‹ Saint Gilles (volume 2)Chapitre 50 sur 253 · DIOCÈSE DE LIÈGE · texte numérisé non relu

DIOCÈSE DE LIÈGE

De toutes les provinces de notre pays^ il n'en est point où la dévotion à saint Gilles ait jeté des racines plus profondes et fleurisse encore davantage aujourd'hui^ que la province de Liège; c'est un motif pour nous de traiter cette partie de notre travail avec un soin tout particulier.

Quatre églises paroissiales de cette province vénèrent saint Grilles comme leur patron : Saint-Gilles^ à Liége, Chaineux^ Fraipont et Froidthier^ sous Clermont. En outre^ les chapelles de Chaufheid^ sous Chevron, et de Eumsdorp, sous Landen, sont dédiées au saint abbé, et celui-ci est fort vénéré dans l'église de Notre-Dame, à ETuy. Ces divers sanctuaires formeront l'objet d'autant de paragraphes spéciaux; nous réunirons, sous forme d'appendice^ les quelques glanures, qui n'auront pu trouver place dans ces paragraphes.

Cette église, jadis abbatiale, aujourd'hui paroissiale, doit son origine première à la chapelle fondée, vers 976, par Goderan de Saint-Gilles, sur le Publémont, à cinq cents pas de la ville de Liège.

Parmi les historiens qui ont traité cet épisode avec le plus de développements, il faut citer le jésuite Barthélemi Fisen et le franciscain Pierre- Lambert Saumery; le premier, dans sa Sancta Legia Romance Ecclesiœ Filia et ses Flores

Ecclesiœ Leodiensis, le second, dans son grand ouvrage : Les Délices du Pais de Liège (^). Le récit de Saumery est une traduction libre de celui de Fisen; le voici tel qu^il est sorti de la plume de Fécrivain. Nous mettons en note le texte original de Fisen, sur lequel Saumery a travaillé, pour que le lecteur juge de la fidélité de sa traduction.

" Ce fut du tems de TEvêque Notger, en Pan neuf cent soixante-seize, qu^un nommé Goderan, après avoir ramassé quelque argent, fut inspiré du Ciel de bâtir un Oratoire ou petite Chapelle sur le Mont Public, éloigné d^ environ cinq cent pas de la Ville de Liège. Il la dédia à la sainte Vierge et à St. Gilles; et s'étant logé dans ce lieu, il y mena une vie retirée, avec un certain nombre de compagnons, dont il avoit fait cboix.

^' Goderan étoit originaire de la Ville de St. Gilles, située en la Gaule Narbonoise. C étoit un homme qui gagnoit sa vie par le secours d^un Ours et d^un Singe, qu'il promenoit de Province en Province, avec lesquels il divertissoit, ou si l'on veut, amusoit la Populace.

Se trouvant à Liège dans un âge déjà avancé, et Dieu lui aiant touché le cœur, il résolut de changer de vie, en donnant aux Anges un spectacle de sa personne, tout diférent de celui, qu'il avoit jusques-là donné aux hommes.

. Il choisit une solitude sur le Mont Public, couvert alors de bois, qui servoient de retraite aux voleurs, dont le

{}) Ce travail comprend cinq volnmes in-folio, publiés, sans nom d'auteur, à Liège, chez Êverard Kints, de 1738 à 1744, et ornés de vues et de portraits. Cet ouvrage, malgré ses défauts, est curieux et intéressant. Aux yeux de de Feller, qui nous semble trop sévère, " Saumery a rédigé cette informe compilation avec plusieurs autres faméliques écrivains, qui avaient aussi besoin de jugement que de pain " {Biographie universelle, édit. Weiss et Busson, tom. vu, Paris 1849, pp. 457, 458, art. Saumery).

L'auteur a malheureusement joué un bien triste rôle et mené une vie des plus aventureuses. Il apostasia, embrassa le calvinisme, abjura ses erreurs pour y retomber plus tard, et mourut en Hollande, oii il s'était réfugié, après avoir été chassé de Liège pour son inconduite. Voyez de Feller, op. et loc. cit., et Daris, Histoire du diocèse et de la 'principauté de Liège (1724-1852), tom. I, Liège 1868, p. xx.

Païs abondoit en ce tems-là. Il commença l'aprentissage de sa vie future, par montrer les chemins aux voïageurs, et les empêcher par ce moïen de tomber entre les mains des voleurs. Que pouvoit faire de plus un homme de son état ?

" Il emploïa dans la suite ses moments de loisir, à construire de petites chaumières, pour recevoir et loger les pauvres passans; mais son fidèle Ours ne resta point pour cela dans l'inaction, il voituroit tous les matériaux qu'il mettoit en oeuvre. Son entreprise fut bénie du Ciel d'une manière bien éclatante, car les voïageurs ne furent pas les seuls qui , l' allèrent voir dans sa retraite, il y fut bientôt visité par des personnes de toutes sortes d'état, par des Eclésiastiques même, qui y alloient de toute part en foule, pour avoir le plaisir de l'écouter. Il y en eut même un bon nombre, qui se mirent sous sa discipline.

Lorsqu'il vit sa nouvelle habitation peuplée d'un certain nombre de sujets, il bâtit une Eglise, qu'il dédia à St. Gilles, Patron de la Ville, dans laquelle il avoit pris naissance.

Pour que toutes choses fussent dans un ordre plus parfait, il jugea à propos de séparer les personnes des deux sexes. Il construisit, pour cet éfet, auprès du logement des hommes, un logement pour les femmes qui avoient quité le monde, dans la vûë de se consacrer entièrement à Dieu, entre lesquelles la Sœur Judile fit briller sa vertu^ sa ferveur et sa sainteté.

^' Le moment, auquel Goderan Fondateur de cette nouvelle Colonie devoit païer le tribut à la nature, étant enfin arrivé, il mourut en une grande odeur de sainteté. Il fut inhumé devant l'Autel de St. Denis et de St. Lambert, dans une Chapelle qui subsiste encore; et quelque tems après, le corps de sœur Judile fut mis auprès du sien.

^' Tous les Musiciens et Joueurs d'instrumens furent obligés par l'Evêque Notger, afin d'honorer sa mémoire, de s'assembler à l'Hôtel de Ville, le Mercredi qui suit im média-

tement la fête de St. Jean-Baptiste^ d'où ils partoient pour aller à l'Abaïe de St. Gilles jouant de leurs instrumens^ et oii ils cliantoient la Messe et ofroient un Cierge. Ce pieux usage s'est long-tems maintenu.

Tels furent.... les commencemens du Monastère de St. Gilles... " (1)

(}) Les Délices du Païs de Liège, ou description géographique, topographique et chorographique des monumens sacrés et profanes de cet Evêché- Principauté et de ses limites, tom. i, Liège 1738, pp. 312 et suiv.

Voici maintenant le passage de Fisen, qui a servi de base à la tradnction de Saumery. A71. 976 : In summo ejusdem Puhlici montis vertice jacta sunt item Notgero prœsule, S. JUgidii fundamenta. Goderanus quidam autor fuit, ex Gallia Narhonensi oriundus oppido 8. Mgidii, vir humilis sortis : ut qui circumductis per varias provincias urso, simiaque, histrionicam exercens, victum quœreret. Affecta jam œtate, meliorem Deus mentem indidit. Sanctius sui ipsius spectaculum cœlitihus exhihere studuit. Theatrum ipsi fuit Publicus mons, inter silvas, latrociniis infestas : uhi pro vitœ melioris tirocinio, iter facientes, si quando forte deerrarent, in viavi primuvi reducere instituit. Quid enim altius aggrederetur ejuscemodi homo conditionis ? Tum casas, et tuguriola cœpit erigere, convehente urso materiam, quo viatoribus, sed maxime pauperihus hospitalitatem exhiberet. Clariores inter hœc divinœ lucis radios in animum sentiebat infundi; quos et in hospites suos arrepta occasione cœpit imm,ittere. Nec enim sinu facile quis ignem clauserit. Is porro fructus exstitit, ut non ex itinere modo, verum solo audiendi studio confluèrent plurimi, sacri œque ordinis, ac profani homines; plerique etiam in ejus disciplinam transirent, ^dem ergo sacram exstruxit S. ^gidio, cujus nimirum clientem ortu se meminerat. Casas adjunxit, includendis piis mulieribus, quœ sanctis ejus exemplis, et hortatu, rejectis humanis omnibus rébus, in uniiis Dei se tradebant obsequium. Sanctimonia, et piœ mentis ardore inter cœteras eminuit Judila quœdam; quam venerabilem mulierem et Deo dilectam appellat jEgidius (a). Féliciter, et magna sanctitatis opinione vitam clausit Goderanus. Sepultus est ante aram 8S. Dionysii et Lamberti. Et Judila proxime posita. Histriones, et citharœdi, qui sodalem a pio instituto primi^i revocare tentarant, in demortui memoriam deferendum ad 8. JÎJgidii quotannis susceperunt cereum, proximo Mercurii die post 8. Joannis Baptistœ natalem. Hodieque post tôt sœcula antiquum tenent. Ista sunt Mgidiani cœnohii incunabula. {Sancta Legia Bomanœ Ecclesiœ Filia, sive historiarum Ecclesiœ Leodiensis pars prima, Leodii, Joann. Tournay 1642, p. 239.) Une seconde édition du travail de Fisen parut après la mort de l'auteur, sous le titre de Bartholomœi Fisen, Leodiensis, e 8ocietate Jesu, 8ancta Legia Bomanœ Ecclesiœ Filia, sive historiarum Ecclesiœ Leodiensis partes duœ, quarum prima ab ipso Autore aucta fuit, atque recognita; et secunda nunc primum in lucem prodit, Leodii, apud Guilielmum ïïenricum Streel, 1696. Le passage relatif à Goderan se trouve à la page 149, 2"= col.; il n'a subi aucune retouche. Stilting a inséré ce même passage dans les AA. 88. 8ept., tom. i, p. 285, n n. 5, 6).

En 1647, Fisen publia ses Flores Ecclesiœ Leodiensis, sive Vitœ vel Elogia Sçinctorum et aliorum qui illustriori virtute hanc diœcesim exornarunt, Insulis,

Le récit de Fisen a été résumé par Abry, dans son Recueil des Révérends et Nobles Seigneurs Abbés du célèbre Monastère de Saint-Gilles^ lez Liège, depuis Azo, premier Abhé vivant en 1127, jusqu'à présent 1740 (^). L^auteur cepen-

e typographeo Nicolai de Raclie 1647. L'ouvrage est rédigé sous forme de calendrier, offrant, pour chaque jour de l'année, la Vie d'un ou de plusieurs saints personnages. La notice biographique du bienheureux Goderan figure sous le 29 Mars, à la page 185. Elle est à peu près textuellement la même que celle insérée dans la Sancta Legia du même auteur, et copiée ci-dessus; mais le passage final : Histriones et citharœdi, etc., a été supprimé.

Au 14 Décembre, Fisen consacre quelques lignes à la recluse Judile; après avoir dit un mot des pieuses femmes, qui se mirent sous la conduite de Goderan, il continue ainsi :

Sanctimonia et jpiœ mentis ardore inter ceteras excelluit vidua quœdam Judila nomine, quam venerabilem muUerem etDeo dilectam appellat jEgidius (h), Verum in iisdem, quihus alii plures sanctiy relicta silentii tenehris, apud cœlites pro merito per omnem œternitatem celehrahitur. Ut sanctioris vitœ magistrum suum proxime, quoad vixit, secuta fuerat, apud eum moriens sepeliri voluit ad 8. Mgidii ante aram 88. Dionysii et Lamherti (p. 520) .

(a, b). jEgidius, dont parle Fisen, à propos de Judile, dans les deux ouvrages cités, est le moine Gilles, religieux de l'abbaye d'Orval, de l'ordre de Cîteaux, connu de là sous le nom de Gilles d'Orval, ^gidius Aureœ Vallis. Cet annaliste nous a laissé l'histoire des évêques de Liège, depuis Théoduin jusqu'à la cinquième année du règne d'Henri de Gueldre (1048-1251); Chapea ville l'a insérée dans ses Qui g esta Pontificum Leodiensium scripserunt auctores prœcipui, tom. ii, Leodii, typis Christiani Ouwercx junioris, 1613, pp. 1-269. Voici le passage de Gilles d'Orval, auquel Fisen fait allusion :

Goderanus primus fundator Ecclesiœ sancti Mgidii, in ea ante altare 88. Dionysii et Laniberti sepultus est : -juxta cujus tumham, posita fuit venerahilis mulier et Deo dilecta soror Judila primitiva reclusa ejusdem loci 4 nouas Decemh. (Chapeaville, op. et tom. cit., p. 6V).

