieux, dont la congrégation de Prémontré offre seule l'analogue, finit par inquiéter les chefs môuïes do TOrdre. On craignit, non sans raison peut-être, que la dissémination dos monastères ne nuisit à leur cohésion. Il était extrêmement difficile que les abbés des provinces éloignées se rendissent régulièrement au chapitre annuel de Citeaux.
De là un danger de relâchement dons la discipline. Afin de couper court h l'arbitraire, il fallut même, un peu plus tard, autoriser les absences pour un, deux, trois et môme quatre ans. En attendant, le chapitre de 115'^ interdit l'établissement ou rnlTiliation de nouveaux monastères, sans l'avis préalable du conseil supérieur de
abbayes cisterciennes. Cf. VacancJard, ouvrage cité, t. 1, p. 433.
l'Ordre. Il semble que celte défense eût dû înlerrompre, au moins pour un temps^ !e3 migralions cisterciennes. Il n'en fut rien. Les fondations se succédèrent à [eu près comme par le passé. Et à la (în du douzième siècle, le nombre des filles de Citeaux s'élevait à cinq cent trente. Ck)mme on l'a dit, o le monde menaçait de devenir eistercien ; omne Ci^lercium eral. »
L ascélisme Iranscmdant de saint Bernard, auquel, selon une conséc|uence assez ordinaire dans l'ordre surnalurell se joignit bientôt, par une récompense anlicipée, le don des miracles, fut son orme la meilleure dans la mission de défense et de réforme religieuse qui devait remplir sa carrière et l'entraîner si souvent loin de sa chère cellule. L'exem[)le de sa vie donnait une force singulièrement elllcace aux arguments vibrants de son zèle et de son éloquence. Son exislence moins humaine qu'angélique rautorisail entre tous dans ses justes objurgations contre les relâchements et les vices de son époque, el Tcxcusait jusque dans les excès du puritanisme toujours orthodoxe qu'il opposait avec une verve terrible b la triste déchéance où s'étaient peu à peu abandonnées, en de trop nombreux monastères, les institutions bénédictines. Sans égaler la honte de la licence et de l'anarchie sans frein qu'Abélard n'avait pu do-
miner à Saint- Gildas, Saint-Denis, sous Tabbé Adam, et Cluny lui-même, jadis principe et moteur de la régénération ecclésiastique, Cluny, sous l'abbé Pons,avaient offert le spectacle d'une dégénérescene qui menaçait de ruine spirituelle ces illustres chefs d'ordre, ces congrégations maîtresses. Il faut entendre de quel ton, voir de quel pinceau le grand ascète de la vallée d'Absinthe décrit et flétrit ces abus :
« On croit, dit-il (1), et l'on a raison, que nos saints fondateurs ont voulu assurer au plus grand nombre possible les avantages d'une vie si parfaite, et qu'ils ont pu, en considération des infirmes, tempérer les rigueurs de la règle, sans la détruire. Mais loin de moi de penser qu'ils aient jamais prescrit, qu'ils aient jamais concédé les vanités, les superfluîlés que je vois dans la plupart des monastères. J'admire comment a pu se glisser chez des moines une telle intempérance dans le manger, dans le boire, un tel lu.xedîins les vêlements, dans les lits, dans les équipages, dans les édifices. Plus on y apporte de soin, de raffinement, de faste, plus on croit faire pour l'affermissement de l'Ordre et l'ac-
(i) Nous empruntons cette citation au très intéressant et très rpmanfuable ouvrage de M rabl)ô Demimuid : Pierre-le-Vf'nénible oit la tic ci rinfiueme monastique au douzième siècle. Paris, Téqui, 1895, in-8°. p. 78 et sulv. Cf. Vacandard, ouvrage cité, t. I. p. 111 et suiv.
croissement de la religion. On taxe récocomie d'avarice, la sobrirté de rigueur excessive, le silence de mauvaise humeur.
a Par contre, le relâchement est traité de prudence, la profusion de lilnTalité, le babil de savoir-vivre, le rire immodéré d'aménilé ; c'est tenir son rang «|ue d'avoir de riches habits et de brillants équi|)ages ; c'est estimer la propreté que de pai*er >a chambre d'ornements su|)er(lu8.
Posser tous ces dérèglements à ses frères, c'est être charilalile. Triste charité, qui ilétruit la •charité ; triste prudence, qui confond la prudence ! Miséricorde pleine de cruauté, qui entretient le corps et tue Vùmo ! Qu'est-ce qu'une charité qui flatte la chair et néglige l'esprit? Uu'est-ce qu une prudence qui donne tout au corps et rien à l'i^me? Test-ce qu'une miséricorde qui nourrit la servante et laisse périr la maitresse...
u Au commencement, lorsque naquit l'Ordre monastique, croyail-on qu'il en viendrait à une telle doeadenee? i^i ! ipie nous sommes loin de ces temps où vivaient les disciples de saint Antoine. Quand ils se v sitaient. de loin en loin, |)ar charité. uMc était l'avidité avec laquelle ils recevaient les uns dos autres le ^xiin de l'âme, qu'ils oubliaient ia nor.rriture ilu corps et |)assaient des jours entiers sans manger; mais leur esprit n'était {VIS ;\ jeun... Aujourd'hui, qui cherche, qui
distribue Taliment céleste ? Jamais il n'est question des Saintes Ecritures, jamais du salut dos ômes; toujours des Hens, des quolibets, des paroles en l'air. Pendant que la bouche engloutit les mets, les oreilles se repoissent de frivolités, qui vous absorbent tellement, que vous ne savez plus mettre fm à vos repas. Aussi apporte-t-on plat sur plot. A la place des viandes, la seule chose qui vous soit interdite, de grands corps de poissons [mraissent à double rang sur la table. Eles-vous rassasiés des premiers, on dirait, à vous voir aux prises avec les seconds, que vous n'avez pas môme goûté des autres.
Mais I industrie des cuisiniers est si grande, si grand est lorlificede leurs assaisonnements!
Les services peuvent succéder aux services : les premiers ne nuisent pas aux suivants, et la satiété ne diminue pas 1 appétit. Le polois, stimulé par des sauces de nouvelle invention, sent, à tout moment, se réveiller ses désirs. L'estomac n'a plus d'yeux ; il se charge toujours, et la variété prévient le dégoût...
« Qui dira, par exemple, toutes les manières dont on sait apprêter les œufs : on les tourne, on les retourne, on les bat, on les délaie, on les durcit, on les hnche ; on les fait frire, on les fait bouillir; on les farcit, on les sert seuls ou miiés à d autres aliments... Kt l'eau! faut-il
en parler, puisqu'il n'est plus admis qu'on en mette dans son vin ? Chose bizarre I à peine sommes-nous moines, nous voilà malades de Testomac; nous n'avons garde alors d'oublier que TApôtre nous conseille l'usage du vin , l'usage modéré, il est vrai ; mais je ne sais pourquoi, nous oublions l'épithètc. Encore si l'on se contentait d'une seule esi^èce de vin ! J'ai honte de le dire ; vous rougirez de l'entendre peut-ôlre : ayez du moins le courage de vous corriger. Trois ou quatre fois par repas, on vous apporte yne coupe à demi-pleine; vous la subodorez, vous la touchez b peine du bout des lèvres, et avec un flair aussi rapide qu'infaillible, vous choisissez toujours le vin le plus généreux. Mais ce n'est pas tout ; et faut il croire que, dans certains monastères, il est d'usage, aux grandes fêtes, de servir des vins mélangés de miel ou saupoudrés d'épices? Serait-ce donc pour sou tenir les estomacs débiles ? Après ces repas, on se lève de toble, les veines gonflées, la tôte lourde, et pourquoi faire, sinon pour dormir? S'il faut, dans cet état, aller à l'office, pourra-t-on chanter, et de quel nom peut-on nommer (es sons rauques qu'on tirera péniblement de sa poitrine? « A table, on ne veut pas satisfaire un besoin mais goûter un plaisir ; dans les vêtements, on ne cherche pas de quoi se couvrir ,
mais de quoi se parer. On a des habits qui gare^iissent moins du froid qu'ils ne soulèvent le vent de l'orgueil. Ah ! que je suis à plaindre d'avoir assez vécu pour voir notre ordre déchoir à ce point, cet ordre qui fut le premier dans rEglise,que dis-je?par où l'Eglise a commencé; qui était le plus semblable aux hiérarchies angéliques, le plus voisin de la Jérusalem céleste, soit pour l'éclat de la pureté, soit pour l'ardeur de la charité ; qui a eu les apôtres pour fondateurs, et pour premiers membres, des hommes que Paul appelle toujours des saints ! Chacun d'eux n'avait à lui que ce qui lui était nécessaire : rien pour la curiosité, rien pour la vanité ; dans les vêtements, rien que ce qu'ilfallaitpour couvrir la nudité et défendre des intempéries. Auraientils acheté des habits de galebrun et d*isambrun (1) ?.. Mois nous, c'est à peine si dans nos provinces nous trouvons encore des étoffes dignes de vous vêtir. Le chevalier et le moine prennent chacun la moitié du même drap, l'un pour son habit de guerre, Tautre pour sa coule. Les plus grands seigneurs, le roi lui-même, fûtil empereur, ne dédaigneraient pas nos vêtements, à la forme près...
