II. — I
vinces, soit pour évangéliser nos ancêtres, soit pour les édifier par le spectacle de ses vertus. Et cependant, depuis des siècles, une auréole de gloire rayonne autour de son nom; les sanctuaires bâtis à sa mémoire ont le privilège d^attirer des flots de pèlerins^ qui viennent baiser à Penvi ses précieuses reliques, se prosterner devant ses images, implorer son secours.
A quelle époque, par qui et dans quelles circonstances, le culte de saint Gilles fut-il introduit en Belgique et dans le Nord de la France ? Telles sont les questions passablement épineuses, qui forment l'objet de ce chapitre, et il faut convenir qu'il n'est pas aussi facile de les résoudre avec précision, que de les poser. Rien d'étonnant, dirons-nous avec un laborieux écrivain. Les questions d^origine, en histoire, sont pour la plupart environnées de ténèbres plus ou moins épaisses^' (^). Puissent nos recherches répandre un peu de jour sur un sujet, qui, dans son ensemble du moins et malgré tout son intérêt, n'a jamais exercé la plume de nos hagiographes !
Pour ne pas nous exposer à faire fausse route dans cette voie inexplorée, nous avons eu recours aux lumières du R. P. Charles Cahier, de la Compagnie de Jésus, que son immense érudition et ses nombreux travaux, surtout ses Caractéristiques des Saints dans Vart populaire (^), ont mis au premier rang des hagiographes modernes (^) . Voici les renseignements fournis par le savant religieux, et contenus dans ses deux lettres, écrites de Paris, sous les dates du 26 Février et du Mars 1872.
Q) Claessrns, Les Givilisate^trs chrétiens de la Belgique, Liège 1872, Introduction, p. 4.
(^) Paris 1867. — L'ouvrage forme deux splendides volumes in-quarto, à deux colonnes, ornes d'une foule de gravures.
(^) M. le chanoine Deliaisnes, archiviste du département du Nord, à Lille, qui nous avait suggéré l'idée de recourir au P. Cahier, a eu la gracieuseté de nous recommander, par lettre, à l'éminent écrivain et nous a ménagé ainsi un accueil d'une bienveillance exceptionnelle. Nous sommes heureux de pouvoir lui réitérer ici nos remorcîments pour son excellent conseil et son obligeante intervention.
Après quelques excuses sur son incompétence, excuses dictées par Phumilité^ le P. Caliier s'exprime de la sorte dans sa première lettre :
Je me suis interdit depuis longtemps toute recherclie sur un terrain trop spécial.... Cependant, si vous voulez un aperçu quelconque sur la manière dont S. Grilles sera devenu populaire au Nord de la France, aux bords du RMn et dans la Grrande-Bretagne, je soupçonne que voici sujet à réflexion. Ce Saint, grec, dit-on, mais dont presque toute la vie est renfermée dans le Languedoc, paraît s'être trouvé en relation avec les rois Mérovingiens ou Carlo vingiens. C'était déjà quelque chose pour étendre sa renommée jusque dans les Flandres, fief de nos premières races, et aussi dans FAllemagne Rhénane. Il faut peut-être tenir compte aussi d'un autre élément, qui persiste surtout dans l'ancienne Belgique de César. Le comte ^gidius, maître des milices en Gaule, sur la fin du siècle, semble avoir été nommé roi par les Francs ou les Gaulois, et soutint des guerres glorieuses, dont l'histoire ne tient pas assez compte (^) . Les paysans de Picardie,
Q) Le comte Gilles fnt nommé chef de la milice romaine dans les Gaules, par Tempereur Majorien, en i457 (d'autres disent 458), et se signala par de nombreuses victoires remportées sur les Visigoths. C'était le temps oii les Francs Salions, fatigués des excès de leur roi Childéric I'^'', venaient de chasser ce monarque débauché; ils offrirent la couronne au comte Gilles, qui l'accepta et se maintint au pouvoir jusqu'en 464, époque à laquelle Childéric fut rappelé, par ses sujets, de la Thuringe, oii il s'était réfugié. En 461, Eicimer, après avoir tué l'empereur Majorien, mit sur le trône Libius Sévère, homme insignifiant, au nom duquel il gouverna; la province des Gaules, refusant de reconnaître le nouvel état des choses, se sépara de l'Empire, et le comte Gilles se déclara indépendant dans la partie romaine (Moeller, \Qours complet c^histoire universelle, tom. m, Tournai 1867, p. 280); de là maints combats, dont notre héros sortit victorieux, avec l'aide des peuples, qu'il avait su gagner à sa cause. Le roi Childéric, rentré en possession de ses états, défit à son tour le comte Gilles, qui courut s'enfermer dans la ville forte de Soissons, lieu ordinaire de sa résidence, où il mourut en cette même année 464.
Le savant jésuite Gilles Boucher (Bucherius) parle, avec grands éloges, du comte Gilles, dans son Belgium Bomanum Ecclesiasticum et Civile (Leodii 1656), et consacre bon nombre de pages à la description des faits et gestes de ce seigneur (pp. 528 et sniv.).
du Soissonnais, et autres^ montrent encore çà et là des emplacements militaires (ou qu^ils disent tels) , et qui conservent le nom populaire de camps de Gilles. Si cet homme remarquable a guerroyé d'une façon éclatante dans nos provinces septentrionales, son nom célèbre a pu patronner la réputation ecclésiastique de son homonyme Languedocien. Je vous donne cela pour valoir autant que de raison, comme disent les jurisconsultes.
Dans sa seconde lettre, le P. Cahier émet les considérations suivantes, qui méritent toute notre attention :
L^église de Saint-Grilles, dans la ville du même nom, près de Nimes, est un des plus beaux édifices dus à Tart roman de la France méridionale. Elle conserve encore des sculptures merveilleuses pour l'époque (XI'^ ou XII*^ siècle). Cf. Teoya, Storia d'Italia, t. p. 732 sq; mais notez que cet auteur est
Gilles n'était pas seulement un valeureux capitaine, mais un excellent chrétien, dont les bonnes œuvres et les mœurs pures sont vantées par l'histoire : Erat J^lgidius, lisons-nous dans Bucherius, hello juxta et pietate conspicuus. Bello quidem multa viri strenui et magnanimi opéra edidisse, testis est Priscus in excerpiis. Idatius autem virum non insignem dumtaxat, et utriusQUE MiLiTi^ CoMiTEM, sed et Deo bonis operibus, ut fama commendat, complacentem memorat " (op. cit., p. 529, col. 1).