Le manuscrit d'Abry appartient aujourd'hui à M. le comte Théodore d'Oultremont, et fait partie de la riche bibliothèque du château de Warfusée. Il fut publié, pour la première fois, par M. Eugène Poswick de Marotte, dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire du Linibourg, tom. xi, Tongres 1870, pp. 177 et suiv,, sous le titre de Recueil historique et généalogique des Ahhés de 8aint-Gilles, par Simon- Joseph Ahry, héraut d'armes du pays de Liège. Ce manuscrit contient les armoiries de tous les abbés de Saint- Gilles, et même celles de Goderan et de ses premiers successeurs, mais, comme ces dernières sont évidemment apocryphes, l'éditeur n'a pas jugé utile de les reproduire; les premières qu'il donne, sont celles de Baudouin Pillart, sixième abbé de la maison (1232-1270). M. Poswick a enrichi le travail d'Abry d'une courte préface et de quelques notes; nous nous faisons un devoir de lui témoigner ici notre gratitude pour la bonté qu'il a eue de nous offrir un tiré-àpart de cette intéressante publication, formant un in-8, de ii-33 pp., orné de deux planches de blasons et d'une ifue de l'abbaye de Saint- Gilles en 1584.

dant relève certains détails^ qu'on ne rencontre pas dans Fisen (^). Ainsi^ après avoir raconté la retraite de Goderan sur le Publémont, il ajoute : " Son approclie étoit facile, et toujours on le trouvoit prêt à faire plaisir à un cliacun. Beaucoup de personnes attirées, soit par curiosité ou pour connoitre la manière dont il vivoit, soit pour l'entendre jouer des instruments, ou pour voir les tours de son petit singe, alloient le visiter" (^). Nous ignorons où Abry peut avoir puisé ces derniers détails, que, pour notre part, nous considérons comme le fruit de son imagination; il n'est guère probable en effet, qu'après avoir renoncé à son ancienne profession, pour se consacrer tout entier au service de Dieu et du prochain, Goderan ait songé encore à son singe ou à ses instruments.

Abry indique aussi l'année du décès de notre ermite : " Goderand, écrit-il, mourut vers l'an 1002 et eut sa sépulture dans la chapelle, à l' opposite de l'autel... " (^).

Les auteurs de la Gallia christiana Foullon (^), etc., se

Q) Abry se trompe quand il écrit que Goderan était " natif de Narbonne en France, de la paroisse dédiée à Saint-Gilles, abbé ". (Recueil... des Ahhés de Saint-Gilles, p. 5.) Il a mal traduit la phrase de Fisen: ex Gallia Narhonensi oriundus oppido S. ^gidii.

" A cet endroit, dit M. Poswick, on trouve en marge du manuscrit cette note d'une autre écriture que celle d'Abry : Hermite hospitalier, premier fondateur en 968. Cette date nous semble plus que hasardée. Les auteurs de la Gallia christiana, tora. m, col. 1008, placent la fondation de Saint-Gilles vers 976. " (Recueil.... des Ahhés de Saint-Gilles, p. 5, en note.)

(-) Recueil.... des Ahhés de Saint-Gilles, pp. 5, 6.

(3) Id., p. 6.

(*) Tom. m, Parisiis 1725, col. 1008 : S. Egidii monasterium suam originem refert Goderanno cuidam e Gallia Narhonensi, oppido S. Egidii oriundo, qui circiter annum 976, AB arte histrionica conversus, sedem fixit in vertice Puhlici montis quingentis ah urhe Leodio plus minus passihus

(^) Mo3o etiam ah Goderanno Histrione Cythar^edove ex Sanct-yEgidiano Galliœ Narhonensis oppido, jacta Mgidiani Cœnohii in Monte Suhurhano prima

fundamenta (Historia Leodiensis, per Episcoporum et Principum seriem

digesta, tom. i, Leodii 1735, p. 203. Le travail du jésuite liégeois Jean-Érard Foullon (t 1668) fut publié et continué par de Crassier et de Louvrex). Foullon rapporte ce fait à l'année 975.

M. l'abbé Follet emprunte à Fisen les détails qu'il donne sur Goderan dans son Histoire ecclésiastique de Vancien Diocèse de Liège et des saints qui

rallient à Popinion, — la plus communément admise, du reste, ■ — qui voit dans Groderan un histrion converti (^) .

Vont illustré, depuis son origine jusqu'^à la révolution de 1793, tom. i, Liège 1860, pp. 174, 175; mais il ajoute en note : "Il faut remarquer que cette histoire n'est pas parfaitement authentique; Bouille dit que Goderan était un musicien attaché à l'église de St. -Lambert " (p. 175).

Q) La vie nomade et aventureuse de Goderan, les deux animaux qui lui servaient de compagnons et de gagne -pain, sa conversion aussi frappante que subite, tout cela formait un ensemble de faits, trop saisissant pour ne pas exercer la verve poétique de nos écrivains. En 1857, la Gazette de Liège publia, sous le titre modeste de Notices sur quelques églises de Liège, une série de feuftletons dès plus intéressants, dus à la plume de M. le chanoine de Groutars, ancien supérieur du petit séminaire de Saint-Trond, aujourd'hui président du collège Juste -Lipse et directeur de l'école normale ecclésiastique des humanités, à Louvain. Le feuilleton, inséré dans le n** du 6 Juillet 1857, et intitulé le Puhlémont (Chapitre tv. Qitelques autres édifices du Mont-Public), raconte l'origine efc les développements de l'abbaye de Saint- Gilles. L'auteur a mis en drame le récit de Fisen, et nous ne résistons pas au désir de copier cette page charmante :

" L'an 976, du temps de Notger, vint à Liège un étranger du nom de Goderan. Il était de la ville de Saint-Gilles, dans la Gaule Narbonaise, et partout il conduisait avec lui un ours et un singe, dont les tours variés et grotesques attiraient une foule de spectateurs.

" Une baguette à la main, Goderan faisait, un jour, danser son ours dans une rue voisine de la maison épiscopale; l'animal allait et venait, tenant sous les aisselles des pattes de devant un grand bâton; tournait, pirouettait avec assez de prestesse, tandis que le singe, installé sur de légers tréteaux, battait à sa manière im instrument ressemblant à un tambour de basque.

" La multitude riait et applaudissait, tout en se repliant, à chaque instant, pour n'être pas écrasée par le pesant animal; puis, le maître parcourant le front de l'immense assemblée, entendait avec plaisir tomber dans son escarcelle petits deniers, à pleines mains.

" Tout à coup les rangs s'ouvrirent et on vit paraître, à l'ébahissement universel, un homme à longue barbe et vêtu d'un habit grossier; il se dirigea vers Goderan :

" Frère, dit-il, si vous mettiez au service de Dieu le soin que ces pauvres " animaux mettent à travailler pour vous, à la fin de cette vie il vous placerait *' dans la société de ses anges et vous ferait participant des délices éternelles. "

" Ayant dit ces mots, l'homme à la robe de bure disparut. Mais les rires avaient cessé et on entendait des chuchotements dans la foule étonnée : " C'est " un ange, — disaient les uns; — • c'est au moins quelque saint envoyé de Dieu, " — disaient les autres; — voyez donc comme le maître de l'ours a l'air " consterné, on le dirait frappé de la foudre. "

" En effet, la vue soudaine du personnage mystérieux, ses quelques paroles avaient fait une impression profonde sur l'esprit de Goderan. Il arrêta la danse de son ours, fit taire le tambour de son singe, replia ses tréteaux et, conduisant ses deux compagnons, se retira du milieu de la multitude.

Tous les historiens liégeois n^admettent pas ce que nous venons de raconter de Goderan. Il en est plusieurs qui^ tout en le regardant comme un personnage historique, et en lui attribuant la fondation du monastère de Saint-Grilles, se refusent à voir en lui un bateleur, un histrion venu à résipiscence, tâchant d^expier ses fautes par une vie de sacrifice et de charité. Ces auteurs font passer Goderan pour un musicien attaché à la cathédrale de Saint-Lambert, à Liège, qui, dégoûté du monde, se serait retiré sur le Publémont, pour y couler le reste de ses jours dans la solitude.

Nous ignorons sur quoi se fondent ces écrivains, pour rompre avec une tradition aussi ancienne que respectable; mais nous sommes tenté de croire, qu'en s' écartant de l'opinion généralement admise, leur seul but a été de relever Goderan aux yeux de la postérité, pour relever, du même coup, le monastère qui lui devait son existence, et dont les origines leur semblaient par trop modestes.

Le premier auteur qui nous apprenne ce nouveau détail biographique sur Goderan, est un abbé de Saint-Gilles, Aloyse de Lymbourg; or, personne plus que lui n'était intéressé à ennoblir la profession de Goderan. Un amour malentendu, quoique au reste fort excusable, de la gloire de son abbaye,

" A quelques jours de là, on apprit qu'il vivait dans la forêt de Publémont. Bien des voyageurs déclarèrent successivement qu'il y menait le régime d'un pieux anachorète, et qu'ils avaient dû à son secours de n'être pas tombés entre les mains des voleurs qui rançonnaient ces localités.

" D'autres fois, on le trouva voiturant, avec son ours, du bois, des pierres; bientôt on s'étonna de lui voir construire un grand nombre de petites cabanes, et même une chapelle qu'il plaça sous l'invocation de S' Gilles, patron de sa ville natale.

" C'était une oeuvre d'héroïque charité qu'avait entreprise Goderan. Non content de servir de guide aux pauvres voyageurs, il voulut encore être à même do leur fournir l'hospitalité, quand ils en auraient besoin, et voilà pourquoi il ne se donnait de repos, ni le jour, ni la nuit, pour amener à heureux terme les constructions qu'il avait commencées.

" Ainsi vécut Goderan d'une vie toute de charité; il mourut de la mort

des saints Plusieurs personnes qu'avait attirées la sainteté de Goderan,

et qui avaient voulu vivre sous sa conduite, formèrent le noyau du monastère. "

Faura porté à supprimer un détail peu honorable pour le fondateur de la maison, et à faire de ce dernier, non plus un baladin de foire, mais une sorte d^artiste voué à la musique sacrée.

Goderan (^), écrit de Lymbourg, dans La Vie de 8. Gilles Ahhé d'Arles en Provence et Confesseur (^), ^' fut allié à une femme par le sainct Sacrament de mariage : Trompette de profession et Coral gagé à FEglise souveraine^' (^). Devenu veuf sans enfants, — toujours diaprés de Lymbourg, — Groderan résolut de quitter le monde, et se retira, en 968^ sur le Publémont^ oii il bâtit une cbapelle^ avec les épargnes faites dans Fexercice de sa profession. Il s'associa, dans la suite, plusieurs compagnons, qui pratiquaient, comme lui, la vie érémitique, et s'adonnaient aux œuvres de charité, notamment à recueillir les pèlerins, qui venaient en foule visiter la chapelle construite par Goderan, et dédiée à saint Gilles.

U Histoire de la Ville et Pays de Liège, par le B. P. Théodose Bouille, Beligieux Garme Ghaussé[^), parle dans le même sens. Nous y lisons :

" Vers le même tems (976) un nommé Gonderan Provençal de naissance, et Musicien de l'Eglise de Saint Lambert, fit bâtir au-dessus de la Ville un Hermitage en l'honneur de Saint Gilles, et quelques maisonnettes pour servir de retraites à de pieuses personnes....; tels furent les commencemens du Monastère de Saint Gilles. " {^)

Quoi qu'en aient pu dire de Lymbourg et Bouille, leur opinion n'a point prévalu sur celle, qui nous montre dans Goderan un homme de basse condition, vir humilis sortis : ut qui, histrionicam exereens, victum quœreret, comme dit

(^) Aloyse de Lymbourg écrit Gondran.

(^) Voyez, pour tons détails bibliographiques sur ce curieux et rarissime volume, l'indication des sources en tête du l'^' tome de notre travail. P. 110.

Liège 1725-1732.

(•^) Tom.i, p. 70.