(( Je parlerai, je parlerai, dussé-je passer pour
(1) Etofles de couleur foncéç, en grand usage à cette époque*
présomptueux, je dirai la vérité. Comment la lumière s'est-elle obscurcie ? Gomment le sel de la terre s'est-il affadi ? Ceux dont la vie devrait nous montrer le chemin, nous donnent l'exemple de l'ostentation ; ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Quoi donc! est-ce une preuve d*humilité, de voyager en si grande pom|)e et en si grand appareil , entouré de cette foule empressée de valets h longs cheveux, avec une suite qui suffirait à deux évèques ? Je mens, si je n'ai pas vu un abbé traîner après lui soixante chevaux et plus. Vous diriez, à les voir passer, non des pasteurs de couvents, mais des seigneurs de châteaux, non des directeurs d'âmes, mais des gouverneurs de provinces. Il faut porter, dans leur bagage, du linge de table, des coupes, des aiguières, des candélabres, de grands coffres remplis de tous les ornements de leur lit. Dès qu'ils vont à quatre lieues de chez eux, il leur faut tout leur mobilier, comme s'ils parlaient pour la guerre ou qu'ils dussent traverser un désert. Est-ce que le même vase ne pourrait pas servir pour l'eau nu*on verse sur leurs mains et pour le vin qu'ils boivent ? Ne pourraient-ils voir clair sans des chandeliers d'or ou d'argent ? Ne pourraient-ils dormir sans toutes ces riches tentures ? Le même valet ne pourrait-il panser leur oheval, les ser^r à table
et foire leur lit? Pourquoi tout cet encombrement? Serait ce pour être moins à charge à vos hôtes ? Portez donc aussi votre nourriture pour leur épargner toulç dépense. »
L'idéalisme transcendant de saint Bernard va plus loin encore et môme, quoique mitigé |)ar son bon sens et par son orthodoxe de réserves et de distinctions nécessaires, il passe un peu la mesure quand il s'élève avec véhémence contre le goût connu des Clunisiens pour la belle architecture (I) et contre l'application qu'ils se
11) « L*égli.so a))batiale de C'iuny, construito par saint Hugues, dit à ce propos M. Tabbé Vacandard, est h coup ftûr l'un des monuments auxquels saint Bernard fait allusion dans 'on Apologie. Ce n'est pas encore cette hasili(|uo dont Ins proportions égaleront c»*nl ans plus lanl celles de Saint-Pierre de Rome, mais cent déjà l'un des chefs-d'œuvre de Tarcliitecture romane. Sa largeur moyenne est de i 10 pieds et se parlagi en cinq nefs. Sa longueur est de UO pieds. BAlie en forme de croix arohiôpiscopalo, elle possède deux croisées (transepts), la Viremiore longue de près de 200 pieds, largo de 30, la deuxième longue de 110 pieds et plus large que la pre< mière. Sur la croisée principale s*élève trois clochers: au midi, lo clocher de Teau bénite, au nord le clocher de Sainte-Catherine, au milieu du sanctuaire le clocher du chœur ; les deux premiers de forme octogone, le troisième plus grand que les deux autres, de forme quadrangulaire, tous ap[)artenant h la plus élégante architecture romane. Un ((uatrième clocher, appelé le clocher des lampes, occupe le centre de la tieuxième croisée.
« Si Ton pénètre dans la basilique, on se seiit comme perdu dans la vaste nef éclairée par un demi jour qui tombe de ^(H) fen(^tres. L'imagination est saisie par Timmensilé mystérieuse du monument La voûte principale a plus de 100 pieds d'élévation. Une forêt de piliers (60
plaisaient à faire au culte divin de toutes les splendeurs de la matière et de l'art. Dans Tentrainementde son zèle de réformateur et de sa wewQ de polémiste Taustère champion de Clteaux confond un peu trop une coutume légitime avec les abus qui s'y mêlaient.
i( Je passe sous silence s'écrie-t-il (1), ces églises et leur hauteur à perte de vue, leur longueur démesurée, leur largeur exagérée, ces somptueux ornements, ces riches peintures, qui attirent le regard des fidèles, dissipent la dévotion et me rappellent les céiémonies judaïques.
piliers), flanqués, de trois côtés, de colonnes engagées, soutiennent tout Tédiflce.
(( Nous serions infini, si nous voulions en décrire toutes loH beautés. Mais le chœur et quelques œuvres d'orfèvrerie ou de peinture méritent une mention spéciale.
(( Le chœur comprend environ le tiers de la grande nef. Au milieu se dresse le sanctuaire, hardiment porté par huit colonnes de marbre de 30 pieds d'élévation. Six surtout sont précieuses, trois de cipolln d'Afrique, trois do marbre grec de Pentélie, veiné de bleu. Leurs chapiteaux sont sculptés avec toute la variété de l'art roman.
(( Devant le grand autel, étincelle un candélabre de cuivre, d*une grandeur étonnante et d'un rare travail, tout revêtu d*or, orné de cristaux et de bérils La tige, qui a environ 18 pieds, porte six branches terminées par des lis et des coupes et forme elle-même la septième branche : c'est un don de la reine Mathilde. épousa de Henri d'Angleterre, don vraiment royal et digne du monument qu'il orne. »
Vie de Saint Bernard, t. I, pp. 115-117.
(1) Demimuid, ouvrage olté| pp. 84-87.
Mais je le veux , tout cela est pour la plus grande gloire de Dieu. Je vous demande — je suis moine et je parie à des moines — je vous demande ce qu'un païen demandait à des païens: (c Dites-moi, prêtres, que fait l'or en un sanctuaire ?» Et je puis ajouter : « Diies-moî, pauvres (si tant est que vous soyez des pauvres), que fait Tor dans le sanctuaire ? » Autre est la condition des évoques, autre celle des moines. Les évêques se doivent aux sages et aux fous. Les hommes charnels, sourds au langage de Tâme, se laissent toucher aux objets sensibles. Mais nous, qui avons quitté les rangs du peuple, qui avons renoncé aux richesses, aux pompes du monde pour l'amour du Christ; nous qui foulons aux pieds tout ce qui brille nux yeux, tout ce qui datte les oreilles, les plaisirs de l'odorat, du goût, du toucher, de tous les sens, et les regardons comme du fumier au prix de Jésus- Christ ; pour qui, je vous le demande, tout cet étalage? quel fruit en voulons-nous recueillir? les applaudissements des sots ou les offrandes des simples ? Nous somri)es encore du siècle ; nous participons à ses œuvres et nous encensons ses idoles.
« Je parlerai ouvertement : n'est-ce pas l'avarice, celte idolâtrie véritable, qui nous inspire ? Que cherchons-nous : la conversion des peuples
ou leurs présents ? Et comment s'y prend-on ? On ne saurait assez Tadmirer. 11 y a un art de semer l'or qui le multiplie. Il coule comme les rivières et s'accroît dans son cours. Ces somptueuses, ces merveilleuses vanités portent les hommes à donner plus qu'à prier. L'argent attire l'argent : car je ne sais comment il se fait que plus on est riche, plus on reçoit. Les reliquaires sont tout couverts d'or : les yeux se repais3ent de cette vue, et les bourses de s'ouvrir. On expose les images des saints: plus elles sont parées, plus elles semblent vénérables. Le peuple court les baiser, et fait son offrande, puis se retire, plus frappé de la beauté du travail que de la sainteté de l'objet. On suspend dans l'église je ne dis pas des couronnes, mais de grandes roues garnies de lumières, étincelantes de pierres précieuses. En guise de candélabres, on dresse des arbres gigantesques, d'airain massif, ciselés avec un art infini, où les cierges jettent moins d'éclat que les pierreries. Que se promet-on de tout cela ? la componction des visiteurs ou leur admiration ? vanité des vanités! o folie! L'Eglise resplendit dans ses murailles et manque de tout dans ses pauvres. Ses pierres sont revêtues d'or et ses enfants sont nus. Les ressources des pauvres servent à charmer les yeux des riches. La curiosité est
satisfaite, la misère ne reçoit aucun secours. « Encore si nous respections les saintes images I mais elles forment le pavé du temple et on marche dessus. Ici on crache sur le visage d'un ange; là les traits d'un saint s'effacent sous le pied des passants. A quoi bon ces vives couleurs, ce dessin si correct, si tout cela doit ôtre souillé de poussière ? Et d ailleurs, ces choses conviennent-elles à des pauvres, à des moines, à des hommes spirituels ? A moins que vous ne répondiez au poète , dont je vous cilais les paroles, par le mot du prophète : « Seigneur , j'ai aimé la beauté de votre demeure, le séjour de votre gloire, w Soit ! passe encore pour les églises, ce luxe peut enfler la vanité et nourrir l'avarice, il peut aussi entretenir la dévotion des simples. Mais dans les cloîtres, sous les yeux des frères, occupés à lire, h quOi bon ces monstres grotesques, ces difformités belles, ces beautés difformes ? à quoi bon ces singes grimaçants, ces lions en fureur, ces centaures moitié hommes et moitié bétes, ces tigres tachetés, ces soldats sur le champ de bataille, ces chasseurs avec leurs trompes ? Ici, c'est une tôle à plusieurs corps, là un corps à plusieurs têtes ; plus loin un quadrupède avec une queue de serpent, un poisson avec une tête de quadrupède ; à côté une tête de cheval avec un
corps de chèvre, une tôte surmontée d'une corne et une croupe de cheval (1). Au milieu de ces chimères, de ces extravagances, les yeux se porteront-ils sur le marbre ou sur les livres ? Les journées se passeront-elles à contempler ces sculptures ou à méditer la loi de Dieu ? Mais pour le ciel ! si vous n'avez pas honte de ces folies, rougissez du moins des dépenses qu'elles entraînent »
S'il y avait, comme on peut le croire, une certaine exagération dans ces reproches, cet excès même ne fut pas inutile à l'œuvre que poursuivait Bernard. Il n'est pas douteux que l'éclat retentissant de sa voix et de ses censures n'ait été pour beaucoup dans la réforme opérée à Cluny par Pierre-le- Vénérable et à Saint-Denis par l'abbé Suger, et qu'elle n'ait réveillé la discipline assoupie dans beaucoup d'autres monastères (( Les aboiements de Tabbé de Clairvaux, pour user de son langage, dit M. l'abbé Vacan-
(1) Cette satire pittoresque des fantaisies sculpturales de l'art roman reporte naturellomoiit l'esprit sur les tètes grimaçantes qui se voient encore aujourd'hui sur les corbelets sculptés du mur extérieur, dans la partie la
fdus ancierme do l'église abbatiale de Saint-Gildas de luis. On peut donc avec (iuel(|iie vraisemblance, se représenter le oloitre de la vieille abbaye bretonne* au temps d'Abôlard, étalant sur ses chapiteaux sculptés quel(|uosunes de ces bizarres chimères contre lesquelles s'exerce ici la verve réformatrice du grand abbé 4e Clairvaux, *
dord (1). eurent un retentissement profond, non
seulement à Cluny. 6 Reims et ù Saint-Denis,
mais encore dant tout l'ordre bénédictin. » Mais,
comme nous l'avons dit, refficncité de sn parole
ou de sa plume avait pour principe et pour appui
réclatonte évidence de sa sainteté. C'est de là
qu'il lennit l'ascendant irrésistible qui lui permit
d'imposer le feu divin de son zèle à toutes les
plaies de l'Eglise, de rappeler ô leurs devoirs et
à l'idéal ôvangélique le clergé régulier et le
clergé séculier, moines et chanoines, évoques
comme abbés, et de faire remonter enfin ses
exhortations jusqu'au Pape lui-môme, dans la
personne de son disciple Eugène III. C'est grâce
6 sa sainteté manifeste, comme 6 son activité
dévornnie, qu'il léussit à triompher du schisme
d'AnacIel contre Innocent II, qui faillit dès lors,
comme il arriva deux siècles plus tard, déchirer
en deux la chrétienté : scission présageant 6t
préparant un prochain abîme. C'est sa sainteté
encore qui le mit en mainte circonstance
en état de négocier utilement les intérêts de
l'Kglise ovcc le pouvoir civil, plein de respect
pour un tel homme ; et qui m'^me, quand il le
fallut, courba victorieusement devant son auréole
(1) Ouvrage cité, t. I, p. 178.