Durant les huit années de son règne sur les Francs, Gilles se servit constamment de son autorité pour protéger et faire fleurir la religion : Nec duhito, dit Bucherius, quin Ecclesiœ commodis, jam hellis liber, totus incuhuerit; viR, ut Idatius, Deo bonis operibus complacens, vel ut Paulinus, vir-
TUTE QUIDEM ILLUSTRIS, SED MORIBUS ALMIS FIDEQUE CLARIOR, MAJOR ET CELSIOR,
tmde et Sancti Martini invocatione, et constanti pietate victor. Ac primum Belgium nostrum, Francorum hactenus idololatria fœdatum, pristino nitori reddere laboraverit. Quo fine superstites Episcopos animaverit, recrearit, et in pristinam auctoritatem restituerit (op. cit., p. 532, col. 1). Prorsus in utraque Belgica stricte sumpta sut Trevirensi Remensique Metropolitanis adeo ferventihus, adeo sub JEgidio animatis, magnum tune Fidei incrementum splendoremque fuisse, pœne certa illatio est, stetitque iste Fidei vigor saltem ad octavum deinceps anmim, quo et ipse stetit ^gidius, et petulantior rex Childericus procul a Belgica trans Rhenum- in Thoringia ipsa versabatur (op. cit., p. 534, col. 1).
Une bravoiu-e consommée, de nombreux et éclatants faits d'armes, une vie pure et féconde en bonnes œuvres, la religion défendue et propagée sous son règne, tels étaient donc les titres du comte Gilles à l'admiration reconnaissante de ses contemporains et do la postérité. Un homme de cette valeur a dû laisser des traces profondes de son passage, et les souvenirs dont parle le P. Cahier, en fournissent la preuve.
très-partial pour les Visigotlis^ et leur attribue bien des œu~ vres dont l'origine est discutable. Quoi qu^il en soit, l^église de Saint-Grilles était un des monuments que devait avoir vus tout architecte du moyen âge qui se respectait. Un tour d'Europe ou de France (à la façon de Yillard de ïïonnecourt) (^) ne pouvait guère manquei* de comprendre 1^ examen, le dessin même de la vis (escalier tournant) de Saint-Gilles (^).
{}) Villard de Honneconrt nous a laissé Tliistoire de son voyage. Ce manuscrit a été publié, pour la première fois en 1858, sous ce titre : Alhum de Villard de Honnecourt, architecte du XIIP siècle, manuscrit publié en fac-similé, annoté, précédé de considérations sur la renaissance de Vart français au ZIX® siècle, et suivi d''un glossaire, par J. B. A. Lassus; ouvrage mis au jour après la mort de M. Lassus, et conformément d ses manuscrits, par Alfred Darcel, Paris 1858, in-4, de xxii-233 pp., orné de 72 pl. (Brunjet, Manuel du libraire et de Vamateur de livres, tom. v, 2*"'^ partie, Paris 1864, col. 1233.)
(^) " C'est une espèce de voûte annulaire rampante, disposée pour soutenir les marches d'un escalier tournant .autour d'un noyau plein Elle est
composée de neuf cordons de pierre, qui forment à la fois la voûte de l'escalier inférieur et les supports des degrés supérieurs, présentant ainsi l'effet de l'intérieur d'un véritable limaçon dont l'ombilic répondrait au noyau de l'escalier " (de Sivry et Champagnac, Dictionnaire géographique, historique, descriptif, archéologique des pèlerinages anciens et modernes et des lieux de dévotion les plus célèbres de Vunivers [coll. Migne], tom. ii, Paris 1859, col. 86).
" La vis de Saint-Gilles, autrefois le but des pèlerinages de tous les compagnons tailleurs de pierre, est située dans l'angle formé par l'intersection du mur collatéral gauche et du transept. Son appareil est d'une perfection merveilleuse. La construction de cet escalier passe encore pour un modèle de stéréotomie, et il a donné son nom à la plus élégante des voûtes rampantes en spirale. Vraisemblablement, sa destination était d'établir une communication avec des galeries supérieures " (Mérimée, Notes d^un voyage dans le Midi de la France, Bruxelles 1836, p. 318).
Une seconde vis, formant le pendant de celle qui subsiste encore, fut démolie par les religionnaires, en 1622, avec le magnifique clocher romanobyzantin, auquel elle conduisait (Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, p. 176).
Voyez aussi, sur la vis de Saint- Gilles, d'Êverlange, Saint Gilles et son pèlerinage, 4^ édit., Avignon 1879, pp. 155, 156. Le texte est accompagné d'une eau-forte représentant les ruines de l'ancien chœur de l'église abbatiale de Saint-Gilles et de la tour qui renferme la fameuse vis. Cette eau-forte a été gravée d'après une photographie, prise par M. Méphisto, d'Arles, et dont M"*^ Parrier a eu la bonté de nous offrir une superbe épreuve.
On trouve une planche, reproduisant la même vue, dans l'Album archéologique et description des monuments historiques du Gard, par Simon Durant, Henri Durand et Eugène Laval, Nimes 1853 (pl. xviii, en regard de la p. 94).
Cela passait pour une merveille en fait de coupe de pierres. En conséquence un maître de Fart ne pouvait manquer de rappeler S. Grilles à son retour^ et la réputation du Saint s'en accroissait d'autant par tout pays de TEglise latine.
" Ajoutez que les Raymond^, comtes de Saint- Grilles^ se firent un grand nom dans toute la chrétienté. Raymond IV refusa la couronne de Jérusalem, à la première croisade; et sa renommée se trouva prendre place à côté de celle de Godefroid de Bouillon. Ses successeurs gâtèrent un peu la réputation ainsi acquise^ mais ne laissèrent pas que d'occuper l'Eglise, par l'appui qu'ils prêtèrent aux Albigeois. Le comté de Saint-Gilles demeurait leur titre, quoiqu'ils eussent bien d'autres possessions, et nos ancêtres s'accoutumèrent ainsi à ne pas perdre de vue la cité bâtie sur l'ermitage du Saint. Les conséquences me semblent sauter aux yeux. Resterait à voir, d'après l'époque des fondations faites en Belgique, en Angleterre, en Ecosse, etc., si la renommée s'influençait du comte ^gidius, des comtes Raymond, ou de la célèbre église.
^' C'est ce que je vous laisse à peser, puisque vous avez pris cette tâche et possédez de nombreux matériaux pour une circonscription locale importante.
Il ne faut pas d'ailleurs oublier que Paris étant jadis le clief-lieu des études tbéologiques depuis le XII^ siècle, bon nombre d'évêques y avaient passé leur jeunesse. Les dévotions françaises devaient donc rayonner de là sur la plus grande partie de l'Europe. "
Une autre origine probable du culte de saint Gilles dans nos provinces nous a été signalée par feu M. le cbaaoine De Ridder, secrétaire de l' arche vêcbé de Malines, enlevé trop tôt
Pour tons détails sur la structure des anciens escaliers à vis du moyen âge, consultez Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de Vardiitecture française du XP au XVI" siècle, tom. v, Paris 1861, Escalier, § Escaliers intérieurs, pp. 295 et suiv., avec nombreuses gravures.
