OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
La vie de saint Gilles présente^ surtout au point de vue chronologique^ de sérieuses difficultés^ qui ont exercé la critique et l^érudition des savants. La question, inscrite en tête de ce chapitre^ forme Pobjet d'une vive controverse. Trois opinions principales se disputent le terrain. La première fait vivre notre Saint au YI^ siècle; elle le rend contemporain et disciple de saint Césaire, évêque d'Arles^ qui occupa le siège de cette ville, depuis 502 jusqu'en 542, année de sa mort. La deuxième opinion soutient que saint Gilles, né vers le milieu du VII^ siècle, mourut dans la première moitié du siècle suivant; la troisième enfin recule l'existence du saint abbé jusqu'au règne de Cbarlemagne (768-814).
A côté de ces opinions, les seules que nous voulons discuter, il s'en est produit d'autres, qui ne supportent pas l'examen.
Un écrivain^ oublié de nos jours, Paul Musconius, archiprêtre de Soncino, en Lombardie, publia, en 1601, ses Tetrasticha de Sanctis et Institutione Christiana, Libros in très distinda (^).
Nous lisons au deuxième livre, p. 81, le quatrain suivant, en rbonneur de saint Gilles :
D. Egidio Ahbati Conf.
Nohilitas atavis a regibus édita, Athence Patria erat nohis, divinis artihus usque Deditus, oficiis pietatis guidquid liabébam Impendi, colui déserta Deumque coloque.
Il s'agit bien ici du saint abbé de la vallée Flavienne.
Le volume se termine par un Index Sanctorum, de 8 pages non chiffrées, offrant, par ordre alphabétique, les noms de tous les saints, dont il est fait mention dans Fouvrage; devant chaque nom figure Fannée du martyre ou de la mort du saint. Voici l'indication qui concerne saint Gilles (p. 3, IMign.) :
an. a Xrï passione
1474. Egidius Allas fior. Maximil. imp (p.) 81.
Ainsi donc, d'après Musconius, saint Gilles vécut sous Vempereur d'Allemagne Maximilien et mourut Van 1474 après la passion du Christ, Suivant le système chronologique du P. Patrizi (2), cette date correspond à l'année 1503, la dixième du règne de Maximilien. Le bon archiprêtre a fait un anachronisme de près de huit siècles !
Peut-être Paul Musconius, plus poëte qu'historien, aurat-il confondu l'anachorète grec avec son homonyme, le saint ermite Gilles, espagnol de naissance, auquel la ville de Bourg-
Q) Bergomi, Typis Comini Ventnrse . CIO . lOCI .
Q) De Evangeliis, lib. m, Friburgi Brisgoviae 1853, Dissertatio LL De anno emortuali Christi, pp. 515 et suiv. Le P. Patrizi prouve, par des arguments fort solides, que le Christ mourut l'an 29 de Tère vulgaire.
Saint- Sépulcre;, dans TOmbrie^ doit son origine^ et qui mourut abbé en Espagne. D'après quelques auteurs^, ce saint personnage, dont la fête se célèbre également le l*^^" Septembre, appartiendrait au XV^ siècle; Philippe Ferrari le met en route pour Jérusalem^ en 1430 (^). Mais les Bollandistes croient pouvoir, avec plus de vraisemblance, reporter sa mort au X' siècle n.
Il y a quelques années, un écrivain français, dont nous sommes loin de contester le mérite, M. L. Guénebault, laissait tomber de sa plume ces lignes incroyables :
Gilles (saint). Athénien d'origine, solitaire ou ahhé en Languedoc, de V ordre de 8^ François, du VI^ au VII^ siècle (^).
M. Guénebault aura pris, pour un seul et même personnage, saint Gilles, abbé, et le bienîieureux Gilles d^ Assise, Fun des premiers compagnons de saint François. Or, saint François d'Assise, — tout le monde le sait, — ne réunit ses premiers disciples qu'en 1209, et la confirmation écrite de son ordre, qui jamais ne connut d'abbés, remonte seulement à Tannée 1223 H.
M. Guénebault n'est pas seul à confondre deux personnages, que sépare un intervalle de cinq siècles. Un auteur allemand, Wolfgang Menzel, commet la même faute dans sa Christliche Symholih (^); il attribue à saint Gilles, abbé, le rôle
Q) Tamayo Salazar, Martyrologium Hispanum, t. v, Lngdiini 1658, p. 37. (2) AÂ. 8S. Sept, tom i, p. 307, n. 8.
(^) Dictionnaire iconographique des figures, légendes et actes des saints, tant de Vancienne que de la nouvelle loi, et répertoire alphabétique des attributs donnés le plus ordinairement aux saints par les artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, etc. (Collect. Migne), Paris 1850, col. 251.
(^) M. Gnénebault dit ailletirs, que " saint u3Egidiiis, abbé ", est parfois représenté " tenant sa cervelle " (Dictionnaire iconographique des monuments de V antiquité chrétienne et du moyen-âge, depuis le Bas-Empire jusqu'à la fin du seizième siècle, tom. i, Paris 1845, p. 27). Que peuvent signifier ces paroles ? Tendraient- elles à transformer notre saint confesseur en martyr, comme le fait M. Pélix De Yigne, pour qni la flèclie, un des principaux attributs du Saint, est devenu l'instrument de son supplice ? (Mœurs et usages des corporations de métiers de la Belgique et du Nord de la France, Gand 1857, p. 135.)
(5) Tom. II, Regensburg 1854, pp. 32, 33.
joué par le bienlieureux disciple de saint François dans la gracieuse légende des trois lis (^).