te
de p6nitent et sa parole de prophète le front des princes de la terre.
L'intrépide hardiesse du grand réformateur cistercien dans Taccomplissement^e sa mission de régénération moraleet disciplinaire s'appuyait donc sur sa sainteté personnelle, ce qui le distingue déjà profondément des hérésiarques de son temps et des ôges futurs. Mais ce qui l'en distingue encore davantage, c'est son attachement inviolable h la doctrine commune et traditionnelle de l'Eglise ; son orthodoxie très conservatrice et plutôt timorée qu'aventureuse. En cela aussi ses sentiments correspondaient à sa vocation propre. « L abbé de Claîrvaux, dit le P. de Régnon (1), reçut la mission de s'opposer au torrent du rationalisme... Saint Bernard ne fut point favorable à Térudition païenne des humanistes, ni au rationalisme pédantesque des dialecticiens. Il s'inquiétait médiocrement du mouvement profane qui se produisait dans les écoles. Mais, si des plaintes au sujet de la foi compromise venaient troubler son repos contemplatif ou son application aux grandes affaires de TEglise. alors il se levait et déployait le zèle d'un Phinées. » Ce n'est pas que son grand esprit méconnût la valeur et l'utilité des connaissances
(1) Ouvrage cité, pp. 41, 43.
humaines. « Rien (|u1l ne fasse pas grand étal desscîences purement spéculn(ive^, dit M. ral>b<i Vacandard (1), il professe, en général, une sincôxejeslime pour les savants, surtout quond ils mettent leur génie au service de l'Eglise. Il favorise hautement les jeunes clercs dont les gonts sludieux offrent qtiehpie promesse d'avenir. Sa correspondoMce conserve des troces précieuses de cette délicote sollicitude. C'est ù sa requête, par exemple, que Torche vôque de Canterbury occorde une prébende à Jean de Salisbury, le plus brillant humaniste du douzième siècle. 11 pousse Robert PuMus, le fondoleur de l'Université d'Oxford, fi fréquenter ossidiimentles écoles de Paris pour y perfectionner sa science et sa méthode. Nous possédons encore la lettre par laquelle il recommande Pierre Lombard à Gilduin, abbé do .Saint-Victor... L'aversion qu'il témoignait volontiers pour les disputes stériles de Técole lui valut le reproche de décrier la science. Mois il se défed vivement contre une accusation aussi injurieuse. Ses religieux reçurent à cet égard lo confidence du fond de su pensée. « Il y en a. dit il, qui veulent èavoir. uniquement pour savoir : c'est une honteuse curiosité. D'autres veulent savoir, pour
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 112, 114.
qu'on sache qu'ils sont savants : c'est une honteuse vanité; le satirique s'est moqué d'eux quand il a dit :
Scire tuum nihil est, ni^i te soire hoo sciât aUer fl).
« 11 en est qui veulent savoir, afin dé vendre leur science, soit pour de l'argent, soit pour les honneurs: c'est un honteux trafic. Mois il en est aussi qui veulent savoir pour édifier auîrui, cl c'est charité ; comme il en est (|ui veulent savoir pour s'édifier eux-mêmes, et c'est prudence. De tous ces groupes les deux derniers seulement connaissent le prix de la science et savent en user. »
Sans être dcnchosliledeporti-prisà la science profane, il entrait, ce semble, dans les sentiments, de saint Bernard à son sujet, et notamment à l'égard de l'enseignement philosophique el dialectique de son temps, une impression de défiance dogmatique, morale et mystique,..analogue h l'inclination d austérité puritaine qui lui rendaient suspectes, dans Icb édifices clunisiens, les magnificences de l'art. Les disputes acharnées et trop souvent stériles des logiciens enragés
(1^ Perse, Satire I. vers. 27. « Ton savoir nVsl rien à IbS yeux, si personne ne sait que lu sais. » On voit i|ua si saint Bernard n'était point favorable à rômdition païenno des humanistes, cette érudition ne lui manquait pas.
continuellement aux prises dans les écoles de Paris, lui faisaient sans doute l'effet des capricieuses et extravagantes chimères dont la présence le scandalisait sur les chapiteaux des cloîtres romans. Cette disposition d'esprit n avait pu lui inspirer beaucoup de sympathie pour les tendances, pour les querelles, pour les succès d'Abélard, dont les aventures avec Hélolse n'étaient pas non plus de nature à donner de lui une idée bien favorable au grand ascète de Clairvaux. De plus, révoque de Châlons, l'ami et le conseiller de saint Bernard, n'était autre que Guillaume de Champeaux, et, sons attribuer à ce pieux et zélé prélat une rancune indigne de lui, il est permis de penser qu'il n'avait pas conservé un très agréable souvenir de ses relations et de ses luttes avec maître Pierre. La profession religieuse de celui-ci à Saint-Denis avait sansaucun doute plutôt modifié en sa faveur les dispositions de Bernard, dont la grande âme admettait avec joie la sincérité de telles convers,ions, et ces dispositions durent s'améliorer encore, s'il connut les sentiments courageusement, quoique imprudemment manifestés por le nouveau religieux contre les relôchements de ses confrères. Mais les témérités de l'enseignement théologique d'Abélard, sa condamnation à Soissons, les côtés singuliers de son entreprise de communauté
philosophique au Paraclet et les désordres qui s'y mêlèrent, durent indisposer de nouveau contre lui Tespril de l'obbé deClairvaux, qui sans se ronger dès lors, comme le crut l'imagination trop surexcitée de maître Pierre, au nombre de ses adversaires déclarés, laissa sans doute |)ercer dans ses conversations avec ses amis son improbation et sa défiance.