aux lettres et à ses nombreux amis (^). Yoici ce que nous écrivait ce savant ecclésiastique^ à la date du 1^^' Octobre 1871:
J^ai parcouru hier la légende de S* Gilles dans Jacques de Yoragine^ et une réflexion m^est venue que je prends la liberté de vous communiquer. La voici :
Yous connaissez^ par les canons du concile de Leptines et par d^autres de la même époque^ combien nos missionnaires des X premiers siècles ont eu de difficultés à extirper les usages payons^ et le culte superstitieux qu^ avaient nos pères pour certains arbres^ des sources^ etc. Ils ont été obligés de christianiser, pour ainsi dire, ces usages, en bénissant en Tlionneur des saints ces sources ou puits; en élevant, à proximité, des cbapelles ou oratoires; en faisant invoquer les saints pour obtenir, par leur intercession, la délivrance des maux, dont les chrétiens croyaient se libérer par certaines pratiques en riionneur des divinités payennes. Je cite comme exemple la pratique superstitieuse, existant encore dans nos parages, et qu^on appelle en flamand : de 'koorts afbinden, d'où nous viennent les nombreuses cbapelles de Notre-Dame des Fièvres. Cette superstition est encore en vogue, entre autres près de l'abbaye des Trappistes de Westmalle, oii les fiévreux se rendent à un tumulus, sur lequel se trouvent trois arbres. L^abbé Martin, supérieur, a Fintention d'y élever une cbapelle, pour faire changer la superstition en dévotion à la S*^ Yierge. Saint Gilles est reconnu comme patron contre les convulsions, possessions diaboliques, etc.; la légende cite une quantité de guérisons de ce genre opérées par son intercession. Cela n'aurait-il pas engagé nos missionnaires à construire des oratoires en son honneur, aux endroits oii l'on voulait honorer
(^) M. le clianoine Cliarles-Bartliélemi De Eidder, auteur de nombreux travaux historiques, est décédé à Malines, le 28 Avril 1876, à l'âge de 51 ans. Il était un des trois membres fondateurs de l'important recueil, intitulé : Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique. M. le clianoine Eeusens a inséré dans ce recueil une notice fort intéressante sur la vie et les travaux de son érudit et infatigable collaborateur (tom. xiv, Louvain 1877, pp. 5 et suiv.).
dans cette intention les divinités payennes ? C^est une idée que je soumets à votre jugement.
Écoutons encore M. Tabbé Teissonnier :
Le culte de S. Gilles fut répandu de très-bonne heure en Belgique. Pour se rendre raison de ce fait^ il faut se rappeler les relations des premiers rois Carlovingiens^ d'abord avec S. Gilles lui-même et ensuite avec le Monastère^ dont il avait été le fondateur. Charlemagne et même Louis-le-Débonnaire firent leur résidence la plus ordinaire à Aix-la-Cliapelle, sur la frontière de la Belgique. C'est de là que partaient les diplômes royaux^ qui apportaient au Monastère de la vallée Flavienne la reconnaissance de ses privilèges. C'est là qu'on redisait les vertus sublimes du saint ermite atliénien, sa vie angélique, à laquelle venait se mêler le nom de Charles-Martel. Le fondateur de la dynastie donnait la main à l'humble fondateur du Monastère de la vallée Flavienne. Cela seul nous expliquerait^ en partie du moins^ l'antiquité relative du culte de notre saint Patron en Belgique. Le Sainte connu de bonne heure en ce lieu, aura inspiré aux fidèles, avec une juste admiration pour son détachement héroïque, le désir de l'honorer du culte religieux. Mais ici nous avons plus que des conjectures; l'histoire nous fait connaître deux hommes, qui, dès le et le XP siècles, eurent personnellement une certaine part dans la propagation du culte de S. Gilles en Belgique. Le premier s'appelait Goderan, le second fut un saint religieux nommé Théoderic" {}).
Pour appuyer sa thèse, M. Teissonnier entre dans de longs détails au sujet de ces deux personnages, de Goderan surtout; nous n'en dirons ici qu'un mot, sauf à revenir sur eux plus tard, dans un paragraphe spécial.
Goderan, originaire de Saint-Gilles, en Languedoc, était une espèce d'histrion, dont le gagne-pain consistait à promener de ville en ville un singe et un ours, avec lesquels il
(') Notice, historique sur Saint Gilles, p. 105.
divertissait le public. Se trouvant à Liége^ en 976, il fut touclié par la grâce, et, renonçant à sa vie vagabonde, il résolut de se donner entièrement à Dieu. Il se retira sur le Mont- Public, à cinq cents pas de la ville, y bâtit un ermitage, avec une chapelle en F honneur de saint Grilles, le patron de son lieu natal, et ne tarda pas à voir des disciples venir se ranger sous sa conduite. Telle fut la modeste origine de la célèbre abbaye liégeoise de Saint-Gilles, qui subsista jusqu^à la révolution française, et dont Téglise, restée debout, sert de paroissiale, depuis le commencement de ce siècle. La chapelle bâtie par Groderan sous le vocable de Saint- Grilles, et la vaste église qui la remplaça depuis, donnèrent naissance à un pèlerinage très-fréquenté; on y accourait en foule pour invoquer le saint abbé, dont le culte devint ainsi fort populaire et se répandit dans tout le pays de Liège.
Nous avons raconté déjà (^) comment le bienheureux Théoderic ou Thierry, abbé du monastère de Saint-Hubert^ dans les Ardennes, bâtit, vers le milieu du XI^ siècle, une église contiguë à son abbaye, et la mit sous Tinvocation de saint Gilles. Désireux d^enrichir le nouveau sanctuaire de quelque relique de son patron, il fut en chercher une lui-même au monastère de la vallée Flavienne. De retour de son long voyage, il fit de son trésor deux portions égales; il déposa Tune dans son église de Saint- Gilles, et garda F autre tant pour satisfaire sa dévotion personnelle, que pour en doter l'église même de son abbaye. Les reliques étaient chose rare à cette époque; celle de saint Gilles devait forcément attirer les pèlerins, et ce concours de fidèles eut pour conséquence naturelle la propagation du culte de notre Saint dans toute cette contrée.
M. Teissonnier, qui, du reste, a suivi Stilting (^), est dans le vrai en assurant que Goderan et Thierry sont les deux
(1) Tom. I, pp. 390, 391.
C) AA. S8. Sept, tom. i, pp. 285, 286, nn. 5-7-
premiers propagateurs bien connus du culte de saint Gilles en Belgique. Nous ne pouvons^ en effet, reculer Forigine de ce culte jusqu'à saint Hubert, comrae Font fait certains historiens, ni admettre avec eux que la première église paroissiale de Liège fut bâtie par le saint évêque, en l'honneur de saint Gilles {^) . Le motif en est bien simple : les deux Saints étaient contemporains et moururent à quelques années d'intervalle; saint Hubert quitta ce monde en 727, et saint Gilles, d'après les données chronologiques aujourd'hui généralement admises, s^endormit dans le Seigneur entre les années 720 et 726.
Mais de ce que Liège ait été le berceau du culte de saint Gilles dans notre pays, làut-il en conclure que ce culte ait rayonné de là sur le reste de la Belgique, et partant n'assigner qu'une source unique à cette dévotion jadis si populaire? Nous ne le pensons pas. La diffusion de ce culte dans la majeure partie du pays, dans les Flandres, le Brabant, le Hainaut, etc., nous semble le résultat d'autres influences, parmi lesquelles nous n'hésitons pas à ranger en première ligne les croisades.