Fisen; un homme qui, las de courir le monde et au déclin de la vie, serait venu clierclier dans la solitude du Publémont le repos du corps et la paix de Fâme. Abry lui-même, avonsnous vu, a embrassé cette dernière opinion, dans son travail dédié à Pabbé de Saint- Grilles, Gérard de Jennet, et destiné à retracer les faits et gestes des devanciers de ce prélat. Si Topinion, patronnée par nos deux auteurs, avait été accréditée de son temps, Abry n'eût pas manqué de la mettre en relief, sûr de flatter ainsi l'amour-propre de son Mécène et de gagner ses bonnes grâces.

Il nous reste à examiner l'assertion d'un écrivain fort sérieux, le savant cbanoine Ernst (^), assertion qui ne tend à rien moins qu'à reléguer parmi les fables toute l'histoire de Goderan. Ernst traite de l'abbaye de Saint-Gilles dans le Supplément sur V origine des Monastères de Liège et de sa Banlieue, faisant suite au TahleaiL historique et chronologique des Suffragans ou co-Bvêques de Liège (^). Ecoutons le docte historien :

L'Abbaye de St.-Gilles, sur le mont public près de Liège, doit ses commencemens à un nommé Goderan, originaire de Saint- Gilles, petite ville du Bas-Languedoc. C'étoit, dit-on, un jongleur, qui, pour gagner quelque argent, faisoit danser un ours. Il vint à Liège sous l'épiscopat de Notger, sur la fin du siècle : touché par la grâce de Dieu, il résolut de se consacrer à son service, et d'exercer l'hospitalité envers ceux qui se rendoient à Liège par le mont public; endroit alors rempli de bois, et dangereux à cause des voleurs qui s'y tenoient. Il y bâtit une petite Chapelle, qu'il fit dédier en l'honneur de la S*^ Vierge et de S. Gilles, et bientôt il fut

(^) Ernst (Simon-Pierre) fut chanoine régulier et bibliothécaire de l'abbaye de Eolduc, et y professa, plusieurs années, l'Écriture sainte et la théologie. En 1787, il obtint la succursale d'Afden, près d'Aix-la-Chapelle, oii il resta curé jusqu'à sa mort, arrivée le 11 Décembre 1817. On peut voir la liste de ses nombreux écrits dans la Biographie liégeoise, du C'^ de Becdelièvre- Hamal, tom. ii, Liège 1839, pp. 666 et suiv.

(2) Liège 1806.

joint par quelques hommes^ qui^ à son exemple^ voulurent passer le reste de leur vie dans une sainte solitude. Tel est en abrégé le récit de différons Historiens Liégeois, qui paroissent Vavoir puisé dans la Chronique de Jean d'Outremeuse, remplie de beaucoup de faits fabuleux. Je n'y ai aucune confiance, le voyant destitué du témoignage des Ecrivains contemporains : je croirais plutôt que Groderan ne construisit cette Cbapelle que vers Fan 1082, attendu que l'Historien de F Abbaye de St. -Laurent, qui écrivit peu après, en rapporte Forigine vers le temps que commença FAbbaye d'Affligliem '' (^).

L'historien de Fabbaye de Saint- Laurent, dont parle Ernst, est Eupert, religieux de ce monastère, qui devint abbé de Deutz, près de Cologne, et mourut en 1128 (^). UHistoria Monasterii S. Laurentii Leodiensis, de cet auteur, a été insérée par Martène et Durand, dans leur Veterum scriptorum et monumentorum historicorum, dogmaticorum, moralium ampUssima coUectio (^).

Voici le passage de Rupert, auquel Ernst fait allusion :

Eo tempore (1083) dux Lovaniensis Godefridus œdificavit monasterium AfSigimiense in Brabantia... Hoc tempore Gundramnus mimus, relictis vanitatibus seeculi, elegit in silva Publici-montis eremiticam vitam ducere, et quia locus periculosns erat ad hospitalitatem exercendam, jecit fundamenta ecclesise, et ursus quem. habebat trahebat lapides sedificii ipsius ecclesi^. Frequentabant eum Leodienses mirantes, et cum urso lapides ferentes. Quidam ex ipsis divinitus compuncti, saeculum deserentes cœperunt cum eo regulariter vivere, tandem ecclesia in honore S. ^gidii consecratur,.... (^).

C) Ernst, op. cit., pp. 293, 294.

(^) DE Becdelièvre, op. Cit., tom. I, Liège 1839, p. 69, rectile la mort de Rupert jusqu'en 1135. C'est tine erreur. Le continuateur de VHistoria Monasterii S. Laurentii dit, en termes exprès, que ce religieux mourut en 1128. Voyez VAmplissima collectio, de Martène et Durand, tom. iv, col. 1083. On trouvera des détails biographiques sur Rupert, dans Ernst, Tableau historique, etc., pp. 287, 288, et de Becdelièvre, op. et tom. cit., p. 69, 70.

(3) Tom. IV, Parisiis 1729, coll. 1033-1108.

Cette histoire a été continuée jusqu'en 1586, par plusieurs religieux de la même abbaye. Voyez à ce sujet les Ohservationes prœviœ de Martène et Dura,nd, dans leur Arïiplissima coUectio, tom. cit., coll. 1033-1036.

(^) Martène et Durand, Amplissirïia collectio, tom, cit., col. 1081, n. 34.

Le récit du moine Rupert s'accorde donc, pour le fond, avec celui des autres historiens, mais il s'en écarte en ce qu'il assigne une date différente à l'événement. La plupart des annalistes font remonter la conversion de Goderan à l'année 976, quelques-uns même plus haut; Rupert la place en 1083, soit un siècle plus tard. Cette divergence chronologique toutefois ne nous semble pas de nature à discréditer l'histoire de Goderan, et à justifier le peu de respect avec lequel Ernst la traite. Cet écrivain admet la date fixée par Rupert, et — chose étrange, — il rejette les détails de son récit, bien que, d'après lui, Rupert fût contemporain de Goderan et de l'événement qu'il raconte. Et pourquoi donc Ernst refuse- t-il d'ajouter foi à ce récit ? Parce que les historiens liégeois paroissent l'avoir puisé dans la Chronique de Jean d'Outremeuse, remplie de beaucoup de faits fabuleux " {}) .

En tête de ces historiens figure le moine Rupert, qui certes ne peut avoir fait d'emprunt à Jean d'Outremeuse, puisque ce chroniqueur lui est postérieur de plus de deux siècles et demi; celui-ci mourut en 1399, et Rupert en 1128.

Ernst, — sa phrase du reste le dit assez, — n'a pas vérifié ce qu'il avance, et ce pour le bon motif, qu'il n'avait pas sous la main cette partie de la chronique de Jean d'Outremeuse, qui devait lui permettre de contrôler l'exactitude de son assertion. Le manuscrit, dont se servit Ernst, ne renferme que le second et le troisième livre de cette chronique (^); or, le

(^) En infligeant ce blâme à Jean d'Outremeuse, Ernst semble s'être basé sur une note de Martène et Durand, qui, parlant d'un fait, relaté par Jean de Stavelot, l'un des continuateurs de l'abbé Rupert, écrivent : Ista quœ sparsim in ista compilatione scripta sunt, pro majori parte sumta sunt ex dictis Johannis de Ultra-Mosam qui multas fabulas adinvenit, et veras historias mendaciis suis turpavit. (Amplissima collectio, tom. IV, col. 1081, note a.) Le compliment est aussi peu flatteur qu'immérité.

(2) Ce manuscrit porte pour titre : Li second et li thiers libre des croniques de TAege, de Johan des Preis, dis Oultremueze. Il date du XY^ siècle. Ernst le reçut en communication de M. de Villenfagne d'Ingihoul, qui l'avait acheté à la vente des livres du baron de Cler, en 1802. Ce manuscrit passa plus tard entre les mains de Charles-Nicolas Simenon, poëte wallon et bibliophile érudit,

second livre s^ouvre à l'année 1098, seize ans par conséquent après répoque où Ernst met en scène Groderan.

La Commission royale d^histoire avait chargé F un de ses membres, le savant et regretté M. Adolphe Borgnet, de publier la chronique de Jean d'Outremeuse. Cette vaste publication, la plus importante peut-être du Gorps des chroniques liégeoises^ devait former six volumes in-4. Aa moment de son décès, l'infatigable académicien en avait édité quatre, savoir les trois premiers et le cinquième (^); il travaillait au quatrième, quand la mort vint le surprendre (^). Le troisième tome s'arrête à Tannée 867, et le cinquième commence à l'année 1209; les volumes publiés ne pouvaient donc servir à élucider la question qui nous occupe, puisque l'histoire de Goderan se place entre ces deux dates.

Voulant, à tout prix, tirer la chose au clair, nous nous adressâmes à M. Stanislas Bormans, conservateur des archives de l'État, à Namur, et membre de la Commission royale d'his- ( toire, chargé de continuer la publication de la chronique de I Jean d'Outremeuse et de terminer le travail de M. Borgnet (^).

mort en 1847, et, aa décès de ce dernier, M. Polain en fit l'acquisition. Voyez Eenst, Tableau historique, etc., pp. 217 et suiv., ainsi que l'intéressante iVottce sur un manuscrit de Jean à? Outremeuse, par Ch. Nie. Simonon, précédée d'une introduction, par M. U. Capitaine, insérée dans le Bulletin du hihliophile belge, publié par F. Heussner, tom. xii (2^ série, tom. m), Bruxelles 1856, pp. 169 et suiv.; consultez surtout les pp. 169 et 172.

Jean Desprez, dit d'Outremeuse, naquit à Liège, le 2 Janvier 1338, et, d'après l'opinion la plus probable, mourut en 1399 (Bulletin du hihliophile belge, tom. cit., pp. 173, 174). Il était, comme il le dit lui-même, en tête de sa chronique, notaire et audiencier de la cour de Liège, et comte palatin. Sa cln-onique commence à la destruction de la ville de Troie, et finit à l'année 1399 de notre ère.

(^) Le premier volume vit le jour en 1864, le second, en 1869, le troisième, en 1873, et le cinquième, en 1867; tous sortent des presses de F. Hayez, imprimeur de l'Académie. Ces volumes, publiés sous le titre de Ly Myreur des Eistors, chronique de Jean des Preis dit d'Outremeuse, renferment aussi la chronique en rimes françaises, intitulée La Geste de Liège, longtemps attribuée, mais à tort, à un autre auteur du même nom.

C) M. Borgnet est mort à Liège, le 15 Février 1875.

(^) M. Stanislas Bormans a mis au jour, en 1877, le tome iv, et, en 1880, le tome vi de la chronique de Jean d'Outremeuse; ce dernier volume com-

M. Bormans nous écrivait, le 20 Mai 1875 : Immédiatement après la réception de votre lettre, je me suis mis à recherclier, dans le manuscrit de Jean d^Outremeuse, le passage relatif à la fondation de Fabbaye de S* Grilles. Je croyais naturellement mettre la main dessus sans la moindre difficulté, puisque vous m^indiquiez la date, 976. Mais, à mon grand étonnement, je n^ai rien vu en cet endroit, qui eût quelque rapport au sujet dont vous vous occupez. Désireux cependant de vous être utile, je me mis à parcourir la chronique avant et après cette date, de 940 à 1018, et n'ai absolument rien trouvé. J'ai alors consulté Ernst, Tableau des suffragans, Poswick, Notice sur Fabbaye de 8^ Gilles, par Abry, et n'ai pu me renseigner auprès d'eux sur la date à laquelle Jean d'Outremeuse rapporte la fondation de cette abbaye. "

Le 20 Décembre 1875, M. Bormans nous honorait d'une seconde lettre, annonçant la découverte, dans Jean d'Outre-

prend la chronique en prose, depuis l'année 1302 jusqu'en 1340, et la continuation de la Geste de Liège ou chronique rimée, s'arrêtant en 1344. Cette partie de la Geste relate en outre quelques faits isolés, dont le dernier se passa en 1399, année de la mort de notre chroniqueur-poëte.