La promotion d*Abélard à la télé de Tabbaye de Saint'Ciildas de Ruis et la lutte engagée par lui contre ses moines pour les ramener à la discipline poraisseiit au contraire avoir été entre les deux abbés l'occasion d'un rapiirochement marqué. Us se rencontrèrent personnellement, comme nous l'avons vu, le 20 janvier 1131, à la bénédiction du maltre-autel de Morigny parle pape Iunocenin,etilesl permis de croire que l'un et l'aulre ne furent pas sans éprouver le charme de leurs (pialilés réciproques. A quelque temps de là, sailli ]3eriiard donna publiquement une grande marque de sympathie à la nouvelle communauté installée par Âbélard au Paraclet sous la dircciion criléloïse. Il y fît une visite longtem|)s souhaitée et confirma les religieuses dans les devoirs de leur état par ses saintes exhortations. Il fut toutefois légèrement choqué d'une innovation introduite par elles dans la récitation du l^ater où, au lieu de la demande du pain 'juo-
tidien, formule adoptée d'après saint Luc par toute l'Eglise laline. elles avaient substitué l'expression de pain supersulh^lanlicl, qui se trouve dnns le texte desoint Mathieu. Il vit ïh une regrettable tendance è se singulariser et peutêtre h couvrir sous de telles mutalions de mots des étrangetés de doclrine. Abélard, à qui saint Bernard avait attribué avec raison la responsabilité de ce changement, lui écrivit une longue lettre pour la justifier. Après un préambule d'une déférence assez malicieuse, il s'y explique en termes non exempts d'aigreur, et, entraîné par son instinct polémique, ne se refuse pas le plaisir de confirmer son argumenlalion en rappelant que l'Ordre de Citeaux, si récent dons rÉglise, ne s'était pas fait faute lui-même de beaucoup innover dons sa liturgieparticulière(l). Cette petite dissidence ne laissa pas sans doute cjue de troubler quelque peu les bons rapports des deux abbés. Mais les défiances de soint Bernard furent surtout vivement ronimccs par le caractère de l'enseignement repris avec éclat par
(i) Cf. Kpiaiola Pelri Abœlardi ad Bernât dum Clarœvallensem abbatemdans Migne, t. CLXXVUI, p. S.'^ô et suiv. — Vacandard, Ahélard^ p. 74 et sniv. — t Abélard avait ouMiô, fait oliserver M. Tabhé Vacaiidard, (fuecefl nouveautés, rpiMl reprochait h saint Hernard, étaient sanctionnées par TEglise, tandis (|ue la sienne n*avait reçu aucune approbation qui la légitimât. »
Abélard sur la montagne Sointc-Geneviève Dans le traité sur le baptême adressé ce semble, en ce temps-là par Tabbé de Clairvaux à son ami Hugues de Saint-Viclor, les témérités doctrinales de maître Pierre furent l'objet d'une sévère critique, mais pourtant sans que l'auteur en fiU nominalement désigné (1). L'anti^^athio très naturelle de saint Bernard pour le génie inquiet du dialecticien breton se confondait avec son zèle pour la pureté de la foi et ne se surexcitait par aucun sentiment de haine [jersonnelle. Même après la formelle mise en demeure qui lui fut adressée par Guillaume de Saint Thierry, il ne se pressa nullement d'entrer en campagne, et sa première préoccupation, quand il résolut d'agir en personne, ne fut pas d'attaquer de vive force Abélard, mais de l'amener' amicalement à se corriger.
Il lui demanda donc une entrevue^ qui eut lieu en effet et qui parut acheminer l'affaire à un excellent résultat.Malgré son imprudente audace, Abélard était au fond un croyant sincère et un fils dévoué de l'Eglise. 11 était, depuis quelque temps, inquiet lui-même des ravages exercés dans l'opinion par cette fureur de disputer qui
(1) Cf. S. M. Drulsch, ouvrage cité, pp. 48, 4(^ etsuiv. — Vacandard, Vie de saint Bernard, t. Il, pp. 113, 114,
ne connaissait plus de bornes. Il tomba aisément d'accord avec saint Bernard sur la nécessite d'y mettre un frein. Dans un second entretien, l'abbé de Clairvaux essaya de pousser plus loin sa victoire pacifique et de faire reconnaître 5 maître Pierre que ses propres écarts n'étaient pas étrangers au mal qu'il s'agissait de guérir. Maiâ alors l'amour-propre du dialecticien regimba et il fit voir par ses réponses qu'il ne se jugeait pas si coupable. Cependant, dit M. l'abbé Vacandard (1), « dans une troisième conférence, à laquelle prirent part plusieurs témoins, Abélard parut enfin comprendrela justesse des observations de l'abbé de Clairvaux et consentit à sacrifier, pour le maintien de la paix, ses théories hasardées, pour ne pas dires ses erreurs manifestes. On parla même de rétractation ; il faut sans doute entendre par là de simples corrections ou retouches. Sur cette résolution, on se sépara »
Comme il arrive assez ordinairement en pareil cas, l'accord des deux interlocuteurs, quand ils se quittèrent, était plus apparent que réel. Saint Bernard conservait des résistances de maître Pierre une impression fâcheuse. « La promesse d'une rétractation en temps opportun ne le
(1) Vie de saint Bernard, t. II, pp. 123-124*
rassurait qu'à demi contre les dangers de tant de théories suspectes, d'erreurs manifestes et d'une méthode d enseignement essentiellement critique, avec une nuance de rationalisme bâtard. Il ne put s'en taire auprès de ses amis ; il entreprit même de mettre les étudiants en garde contre les ouvrages et !• s leçons d'Abélard. » D'oui re part, celui-ci, sinoère dans les concessions qu'il avait promises pour le bien de la paix, n'était pourtant nullement convaincu d être tombé dans des erreurs, môme involontaires. Il ouvrit volontiers l'oreille à ceux de ses disciples qui lui reprochèrent l'abandon par lui de ?a propre cause et ne se prêta que trop facilement aux suggestions déplorables de l'un d'entre eux, déjà connn alors pour son audace révolutionnaire, et devenu depuis tristement célèbre, Arnaud de Brescia. Selon l'usage, les tiers envenimèrent la querelle. Un chanoine de Toul, nommé Hugues Métel, qui se piquait de bel esprit, saisit cette occasion de composer une pièce d'éloquence à sa façon. Il rédigea une dénonciation d'Abélard au Souverain Pontife, dans ln(|uelle il fit pleuvoir sur le professeur de la montagne Sainte Geneviève une grêle d épit hôtes et de métaphores désobligeantes. « C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Proméihée,un Anléeà la force de géant. C'est le vase d'Ezéchiel qui bout, allumé par
TAquilon. Il est temps que le Pape prépare le cautère qui doit guérir les âmes malades, s'il ne veut que tous les pécheurs de la terre tombent bientôt dans les rôts de cet homme. » L'imagination, prompte à émouvoir, de l'abbé de Saint- Gildns vit dans ces attaques une conjuration non seulement contre ses idées, mais aussi et surtout contre sa personne. 11 ne songea plus qu'à sa défense. Dans cette vue. encouragé non seulement par Arnaud, mais par un autre de ses disciples, le sous-diacre Hyacinthe, attaché à la curie romaine (1), qui lui persuada, non sans quelque fondement, que ses ouvrages, si fort crili(|ués en France, étaient lus et goûtés par le Sacré-Collège, maître Pierre recourut à une manœuvre, hardie : il prit tout-à-coup l'oflensive (2).
Une importante réunion de prélats était annoncée à Sens pour le premier dimanche après la Pentecôte ; ils devaient présider dans la cathédrale h une exposition solennelle d'insignes reliques La présence du roi de France, assisté de ses grands officiers, devait rehausser l'éclat de cetta fête religieuse et populaire. Abélard
(1) Assagi avec l'/îge, Hyacinthe Orsini devint plus tard cardinal, (>uis, dans son extrême vieiHesse, pape sous le nom de Célestin III.
(2) Cf. Vacandard, ouvrage cité, t. II, pp. 140-142.
crut trouver là pour sa doctrine roccasion d'un triomphe retentissant. Plein de confiance dans l'habileté de sa dialectique, il demanda l'autorisation de venir réfuter devant l'assemblée, transformée en concile ou en synode, les incriminations de l'abbé de Clairvaux. L'archevêque de Sens consentit à sa demande et on prévint saint Bernard, qu'il convoqua pour le débat projeté. L'abbo de Clairvaux refusa tout d'abord. 11 n'était pas, il l'avoun lui-même, pleinement rassuré par la bonté de sa cause contre la puissance d'argumentation d'un adversaire rompu ô toutes les finesses de la logique, et il estimait que les écrits d'Abélard offraient aux évêques, juges plus autorisés que lui des questions de foi, une matière suffisanle pour justifier de leur part une accusation formelle d'hétérodoxie. Ce refus accrut les espérances de maître Pierre et déjà ses partisans poussaient partout des cris de victoire. Les amis de saint Bernard lui représentèrent les conséquences de son abstention, le i)éril que, par son fait, allait courir la foi catholique. Cette considération fut pour lui déterminante. Il conçut avec raison comme nécessaire, dans Tétat des esprits, la condamnation des erreurs d'Abélard, et s'y donna désormais tout entier. Les évêques, dont sa plume ardente enflamma le
zèle, ne lardèrent pas à lui confier la direction du procès (1).
« Le 2 juin 1140, octave de la Pentecôte, dit le docte historien de saint Bernard (2), après la cérémonie de l'exposition des reliques, Tabbé de Clairvûux, préludant aux séances du synode, monta en chaire et recommanda Âbélard aux prières de son auditoire : « CL^njurez Dieu, dit-il, de le rendre tel que le soupçon ne puisse désormais Tenlacher. » Le soir, les prélats tinrent une conférence privée dans laquelle ils ^ludiè- ' rent, sous I œil du saint abbé, les matières de la discussion du lendemain. Bernard produisit les ouvroRcs d'Abélurd, en tira les propositions les plus léméruires, dont il prouva l'hélérodoxie, en les comparant avec l'enseignement de l'Ecriture et des Hères, particulièrement avec la doctrine de saint Augustin. On tomba aisément d'accord sur la nécessité d'une rétractation de l'auteur.
« Ce travail préliminaire simplifiait les opérations publiques du concile. La première séance s'ouvrit le lendemain dans l'église métropolitaine de Saint-Etienne. Le roi y assista. L'abbé de Clairvaux occupait au milieu de^* prélats une place d'honneur. Après la récitation des prières
(1) Cf. Vacandard, ouvrage cité, t. II, pp. 142-144.
(2) Ouvrage cité, t. II, pp. 145-147.
accoutumées, l'un des évoques prit la parole et s'attacha à démontrer Timporlance de la vraie foi. Abéiard fut ensuite introduit. Bien qu'il ne pût se dissimuler que les évëqucs, dont il avait escompté Tapprobation, étaient devenus ses juges, il ne parut pas d'abord redouter l'issue du débat...