Il n'entre pas dans notre dessein de raconter la part glorieuse que prirent nos aïeux à ces expéditions lointaines; des plumes plus habiles que la nôtre ont développé ce magnifique sujet (^). Nous voulons simplement renfermer dans un cadre restreint tout ce qui peut servir de preuve à notre assertion.
Formons-nous d'abord une idée exacte de ce qu'était la ville de Saint-Gilles, au moyen âge.
Non loin du Khône et de la Méditerranée, dit le P. Bayonne, sur les confins de la Provence et du Languedoc, s'élève une petite ville, humble et obscure aujourd'hui, mais autrefois célèbre et florissante: c'est Saint-Gilles....
Q) FouLLON, Historia Leodiensis^ per Episcoporum et Principum seriem digesta, tom. i, Leodii 1735, p. 126, note marginale.
(^) Voyez, entre autres, Van Hasselt, Les Belges aux croisades, Bruxelles 1846, 2 vol. faisant partie de la Bibliothèque nationale.
De nos jours^ elle n^offre plus que des ruines de son antique splendeur. Tous les matins^ ses habitants se dispersent dans les cliamps ou sur les coteaux voisins pour les travaux agricoles; la ville semble entièrement abandonnée, et rétranger qui parcourt ses rues tortueuses et grimpantes^ s'imagine difficilement qu'elle a joué un rôle important dans l'histoire des Croisades. Cependant, à la vue de ses anciens remparts, et surtout de sa vieille basilique, il commence à pressentir sa grandeur passée. Là, ainsi qu'en tant d'autres lieux, l'église abbatiale lui apparaît comme le centre de la cité qui s'est élevée autour d'elle, comme le foyer où s'alimentent toutes les traditions locales " {}).
Au siècle, Saint-Grilles avait une population très-considérable (^), mais il était réservé aux croisades de faire monter la ville et l'abbaye à l'apogée de leur grandeur. Visité plusieurs fois par les Vicaires du Christ (^), Saint-Grilles eut
(1) Vie du B. Bêginald de Saint-Gilles, Paris 1872, pp. 11, 12.
L'auteur dépeint, sons les coulenrs les plus brillantes, l'état prospère de Saint- Gilles au XII^ siècle, et résume son tableau dans les lignes suivantes : " ... les pèlerinages et les croisades, les arts et les sciences, les moines et la papauté, c'est-à-dire, toutes les gloires de la société et de l'Eglise au XII® siècle, semblaient projeter leur éclat sur Saint-Gilles pour en faire une illustre patrie" (pp. 18, 19).
(2) li^ Abrégé historique de la ville de Gilles, dont nous devons une copie manuscrite à l'obligeance de M^^^ Eudoxie Delmas, dit qu'un dénombrement de la ville et de ses faubourgs, fait au X'^ siècle, comprend trente-trois mille feux. D'autres écrivains parlent de trente mille feux, triginta millia focorum (de Rivière, Tombeau d^Al^ihlO^ [Saint Gilles'] récemment découvert dans la crypte de la ville dont il fut le fondateur et dont il est le patron, Marseille 1866, p. 7. — GouBiER, Vie admirable du grand S' Gilles, Tarascon-sur-Rbone 1871, p. 15. — DE Kerval, Vie et culte de saint Gilles, 2" édit.. Le Mans 1875, p. 25.)
Ce cbiffre, emprunté aux chroniqueurs du' moyen âge, est évidemment exagéré. On compte, en moyenne, cinq personnes par feu ou par ménage; trente mille feux représenteraient donc, d'après cette évaluation, une population de cent cinquante mille âmes !
(^) Urbain II vint une première fois à Saint-Gilles, en se rendant au concile de Clermont, en 1095; il y célébra la fête du saint abbé, le V Septembre, et prolongea son séjour jusqu'au 7. Urbain revint à Saint-Gilles l'année suivante, à son retour du concile; il y consacra, le 15 Juillet, l'autel
encore, à diverses reprises, l^honneur de posséder dans ses murs le roi saint Louis (^). M. Teissonnier relève ces visites répétées du grand monarque, et, en les expliquant, il nous fournit des renseignements fort précieux :
Au XIIP siècle, dit-il, le lieu oii est situé Saint-Gilles n'était plus la vaste forêt oii était venu se caclier Fliumble athénien Egidius, pour se dérober aux séductions du monde. Le tombeau de ce saint ermite, glorifié de Dieu, avait été une bénédiction féconde pour le pays... La solitude s'était transformée et peuplée; la ville qui en était sortie eut un moment d'opulence et de grandeur, et ce moment est celui qui court du XI^ au XI siècle. Elle avait, au temps de S. Louis, outre ses sept paroisses, y compris celle de Saint-Jacques et celle de Saint- Jean l'Évangéliste, situées hors des murs (^), elle avait, dis-je, son Monastère et ses nombreuses dépendances....; son couvent de l'ordre de Morimond, à Franquevaux, et un peu plus tard, un couvent de Frères-Mineurs; mais elle avait surtout des établissements qui, à cette glorieuse époque des Croisades, étaient considérés comme complément obligé d'une ville bien posée et bien organisée pour les expéditions d'outremer : un couvent de religieux Trinitaires pour la rédemption des Captifs, un hôpital pour les lépreux, une maison des Chevaliers du Temple, un grand Prieuré de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, la première maison de l'Ordre qui eût été fondée en Europe, la plus considérable de la Langue de Pro-
cle la nouvelle basilique, et partit le 20 du même mois (Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, pp. 87, 88). Le pape Gélase II, persécuté par l'empereur Henri V, vint cherclier un asile en France, et débarqua au port de
Saint-Gilles, vers le commencement de Novembre 1118 (Ménard, Histoire
de la ville de Nismes, tom. i, Paris 1750, p. 198). Saint-Gilles eut l'honneur de recevoir Calixte II, en 1120, et Innocent II, en 1130 (Teissonnier, op. cit., p. 156).
C) Saint Louis affectionnait le séjour de Saint-Gilles. M. Teissonnier développe, dans un chapitre plein d'intérêt, les motifs de cette prédilection du saint roi (op. cit., pp. 151 et suiv.).
(-) M. d'Éverlange donne le titre et la circonscription de chacune de ces paroisses (Saint Gilles et son i^èlerinage, 4« édit., pp. 60, 61).
vence (^).... Saint-Gilles avait encore^, à cette époque^ son liôteî des monnaies et son port sur le Rhône qui, de là à son emboucliure, devenait la Grironde de la Méditerranée et mettait Saint-Gilles en relation commerciale avec tout F Orient (^).