" Les six volumes imprimés de la Chronique de Jean d'Outremeuse, — disait M. Bormans, dans la séance de la Commission royale d'histoire, du 5 Avril 1880, — comprennent tout ce que nous possédons des travaux historiques de cet écrivain. Toutefois,... ils ne constituent pas son œuvre entière, mais seulement les trois premiers livres de sa Chronique en prose; le quatrième livre, le dernier, a depuis longtemps disparu; c'était le plus important de tous, puisque l'on peut le considérer comme le récit original d'un contemporain, mêlé lui-même à la vie politique de son pays; il embrassait l'histoire dé tons les États de l'Europe, et particulièrement celle de l'Évêché do Liège, pendant les années 1341 à 1399. M. Adolphe Borgnet, qui avait commencé cette grande publication en 1864, l'a vainement cherché dans les bibliothèques de notre pays et de l'étranger. "

M. Bormans ne croit guère à la possibilité de récupérer ce quatrième livre, et pense qu'il faut considérer comme achevée !la publication de la chronique de Jean d'Outremeuse, à laquelle il ne manque plus qu'une introduction et des tables. L'œuvre du chroniqueur liégeois ne deviendra réellement utile que du jour oîi les recherches y seront facilitées par un répertoire très-détaillé des faits, des lieux et des noms de personnes {Bulletins de la Commission royale d^histoire, 4^ série, tom. viii, Bruxelles 1880, pp. 5 et suiv.).

meuse, du passage qui nous intéressait si vivement et dont Ernst ignorait F existence :

^' J^ai enfin trouvé dans Jean d'Outremeuse^ écrivait le savant archiviste^ le passage relatif à la fondation de T abbaye de S* Gilles, et je vous envoie ci- joint la partie de ma copie qui la concerne... Vous verrez que cela se rapporte à Tannée 1124 (^) et non à Tannée 975. Voilà pourquoi mes premières reclierclies ont été vaines (^).

Nous regardons comme une bonne fortune de pouvoir insérer ici la page, oii le naïf chroniqueur raconte Fbistoire de Goderan et les origines de Fabbaye de Saint-Gilles. Le texte primitif a été scrupuleusement conservé, et nous avons expliqué, au moyen de courtes notes, les termes qui pourraient embarrasser le lecteur (*) :

En cbesti (^) an commencbat li evesque de Liège Albert (^) à oevreir (^) entour Fenglise (^) de Saint-Giel en Publemont, où ilh fist belle englise; canoinez reguleis (*) y mist

{}) Ce fut en cette année que le bienheureux Albéron I^^ évêque de Liège, agrandit les édifices claustraux de Saint-Gilles, et rebâtit Téglise du monastère, où il mit des Chanoines réguliers de Saint-Augustin. Jean d'Outremeuse rappelle ce fait et en profite pour narrer les aventures de Goderan, qu'il rattache à l'année 968.

Nous nous ferions un scrupule de ne pas réitérer ici à M. Stanislas Bormans nos plus vifs remercîments pour ses procédés pleins de délicatesse. Après nous avoir transmis la copie manuscrite du précieux passage de Jean d'Outremeuse, il voulut nous offrir encore les primeurs de la page imprimée, qui le contenait. Nous l'avons expérimenté vingt fois au cours de nos recherches, rien d'aimable comme le vrai savant.

(^) Quelques-unes de ces notes sont de la main de M. Bormans; nous les faisons suivre de la lettre B. D'autres, en plus grand nombre, ont été ajoutées par nos soins, et, pour les composer, nous avons largement mis à contribution les connaissances spéciales de notre imprimeur, M. Edw. Gailliard.

(^) Ghesti. Cet. On rencontre ces diverses formes : chest, cheste, chist, cist^ cestui, cestuis, cetuci, cetvÂ, etc.

(') Lisez : Albéron. (b.)

{^) Oevreir, ouvrer, travailler; par extension : bâtir. (') Englise, église.

(^) Canoinez reguleis, chanoines réguliers.

de ruele (^) saint Augustin^ et les doiat (^) bien de bonnes rentes. Or vous vuelhe-je dire quel lieu ilh y avoit, car ch'est raison. Ly evesque y trovat^ à son commencliement {^), I (*) petit oratoir qu'illi (^) avoit fait, al temps que saint Nogier fut evesque de Liège, assavoir Pan IX^ et LXVIII, une (^) sains bons ('') qui astoit (^) de Provencbe neis (^), et avoit nom Gondraus de Saint-Giele; et astoit I jugleours (^^) qui avoit sa vie usée de aleir par le (^^) pays; si (^^) jowoit (^^) del espee (^*) et de singe et d^on (^^) ourses, par les vilbes en plache (^^), por conquesteir (i'') son vivre. A Liège séjournât (^^), et assemblât grant argent; et se tournât sa volenteit de faire une religion (^^),

Ruele, règle. On rencontre ces variantes : ruile, mille, rule, etc. (^) Doiat, dota. Nous doutons que cette leçon soit exacte. Peut-être faut-il lire simplement dotât. Les glossaires, du reste, ne nous fournissent aucun verbe à laquelle cette forme puisse régulièrement se rattacher.

(^) A son commenchement, au commencement de son règne, (b.) I, pour un.

(*) QuHlh se rapporte à Gondraus, qui suit; aujourd'hui on mettrait que. (b.)

(6) Une, un.

Ç) Hons, homme.

(^) Astoit, était. Variante de estait, qui rappelle mieux la forme moderne. (') Neis, né.

(^°) Jugleours, jongleur. Le mot jongleur se retrouve dans l'ancien français sous des formes multiples. Celles qui se rapprochent le plus de la leçon cidessus sont les suivantes : jugleor, juglere, juglerre, jugleur. De là le dérivé juglerie. Il ne faut pas le comprendre dans le sens absolu du moderne jongleur, mais bien plutôt dans celui de baladin. " Jongleor, écrit Roquefort, Conteur, chanteur, musicien, joueur d'instruments, farceur, baladin, joueur de gobelets, conducteur d'animaux dressés que l'on faisait voir dans les places publiques. " (Glossaire de la langue romane, tom. ii, Paris 1808, p. 32, col. 1.)

(11) Variante au MS. n° 10463 : les. (b.)

(1^) Si, il. Voyez notre tome i, p. 118, note 10.

(1^) Jowoit, jouait.

Jowoit del espee et de singe et d'on ourses, il jonglait avec des épées, accompagné d'un singe et d'un ours, (b.)

(15) On, un.

(1^) Lisez : et plaches. (b.)

('^) Conquesteir, acquérir, par extension : gagner. ("^) Sojournat, séjourna.

(1^) Faire une religion, bâtir une maison religieuse ? (b.) — Religion nous semble plutôt signifier ici un oratoire, un ermitage, une cellule d'ermite, la

où ilh demoroit Q) com I hermite et monroit (^) sainte vie; car viez (^) fut et fralhez {^), et at sa vie gasté en grant papelardie (^); dont ilh vont (^) faire penitanche, dont ilh aquite son ame C). Si avisât le plache de someron (^) de thietre (^) de Publemont, qui seoit deleis (^^) Liege^ en bois et forest grans et Ions; et y habitoient lairons et robears (^^) qui desroboient la gens et les copoient les gorge et murdrisoient (^^); et si avoit (^^) I malvais pas (^*) et de gens redobteit (^^). Gondraus, li menestreit (^^)^ at la plache enamet {^'^), et li semblât.

cluse de nos anciens textes flamands. Religion a toutefois été employé dans le sens de : maison religieuse, couvent. Voyez Koquefort, op. cit., tom. ii, p. 457, col. 1.

Demoroit, demeurerait.

(^) Monroit, mènerait; variante de menroit, ancienne forme du conditionnel du verbe mener.

(^) Viez, vieux.

(^) Fralhez, faible, cassé par l'âge. Du latin fragilis.

(^) Papelardie, papelardise, hypocrisie, tromperie, subtilité, mauvaise foi. (Roquefort, op. et tom. cit., p. 298, col. 2.) — Et at sa vie gasté en grant papelardie, et il avait passé sa vie en grande hypocrisie, en péché.

(6) Vont, voulait.

(^) Voici la paraphrase du MS. n" 10463 : car il estoit vies etfloihle, et avoit sajovente (*) et sa vie desduit (*^) en grande papelardie (Htt. hypocrisie), dont il mot (*^) faire penitancKe pour le salut de son arme (*■*). (b.)

(^) Someron, sommet ? (b.) — • En effet, Eoquefort, op. et tom. cit., p. 565, col. 1, mentionne un mot sommeron, variante sommeton, qui signifie sommet de la tête, d'une montagne.

(^) Thietre, colline. Sans doute une forme ancienne de tertre. M. Bormans cite la variante tier. (Chron. de Jean d'' Outremeuse, t. iv, p. 26, note 3.)

(^°) 8eoit deleis, était assis, situé près de.

Q^) Roheurs, voleurs.

(^^) Murdrisoient, tuaient, égorgeaient, assassinaient.

('^) Si avoit, MS. n° 10463 : y avoit. (b.)

(^*) Pas, passage.

(^^) Redobteit, redouté.

(^^) Menestreit, ménestrel.

(^') Enamet, aimée, trouvée agréable, à son goût, (b.)

(*) Jovente, jeunesse. Du latin juventus. Desduit, dépensé.

(*3) ^^of^ voulait; variante de vout, qui est une forme plus régulière.

(**) Arme, âme. Roquefort, op. cit., tom. i, p. 89, col. 1, cite ces autres leçons : ainrme, arma, armie. Le provençal a armo. Une charte de 1284, des archives de Bruges, est datée du Vendredi après le jour des armes "; ime autre de la même année, du " lendemain dou jour des ai-mes ". (Gilliodts-vas- Seveeen, Inventaire des archives de la ville de Brvffes, tom. i, Bruges 1871, p. 17, toP^ 34 et 35.)

si là astoit sa maison ordinee (^), i\h herbegeroit les pèlerins et le (^) seroit mostreis (^) le cliemien por aleir le mains (^) perilheux (^). Tout ensi (^) le fist, car une oratoir at fait et maison précieux (^), ensi com hospitaile; bien paieit (^) les ovriers, si sunt plus curieux (^) de bien faire. Gondras avoit son ourses, se li faisoit berchier (^°) les pires (^^) qui prendoit làmeisme en bois; et ilb les debrisoit^ et li ouvrier les ont mis en oevre. Et quant ilb fut parfaite, si demorat ens {^^) et menât une sainte vie tant qu'il visquat (^^), à manere de hermite; si vient (^*) que les dammes del citeis de Liège, qui ament Dieu, le vont sovens veoir, et les (^^) plaisit si bien sa vie que mantez dammez vevez (^^) en devienrent reclusez.

(^) Et li semblât, si là astoit sa maison ordinee, il se proposait, si sa demeure était établie en cet endroit, (b.) — Cette traduction ne noua paraît pas rendre, d'une manière tout à fait précise, le sens intime de la phrase; il faut, croyons -nous, la comprendre comme suit : Et il lui semblait, que si sa maison était construite en cet endroit, il pourrait....

(^) Le, leur.

(^) Mostreis, montré.

(^) Mains, moins.

(^) Et le seroit mostreis le chemien por aleir le mains perilheux, il montrerait aux voyageurs le chemin, afin qu'ils prissent le moins dangereux. Le MS. n" 10463 donne : ilh herhegeroit les trespassans (*) et les monstreroit le chemien pour esquiwier {*'^) les mais {*^) et les perilhs. (b.)

(^) Ensi, ainsi.

(') Maison précieux, belle, grande, vaste maison.

(^) Paiet, lisez : paioit : (b.) — Il payait largement les ouvriers.

(•) Curieux, désireux. Ce mot est encore employé dans le même sens dans le patois de Liège, (b.)

(^°) Herchier, traîner, (b.) — A la'note 8 de la p. 323, M. Bormans écrivait : " En wallon liégeois, dans le langage des mineurs, on appelle hercheux les manœuvres qui tirent dans les galeries souterraines les wagons destinés au transport de la houille ".

(") Pires, pierres.

(^2) Ens, dedans.

(13) Visquat, vécut.

Q*) Vient, pour advient, (b.)

(^5) Les, leur.

(^^) Mantez dammez vevez, maintes dames veuves.

(*) Trespassans, passants.

(♦2) Esquiivier, esquiver, échapper à.

(♦3) Malt, méchants.