« Lorsque l'illustre professeur, subitement transformé en accusé, eut pris place sur le siège qui lui était assigné, l'abbé de Clairvau.x. chargé du rôle de promoteur, se mit en devoir d'énoncer les dix-sept propositions extraites, dès la veille, de la Tlicologia chrisLvinn, de l'/a/roductio ad llieologla^n, du Scilo teipsum, et d'un autre ouvrage intitulé lÀber sententianitn (1), et avertit l'auteur que le choix lui était otTert ou de renier les textes incriminés, ou de les corriger, ou enfin de les justifier par des raisons théologiques. Mais à peine avait-il achevé ces mots, qu'Âbélard se redressa avec fierté et déclara devant ses juges étonnés qu'il en appelait au Pape. Personne ne crut d'abord qu'il prit sérieusement un tel parti ; mais on eut bcou lui promettre une pleine liberté de défense et une
(1) Abôlard a désavoué ce dernier ouvrage. Mais les critiques sont à peu près d'accord aujo'ird'lmi pour y voir, non pas, d est vrai, un écrit do sa main, mais un cahier. rédigé d'après ses leçons par un de bes disciples.
entière sécurilé pour sa personne, il persista dans son appel et déclina obstinément la compétence d'un tribunal qii'il avait lui-môme choisi. »
Cette nouvelle el subite volte-face jeta d'abord quelque trouble dans l'esprit des évoques. Mais l'œil fixé sur son but, saint Bernard ne se laissa pas déconcerter. 11 fit décider par le synode que, par respect pour le Saint-Siège, la personne d'Abélard serait mise provisoirement hors de cause, mais qu'il serait passé outre au jugement sur la question de doctrine Après un nouvel examen, les propositions suspectes, réduites au nombre de quatorze, furent frappées d'une condamnation positive et môme notées d'hérésie.
Sans perdre un moment, Tabbé de Clairvaux se mit en devoir de soutenii en cour de Rome le bien fondé de cette sentence et d'en obtenir confirmation. Il déploya pour cela une activité infatigable et un génie hors de pair de théologien, de polémiste el de diplomate. Une terrible volée de lettres, toutes brûlantes de zèle et d'éloquence, et où la passion du saint abbé pour l'orthodoxie l'emporte quelquefois jusqu'à l'invective et jusqu'à l'insulte, s'élancèrent en môme temps ou coup sur coup de sa cellule vers le Pape et vers le Sacj'é-CoUège et allèrent sommer, pour ainsi dire, le Souverain Ponlife el les .cardinaux de
sauver l'Eglise, menacée por le dialeclicien retors et le novateur contumace que saint Bernard ne se représente plus que sous les traits d'un monstre odieux. <« Nous avons échappé au lion (Tantipope Ânaclet), s'écrie t-il, et nous voici aux prises avec le dragon ... Un Goliath s'est levé, haut de taille, armé pour le combat, précédé de son écuyer, Arnaud de Brescia. Leurs écailles sont si étroitement unies, qu'un souffle ne saurait les pénétrer. La guêpe de France a sifflé pour appeler à elle la guêpe d'Italie, et toutes deux se sont jetées sur le Seigneur et son Christ. Goliath a poussé sa clumeur contre les phalanges d'Israël et insulté l'armée des saints. . . C'est è vous, successeur de Pierre, de juger si celui qui attaque la foi de Pierre doit trouver un refuge auprès (le la chaire de Pierre. Rappelezvous les devoirs de votre charge. . . Qui donc se lèvera pour fermer la bouche de ce fourbe ? Il est prêt ù se foire condamner encore, comme si la première condamnation ne suffisait pas ! Que disje ? il est bien tranquille : car il se glorifie d'avoir pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome, et il invoque comme défenseurs de ses hérésies ceux-là mêmes qui doivent le juger et le condamner. N*y aura t-il donc personne qui ressente les injures faites au Christ ?... Sachez-le, parce qu'il vous est utile de le savoir^
vous ô qui Dieu donne la puissance, il importe ù TEglise, il importe n cet homme lui-môme qu'on impose silence ô sa bouche pleine de malédiction, d'amerlume et de ruse (1). »
Abélard, de son côté, était sorti du concile en proie ô une assez vive irritation. 11 n avait pas tardé 5 composer une apologie où, non ct»ntent de défendre pied n pied sa méthode et ses erreurs, il prenait à partie Bernard et Taccusait d'ignorance, de falsification et de frénésie. Mais peu à peu, rentrant en lui-môme, il reconnut la situation périlleuse où ses témérités d'enseignement et de conduite lavaient placé, et, comme ses' erreurs, dont il avait tant de peine ô se déprendre, avaient leur principe dans son esprit plutôt que dans son cœur, et que ses intentions n'étaient point celles d'un hérésiarque, il changea de ton dans une nouvelle confession de foi adressée par lui b Héloïse et où, sans rétracter expressément sa doctrine, il faisait cette déclaration exactement orthodoxe et profondément chrétienne : « Héloïse, ma sœur, toi jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus chère encore en Jésus-Christ, la logique ma rendu odieux au monde. Ils disent, en effet, ces pervers, qui pervertissent tout et dont la sagesse est perdition, que je suis
(I) Cf Vacandard, ouvrage cité, t. II, pp. 148159.
éminent dons la logique, mois que j'ai failli grandement dons la science de Paul C'est, il me semble, la prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi. Je neveux pas à ce prix être philosophe, s*il fout me révolter contre Paul. Je ne veux pas être Aristote, si je suis séparé du Christ ; car il n'est pas sous le ciel d'autre nom que le sien, en qui je doive trouver mon solut. J'adore le Christ qui règne h la droite du Père... Je crois au Père, ou Fils et au Soinl-Espril, por nature un et vrai Dieu, qui reçoit la Trinité dons les personne*», mais conserve Tunité dons la substance... Je n'écoute point Arius qui, poussé par son génie pervers ou ])lutôt séduit par le. démon, introduit des degrés dons la Trinité divine... Je déclare que le Soint-Esprit est égal et consubstontiel au Père et ou Fils .. Je condomne Sobellius qui soutient que le Père et le Fils sont lo même personne... Je déclare que dans le baptême tous les péchés sont remis, et que nous avons besoin de la grûce pour commencer le bien et pour le parfaire; et queceuxqui sont tombés sont régénérés par la pénitence... Telle est In foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je tire la fermeté de mon espérance. Fort decetnppui salutaire, je ne croins pas les aboiements de Scylla, je ris du gouffre de Charybde, je n'ai pas peur des chants mortels des
Sirènes. Si la tempête vient, elle ne me renversera pas ; si les vents soufflent, ils ne m'agiteront pas ; car je suis fondé sur la pierre inébranlable (1). »
C'est sur cette déclaration de ses sentiments qu'il se proposait sans aucun doule d'établir à Rome In défense de son enseignement et de ses écrits, qu'il se flattait, au moyen d'une habile inlcrpiélalion et, s'il le fallait, de concessions opportunes, de mettre en •suffisant accord avec sa dernière profession de foi. 11 se mit donc en route pour la ville éternelle. Cluny se trouvait sur son chemin. Il s'y arrêta pour s'entretenir de sa silunlion et de ses projets avec l'illustre et soinl ul»bé de celte congrégation, Pierre-le- Vénérable, qui, sans partager ses idées, avait de l'admiration pour son génie et de la bienveillance pour sa personne.
Pierre-le-Vénérable fut l'un des jjrands hommes du douzième siècle. Il naquit dans les dernières années du siècle précédent au château de Montboissier, en Auvergne, d'une famille appartenant h la haute aristocratie féodale. Comme celle de saint Bernard, sa mère, Raingarde, était d'une piété toute monastique. Voué dès l'enfance par
(I) Cf. Peiri Ahxlardi fidei confessio nd Ileloissim dans Mi«no, l CLXXVIII, pp. 375-378. — Vacandard, ouvrage cité, t. I, pp. 160, 161.
868 parents à la vie religieuse, son inclination personnelle répondil sons peine b cette vocation. Il fit son éducation nu couvent de Sauxillongc. de l'Ordre deCluny, nuquol.h Tàge de seize ou dixsept ans, il s'agrégen par un vœu définitif. Son intelligence et sa piété, correspondont à l'illustratfon de sa naissance, rappelaient aux grands emplois de la congrégation 11 fut bientôt élevé, malgré sa grande jeunesse, t\ la double charge de docteur des anciens^et de gardien de l'Ordre, dans le monastère de Vézelay. u Le seul titre de docteur des anciens, dit M. rabb6 Demimuid (1), indique assez les fonctions qui s'y trouvaient attachées, et le cas que l'on faisait de l'érudition du jeune profès, jugé digne d'instruire ceux qui peut-être le devançaient par l'âge. Quant au gardien de l'Ordre, appelé aussi prieur claustral, il était comme le vicaire et le substitut du grand prieur, le remplaçait en son absence et, en tout temps, veillait au maintien de la discipline du couvent. Dix années durant, Pierre s'acquitta de ces emplois avec le zèle le plus édifiant, o Il fut ensuite préposé au gouvernement du prieuré de Domène, au diocèse de Grenoble. Enfin le chapitre général de TOrdre l'élut, le 22 août 1122, à la dignité abbatiale, ce qui le faisant chef
(1) Ouvrage cité, p. 20.
de la congrégation de Cluny, le plaçait au nombre des principaux personnages, non seulement de l'Eglise et du royaume de France, mais de la chrétienté tout, entière. Mais le poids de cette charge en égalait l'honneur. L'Ordre de Cluny était tombé, sous le gouvernement de Pons dé Melgueil dans ce relâchement de vie et de discipline que nous avons vu exciter l'indignation et la verve de saint Bernard. Après l'abdication de celle nbbé d'humeur trop temporelle, son successeur. Hugues II, n'avait pu, dans un pontifient de trois mois seulement, mettre la main à rœuvre de réforme dont la nécessité se montrait urgente aux vrais religieux. Pierre de Montboissier s'y voua de plein cœur, mais il eutô soutenir, finns cette sainte entreprise, de terribles luttes et même des retours sanglants. Revenant sur son abdication, l'abbé Pons, appuyé des partisans d'une vie commode, s empara de l'abbaye par la force et réussit quelque temps à y maintenir la tyrannie de son relôchement. La cause fut évoquée à Kome. où se rendirent les deux abbéi^ de Cluny. Mais Pierre fut confirmé dans su charge [>ar l'autorité a|)ostolique. tandis que Pons, solennellement excommunié était jeté en prison. Il y mourut peu après, victime d'une épidémie è laquelle Pierre lui-même faillit suc* comber.