^' Le port de cette ville, dit M. Germain, était alors (au XII^ siècle) un des plus fréquentés : il recevait journellement les vaisseaux de Gênes et de Pise; il entretenait des relations directes avec la Palestine... Benjamin de Tudela qui, vers 1170, traversa le Languedoc pour se rendre en Orient, dit, en parlant de Saint-Gilles, qu^on y voyait se réunir des extrémités du monde, divers peuples étrangers et insulaires '\ (^). A la fin du XII^ siècle. Saint- Gilles était déjà le port principal de la croisade (^).
Parmi les chefs de la première croisade, on distingue Raymond lY, comte de Toulouse, connu dans ^histoire sous le nom de Raymond, comte de Saint-Gilles, ou simplement
Q) Il était reçu dans l'ordre de Malte d'appeler Langues les grandes divisions territoriales où s'étendait l'ordre, et qui ailleurs sont nommées Provinces.
(^) Notice historique sur Saint Gilles, pp. 153 et suiv. — • L'histoire de l'abbaye nous fournit, sur ces relations avec les pays du Levant, un détail curieux, qui remonte l'année 1163.
Le comte de Toulouse, Eaymond V, ayant voulu assujettir à des péages les habitants de Saint-Gilles, l'abbé Bertrand de Saint-Côme porta plainte au roi Louis-le-Jeune, qui, par charte datée d'Êtampes, confirma les droits et privilèges du monastère, lésés par les prétentions de Raymond. La lettre que le prélat écrivit au roi était accompagnée d'un présent singulier. " Ce furent, dit Ménard, des drogues, des aromates, et des épiceries du Levant, arrivées sur des vaisseaux dans le port de S. Gilles, que cet abbé envoya au roi, comme une chose- rare et en signe d'amitié, in pignus amicitiœ. Ce présent étoit composé de cinq livres de sumac, de trois livres de canelle et de cardamome, et d'une livre de girofle, de muscades, de zédoaire, de nard celtique, et de cubebe. On voit par-là combien le commerce du Levant étoit alors peu connu, puisque les épiceries et les graines médecinales, qui nous viennent de ce pays, étoient assez rares, pour former un présent digne d'être offert à un roi. " (Histoire .... de la ville de Nismes, tom. i, p. 225.)
La lettre de l'abbé Bertrand se trouve dans Duchesne, Historiée FraU' corum Scriptores, tom. iv, Lutetise Parisiorum 1641, pp. 736, 737.
(2) Histoire de V Église de Nimes, tom, i, Nimes 1838, p. 212.
(^) Bayonne, Vie du B. Réginald de Saint-Gilles, p. 17-
appelé Raymond de Saint-Gilles. Il avait pris ce dernier titre, soit parce que, dans le partage fait avec son frère Guillaume IV, la partie du comté où était située la ville de Saint- Gilles lui était échue, soit principalement à cause de la dévotion particulière qu^il professait pour le saint abbé (^) .
^' le ne sçay, dit Catel, si tout ainsi que la ville de sainct Gilles a quitté son nom ancien pour l'honneur de sainct Gilles, et que la GotMe pour la mesme considération a esté nommée le terroir et prouince de sainct Gilles, si de mesmes Raimond a pris le nom de Raimond de sainct Gilles à cause de l'honneur qu'il portoit à ce Sainct. Car i'ay remarqué que nostre Raimond auoit vue deuotion particulière à sainct Gilles, ayant mesme ordonné que sa feste seroit chommée dans l'Eglise du Puy et dans tout le Diocèse : Ce que nous pouuons apprendre par ceste donation extraicte des Archifs de l'Eglise du Puy : Ego Raimundus de sancto jEgidio tam Tolosanorum, quam Ruthenensium Cornes, ob amorem sancti ^gidii,
QUEM MULTIS INJURIAEUM MODIS FREQUENTER OFFENDI, qiiateUUS
ejus festum in Aniciensi Ecclesia, et in cœteris illi siihditis Ecclesiis annuatim celehretttr, et ut omni Ganonicorum Podiensium Conventui, illo festivitatis die, de meœ largitionis servitio, annuiis victus, qui tantum festum, tamque venerahilem Gonventiim deceat, perenniter exhiheatiorj .... dono Jioc alodium.... " (^).
(0 Après avoir énuméré les divers titres pris par Kaymond IV dans ses chartes, et prouvé par là sa puissance, Le Cointe poursuit ainsi : Missis tamen tôt illustrihus nominihus, oh singularem cuUum quo sanctum jEgidium prosequehatur, solitus erat se scrihere Raimundum de sancto ^gidio, vel Raimundum Comitem sancti ^gidii, tmde contigit, ut Cornes sancti ^gidii. Cornes de sancto ^gidio. Cornes sancti-Egidianus, Cornes sancti-Egidiensis passini, ejusque tota ditio non raro terra sancti ^gidii vocaretur a scriptorihus Orientalium expeditionum seu gestorum Dei per Francos... (Annales ecclesiastici Francoruni, tom. i, Parisiis 1665, p. 377). — Voyez aussi Teissonnier, op. cit., p. 85.
C) Cette pièce ne porte pas de date, mais le contexte indique qu'elle est postérieure au concile de Clermont. Voyez VHistoire des Comtes de Tolose. Par M. Gvillaume Catel, Conseiller du Boy en sa Cour de Parlement de Tolose. — A Tolose, Par Pierre Bosc, Marchand Libraire, M.DCXXIII, p. 131.
Le premier entre les princes chrétiens^ Raymond IV répondit à 1^ appel d'Urbain 11^ qui venait de publier la croisade au concile de Clermont^ et son exemple entraîna bientôt une foule d'autres seigneurs. Quelques jours après l'ouverture du concile (18 Novembre 1095), il y envoya des ambassadeurs pour déclarer que lui et un grand nombre de chevaliers, ses vassaux, avaient pris la croixj mais ce qui le distingua de tous, c'est le vœu qu'il fit, et accomplit, de ne plus retourner dans sa patrie et d'employer le reste de ses jours à combattre les infidèles, en expiation de ses péchés (^). Dès l'année suivante (1096), Raymond de Saint-Grilles partit pour l'Orient, avec une armée, forte, d'après les historiens, de cent mille hommes; les écrivains de l'époque font monter à plus de trois cent mille le nombre des français qui prirent part à cette expédition (^), et il est certain que tous ceux qui se croisèrent dans les provinces méridionales, marobèrent sous les enseignes de Raymond (^).
Les savants sont partagés sur la question de savoir si Raymond conduisit ses troupes par la route de terre ou par voie de mer. Les auteurs de V Histoire générale de Languedoc ^ Michaud, dans son Histoire des Croisades (*), etc., embrassent la première opinion, et rejettent l'assertion de Du Gange, basée, sans trop de fondement, sur VAlexiade d'Anne Comnène (^).
Le Cointe, qu'on peut ranger parmi les patrons de la seconde opinion, nous donne, dans ses Annales ecclesiastici Francorum, un curieux passage, extrait de VHistoria Hieroso-
Q) De Vic et Yaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. ii, Paris 1733, p. 289.
(^) Des auteurs regardent ces chiffres comme exagérés; nous n'avons pas à examiner si leurs critiques sont fondées.