" Chis (^) Gondraus fist son oratour bénir en honour de saint Grile; et entrât (^) avecque li pluseurs clers et lais en son hermitage, adont (^) multipliât sa noble manandie (*); Gondras astoit là maistre; et oit (^) fondeit pluseurs alfceis {^) li borgois de Liège. Et quant Gondras fut mors, si oit I tombe entailhie Ç^), droit devant Pateit (^) sains Denis et de saint Lambert avecque (^). Puis est Perdre multipliié plus forte (^^) que devant, et prisent P ordre saint Giele (^^), et ont fait I prieux qui oit (^^) nom Pires, doyens et canoinez Saint-Pire, en Liège, qui renuncliat à toute, et fondât (^^) I belle englise; et quant cbis prieux fut mors, si fut ensevelis en capitle (^^) del dite englise. Apres fisent (^^) I abbeit qni oit nom Galerains, qui fut ensevelis deleis (^^) Gondraus. Ensi multipliât (^^) jusques al temps Alberon, evesque de Liège, qui abatit tout

(^) Chis, ce.

(^) MS. 10463 : entront. (b.) — Il fant comprendre entrât par : entrèrent. (^) Adont, alors.

(^) Manandie. MS. 10463 : Manaige. (b.) — D'après Burguy, Grammaire de la langue d^oïl, Berlin 1856, tom. m, p. 235, col. 2, v° Manoir, le sens propre de manantie, [variantes menantie, manandie, menandie'], est richesse, bien, revenu, meubles précieux; et celui de manaige, maison, habitation, demeure. Mais, dans le texte qui nous occupe, manandie et manaige ne devraient-ils pas être entendus dans le sens du mot maisnée, [variante viaisniè], qui signifie : famille, maison, tous ceux qui la composent, et ces termes ne sont-ils pas employés ici dans le sens extensif de famille religieuse ? Adont multipliât sa noble manandie, et ainsi se multiplia sa noble famille religieuse.

(^) Oit, lisez : ont (b.)

(^) Alteis, autels. Eoquefort, op. cit., tom. i, p. 53, col. 1 : Alteit, altel, alter, ater, aultier, auteit, auteus, autier, un autelj altare.

(J) Entailhie, sculptée, (b.) — C'est la forme ancienne du mot entaillé, ici employé pour : taillé, sculpté.

(^) Ateit, autel. Voyez plus haut note 6. Eoquefort ne cite pas cette leçon.

(°) Avecque, évêque.

Q^) Plus forte, plus fortement.

(11) Prisent V ordre saint Giele, prirent, embrassèrent l'ordre de Saint-Gilles.

(12) Oit, eut.

(1^) MS. n° 10463 : qui renonchat à tout, et y fondât, (b.) (1^) Capitle, chœur. Les mots del dite englise, qui suivent, nous semblent exiger cette interprétation.

(^•') Fisent, ûxent.

Q^) Deleis, près, à côté, tout joignant.

Q') De petit en petit, ajoute le MS. n" 10463. (b.)

le viel (^) mostier (~) qui or y est (^), et les offichines; canoinez reguleis del ruele saint Augustyn y mist, et ostat Tordre saint Gile; mains (*) ilh y mist I abbeit, si com j'ay dit. Et pour avoir perpétuée ramembranche {^), ordinat li evesque que touz li menestreis de Liège et cheauz (^) de leur fraterniteit (^) vassent (^) al procession à toute leur instrumens sonans, le merquedit après le Saint-Johain, vensenteir (^) le lieu Saint-Grile l'englise (^^), touz les ans perpetueement, portant une chierge de cbire. Ensi fut fait li englise Saint-Giele en Publemont, et parfaite Tan XI^ et XXIX après, et dedicassie (^^) en lionour de saint Giele'' H.

La Geste de Liège a chanté, elle aussi, Goderan et ses pacifiques exploits. Les strophes qu'elle consacre au baladin converti et à son œuvre, méritent une place d'honneur dans notre travail :

MXXXIV Del fondation de Sains -Gille.

Al temps que sain Nogier, cuy arme soit savee (^^) ! 31710 Fut evesque de Liège à bonne destinée,

(^) Encore quelques mots omis par le copiste du MS. Simonon, et que j'emprunte au n" 10463 : (toute la vielhe) engliese et tout chu qu'il y avoit, et refist le (inoustier). (b.)

(2) Mostier, monastère.

(^) Qui or y est, qui pour lors y était. Or, variante de ores, qui signifie : à présent, alors, présentement. (Roquefoet, op. cit., tom. ii, p. 268, col. 1.) (■*) Mains, mais.

(^) Ramenhr anche, mémoire, souvenir.

(^) Cheauz, ceux.

(7) Fraterniteit, confrérie.

(8) Vassent, aillent; d'un vieux verbe français se rattachant au latin vadere.

(^) Vensenteir, visiter.

MS. n° 10463 : et son engliese. (b).

(") Dedicassie, dédiée.

('^) Ly Myreur des Histors, chronique de Jean des Preis dit d'' Outremeuse, tom. IV, Bruxelles 1877, pp. 335-337.

('^) Cuy arme soit savée, littéralement : à qui l'âme soit sauvée; dont Dieu ait l'âme.

Assenr l'an (0 IX*" et LXYIII année,

Vint à Liège une sains homme qni ot (^) bonne pensée :

De Proveuclie fut neis, la nobilc contrée;

Gundrans fut appelleis, de s. Gile l'onbree {^); 31715 Une jugleonr astoit, qui ot sa vie usée

d'aleir par le paiis; si jowoit del espee

Et d'une singe et d'une ourse, par lez vilhez loee('*),

Pour son vivre gaingnier; morte astoit s'esposee (•'').

A Liège soiournat, nostre cité pavée {^); 31720 Argent ot assembleit, dont astoit grant mynee (').

Sa volenteit I jour astoit à cbe tournée

C'onne(^) religion vorat(°) estre fondée,

U (^°) serat com hermite sainte vie minnee;

Car viez fut et floris ("), et sa vie ot gastee 31725 En grant papelardie, dont la chire at yree Q"^) :

(^) Asseur Van, lisez : deseur la, on, plutôt : assavoir la, ponr la mesure du vers, (b.) — Cette interprétation est-elle bien exacte ? D'après Eoquefort, op. cit., t. I, p. 99, col. 1, asseur a, entre autres significations, celles de : certainement, assurément. Asseur nous semble faire ici l'ofîice du latin quidem, equidem, et devoir être pris dans Tacception de : en vérité. L'emploi simultané, dans l'indication de la date, des mots an et année, n'a sa raison d'être que dans les nécessités de la versification, et nous ne croyons pas qu'on puisse y trouver motif pour proposer la leçon la au lieu de Van.

(2) Ot, eut.

(^) Onfeî'ee, ombragée (cheville), (b.)

C) Par les vilhez loee, par les villes louées; par les grandes, les belles villes.

(^) Morte astoit s''esposee, morte était son épousée, sa femme était morte.

(^) Nostre cité pavée, lisez : parée, (b.) — Cette leçon peut s'expliquer, en effet, si on la compare à l'expression Liège la garnie, que nous verrons plus loin (vs. 31774).

(') Mynee, masse, quantité, (b.) — Proprement, sans doute, mesure. Raynouard mentionne un mot mina, mine, sorte de mesure de capacité : " Una mina de fromen " (Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours, tom. IV, Paris 1844, p. 233, col. 2). Voyez aussi Burguy, Grammaire de la langue d'oïl, Berlin 1856, tom. m, p. 251, col. 1, Y°Mine u.

(^) Conne, qu'une.

(^) Vorat, voudra. Variante de vourra. Voyez Eoquefort, op. cit., tom. ii, p. 732, col. 2.

('") U, oii; du latin uhi.

(*^) Floris, blanc (par les cheveux et la barbe), (b.) — Roquefort, op. cit., tom. I, p. 611, col. 2, Florir, flourir : Fleurir, être en ûenr, fiorere; au figuré, blanchir de vieillesse.

Q-) Dont la chire at yree. Il a offensé le ciel, (b.) — Nous ne nous rendons P*s compte du sens propre du terme la chire. Ce terme est-il employé ici pour le Sire, dans le sens de : Seigneur, Dieu ? Quant aux mots at yrée, ils signifient :

Penitanche vuet faire pour s'arme estre acqiiitee. Adont de Publemont at la plache avisée, Qui seoit deseur (0 Liège, qui astoit grant et lee {^) : Ch'estoit trestuit {^) I bois; tietre y ot et valee;

31730 Robeours et larons y font leur demoree,

Qui desrobent la gens qui par là est passée : Maintes gens y oit-ons (^) lez georges decopee; Trop mavais pas fut là, et de gens redobtee Astoit toute la plache, et matin et vespree (^).

31735 Gondras, li ménestrels, at la plache ennamee, Et dist, se là astoit sa maison ordinee. Lez gens herbergeroit et lez seroit mostree Le chemin pour aleir la voie plus secree (^) Et le mains perilheuse.

MXXXV

Cis demoroit Gondras, promier fondateur de Sains-Gille.

31740 Gondras, li ménestrels, qui bonne vie espeuse ('') En bois de Publemont, dont la plache est useuse, At pris pour habiteir plache mult (') précieuse; De faire une orateur (^) at pensée enwiseuse {^^), Et une povre habitacle ù povre gens honteuse

31745 (Si com une hospital) fare et lez langwireuse (") Herbergier, tout pour Dieu et la Yirge joiieuse.

s'est courroucé; à moins qu'il ne faille rendre yree par : colère; dans ce cas, at yree signifierait littéralement : a de la colère. Burguy, op. cit., tom. m, p. 209, col. 1, mentionne le mot irer, [variante irier], qu'il explique par : irriter, fâcher.

(') Deseur, sur, dessus, par-dessus.

(^) Lee, large, spacieuse, vaste, étendue.

Trestuit, tout à fait, entièrement.

(■*) Y oit-ons, y ont eu.

(^) Matin et vespree, matin et soir.

(^) Secree, secrète, cachée; par extension : sûre.

Ç) Qui bonne vie espeuse, qui épouse, adopte bonne vie, qui change son train de vie passé, pour commencer une vie meilleure. (®) Mult, variante de rnoult, du latin multum, fort. (') Orateur, oratoire.

Enwiseuse, désireuse, (b.) — At pensée emviseuse, a le désir. Enwiseux est une variante de enviteus et envis, qui signifient : désireux, et sont cités par Roquefort, op. cit., tom. i, p. 480, col. 2.

Lez langivireuse, les langoureux, les malades.

Que vous enlongeron (^) ? Sa pensée piteuse (2)

At tourneit à efecte, et maison gratieuse (^)

Si comme une hospital: chouse est mult savereuse ('');

31750 Bin paioit lez ovriers, s'en sont plus curieuse

Leur volenteit de faire chouse plus engingneuse (''). Gondran avoit son ourse : la bieste famelheuse (") Faisoit pire aporteir et chouse qui mult peuse {^); Près de là les prendroit des roches ténébreuse;

31755 Toute jours (^) lez debrise : che ne ly est nuyseuse C''), Car en I an fut fait oevre delitieuse. Et quant ilh ot parfait, sa vie scienceuse (Solonc sa volenteit, qui fut conscienceuse) Minât (") en son repaire d'ordre religieuse,

31760 A manniere d'hermite : trop astoit angosseuse {^^) Sa vie. Si avint que les nobles borgeuse, Yevez, dammez et aultres, qui sont Dieu amereuse. Le vont sovens veoir; pays n'en sont anyeuse De la vie Gondras sont toutes souffraiteuse Q*) :

(^) Que vous enlongeron. Lisez : enlongeroy ? Ponrqnoi vous traîne rais- je la chose en longueur ? (b.)

(^) Piteuse, charitable, (b.)

(^) Sous-entendu : a faite (b.)

Savereuse, bonne, agréable, utile, (b.)

(^) Plus engingneuse, plus ingénieuse, mieux faite, plus parfaite.

(') Famelheuse, familière, apprivoisée. Roquefort, op. cit., tom. i, p. 574, col. I, cite un mot fameilleus, dont notre famelheuse ne semblerait être qu'une variante et qui signifie : affamé; d'autre part, nous ne rencontrons pas, chez cet auteur, le mot famelheus dans le sens que nous lui attribuons ici. Mais il nous semble que l'interprétation du terme par : familière, apprivoisée, peut aisément trouver son explication dans les faits mêmes que le poëte raconte.

(^) Peuse, pèse.

(^) Toute jours, tout le long du jour, pendant tout le jour. (^) Nuyseuse, nuisible, mais le mot doit être pris ici dans l'acception de : inutile; che ne ly est nuyseuse, ce ne lui fut pas chose inutile. (^°) Scienceuse, sage, prudente, avisée, pleine de sens, (b.) (^^) Minât, mena.