Maître d'un pouvoir désormais incontesté, le chef légitime de Cluny releva et soutint, sa vie durant, par un mélange de vigueur et de prudence, la régularilG ccnobîlique et la santé spirituelle dans le grand corps religieux confiée ses soins. Saint Bernard rendit hautement témoignage à ses hautes vertus, (|ui lui méritèrent de la part de ses contemporains le surnom de Vénérable, indissolublement attaché depuis à son nom. La commune ardeur de leur zèle* apostolique, qui se manifesta notamment contre le schisme d'Ânaclet, quoique cet anti-pape fût clunisien d*origine, unit ces deux grands hommes par les liens d'une sainte amitié, qui laissa [ilace toutefois , outre les divergences inévitables entre les deux congrégations dont ils étaient les représentants, ù une certaine différence de vues et surtout de caractères. Plein d'admiration pour l'idéalisme transccndanl de l'illustre aecète cistercien, le pieux abbé de Cluny n'en adoptait pas néanmoins, pour lui et les siens, le puritanisme un peu farouche.
« Pierre-le- Vénérable, dit ô ce propos M.
l'abbé Demimuid (1), aurait-il souscrit sans réserve à la violente sortie de saint Bernard contre la richesse des temples et le luxé des bû<
<1) Ouvrage cité, pp. 87-89.
tîmenls ? Nous en doutons. Il ne priait jamais mieux que dans une belle église. Un de ses amis, révoque de Troyes, lui semblait appelé ô la vie religieuse, il le presse de changer son siège contre une cellule de Cluny. « Avez- vous oublié, lui écrit-il, cette église, la plus belle, et de beaucoup de toute la Bourgogne, les peintures qui la décorent, toute la vie du Christ, ses miracles, si merveilleusement représentés par nos peintres? Où trouvez-vous un lieu mieux fait pour le re cueillement et la contemplation ? » Pierre était dévoré du zèle de la maison de Dieu, et pour ajouter à la décence, à l'éclat du culte, il ne savait rien épargner. Un moine de son ordre n'a pas assez d'éloges pour les deux beaux reliquaires d'argent, incrustés d'or, ornés d'émaux et de pierreries, qu'il avait fait placer sur le maître-autel. Sous son gouvernement s'acheva et fut dédiée cette basilique de Cluny, la plus vaste alors du monde chrétien et dont Saint- Pierre de Rome a seul surpassé dans la suite les proportions colossales . Pierre -le -Vénérable avait toutes les vertus de son état, il était, on l'a dit, (( l'idéal du moine » . mais du moine de Cluny. C'était un titre à la reconnaissance de cet institut, que d'en avoir accru et embelli les édifices. Un des abbés les plus honorés de l'ordre, un saint, Odilon disait : a J'ai trouvé une abbaye de
bois et je la laisse de marbre. ». Au contraire, à CIteaux, on se glorifia longtemps de ce qu'on appelait « le monastère de bois ».
« Cluny, c'était le cloître, mais bâti par la main des arts ; c'était la prière, mais entrecoupée d'études variées ; la pratique des conseils évangéliques, mais dans la sérénité et sous le rayon du Thal)or, plutôt que dans les larmes et la désolation du Calvaire. Ctteaux, c'élait le renoncement absolu ; le vœu de pauvreté, compris avec une rigueur singulière ; il y avait un luxe de l'esprit qu'il n'excluait pas moins que les richesses ; là aussi, cependant, le travail succédait à l'oraison, mais le travail des mains, qui défrichait les terres obandonnées, desséchait les marais, créait des usines, et parfois réunissait à la même charrue le pauvre colon et le haut baron, jadis puissant dans le siècle. Lorsqu'on se dirigeait vers Cluny. de loin les yeux étaient frappés par 'a masse imposante de la grande église, par son double transept, ses quatre tours hautaines, qui surmontaient les collines et les forêts, la tour du chœur surtout, plus élevée, plus large que les autres, et d'où s'échappaient les volées de ses dix-huit cloches ; et l'on reconnaissait cette congrégation si respectée qu'on a vu des papes solliciter son appui, si opulente qu'un de ses abbés, Pierre lui-môme, a pu i'ap-
peler « le trésor de la république chrétienne ». Le caractère des Cisterciens ne se traduisait pas moins dans leurs églises, dépourvues de sculptures, de peintures, aux vitraux de couleur blanche, sans croix ni ornements, et dont les clochers devaient être, disaient les constitutions, tl'une hauteur modeste, en r8p|)ort avec la simplicité de lOrdre. Ces constructions austères, nues, basses, presque écrasées, faisaient songer à des pénitents, prosternés dans la prière et dans l'humilité.
« Mais quoi ! ajoute excellemment le docte historien (1), faut-il se prononcer entre les deux observances, entre les deux esprits ? Proscrire les splendeurs artistiques et lactivité littéraire de Cluny, c'eût été suspendre cette patiente et glorieuse tradition, qui nous a valu les chefsd'œuvre de l'antiquité (2), ralentir cet élan de la piété de nos pères qui, suivant nn mot célébrera couvert la France de cette blanche robe d'églises, aujourd'hui encore une de ses plus belles parures ; c'eût été priver le peuple de celte prédication, dont saint Bernard, on l'a vu, ne méconnaissait pas l'efficacité, de ces monuments qui étaient « comme un livre ouvert pour la foule,
(i) Ouvrage cité, pp. 90, 91.
(2) Par le soin qu'ont mis les copistes monastiques à en roproduire les exemplaires,
dont les frises, les chapiteaux retraçaient les histoires sacrées, les légendes populaires (1) », dont les superbes clochers rappelaient moins au fidèle l'orgueil des moines que la pensée du ciel. Car Chateaubriand n'a-t-il pas été bien inspiré, quand il a dit: a Un paysage paraft-il nu, triste, désert, placez- y un clocher; à l'instant, tout va, s'animer : les douces idées de pasteur et de troupeau, d'asile pour le voyageur, d*uumône pour le pèleriji, d'hospitalité et de fraternité chrétiennes, vont naître de toutes parts I (2) » D'un autre côté, réprouver l'austérité de Ctteaux, en l'accusant, comme on Ta fait dans la chaleur de la di:rpute, de briser la vigueur du corps et d'àlanguir l'esprit, tandis que saint Bernard, dans des membres exténués par le jeûne, trouvait la force de gouverner son siècle, et que les mille bras de ses moines fertilisaient les solitudes et y portaient le commerce et l'industrie, c'eût été détruire une imissonte et nécessaire influence, qui vint s'opposer h temps au torrent du relûchement, et retenir l'ordre monastique sur cette pente, dont parle le poète, et qui entraîne toute chose, ici-bas, vers l'inévitable décadence :
(1) Viollfet-le-Duc. Dictionnaire d'architecture^ t. I, p. 278.
(2) Génie du Christianisme ^ 3* partie, livre I^chap. VI,
Sic omnja fatis în pejus ruere, ao rétro sublapsa referri (1).
« C'est donc ici le lieu de répéter, avec saint Bernard, que la robe de TEglise est sans couture, mais qu elle a mille nuances. On peut ajouter qu'il y a plusieurs demeures dans le royaume de Dieu, que toutes les observances y sont à Taise, |)our travaHler, chacune selon sa vocation, h Tœuvre commune, et confondre la variété de leurs efforts dans l'unité d'un môme but. »
Le. goût de Tabbé de Cluny pour l'activité, pour rcfflorescon3e intellectuelle, dans les lettres comme da:»s les arts, explique sa sympathie pour l'abbé de Saint-Gildas, de môrne que sa |)iété et son zcle apostolique expliquent son lien d'amitié avec l'abbé de Clairvaux. Peut-être aussi son indulgence naturelle, son penchant à considérer, autont que possible, les choses du bon cùté, lui foisoisnt-ils trouver bien diires les poursuites dont était Tobjet le beau génie de maître Pierre, poursuites menées maintenant, put-il penser, avec une rigueur, une apreté trop cisterciennes Quoi qu'il en soit, il fit à celui-ci le meilleur accueil et l'encouragea dans son des-
(1) « Ainsi la destinée pousse toutes choses de mal on pis, ri les rarnêno peu à peu au néant d*où eUes sont issues. » Virgiie^ Georgiques^ I, v. 199.
sein d'aller chercher à Rome, ainsi qu'il. le lui dit, justice et au besoin miséricorde. Mais déjà la sentence du Pape élait rendue et la nouvelle en vint bientôt foudroyer Abéloid à Cluny môme. Innocent II, de Tavis du Sacré-Collège, avait, dès le 16 juillet 1140, renouvelé, en termes très durs, frappant non plus seulement U\ doctrine, mais la personne même d'Abélord, la condamnation prononcée ù Sens, a Nous condamnons, écrit-il aux évoques, en vertu 'de l'aulorilé des saints canons, les articles recueillis par vos soins et tous les dogmes pervers de PicrrCf ainsi que Tauteur lui-môme, et nous lui im|)osons à lui, comme hérélique, un perpétuel silence »
Une seconde lettre, en date du môme jour, qui devait ôlre provisoirement tenue secrète, aggravait encore la rigueur de la senlence : a Pur les présents écrits nous mandons à Votre Fraternité de faire enfermer séparément, dans les maisons religieuses qui paraîtront le plus convenables, Pierre Abélard et Arnaud de Brescîa, fabricateurs de dogmes pervers et agresseurs de la foi ca(holi(|ue, et de faire brûler leurs livres partout où on les trouvera. )> 1^1, comnne pour prêcher d'exemple. Innocent 11 fil brûler publiquement les écrits d'Abélard dans la basilique de Saint-Pierre à Rome ( 1 ;.