(^) Id., pp. 628, 629. La note xliii, dont ces détails sont extraits, roule Sur quelques circonstances qui regardent Vexpédition de Raymond de /S. Gilles en Orient.
C^) Tom. I, Paris 1825, p. 186, note 1 au bas de la page. (^) Histoire générale de Languedoc, tom. cit., p. 629, col. 1.
Umitanœ expeditionis , d'Albert^ chanoine et custos de l'église d'Aix Q). Il résulte de ce passage^, qu\ine flotte composée de navires de diverses villes et contrées, parmi lesquelles figurent Anvers, Thiel, la Frise, la Flandre, serait venue mouiller dans le port de Saint-Gilles, pour se joindre à la flotte appareillée par le comte Raymond IV; les deux flottes réunies auraient fait voile ensuite pour P Orient, et pris terre à Laodicée. Ce passage est trop précieux, pour ne pas trouver ici sa place : Libro sexto, écrit Le Cointe, en parlant d^ Albert d'Aix, disserit de classe quœ collecta est ex diversis regionihus, et ad terrain sancti JEgidii applicuit, ut alteri se sociaret, qiiam Raimtmdus Cornes instruendam curarat : Hi collectione navium e diversis terris et regnis contracta, scilicet ah Antwerpia, Tyla (^), Feisia, Flandeia, jper mare Provincialihus in terra S. Mgidii, de potestate comitis Reymundi, associatif navigio in circuitu orhis terrce usque ad ipsam iirhem Laodiceœ appulsi sunt. (^)
Q) On ne sait rien sur le temps et le lieu de la naissance d'Albert. Il paraît, par nn passage du sixième livre de son histoire, oii il est question de l'élection de Godefroid de Bouillon comme roi de Jérusalem et de la vision d'un soldat de l'armée clirétienne, qu'Albert était d'Aix-la-Chapelle, et non point d'Aix en Provence, comme l'ont affirmé quelques écrivains. Son histoire, la plus complète que nous ayons sur la première croisade, est divisée en douze livres et porte pour titre : Historia Hierosolimitanœ expeditionis, édita àb Alberto, Canonico ac Custode Aquensis Ecclesiœ, super passagio Godefridi de Bullione et aliorum Principum. (Michaud, Bibliographie des Croisades, tom. i, Paris 1822, pp. 50, 51, 70.)
(2) Tyla, Thiel, ville de la Gueldre, au quartier de Nimègue, sur le Wahal, un des bras du Rhin inférieur. Cette ville fut fondée au IX^ siècle. Voyez Fer- RAEius, Novum lexicon geographicum, tom. i, Isenaci 1677, p. 268, v° Tiela, et Bruzen la MartiniÈre, Le grand dictionnaire géographique et critique, tom. ix, La Haye 1738, p. 518, v° Tiel.
(•■') Op cit., t. I, p. 377.
Publiée, une première fois, sans nom d'auteur, en 1584, par Heineccins, VHistoria Hierosolimitanœ expeditionis, d'Albert d'Aix, a été insérée par Jacques Bongars, dans ses Gesta Dei per Francos, sive Orientalium expeditionum et Regni Francorum Hierosolimitani Historia, Hanovise 1611, tom. i, pp. 184- 381. Le passage cité par Le Cointe se trouve à la page 290.
Guizot a publié une traduction française de l'histoire d'Albert d'Aix dans sa Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au XIIP siècle, tom. xx et xxi, Paris 1824.
Le lecteur n'aura pas oublié qu'à l'époque de la première croisade, le pèlerinage au tombeau de saint Grilles avait pris de vastes proportions; si bien, qu'une vingtaine d'années plus tard, en 1116, les trois églises existantes étant devenues trop petites pour contenir les flots de pèlerins, il fallut songer à construire un temple de dimensions colossales. Le tombeau du bon ermite, dit M. Germain, attirait annuellement une si prodigieuse affluence, que la grande église dédiée sous son invocation ne pouvait contenir la foule toujours croissante. On la démolit, ainsi que celles de Saint-Pierre et de la Sainte- Yierge, qui lui étaient contiguës, et sur les débris de ces trois édifices, on jeta les fondements d'une gigantesque basilique, qui passait pour une des plus belles de l'Europe, pour une des merveilles du moyen-âge " (^). Si l'on peut ajouter foi au témoignage d'Albert d'Aix, — et remarquons en passant que cet écrivain est contemporain de la première croisade, et qu'il apprit les détails de son récit de la boucbe même des croisés {'^), — s'il est permis, disons-nous, de croire cet historien, les Belges débarqués au port de Saint-Gilles, anversois, fla-
Jacques Bongars, auteur de l'importante collection : Gesta Dei per Francos, à laquelle nous faisons de nombreux emprunts, naquit à Orléans, en 1554. Conseiller de Henri IV, il s'acquitta avec succès, durant près de trente ans, des négociations que ce prince lui confia dans les cours d'Allemagne. Il mourut à Paris, en 1612, quelque temps après son retour.
L'ouvrage capital de Bongars, celui que nous venons de citer, vit le Jour à Hanau, en 1611, et forme deux volumes in-folio. Cette compilation, dans le temps que Bongars la fit paraître, avait un grand mérite, puisqu'elle contenait tous les historiens originaux des croisades alors connus; mais elle a beaucoup perdu de son prix depuis les découvertes faites par les Duchesne, les Martène et Durand, les Labbe, les Mabillon, les Muratori, et autres savants, qui ont tiré de l'obscurité tant de précieux manuscrits (Michaud, Bihliographie des Croisades, tom. i, p. 23). Micbaud fait connaître les auteurs et les ouvrages de la collection Bongars, dans le rang que cet értidit leur a assigné (op. et tom. cit., pp. 24 et suiv.).
(^) Histoire de V Église de Nimes, tom. i, p. 198. — Voyez Teissoknier, op. cit., p. 161, en note.
(^) Scripsit mitem (Albertus Aquensis), ardens desideo'io ipsius expeditioiiisy quœ et auditu et relatione... nota hahuit ah Us qui prœsentes adfuerant. Voyez la préface des Gesta Dei per Francos, v.
raands^ etc.;, auront vu défiler cette interminable suite de pèlerins; ils auront voulu, eux aussi^, se prosterner devant le tombeau du glorieux solitaire, et lui recommander le succès de leur lointaine et périlleuse entreprise. Plus d'un preux cbevalier peut-être aura fait vœu, si Dieu le ramenait au rianoir de ses pères, de propager dans sa patrie le culte du saint abbé. Nous ne prétendons pas élever cette hypothèse à la hauteur d'un fait historique, mais nous la croyons assez fondée pour mériter une sérieuse attention.
La première croisade va nous fournir de nouveaux arguments à l'appui de notre thèse.