(^^) Angosseuse, triste, chagrine.

(^"*) Pays n'en sont anyeuse. Lisez pais, pas, ne pas. Anyeux, contrarié, ennuyé, (b.)

(^^) Souffraiteux, qui est dans la disette, besogneux, désireux, (b.) — Cette explication ne nous semble pas rendre exactement l'idée du poëte. Celuici 'v;ient de nous représenter les nobles bourgeoises de Liège, veuves, dames, et autres, se rendant souvent auprès de l'ermite, pour s'édifier de sa sainte vie. La vue des exemples d'abnégation, que leur donne Goderan, rend ces pieuses femmes tout inquiètes et désireuses de suivre ses traces. C'est bien là, croyons-nous, le fond de l'idée du poëte.

31765 Mult en devient reclusez, de dammez orguilheuse,

Por la vie Gondras, qui est delitieuse;

Pour acquier Q) paradis la gloire plantiveuse ('^),

Ont empris sainte vie et devinent prieuse;

Celiez qui seulent (^) estre fêliez (^) et antrongneuse (") 31770 Ont pris mult sainte vie.

MXXXVI

Cis morit Gondras.

Singnour, cesti Gondras que je vous signifie, En honour de sain Gile (si com l'istoire crie) At fondeit une alteit en sa ceyle (') jolie; Adont mult de proidons (^) de Liège la garnie,

31775 Aussi bin clers que lay, pour sa vie santie

Sont entreis aveque luy : sy oit grant compangnie. Adont multipliât sa noble manandie; Gondras astoit leur maistre, sour eauz (^'') ot singnorie Tant qu'ilh régnât en vie (^°) : tôt (") che vous certiffie;

31780 Et là ont faite engliese qui mult astoit polie (^^).

Mains altre (^^) y out C'*) fait la gens de cel partie (^').

(^) Acquier, acquérir.

(^) Plantiveuse, abondante. Variante de plantieux, proprement : plantureux, gras, fertile, qui se rencontre, sous diverses formes, dans les anciens textes. (^) Empris, entrepris.

(*) Seulent, variante de soûlent, ont coutume, ont l'habitude. Les deux formes seuloir et souloir, avoir coutume, du latin solere, se rencontrent dans Roquefort, op. cit., tom. ii, p. 575, col. i.

(^) Fêliez, du Isithi f ail ax. Le mot fel, felle, felun, feus. Jalon, fallon, fel' Ion, etc., se prend dans des significations diverses. Roquefort, op. cit., tom. i, p. 583, col. 1, indique les suivantes : Méchant, faux, cruel, inhumain, violent, emporté, barbare, perfide, impie, injuste, traître, rebelle, infidèle, capricieux, brutal, dur, téméraire, insensible, dangereux, à craindre.

(*) Antrongneuse, trompeuse. D'après Roquefort, op. cit., tom. m, p. 21, col. 1, antr oignes signifie : tromperie.

(') Ceyle, littéralement: cellule; par extension, solitude, retraite, ermitage.

(^) Proidons, prud'hommes.

(^) Bour eauz, sur eux.

(^°) Tant qu^lh régnât en vie, tant qu'il fut en vie. (") Tôt, tout.

^2) Polie, belle.

Altre, autel. Voyez plus haut, p. 299, note. 6 Ô'') Out, ont, (^•') Partie, contrée, (b.)

Et quant Gondras fut mors, une tombe eûtalliic Ont fait, ù fut sa chare (^) noblement enfoiie Droit devant une alteit qui fut d'oevre agensie (^),

31785 Qui fut de sain Denis (par le corps sainte Helie !), De saint Lambiert aveque, en nomm sainte Marie. Puis est l'ordre plus forte asseis multipliie; L'ordre de Sain-Gile ont prise et là comenchie Mult entrois (^) aveque eauz de nobile clergie;

31790 Si ont fait anc prieux, cuy arme soit bénie! Pires fut apelleis; grant honour ot lassie (^) : Oanoine et doiiens fut del engliese enforchie Qui de Sain-Pire à Liège est publement (^) nunchie (^); Ly première prieux fut de là instablie,

31795 Qui, après son deches, fut-ons ensevelie

Sa char droit en capitle; et puis, sens tricherie^ Fisent une saint abbeit, li premier del abbie : Galerans fut nommeis; quant la vie ot finie, Deleis Gondrans fut mis, je le vos notifie.

31800 Ensi multipliât que je vous signifie

Jusques al temps l'evesque Alberons chire lie (''), Dont j'ay fait ramembranche.

Mxxxvir .

Cis ordinat li evesque une novelle engliese à Sains -Gille.

ISTostre evesque Alberons fut de grant cognissanche : De moinez de s. Gile abatit sens dobtanche (^) 31805 Le viel mostier, et fist I de bel ordinanche; Canoinez reguleirs y mist et fist muanche (®) De l'ordre de Sain-Gile (qui est de sufîisanclie)

(^) Chare, cliair; sa chare, son corps.

Ç^) Oevre agensie, œuvre agencée; une alteit qui fut d'oevre agensie, un autel qui était d'un beau travail.

(^) Entrois, lisez entroit. (b.)

(^) Grant honour ot lassie, grand honneur avait laissé, sa mémoire était en vénération.

■ . (^) Puhlement, publiquement;

(®) Nunchie, nommé.

(') Chire lie, au gai visage, (b.) . C) Sens dohtanche, sans doute, sans incertitude, résolument.

(') Muanche, n^utation, changement. '

A la Saint- Augustin, et par nobifianche Y ot fait une abbeit qui at la governanche

31810 De toute la maison; puis ne fait detrianche (^) : Car pour perpétuée avoir la sovenanche, Ordinat ly evesque et en fist covenancbe Que tuis Ij ménestrels qui sont de la substanche De Liège (2), tous lez ans, par droit humilianclie,

31815 Le merquedi qui est (par divine attempranche (^) ) Apres le saint Johan-Baptiste, sens ignoranche, Com à procession, tôt par une alianche Yaissent droit al engliese, et sens faire oblianche (^), Pour visenteir le lieu qui est de soustenanche,

31820 Pourtant (^) une chandelle grosse et de grand puissancbe ('), Devoltement prier (non pais (^) par arogancbe) Que Dieu se leur doinst (^) sens que soit de teil chevanche {^^) Qu'il en puissent acqueir la glore u esperanche De venir ont li bons ("). De bonne contenanche,

31825 Ensi que je vous dis, fut li engliese franche Faite et dedicausie sour l'an de proveanche M C et XXIX; belle en est l'apparanche {^"). j

Nous ne pouvons passer sous silence les honneurs rendus à la mémoire de (xoderan; Aloyse de Lymbourg se complaît à les mettre en relief, et nous prendrons pour guide l'œuvre du pieux abbé.

(^) Detrianche, délai. Koquefort, op. cit., tom. i, p. 388, col. 2, Detriance, detrianche : Délai, retardement, prolongation.

(^) Qui sont de la substanche de Liège, qui gagnent leur vie à Liège.

Attempranche, arrangement. , Tôt par une alianche, tous ensemble. 1

(^) Oblianche, oubli. j

(') Pourtant, portant. 1

(") De grand puissançhe, de grande valeur. |

C) Pais, pas.

(^) Doinst, donne.

Chevanche, nature, qualité. Que Dieu se leur doinst sens que soit de teii chevanche, que Dieu leur donne des dispositions de cœur de tel mérite, que Dieu leur fasse acquérir telles vertus.

(") Ont li bons, lisez : ot les bons, auprès des bons, (b.)

('^) Ly Myreur des Histors, chronique de Jean des Preis dit d'OtdremeuBe, tom. IV, Bruxelles 1877, pp. 633, 634.

Disons d'abord que Groderan ne fut pas prêtre (^), et qu'on ignore la date exacte de son décès. L'obituaire de l'abbaye de Saint-Gilles n'en disait que ceci^ au 29 Mars : Gommemoratio Qoderanni Fratris nostri hujus loci Fundatoris (^). Abry rapporte que Groderan mourut vers l'an 1002, mais il n'allègue aucune preuve à Fappui (^). Le pieux anacborète fut inhumé dans l'église, qu^il avait bâtie en l'bonneur de saint Gilles, devant Fautel de Saint-Denis et de Saint-Lambert : En cela, écrit Aloyse de Lymbourg, sont prisables noz Ancestres d'avoir érigé à l'honneur de Dieu, et l'heureuse mémoire du Bien-heureux Gondran en la Chappelle de S. Denis et S. Lambert, une Tombe assez somptueuse, sur le cercueil de Gondran, eslevée de 4. pieds sur terre avec colomnes d'allebastre, laquelle y a persévéré jusques l'an 1568. lors que le Prince d'Orange assiégea la Ville de Liège, et ne pouvant mettre à chef ses entreprinses, et mauvais desseins, commanda à ses supposts de réduire en poudre les Monastères voisins de la Yille, sçavoir Sainct Laurens, S. Gilles, et la Valbenoit... {^).

Par ainsi doncques l'Eglise enflambée, et toute en feu, la Tombe, avec autres beaux et riches ornements, ne peut eschapper d'estre reduicte en cendres ('^).

^' F. Jean d'Elderen, Heremitte de S. Gilles, nous a tesmoigné plusieurs fois, avoir veu ceste Tombe, long temps auparavant ce siège, et admiré la dévotion, et zele des Pèlerins, venants de tous les cantons de P Europe, avec ofîrandes en diverses espèces; faisants leures dévotions, et prières alentour d'icelle, avec petits cierges ardants en leurs mains.

{}) DE Lymbourg, La Vie de S. Gilles, p. 133.

(^) DE Lymbourg, op. cit., pp. 118, 119. C'est aussi sons le 29 Mars, que Fisen a placé la notice hagiographique de Goderan dans ses Flores Ecclesice Leodiensis. (Voyez pins haut, p. 285, fin de la note de la p. 284.) Goderan mourut donc un 29 Mars, mais nous ne savons au juste en quelle année.

(^) Abry, Recueil... des Ahhés de Saint-Gilles, p. 6.

(■*) DE Lymbourg, La Vie de 8. Gilles, pp. 120, 121.

(■^) DE Lymbourg, op. cit., p. 122.

Geste dévotion continuë encore aujourd^huy^ jaçoit Q) qu^elle ne soit si zelee qu'auparavant, pour la malice des hereticques... (^).

Parmi les honneurs dont la mémoire de Goderan fut Fobjet, il convient de ranger aussi, et en première ligne, la cérémonie qui, cliaque année, réunissait les musiciens de Liège dans F église abbatiale de Saint- Gilles, le Mercredi après la fête de saint Jean-Baptiste. Fisen (^) et Saumery (*) ont déjà initié nos lecteurs aux principaux détails de cette solennité, mais ceux-ci n^en liront pas moins, avec un vif plaisir, la description qu'en fait, dans son naïf langage, Fabbé de Lymbourg. Nous remarquerons seulement que cet historien attribue à l'évêque de Liège, Albéron I (1123-1129), l'origine de ce pieux usage, que d'autres écrivains reculent jusqu'à Notger (^) :

A fin que la mémoire du Bienbeureux Gondran de Sainct Gilles fut perpétuelle, il (Albéron) ordonna que tous ceux, qui à l'advenir feroient profession de joiier de quelques

(•) Jaçoit, jaçois, encore que, quoique, combien que. (Eoquefort, Glossaire de la langue romane, tom. ii, Paris 1808, p. 19, col, 1.)

(2) DE Lymbourg, La Vie de 8. Gilles, pp. 122, 123. L'auteur a quelques lignes aussi sur la recluse Judile.

" Quand aux sainctes femmes Recluses, nostre ^gidius Aureae Vallis fait mention d'une tant seulement, juxta cujus Tumham, dit-il, scilicet Gondrani, posita fuit Venerahilis mulier, et Deo dilecta Soror Judila Reclusa, primitiva loci, conformément au Cartulaire, ou Calendier de nostre Eglise, au 2. de Décembre, en ces termes Oommemoratio Judiclc inclusœ nostrœ, primitivœ loci.

" Fanius parle, avec autres, d'une Odilia Reclusa, laquelle, à mon advis, est la mesme que dessus. Locus ille, dit-il, en parlant de Sainct- Gilles, non tantum duorum Episcoporum Leodiensium sepultura, sed et fœlici B. Odiliœ Beclusœ ohitu, cujus vita est tribus lihris comprehensa, nohilitatus.