(1) Cf. Pelri Venerabilis opéra omnia dans Mignei
Pierre-le- Vénérable n'abandonna point le condamné dans le terrible étnl où il se trouvait, mois s'efforça au contraire, en l'exhortant à la soumission, de relever son courage et de lui préparer une situation meilleure. L'abbé de Gl- Icoux, Rainard, peut-être d'accord avec saint Bernard, s'honora par une démarche noblement chrélienne. Il vint à Cluny conférer avec Pierrele- Vénérable et avec Abélord et leur proposa sa médiation pour réconcilier labbé de Saint-Gildas avec l'abbé de Clairvaux. Abélard consentit à se rendre avec lui auprès de saint Bernard. La cause de la foi sauve, qui seule avait embrasé son zèle, celui ci, qui portait un cœur très tendre sans sa fougue apostolique, ne demanda au proscrit que de donner un témoignage public de sa soumission au jugement du Saint-Siège, et cette promesse faite, lui ouvrit les bras. Abélard revinlà Cluny satisfait de cette entrevue, autant du moins qu'il pouvait l'être en de telles circonstances. Pour dégager sa parole, il composa et répandit, sous le nom d'Apologie, une nouvelle et dernière profession de foi, où tout en déclarant accepter tout ce que TEglise enseigne, réprouver tout ce qu'elle condamne, il ne put
Patrologia lalina, t. CLXXXÎX, p. 305. — Vacandard, Vie de saint Bernard^ t. Il, pp. 163, 164.
8*empôcher de laisser voir que sa propre condamnation reposait.à son avis^sur Tinterprétation de sa pensée par ses adversaires plutôt que sur sa pensée même, qu'en son vrai sens il croyait orthodoxe, comme Tétait en effet son intention. « La soumission du cceur, si pure soit-elle, dit à ce propos M. labbé VacanJaiJ (1), ne corrige pas toujours les travers de l'esprit. Accoutumé dès longtemps ù jouer avec les mots et à les plier à sa fantaisie, Abélard était devenu à peu près incapable de saisir la contradiction logique qui existe entre les explications qu'il donnait des mystères et l'expression exacte du dogme. Cet état psychologique était une. infirmité, personne ne lui en fit un crime. » La tradition doctrinale était maintenant pleinement sauvegardée par la décision venue de Rome ; saint Bernard jugea donc préférable de ne pas exaspérer l'infortuné dialecticien par une implacable persécution jusque dans ses illusions dernières. Il garda le silence sur Y Apologie d' Abélard et le laissa terminer en paix, dans l'asile qu'il s'était choisi, son existence tourmentée.
Cet asile n'était autre que Cluny même. L'enseignement public était désormais interdit à maître Pierre, et d'ailleurs la fatigue et la sou f-
(1) Ouvrage oitô, t. U. p. 174.
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franco pèsnient lourdement sur son corps et sur son âme. Il était assuré de trouver auprès de Pierre-le -Vénérable, non seulement le repos avec les plus grands égards, mais encore toutes les facilités pourTétude, et remploi môme de son génie didactique et de sa vocation professorale. L'abbé de Cluny accueillit avec joie, si même il ne la provoqua perses exhortations, la demande de perpétuelle hospitalité qui lui fut faite par Abélard, et il résolut, décision agréable à tousdeux, d'utiliser sa science pour l'instruction des novices et des religieux de Cluny. Il écrivit au Souverain Pontife en termes pressants pour obtenir son assentiment à cette charitable interprétation de la sentence romaine, et Innocent II, qui avait autrefois donné des marques d'estime et d'afleclion à l'illustre dialecticien, aujourd'hui proscrit, et qui regrettait peut-être un peu sa sévérité d'hier, le lui accorda sans difficulté. Abélard, tout en pratiquant 6 Cluny, avec une édifiante exactitude et comme un simple religieux, la règle du monastère, y fut traité par Pierre et ses moines en écolûtre de l'abbaye, abbé lui-môme par son titre de Saint-Gildas.
Son activité intellectuelle était toujours remarquable, mais sa santé pliait de plus en plus sous le poids des chagrins et des inflùmités. Il fut atteint dune maladie de peau qui acheva de
l'exténuer. Espérant qu'un changement d^air pourrait ranimer ses forces, Pierre-le- Vénérable, avec une touchante sollicitude, l'envoya au prieuré de Saint-Marcel, sur les bords de la Saône, dans une des situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. C'est là que Pierre Abélard devait trouver le terme de son existence inquiète. Il y expira dans les plus vifs sentiments de piété, le 21 avril 1 1 42, à l'âge de soixante-trois ans (1).
Cette nouvelle fut pour le Paraclet et surtout pour son abbesse le sujet d'une bien grande douleur. Le bon abbé de Cluny jugea, non sans raison, que la meilleure consolation pourHéloTse serait l'expression des sentiments qu'il avait conçus pour Thôte illustre de son monastère, et le récit de ses derniers jours. Il lui écrivit une longue lettre où il exprime tout d'abord, avec une sincérité pleine de candeur, malgré la recherche, çè et là un peu ridicule, d^ôrudition et d'expression qui est la marque de son temps, son admiration pour Héloïse elle-même.
« J'étais encore un adolescent, dit-il (2), je
(1) Cf Pétri Venerabilis epistolariumlïb. IV. epist.lV, dans Migne, recuoil cUÔ, p. 306. — Vacaadara, ouvrage cité. t. U, pp. 172, U3, — Rômusat, ouvrage oit6, t. 1, pp. 256, 257.
(2) Pétri YcnerabilisepisiolaHum, lib. IV, epist XX!, recueil cftô, p. 347 et suiv. — Demimuid, ouvrage oité| p. 168 et suiv.
n'étais pas sorti des années de la jeunesse, lorsque la renommée de votre vie studieuse et de vos louables travaux vint à ma connaissance.
On disait qu'une femme de notre temps, vraie merveille, s'adonnait tout entière h la culture des lettres, à la recherche de la sagesse — c'était encore la sagesse profane — et ne pouvait être distraite de son application aux arts utiles par les séductions du monde, par ses frivolités ou ses plaisirs. Tandis que le monde presque entier, fuyant la peine, s'endort dans une honteuse paresse, tandis que la sagesse ne sait plus où poser le pied, non-seulement chez les femmes, qui la tournent en raillerie, mais chez les hommes eux-mêmes, votre passion pour l'élude vous élevait, je ne dis pas au-dessus de toutes les femmes, mais au-dessus de la plupart des hommes. Bientôt, Celui qui vous avait mise à part, dès votre naissance et dont la grâce vous avait appelée, vous a conduite à meilleure école, et. vous avez échangé la logique contre l'Evangile, la physique contre l'Apôtre, Platon contre le Christ, l'académie contre le cloître ; en un mot, vous êtes vraiment aujourd'hui une femme philosophe. »
Ecrivant à une telle femme, le bon abbé se fait un devoir de s'élever aux plus hauts sommets du style mythologique et biblique. U
ne tarde pas à comparer Hélolse à Penthésilée, reine des Amazones, et à Débora, la prophétesse, dont Tune, à la tète de son armée de femmes, combattit pour défendre Troie, dont l'autre suscita contre les ennemis de son peuple Barach, juge d'Israël, et mit à mort elle-même le chef païen Sisara. Puis, jouant sur le nom de Débora : « Vous n'ignorez pas, dit-il, vous dont Térudîtion est si vaste, qu'en hébreu Débora signifie une abeille. Vous serez donc une Débora, c'est-à-dire une abeille. Ce miel que vous avez recueilli de tous côtés et à grand'peine, vous ne le garderez pas pour vous seule ; vous le distribuerez en bons exemples, en bonnes paroles, à vos sœurs et à toutes les ftmes qui se présente* ront à vous. )> — Il est mieux inspiré lorsque, laissant parler son cœur, il ajoute qu*il porte envie au Paraclet : a Plût à Dieu, s'écrie-t-il, que notre Gluny vous possédât, que l'aimable prison de Marcigny (1) vous tint enchaînée avec les autres servantes du Christ dans Tattente de la liberté céleste I J'aurais préféré vos trésors de science et de piété b toutes les richesses des rois ; j'aurais été fier de vous voir ajouter par
(1) Couvent de religieuses, de TOrdre de Cluny, où U mère môme de Pierre-le- Vénérable, Raingardei avait terminé ses jours. Cf. Demimuid, ouvrage cité, pp. 23 et suiv., 147 et suiv.
votre présence à l^éclat de cet illustre communauté. Et pour vous-même, que de sujets d'édification ! la noblesse et Torgueil mondains foulés aux pieds ; le luxe du siècle abandonné pour la pauvreté ; des vases du démon, autrefois pleins d'ordures, changés en temples très purs de TEsprit-Saint ; des vierges de Satan, devenues les vierges de Dieu, arrachées au monde et à ses mensonges, occupées à bôtir, sur le fondement de rinnocence, Tédifice de leurs vertus, et à en élever le faite jusqu'au plus haut des cieux I Quelle joie pour vous de contempler ces âmes angéliques, ces fleurs de pureté, associées à de chastes veuves, attendant avec elles la gloire de la bienheureuse résurrection, et ensevelies, même de corps, dans l'étroite enceinte du clottre, comme dans le sépulcre de l'immortelle espérance I »
Il vient ensuite, par une transition très aimable, à l'expression de ses sentiments pour Abélard : « Si, dit-il, la divine Providence vous a refusée à nous, elle nous a du moins accordé celui qui vous est cher et dont le nom sera toujours prononcé ici avec honneur, maître Pierre, ce vrai serviteur et philosophe du Christ, don plus précieux pour nous que l'or et le topaze. Tout Cluny rend témoignage de l'humble, pieuse et sainte vie qu'il a menée dans ce monastère.