Raymond d'Agiles, chapelain et historien de Raymond de Toulouse (^), qu'il ne quitta point durant toute la croisade, rapporte qu'à la suite des combats livrés après la prise de Nicée, son seigneur et maître tomba dangereusement malade (^) . Ce qu'il y avait de plus fâcheux pour l'armée des croisés, c'est
(^) Eaymond d'Agiles, un des premiers historiens de la croisade de 1096, accompagna le célèbre Adhémar, évêque du Puy, et fut élevé à la dignité du sacerdoce pendant le voyage, comme il nous l'apprend lui-même. Il devint chapelain du comte de Toulouse, qui, frappé de son mérite, l'admit dans ses conseils et son intimité.
Raymond se lia, dès les premiers jours de l'expédition, avec Ponce de Balazun, un des braves chevaliers du comte de Saint-Gilles, et tous deux conçurent le dessein d'écrire les événements de la guerre, en s'attachant principalement à ce qui concernait le comte de Toulouse et l'évêque du Puy. Leur motif, en écrivant cette histoire, fut de détruire les faussetés répandues dans l'Occident par de lâches déserteurs de la croisade, qui, rentrés dans leur pays, détournaient, par leurs rapports mensongers, les autres chrétiens d'aller secourir leurs frères d'Orient.
Raymond, revenu en France, devint chanoine du Puy. Il continua seul l'histoire commencée avec son ami Ponce de Balazun, qu'il eut la douleur de perdre au siège d'Archas, en 1099 (Michaud, Bibliographie des Croisades, tom. I, p. 42).
La narration de Raymond d'Agiles se trouve dans les Gesta Dei per Francos, de Bongars, sous le titre de Eaimondi de Agiles, Canonici Podiensis, Historia Francorum qui ceperunt Iherusalern (tom. i, pp. 139-183). M. l'abbé Migne l'a reproduite dans le tome clv de sa Patrologie latine. M. Guizot l'a traduite en français, et insérée dans sa Collection des mémoires relatifs à V Histoire de France, tom. xxi, Paris 1824, pp. 227-397.
(^) Guillaume de Tyr dit qu'on le portait en litière, à la suite de l'armée. (Gesta Dei per Francos, tom. ii, p. 676. Ce tome second n'est que la continuation du tome premier, dont la pagination se poursuit.)
— lo-
que la maladie du comte Raymond coïncidait avec un événement mallieureux; le duc Godefroid de Bouillon avait été grièvement blessé par un ours^, à la citasse. L^armée se trouvait forcément retardée et privée de deux chefs habiles, dans un temps où elle en avait le plus grand besoin. Aussi la consternation était-elle générale dans le camp des croisés; tous demandaient à Dieu^ avec larmes et gémissements^ la conservation de deux existences si précieuses. Sic ergo, dit Gruillaume de Tyr^ tantorum legiones quasi destitutœ consilio virorum, pene in desperationem conficiendi itineris et consiimmationis votorum descenderant : unde pro eorwm statu plurimum solliciti omnes uno spiritu fusis lachrymis, ut restituer entur saluti Dominum precabantur. Fiehayitque orationes in celehratione divinorum jn'o eis ah universa illa peregrinante ecclesia (^).
Cependant Raymond empirait à vue d^œil. Tout à coup un comte saxon^ qui servait parmi les croisés^ demande à être introduit auprès du malade : Je viens^, lui dit-il^ de la part de saint Gilles, qui deux fois m^est apparu, et m^a intimé 1^ ordre de te dire en son nom : Aie bonne confiance; tu ne mourras pas de cette maladie; j^ai obtenu de Dieu pour toi une trêve^ je serai toujours avec toi. Esto securus, non morieris de hac infirmitate : ego tihi inducias a JDeo impetravi : ego semper tecum ero (^).
Guillaume de Tyr, né en Syrie, nommé arcliidiacre de l'église de Tyr, en 1167, envoyé peu après en ambassade auprès de l'empereur de Constantinople, devint, au mois de Mai 1174, arclievêque de Tyr et fut sacré dans l'église du Saint- Sépulcre, par le patriarche de Jérusalem (Michaud, Bibliographie des Croisades, tom. i, pp. 102, 103). Guillaume de Tyr a écrit une histoire des deux premières croisades, divisée en vingt-trois livres, et insérée dans la collection de Bongars, sous le titre de Historia reruvi in partihus transmarinis gestarum, a tempore successorum Mahumeth, iisque ad annum Domini M.C. LXXXIV, édita a venerahili Willermo, Tyrensi Archiepiscopo {Gesta Dei per Francos, tom. ii, pp. 625-1046). La traduction de l'histoire des croisades, de Guillaume de Tyr et de son continuateur, Bernard -le-Trésorier, forme les tomes xvi, xvii, xviii et XIX de la Collection des mémoires relatifs à Vhistoire de France, de Guizot.
(^) Gesta Dei per Francos, tom. ii, p. 676.
(2) Id., tom. I, p. 142. Eaymond d'Agiles est le seul qui raconte cet épisode de la maladie du comte de Toulouse; il fait précéder son récit de ces
Raymond^ animé d^uiie grande confiance envers le Saint qu'il avait pris pour protecteur spécial, crut à ces paroles du comte saxon; ce qui n'empêclia pas la maladie de faire d'effrayants progrès. Il arriva enfin un moment où l'on perdit tout espoir de guérison. Le pouls était comme éteint, dit Raymond d'Agiles : ita ea infirmitate affectus fuit ut, depositus in terram, vix etiam vitalemi pulmm haheret (^). Le malade, ajoute Guillaume de Tyr, n'avait plus qu'à exhaler son dernier souffle: ... eousque gravatus extitit, ut in terram depositus, quasi moriturus, pene spiritum exhalaret (^).
Dans cette extrémité, on étendit Raymond sur la cendre i^), et Gruillaume, évêque d'Orange, qui l'assistait, le considérant déjà comme passé de vie à trépas, se mit à réciter sur lui les prières des morts : quasi jam defuncto, fidelium animahus débita impendit ohsequia, écrit Guillaume de Tyr (^).
Mais Dieu n'avait conduit Raymond aux portes du tombeau, que pour mieux faire éclater ses miséricordes, et récompenser la confiance du mourant envers le grand saint Gilles. Raymond fut subitement rendu à la santé : ... divina dementia, dit son chapelain, quœ eum Ducem perfeoerat exer-
citus Sui, DE MORTE EUM ILICO RELEVA VIT, ET SOSPITATI REDDI-
DiT (''). N'oublions pas que c'est un témoin oculaire qui parle.
mots : Quod si incredulis ingratum fore satis cognovimiis, tamen quod divina dementia operatur, reticere non dehemus. Voyez Michaud, Histoire des Croisades, tom. I, p. 240, en note.
(^) Gesta Dei per Francos, tom. i, p. 142.
(2) Id., tom. II, p. 676.
(^) Michaud, Histoire des Croisades, tom. i, p. 240, et Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, p. 92, traduisent ainsi les mots depositus in terram; " on étendit Raymond sur la cendre, en signe de pénitence, dit M. Teissonnier, selon une louable pratique de l'époque ".