" Nostre Cartulaire, ou Calendier, au 21. de Juin faict Commémoration iVOdoB viduœ, pro qua hahemus 7. denarios, mais il ne la qualifie pas de Reclusa, x\y de Soror nostra " (pp. 137-139).

(^) Voyez ci-dessus, p. 284, en note.

('*) Voyez plus haut, pp. 283, 284.

(^) De ce nombre est Saumery. " J'ignore, écrit Ernst, où Saumery a vu que cet usage avoit été établi par l'Êvêque Notger. Fisen d'après lequel il parle, n'en dit rien. " (Tableau historique ... des Suffragans ou co-Évcques de Liège, — Supplément, etc., p. 294, en note.)

instruments musicaux, fut Violions, Eebec (^), Trompettes, Tambours etc. en la ville, et fauxbourgs seront obligés tous les ans, le Jeudy (^) après la feste Sainct Jean Baptiste, de se rendre premier en la' Maison de la Ville, et d^illec se transporter ensemble avec un cierge, mais en processions, les Tambours battants, et cbascun d^eux leurs instruments musicaux, jusques à FEglise de Sainct Gilles, pour assister à la messe (^).

L^un ou Tautre de nos lecteurs se dira peut-être que nous attribuons une importance exagérée à Goderan, et que nous semblons vouloir élever à la hauteur d^un héros ce personnage d'un mérite tout à fait secondaire.

Sans doute, pour qui ne va pas au fond des choses, Goderan, dans sa personne et dans ses œuvres, n'offre rien de bien saillant, rien qui lui donne droit à notre admiration. C'est un homme appartenant, par sa profession, aux rangs infimes de la société, et qui, éclairé de la lumière d'en haut, quitte le monde, pour passer dans la solitude les restes d'une vie agitée. Mais, en étudiant de plus près ce personnage de si humble apparence, on le voit investi d'une mission providentielle; on voit se réaliser en lui cette vérité : que Dieu, pour l'accomplissement de ses desseins, choisit de préférence j des instruments faibles, en disproportion complète avec le but I qu'il veut atteindre. Nul n'a mieux fait ressortir cette action ! de la providence sur Goderan que M. l'abbé Teissonnier; ces

i (}) Bebec, ancien instrument de musique, tout d'une pièce et à trois

I cordes, dont on jonait avec un petit archet et nne mesure précipitée. On me-

j nait autrefois les épousées à l'église avec le rebec et le tambourin. Voyez

! RiCHELET, Dictionnaire de la langue française ancienne et moderne, tom. m,

! Lyon 1728, p. 362, Dictionnaire de Trévoux, tom. vu, Paris 1771, p. 177,

! v° Rehec, et surtout Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français,

I de Vépoque carlovingienne à la renaissance, tom. ii, Paris 1870, pp. 306, 307,

! v° Ruhèhe.

! (^) Aloyse de Lymbourg s'écarte ici des autres historiens, qui tous

1 assignent le Mercredi après la Saint-Jean-Baptiste.

'; La Vie de 8. Gilles, p. 117.

belles pages serviront de réponse à ceux qui nous reprocheraient d'avoir outré la valeur de Goderan :

Goderan était de Saint-Gilles,, et, il faut le dire, il appartenait à une classe d'hommes qui, pour Fordinaire, ne jouissent pas de beaucoup de considération; c'était une sorte d'histrion, et son gagne-pain, son industrie, si Fon veut, consistait à promener de ville en ville un singe et un ours qu'il donnait en spectacle, pour l'amusement des oisifs ou des curieux.

" Cependant, il avait conservé, comme chrétien, deux choses extrêmement précieuses, la foi, une foi robuste, telle qu'on l'avait ordinairement au siècle, et ^une dévotion sincère envers le saint Patron de sa ville natale. Ces deux sentiments avaient dû plus d'une fois lui inspirer de salutaires remords sur sa vie trop négligée, et le déterminèrent enfin à abandonner une profession, qui bien difficilement s'associe avec le soin du salut et les graves obligations qu'impose le christianisme. Arrivé à Liège, il se sentit profondément touché par la grâce et il résolut de se donner à Dieu. Après tout, l'histoire n'a-t-elle pas conservé dans le martyrologe le nom d'un S. Geniès (^), d'abord histrion, puis saint et martyr? Tout dépend de la sincérité de la conversion. Or, la conversion de Goderan était sincère, sa conduite en est la preuve irréfragable. De même que Magdelaine avait fait servir à sa pénitence les instruments de sa vanité; ses parfums, à oindre les pieds du Sauveur; sa chevelure, à les essuyer; ainsi, Goderan voulut faire servir son ours, qui était le principal instrument de sa pauvre industrie, à un dessein vraiment digne du Dieu qui le lui inspirait. Cette fois, il choisit pour théâtre non plus les places publiques des villes populeuses, mais un désert.

Il y avait à côté de la ville de Liège un lieu considéré comme un coupe-gorge, universellement redouté. C'était une

(') Nommé encore saint Gencs, saint Génois. Voyez le Martyrologe romain, au 25 Août. -

montagne couverte d'une épaisse forêt, infestée depuis longtemps par les voleurs qui détroussaient les passants et se livraient à tous les désordres du brigandage. Aujourd'hui, avec notre système de police savamment organisée et appuyée de la force publique, on aurait facilement raison d'une bande de brigands rôdant autour d'une ville. La chose n'était pas aussi facile au siècle, oii ces savantes combinaisons de la police et de la force armée n'existaient qu'en ébauche et sans caractère d'ensemble.

'^'^ Se dévouer, par charité, à une oeuvre qui avait pour objet la sûreté des voyageurs, et travailler généreusement à combattre le brigandage, dans le véritable sens de ce mot, s'efforcer de le détruire, c'était une pensée sublime, la plus sublime assurément que pût concevoir un pauvre histrion; tel fut le dessein conçu par Goderan, vers l'an 976. Il commença par bâtir à l'entrée de la forêt une humble habitation et une petite chapelle, qu'il dédia à Dieu sous l'invocation de S. Gilles. L'ours, dont il avait su dompter la férocité, devint pour lui un auxiliaire utile pour le transport des matériaux, qui servirent à ces constructions. Plus d'une fois aussi, sans doute, la terreur qu'inspirait cet animal, dut contribuer à éloigner l'ennemi et à faire respecter le pauvre ermite. Il se borna d'abord à recueillir sous son modeste toit les voyageurs égarés ou exposés aux embûches des voleurs, il les dirigeait, par les sentiers les plus sûrs, vers lés grandes voies qui devaient les conduire au terme de leur voyage, et grâce à cette charitable direction d'un guide parfaitenlent instruit des lieux, les voyageurs échappaient souvent à un péril presque certain

Plus tard, Goderan ne s'en tint pas là ! La charité a pour elle les bénédictions du Ciel, qui multiplient les ressources et donnent aux saintes entreprises une fécondité qui tient du miracle. En peu de temps, l'humble ermitage notablement agrandi put offrir aux passants et surtout aux pauvres une généreuse hospitalité. Des âmes saintement avides du bien sollicitèrent auprès de Goderan la faveur de s'associer à son

œuvre. A la foule légère qui courait après lui autrefois pour cherclier des amusements, avaient succédé de nombreux disciples, qui s'édifiaient par le spectacle de ses vertus et se plaçaient sous sa direction; la cellule solitaire de l'histrion converti devint un monastère, où se chantaient les louanges de Dieu. La vue de cet asile de la paix avait ramené la sécurité sur le théâtre du crime. Le brigandage avait disparu.

" Tout ceci se passait sous Fadministration épiscopale d'un saint évêque de Liège, nommé Notger, dont le Gallia christiana loue avec raison la sagesse et la vertu. Or, parmi les titres de ce prélat à la reconnaissance publique, les savants auteurs de l'ouvrage précité n'oublient pas de remarquer qu'il fit cesser le brigandage autour de la ville de Liège et qu'il détruisit les repaires des malfaiteurs. Nous sommes heureux de constater, dans cette Notice, que Groderau de Saint-Gilles eut sa part de mérite dans cette œuvre, qui fut un bienfait

public pour le pays de Liège

Si Groderan n'avait eu pour l'éclairer que le pâle rayon de la sagesse humaine dont nous sommes si fiers, il serait resté ce qu'il était et ce que sont encore de nos jours les histrions, un homme méprisé. Tout le fruit de son industrie se serait réduit à le nourrir pauvrement, lui et les deux animaux qui partageaient sa vie vagabonde. Sa foi en Dieu et sa dévotion envers le saint Patron de sa ville natale firent de lui le nourricier des pauvres et le guide des voyageurs, et lui donnèrent le droit d'être compté parmi les bienfaiteurs les plus réels de l'humanité.

" Nous avons cédé au plaisir de raconter avec quelques détails l'histoire un peu trop oubliée de Goderan de Saint- Gilles, le premier propagateur bien connu du culte de notre saint Patron en Belgique. " (^)

Les auteurs ne s'accordent pas, en tout point, sur l'histoire des premiers temps de l'abbaye de Saint-Gilles. L'opi-

(*) Notice historique sur Saint Gilles, Nimes 1862, pp. 105 et suiv.

nion d^Ernst est celle qui nous inspire le plus de confiance, vu qu'elle est basée sur des documents d'une valeur incontestable.

" Ce qu'il y a de certain, dit Ernst, c'est que Bérenger, Abbé de St. -Laurent, mort le 16 Novembre 1113, donna cette Chapelle (de Saint- Gilles), qui paroît avoir été construite sur un fonds dépendant de son Abbaye, à un Chanoine régulier nommé Géricon (^), pour y demeurer avec quelques autres Chanoines réguliers, à la condition néanmoins, si cet établissement venoit à prendre plus de consistance, de se choisir un Préposé {Pastorem), qui seroit investi par l'Abbé de Saint- Laurent, et par lui présenté à l'Évêque pour en recevoir la bénédiction (^). Adalbéron ou Albéron de Louvain, étant devenu Evêque de Liège en 1123, fit l'année suivante agrandir les bâtimens de ce Monastère ('"), et y mit des Chanoines réguliers; c'est-à-dire que vraisemblablement il en augmenta

On mieux Géric.

(^) Tout cela se trouve, en termes fort clairs, dans la 371"^ lettre de Wibalde, abbé de Stavelot, écrite au pape Eugène III, et relative au conflit qui s'était élevé entre les abbés de Saint-Laurent et de Saint- Gilles. Cette lettre, qui remonte à Tannée 1152, a été publiée, parmi les Epistolœ Wihaldi, Abhàtis Stahulensis et Corheiensis, par Martène et Durand, dans leur Veterum scriptorum .... amplissima collectio, tom. ii, Parisiis 1724, col. 540 et suiv. Nous y lisons : Ecclesiam heati ^gidii, quœ est in Monte publico prœnominatœ civitatis, Berengerus, ahhas de monasterio sancti Laurentii, dédit cuidam Gerico regulari canonico cum quilusdam fratrihus ejusdem professionis ad inhahitandum et ampUficandum, secundum ordinem sancti Augustini, ea scilicet conditionis ratione, ut si prœnominatus locus eousque per divinam largitatem crescendo proficeret, quod pastorem sihi fratres regulariter deherent eligere, idem electus corporalem investituram a prœdicto ahhate susciperet, a quo etiam ad suscipiendam episco-

palem henedictionem prœsentaretur (coll. 540, 541) .