Je ne pense pas avoir vu jamais son pareil pour rhumilité de la mise et de l'altitude. Il égalait saint Germain par son amour de l'abjection, saint Martin par son amour de la pauvreté.
Dans la nombreuse communauté de nos frères, je l'obligeais à tenir le premier rang : son extérieur négligé le faisait prendre pour le dernier de • tous. Je l'admirais souvent, mais surtout dans les processions, lorsque je le voyais marcher devant moi au milieu des autres moines : je me demandais alors comment un homme d'un si grand nom pouvait se mépriser et s'abaisser de la sorte. On voit des religieux prpfès qui ne trouvent jamais leur costume assez beau : pour lui, rien de trop simple ; le premier vêtement venu, pourvu qu'il le couvrit, lui paraissait suffisant. C'était la môme modération dans le boire et le manger, dans tous les soins du corps ; ses discours et ses exemples condamnaient, je ne dis pas le superflu, mais ce qui n'était pas absolument nécessaire. Il lisait sans cesse, priait souvent, parlait peu, excepté dans les conférences qu'il faisait familièrement aux frères, ou dans les sermons qu on l'obligeait à prêcher devant la communauté. Il fréquentait les sacrements célestes et offrait à Dieu le sacrifice de l'immortel agneau, toutes les fois qu'il le pouvait, et c'était presque tous les jours, depuis que
j'eus obtenu, par mes prières et mes Instances, sa réconciliation avec le Sa'nt-Siège. Tout ce qu'il avait d'intelligence, de voix, d'activité, apparlenait à la théologie, à la philosophie, 6 l'érudition, qui faisaient le constant objet de ses méditations et de son enseignement. Tel nous l'avons vu au milieu de nous, simple et droit, craignant Dieu, fuyant le mal ; tel il fui aussi dans les derniers jours de sa vie, à Saint-Marcel. « Là, autant que le permettaient ses infirmités, il reprit ses anciennes études ; toujours penché sur ses livres, à l'instar du grand saint Grégoire, il ne laissait passer un seul instant sans prier, sans lire, écrire ou dicter. C'est au milieu de ces saintes occupations que le Visiteur évangélîque vint le trouver ; il ne dormait pas, il veillait, et quand sonna l'heure des noces éternelles, il put s'y rendre comme les vierges sages. Il tenait à la main sa lampe pleine d'huile : c'était sa conscience, qui rendait témoignage de la sainteté de sa vie. Car il fallut qu'il payât le commun tribut à la nature ; la maladie fit les plus rapides progrès, et en peu de temps, le mit à l'article de la mort. Avec quelle sainteté, quelle dévotion, quels sentiments chrétiens, il fit d'abord sa profession de foi et ensuite l'aveu de ses fautes ; avec quelle effusion de cœur il reçut le viatique du dernier pèlerinage, le gage
de réternelle vie, en un mot le corps du Dieu rédempteur ; avec quelle résignation il lui recommanda son corps et son âme pour réternité, nous en avons le témoignage de nos frères, les religieux du couvent de Saint Marcel, où il rendit le dernier soupir. C'est ainsi que mettre Pierre a terminé sa vie. Sa singulière autorité dans la science avait porté son nom dans l'univers presque entier, et partout où il était connu, il était illustre. Il avait pour maître celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; » il imita sa douceur et son humilité, et mérita par là, il est juste de le croire^ d'aller d'ici-bas vers lui. Ainsi donc, vénérable et chère smur en Dieu, celui dont vous aviez été la compagne selon la chair, et qui vous fut plus tard uni par les liens meilleurs et plus forts delà divine charité, celui qui vous apprit à servir le Seigneur, celui-là, le Seigneur, à votre place et comme un autre vous-même, le réchauffe dans son sein et le garde pour vous le rendre par sa grAce, au jour de sa venue, quand retentiront la voix de l'archange et la trompette annonçant Dieu descendant du ciel. »
Non content de ces éloges en une prose parfois trop poétique, le pieux et affectueux abbé de Cluny composa pour maître Pierre Tépitaphe suivante en vers hexamètres : « Le Socrate de
— assis Goule, le Platon de rOccîdent. notre Arîsloté ; de tous les logiciens qui furent jamais ou Tégnl ou le supérieur ; reconnu de tout l'univers comme le prince des études ; génie varié, subtil, pénétrant, surmontant toutes les difflcullés par la force du raisonnement et l'habileté du langage : voilà ce qu'était Abélard. Mais son plus beau triomphe, ce fut le jour où adoptant la vie et la discipline monastique de Cluny, il embrassa la véritable philosophie, celle du Christ. C'est sous de tels auspices que. nous donnant le ferme espoir qu'il serait compté au ciel parmi les élus, ces vrais philosophes, il acheva sa longue vie, le dernier jour des calendes de mai (1).
Abélard avait été enseveli d'abord au prieuré de Saint-Marcel, mais, conformément ô la vo"»"
(i) In epilaphio Pétri Ahœ'ardi versus.
GaUorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum, Noster ArUtotnles, logicis quicumrfiie fuerunt 'Aut paf aut m'^lior : studiorum cognitus orbi Princeps, ing«^nio varias, sublilis et acer.
Omnia vi superans rationis et arto loquendi, Abœlardus erat. Sed tuno magis omnia vicit, Cum Cluniacensem monachUiTi morem({ue professus, Ad Christi v«»ram transivit philosophiam.
In ffua longœvœ hene complenn ultima vitœ, l^hilosupliis (fuandoque bonis se ronnumerandum Spem dédit, undenas Maio rénovante Kalendas.
Migne, t. CLXXXIX, p. 1022. Cf. Vacandard, Abélard, pp. 163, 161.
lonté qu1l avait exprimée depuis longtemps, Pierrc-le- Vénérable, par un dernier acte de sympathie eiïlcace, fil enlever secrètement sa dépouille mortelle et la transporta lui-même au Paraclet. Au dessu^s du tombeau Héloïsc fit suspendre l'attestation suivante, rédigée sur sa demande toute spéciale et conforme à un usage assez singulier de celte époque (i) : « Moi Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abéiard dans le monastère de Cluny et cédé son corps ft l'abbesse Héloîse et aux religieuses du Paraclet, par l'autorité de Pieu tout-puissant et de tous les saints, je l'absous d^oflice de tous ses péchés (2). »
L'écho, sans doute assez faible, de la mort de maître Pierre, considéré spécialement comme aBbé de Saint-Gildas, ne nous est parvenu que dans cette brève mention de la chronique de Ruis, h l'année 1 141 (au Heu de 1142) : « Mçrt de Pierre Abéiard, abbé de Saint-Gildas de Ruis. Ordination de l'abbé Guillaume. » Les
(1) (^V. à ce sujet les doctes explications du reliffieux de Saint-Maur, autour du manuscrit français 168;^, p. 62i et suiv.
C?) Cf. Rômusat. ouvrngo rilô. pp. ?60, 861. — Vacandard, Abâlard, pp. iOi^, 163. — On sait que par suite de translations succrssivfs, dont la série n*est peut-ôtra pas d*une i-ertitude al>soluo, le tombeau d*Abôlard ot d*HôloÏ8e figure aujourd'hui au cimetière du Pèra-Lachaise à Paris.
moines delà vie<Keubbuyc bretonne qui, pendant son séjour chez eux, lui avaient rendu la vie si dure, regretlèrenl peut-être alors cet abbé qui, toujours absent, ne les gênait plus. A mesure que le temps s'écoula, par un phénomène assez naturel, sa mémoire devint de plus en plus en honneur dans le monastère qu'elle illustrait. On y conserva jusqu'6 la Révolution une prétendue chaire d'Abélard, d où il aurait enseigné ses religieux, et dont le sirge couvrait une armoire destinée, disait-on, à recevoir ses livres usuels. Le bon religieux de Saint-Maur, auteur de l'ouvrage manuscrit sur Saint-Gildas déjù cité par nous et où nous puiserons encore, s est fait très nettement son apologiste, et de nos jours la môme tendance est assez sensible dans la petite, mais consciencieuse et intéressante ///s/otrecie Saint- Gildas de RuiSy par M. Tabbé Luco (1).
(l) Chapitre X, p. 208 rt suiv.
l'abbaye jusqu'à la révolution. — LA RÉFORME