(■*) Gesta Dei per Francos, tom. ii, p. 676. — Officium ei quasi defuncto impendit, dit Raymond d'Agiles. Michaud, op. et tom. cit., p. 240, traduit : *' l'évêque d'Orange récitait les litanies des mourants ", traduction qui ne rend pas parfaitement, ce nous semble, le texte latin.
(^) Gesta Dei per Francos, tom. i, p. 142.
Voyez aussi" Michaud, Bibliographie des Croisades, tom. i, p. 45. M. l'abbé Darras raconte en détail cet épisode, dans son Histoire générale de VÉglise, tom. xxiii, Paris 1875, pp. 472 et snir.
Ce fut une explosion de joie universelle dans T armée,, qui célébra la guérison de Raymond comme un miracle (^). On comprend Timpression profonde et durable que fit cet événement sur l^esprit des croisés; cette impression devait être d^autant plus forte^ que la faveur céleste atteignait non pas un personnage vulgaire^, mais un des principaux chefs de P expédition^ celui-là même qui plus tard fut jugé digne de ceindre la couronne du nouveau royaume de Jérusalem^ honneur que sa rare modestie lui fit refuser à deux reprises (^). Cette guérison miraculeuse^ obtenue par l'entremise de saint Gilles^ dut inspirer aux croisés une tendre dévotion pour cet illustre Saint^ et le désir bien naturel d'implanter cliez eux un culte^ dont ils avaient pu constater^ par eux-mêmes^ les merveilleux résultats. Nos chevaliers belges, si nombreux à la première croisade (^), et qui ne le cédaient à personne, pas plus en piété qu'en bravoure, furent des premiers sans doute à ressentir ces impressions salutaires, et à les traduire en actes, une fois rentrés dans leurs foyers.
(^) MiCHAUD, Histoire des Croisades, tom. i, p. 240. — Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, p. 92.
(2) DE Yic ET Vaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. ii, pp. 321 et 330.
Eaymond d'Agiles constate l'offre et le refus, en termes exprès (Gesta Dei per Francos, tom. i, p. 179); Anne Comnène parle dans le même sens. Micliaud trouve ces deux témoignages " un peu suspects ", et semble ne pas y ajouter grand'foi (Histoire des Croisades, tom. i, p. 456, note 2). Guillaume de Tyr assure que la plupart des seigneurs avaient jeté les yeux sur Kaymond, et que si son élection avorta, ce fut par suite d'une cabale : Dicitur tamen, écrit-il, quod in Dominum Comitem Tolosanum Baimundum procerum pars maxima convenerit : sed hoc intelligentes (qui electorum gerebant officium), quod nisi regnum conseq%ieretur, domuyn esset statim rediturus, natalis soli dulcedine ducti, etiarri contra conscientiam, multa de domino Comité confixerunt, ut reprohus hdberetur. (Gesta Dei per Francos, tom. ii, p. 764). Le témoignage de trois auteurs contemporains pèse autant et plus, ce nous semble, dans la balance que le doute de Micband.
(^) Presque toute la noblesse de Flandre y figurait à la suite du comte Eobert de Jérusalem; l'histoire a conservé les noms de la plupart de ces braves. (Le Glay, Histoire des comtes de Flandre, tom. i, Bruxelles 1843, pp. 228, 229.) Les autres provinces avaient fourni un contingent non moins illustre et nombreux. (Yan Hasselt, Les Belges aux croisades, tom. i, pp. 30, 31.)
11 nous serait facile de développer ce sujet, en jetant un coup d'œil sur les croisades postérieures; mais ce travail nous mènerait trop loin, et nous croyons d^ ailleurs notre thèse suffisamment prouvée. Ainsi donc^ tout en faisant une juste part aux influences locales et particulières^ que nous recliercherons plus tard avec beaucoup de soin, nous n'hésitons pas à dire que la popularité^ dont le culte de saint Gilles a joui et jouit encore en Belgique, — nous exceptons le pays de Liège, — trouve sa raison première dans les croisades. Les expéditions d'outre-mer firent connaître à nos aïeux, avec le nom et le culte du pieux solitaire, le lieu béni où reposait son corps. De là tant de pèlerinag'es entrepris au tombeau du Saint; de là tant d'églises et de chapelles bâties en son honneur, et disséminées sur notre sol. Ces sanctuaires, ceux-là surtout qui avaient le bonheur de posséder quelque relique du saint abbé, devinrent à leur tour le but de pieuses pérégrinations; insensiblement la dévotion à saint Gilles pénétra dans les masses, et finit par jeter au cœur des populations belges des racines profondes, qui ont su résister à l'action corrosive du temps, et à toutes nos secousses politiques et religieuses.
Dans ce qui précède nous n'avons fait que développer l'opinion émise par le P. Cahier, qui, lui aussi, croit pouvoir attribuer, du moins en partie, à l'influence des comtes de Saint-Gilles, et surtout de Raymond IV, l'introduction et la vulgarisation du culte de notre Saint en Belgique. Nous nous attachons de préférence à cette explication, sans nier le moins du monde que les autres faits signalés par le savant hagiographe aient pu exercer chez nous leur part d'influence.
. Malgré tout le respect que nous professons pour les vastes connaissances de M. le chanoine De Ridder^ nous ne pouvons admettre ce qu'il écrit touchant l'origine probable du culte de saint Gilles. Nos missionnaires des dix premiers siècles n'ont rien fait, croyons-nous, pour étendre ce culte. Liège est le seul endroit du pays où nous le trouvions établi vers la tin du X'^ siècle, et c'est au bienheureux Goderan, histrion
converti^ qu'en revient tout Thonneur; le bienheureux abbé Thierry l'introduisit au monastère de Saint-Hubert^, dans les Ardennes, vers le milieu du XI^ siècle, et son développement ultérieur nous paraît, jusqu'à preuve du contraire, l'œuvre des croisades.
En voilà assez pour notre pays. Pour ce qui regarde le Nord de la France, nous y voyons le culte de saint Grilles connu dès avant la première croisade. Au milieu du XI^ siècle, le prêtre Alphume desservait snr le mont de Watten une chapelle dédiée à saint Riquier, dans laquelle les fidèles des environs venaient assister aux offices divins. Alphume céda cette chapelle et ses modestes dépendances à nn prêtre étranger nommé Otfride, qui conduisit à Watten une colonie de Chanoines réguliers de l'ordre de Saint- Augustin, tirée, d'après toute probabilité, du monastère de Saint-Grilles, près de hiége; cette circonstance explique l'introduction du culte de notre Saint à Watten. Bientôt cette localité devint nn but de pèlerinage très-fréquenté, et la dévotion au saint anachorète se propagea rapidement (^). Nous parlerons de tout cela plus loin^ fort en détail. Ce premier élément de diffusion n'exclue pas, du reste, l'action des croisades, qui peuvent avoir soutenu et ravivé le mouvement religieux, que nous venons de signaler.
(^) ÏÏERMAND, Notice historique sur Watten, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie, tom. iv, S*-Omer 1839, pp. 69, 79.