(^) Aloyse de Lymbourg dit qu' Albéron agrandit considérablement la chapelle de Saint-Gilles, en fit la consécration, le 29 Septembre 1127, y ajouta une haute tour et divers édifices claustraux. Abry, Recueil ... des Ahlés de Saint- Gilles, p. 7, assigne la même date à la consécration de l'église; nous ignorons 1 sur quoi se fondent les auteurs de la Gallia christiana pour fixer cette j cérémonie au 30 Décembre 1126 (tom. m, Parisiis 1725, col. 1009). j Abry, après avoir dit qu' Albéron " avoit grande vénération pour ce saint j asile, établi par Goderand ", ajoute que " ce même évêque Albéron, désirant

se retirer du monde, prit sa demeure audit monastère de Saint-Gilles, qu'il

dota de bonnes rentes " (op. cit., pp. 7, 8). Albéron peut être considéré à bon droit comme le second fondateur et le principal bienfaiteur de l'abbaye, pour ; laquelle il avait une prédilection spéciale, et où il voulut reposer après sa

le nombre, et leur donna pour Abbé un nommé Azon ou Asson. Albéron étant mort le Janvier 1129, fut enterré dans FEglise de St. -Gilles qu^il avoit fait construire (^). L'abbé Azon, homme pieux et craignant Dieu, suivant le témoignage de TAbbé Wibalde, mourut non vers Fan 1140, comme il est dit dans le nouveau Gallia Ghristiana, mais après Fan 1152, comme il est clair par la lettre 371^ déjà citée de TAbbé Wibalde. {^)

L'abbaye de Saint-Gilles fut occupée par les Chanoines réguliers de Saint- Augustin jusqu'en 1786 (•^). Depuis et y compris Azon jusqu'à Laurent Chantraine, élu en 1761, la maison compta trente-cinq abbés (*). L'abbaye fut sécularisée par le pape Pie VI, le 27 Juin 1786; les chanoines, avec leurs

mort; d'après de Lymbonrg, il choisit lui-même sa sépnlture " au chœur, devant le grand Autel Ne serait-on pas dans le vrai, en assurant que la prédilection d'Albéron était basée sur une grande dévotion envers saint Gilles ?

Voyez une excellente notice sur le bienheureux Albéron I, évêque de Liège, dans De Ram, Vie des saints et des personnes d^une éminente piété qui ont vécu dans les anciennes provinces helges, tom. i, Louvain 1864, pp. 3 et suiv.

O Voyez son épitaphe dans Ernst, Tableau historique, etc., p. 295, en note, et dans De Ram, op. et tom. cit., p. 13.

(2) Ernst, op. cit., pp. 294 et suiv.

(^) On peut consulter, sur l'abbaye de Saint-Gilles, la Gallia christiana, tom. III, col. 1008 et suiv., et Saumery, Les Délices du Païs de Liège, tom. I, pp. 312 et suiv. L'article de Saumery est accompagné d'une vue intérieure de l'enclos de l'abbaye et d'une vue extérieure de l'établissement, prise du côté du midi. Ces deux planches sont gravées par R. le Loup, et ornées des armoiries de Lambert le Ruitte, XXXI* abbé du monastère.

(^) La série des abbés se trouve dans la Gallia christiana, tom. cit., coll. 1009 et suiv. Il faut remarquer qu'en tête de cette liste, les Bénédictins ont placé le premier prévôt ou prieur, Géric, et un second, du nom de Pierrej ancien doyen de la collégiale de Saint-Pierre, à Liège, que les historiens mettent entre Géric et Azon. D'autre part, il y a dans cette liste une erreur de chiffre; on y passe du XIX^ au XXI<= abbé, sans omettre cependant aucun prélat. Il en résulte que Lambert le Ruitte, qui clôture la série, figure comme XXXIV^ supérieur de la maison, bien qu'il ne fût en réalité que le XXXI« abbé.

La nomenclature des abbés se trouve aussi dans Saumery, op. et tom. cit., pp. 317, 318, et s'arrête également à Lambert le Ruitte.

Le travail le plus complet sur la matière est le Recueil d'Abry; il contient la biographie détaillée des abbés de Saint-Gilles, et la série de ces prélats a été continuée jusqu'à la sécularisation du monastère.

revenus^ furent réunis à ceux de la collégiale de Saint- Jacques Q). Lors de la réorganisation du diocèse de Liège, à la suite du concordat de 1801, ^ancienne église abbatiale de Saint-Grilles fut érigée en succursale, relevant du doyenné de Saint- Jacques, et eut pour premier curé, M. Denis Missoul, ancien curé de Sainte-Grertrude-lez-Liége {^). Ce vénérable ecclésiastique desservit la cure de Saint-Gilles, Fespace d'un demi-siècle. Il mourut subitement, le 2 Décembre 1853, âgé de près de 88 ans; sa nomination datait du 27 Vendémiaire an XII (30 Septembre 1803). M. Missoul eut pour successeur, dans la cure de Saint-Gilles, le 24 Février 1854, M. Merx,

I vice-curé de la paroisse, depuis le 20 Mai 1849. Héritier du zèle de son prédécesseur, M. Merx, qui administre encore la paroisse de Saint- Gilles, au moment oii nous écri-

I vons ces lignes, met toute sa gloire à promouvoir le culte du saint abbé. Nous lui devons des renseignements nombreux et

! du plus liaut intérêt sur le pèlerinage à Saint- Gilles de Liège, etc.; en attendant que nous les mettions sous les yeux du lecteur, nous prions ce digne prêtre d^ agréer l'expression bien méritée de notre sincère gratitude (^).

(^) Eenst, Tableau historique, etc., p. 296. La collégiale de Saint-Jacques, à Liège, était une ancienne abbaye bénédictine, qui fut sécularisée et érigée en collégiale pour vingt-cinq chanoines, par un bref du pape Pie VI, daté du 28 Mai 1785. Ce pontife en augmenta le nombre de cinq, en y réunissant, l'année suivante, les revenus de l'abbaye des Chanoines réguliers, de Saint-Grilles.

I Voyez Ernst, op. cit., p. 284.

(^) Mgr. Jean-Évangéliste Zaepffel, évêque de Liège, réorganisa son diocèse, par acte du 7 Vendémiaire an XII (30 Septembre 1803). Voyez Mande-

1 ments, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Liège, depuis le Concordat de 1801 jusqu''à 1830, tom. i, Liège 1851, pp. 234 et suiv. Les tableaux, annexés au mandement épiscopal, indiquent la nouvelle circonscription des paroisses; celle de la paroisse de Saint- Gilles se trouve à la page 243.

j {^) M. Merx nous a honoré d'une double lettre, l'une en date du 20 Juin 1871, la seconde datée du 27 Janvier 1872. La première résume, d'après l'étude de M. le chanoine de Groutars (cfr. supra, pp. 287, 288, en note), les origines du culte de notre Saint à Liège, et les vicissitudes traversées par l'abbaye de Saint- Gilles; cette lettre se-^ermine par de curieux détails sur la dévotion au saint iibbé, telle qu'elle se pratique aujourd'hui dans l'église de Saint-Gilles.

S*il en faut croire Aloyse de Lymbourg, la chapelle de Publémont servit, dès l'abord et du vivant même de Goderan, de rendez-vous aux fidèles, qui venaient y invoquer saint Gilles. D'après cet auteur, les compagnons que s'adjoignit Goderan, tout en pratiquant la vie érémitique, s'adonnaient aux œuvres de charité, notamment à recueillir les pèlerins, qui accouraient en foule à la chapelle. Toujours est-il, qu'au temps du prieur Azon, le pèlerinage avait pris de vastes proportions : Ason aiant succédé à Pierre, dit Saumery, s'aperçut bientôt d'un grand changement dans sa maison. Les fréquens miracles que Dieu y opéroit par l'intercession de St. Gilles y attirèrent un grand concours de personnes pieuses, qui par leurs largesses contribuèrent à l'agrandissement de cette Communauté naissante" (^).

Dans le cours des âges, la dévotion des fidèles ne fit que s'accroître, et Dieu se plut à la récompenser par d'éclatantes faveurs. Témoin journalier de ces merveilles, Aloyse de Lymbourg donne libre cours à son enthousiasme :

LieUj — s'écrie-t-il, en parlant de son église abbatiale, — auquel ce grand Dieu fait paroistre, combien luy sont aggreables les requestes, qui luy sont dressées, accompagnées de la faveur de voz mérites. Ouy, j'oseray bien dire, qu'il n'y a presque jour en l'an, auquel ne se voyent exploitter œuvres miraculeuses, en ceste nostre Eglise, à l'endroit des personnes, qui en leure nécessité y ont leurs recours à Dieu coupplants leurs vœux, et prières aux mérites du glorieux S. Gilles (").

Est-il que la fontaine de miracle, ayant une fois prins source, et originne, au pied de la fondation de ceste Chappelle, elle n'a du depuis jamais tary, ains a tousjours continué, et

M. le chanoine Daris, professeur de droit canonique et d'histoire ecclésiastique, au grand séminaire de Liège, nous a indiqué les principales sources à consulter sur l'abbaye de Saint-Gilles. Nous sommes redevable au docte professeur de bien d'autres renseignements, que nous utiliserons en temps et lieu.

{}) Les Délices du Pais de Liège, tom. i, p. 314. La Vie de S. Gilles, pp. 104, 105.

plustost augmenté son flux^ jusques aujourd^huy. Il seroit par ainsi du tout impossible de sçavoir^ ny pouvoir nombrer la multitude et diversité des miracles^ que nostre Dieu a fait reiissir aux yeux de tout le monde, pour le bien des humains, à la faveur de S. Grilles, en ceste Eglise de Puble-mont, laquelle luy est dés si long temps consacrée (^).

Aloyse de Lymbourg traçait ces lignes en 1627; deux siècles et demi se sont écoulés depuis, siècles fertiles en commotions politiques et religieuses, et la piété des fidèles envers le grand thaumaturge ne s^est point refroidie. Les détails suivants, communiqués par M. le curé Merx, feront voir que nous disons vrai :

On invoque saint Gilles, écrit notre respectable correspondant, dans toutes les maladies nerveuses, contre Pépilepsie, les songes, pour les enfants criards, ceux qui ne parlent pas, etc. (^).

Bien souvent, et en très-grand nombre, des malades ont obtenu une guérison parfaite; il en est d^ autres, dont la maladie a cessé pendant longtemps. Que de fidèles viennent faire le pèlerinage en action de grâces ! Non- seulement les gens du peuple, mais beaucoup de personnes de la classe riclie et aisée y accourent.

" On peut évaluer de quarante à cinquante, par jour, les pèlerins qui viennent, de tous les pays, prier saint Grilles; du 1^"" au 9 Septembre, c^est par milliers qu'on les compte. On leur lit sur la tête, à un grand nombre à la fois, V évangile de saint Gilles, c'est-à-dire, celui de saint Jean : Inprincipio erat Verbum, etc., qu^on récite à la messe. D'ordinaire, on leur 1 présente ensuite à baiser la relique du saint abbé.

(}) La Vie de 8. Gilles, pp. 106, 107.

(^) Au temps d'Aloyse de Lymbonrg, les femmes avaient l'habitude de se rendre à l'église de l'abbaye après leurs couches, pour y présenter leurs nouveau-nés. Nous trouvons dans son livre une Oraison à Dieu, pour les femmes, qui après leurs couches, présentent leurs erifants à l'Eglise de 8. Gilles (pp. 146, 147); une Oraison à la Sacrée Vierge, et Mere ait mesme effect (pp. 148- 151), et une Autre Oraison au Glorieux Sainct Gilles à mesme fin que dessus (pp. 151-153).

Depuis vingt-deux ans que je suis à Saint-Gilles, le pèlerinage journalier a certainement doublé. Le tout se fait avec foi, piété, recueillement. La confiance des malades est si grande, leur foi si vive, que je ne suis pas étonné des guérisons qui ont lieu. Si le bon Dieu ne les exauçait pas, le pèlerinage diminuerait insensiblement.

On ne fait plus d^ offrandes. Quelquefois on dépose près de la statue du Saint un paquet de sel, des pigeons liés. Quelques bons flamands du côté de Tongres ont conservé le trèslouable usage d^y venir déposer une bonne poule noire : cette tradition se perd.

Parfois, mais très-rarement, on bénit, à la demande des pèlerins, du pain, du sel; cette bénédiction se fait au moyen d'une formule extraite du rituel du diocèse.

^' L'église n'a point d'autel dédié à son patron. Dans une espèce de niche, se trouve une statue en pierre, de grandeur naturelle, représentant le saint abbé avec sa biche; cette statue grossièrement taillée, et dont on ne connaît pas l'auteur, date du XII^ siècle. Inutile de vous dire que l'on n'oserait la remplacer, ni l'embellir; le peuple, qui l'a en grande vénération, touche le pied du Saint, et fait le signe de la croix. " (^)

A ces notes si intéressantes, M. le curé Merx avait joint une empreinte de son cachet paroissial; ce cachet, de forme orbiculaire et d'une exécution médiocre, nous montre saint Gilles en aube et chasuble, la tête nimbée, tenant la crosse de la main gauche, et accompagné de sa biche. La légende porte : SIG : ECCL : PAEOCH : S. Emil LEOD.

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