Envisagés sous le rapport chronologique^ les auteurs qui se sont occupés de saint Grilles, forment un triple groupe.
Au premier groupe appartiennent les chroniqueurs et les hagiographes du moyen âge; le deuxième se compose des historienSj qui ont fleuri de la fin du XVI^ jusqu^au milieu du
Q) Voici cette légende, telle que nous la lisons dans la Chronique et institution de V Ordre du Père 8. François, écrite en portugais par le P. Marc de Lisbonne, et traduite en français par D. Santeul, tom. ii, Paris 1608, pp. 266 v°, 267 r**. (Les deux premiers tomes ne forment qu'un volume, sous une même pagination,) Nous avons scrupuleusement respecté le style et l'orthographe du naïf traducteur :
" Un Jacobin, Docteur en Théologie, fut assailly d'une griefve tentation, car le diable luy voulut faire douter de la trespure virginité de la Vierge Mere de Dieu; aucune sorte de remède qu'il employast ne luy profitoit : il desiroit fort d'estre secouru de quelque personne spirituelle, qui le péust délivrer de cet ennuyeux tourment, voyant que sa science, ne ses vertueux exercices ne servoient de rien. Parce ayant ouy faire estât de la vertu de Frère Gilles, et que c'estoit un Religieux illuminé de Dieu, il l'alla trouver, et au mesme temps le sainct Esprit révéla à Frère Gilles le voyage de ce Théologien et l'occasion d'iceluy, parquoi il sortit de sa cellule, et luy alla au devant. Or le recevant humainement, avant que ledit Religieux parlast il luy dit : Mon Frère Prédicateur, elle est vierge devant son enfantement; puis il frapa la terre d'un petit baston qu'il tenoit en sa main, et il en sortit anssitost un tres-beau lis, puis il dit : Mon Frère Prédicateur, Vierge en l'enfantement; et perçant semblablement la terre de son baston il en issit un autre lis : il dit pour la troisiesme fois, mon Frère Prédicateur, Vierge après l'enfantement : et ayant touché la terre comme devant, le troisiesme lis parut. Puis ayant fait ces trois admirables démonstrations, et ledit Religieux estant du tout délivré de la tentation, les lis disparurent. " (Liv. vu, chap. xvi, Comment le hienheureux frère Gilles eut Vesprit de Prophétie.)
Cette légende, que résume M. Chavin de Malan, dans son Histoire de saint François d'' Assise, Paris 1845, pp. 45, 46, est empruntée aux Dicta B. ^gidii Ord. Minorum, part, m, cap. ii; cf. AA. SS. Aprilis, tom. m, Antverpiœ 1675, p. 239, n. 86.
Sous la plume de Wolfgang Menzel, cette légende a subi des modifications, dont la plus importante, résultat évident d'une erreur, est la substitution du saint abbé Gilles à l'humble frère lai d'Assise. L'écrivain allemand s'exprime ainsi, à l'article Lilie :
" Besondcre Berûhmtheit als Mariensymbole erlangten die drei Lilien des heiligen Aegidins.... Er lebte im 7*'^" Jahrhundert als Einsiedler und wurde in Walde von einer Hindin genàhrt, daher auch eine solche seine
XVIII^ siècle; le troisième enfin comprend les écrivains, dont les travaux ont paru depuis cette dernière époque jusqu^à nos jours,
La plupart des chroniqueurs et des liagio graphe s du moyen âge nous montrent saint Gilles, venant de la Grèce et florissant dans la Gaule méridionale, au commencement du YIII^ siècle.
Jacques de Yoragine (^), Pierre de Natalibus (^), saint Antonin(^), assignent Tannée 700; la Chronique d^Elnon les Chroniques de Saint-Denis (^), la Oomjpilatio chronologica, éditée par Pistorius (^), indiquent Tannée 714; Sigebert de
Attribut ist.... Unter seinen Wnndern ist das berûlimteste das, wodnrcli er die Mûtterliclikeit der heiligen Jnngfran erklârte. Er lebte eine Zeitlang als Gartner, da kam ein Mônoli zu ilrni, der an der Môgliclikeit zweifelte, dass die Jnngfran nach. der Empfângniss liabe Jnngfrau bleiben kônnen. Aegidins aber scbrieb drei Fragen in den Sand, ob die beilige Jnngfran vor, in nnd nach der Empfângniss gleiob. jnngfrânlich geblieben sey ? Und jede Frage wnrde entsprecbend dnrcb eine weisse Lilie beantwortet, die plôtzlicli ans dem dûrren Sande wncbs. " (Op. et loc. cit.)
(^) Legenda aurea, vulgo Historia Lomhardica dicta (édit. Th. Grassse), LipsisB 1850, p. 584 : Claruit circa annum domini JDCC.
(2) Catalogua Sanctorum, Lngdnni 1514, f° ce v°, col. 1 : Claruit circa annos CCCCCCO.
(^) Chronicorum secunda pars, Lngdnni 1586, p. 385, col. 1 : Claruit autem circa annos domini 700.
(^) Brève Chronicon Elnonense 8. Amandi, ap. Martene et Durand, Thésaurus novus Anecdotorum, tom. m, Lntetiae Parisiornm 1717, col. 1392, ad an. DCCXIV : S. Mgidius veniens e Grœcia claret in Provincia.
(^) Ap. Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France (édit. Léopold Delisle), t. m, Paris 1869, p. 308 :
" L'an 714. Incidence. En ce tans vint saint Gilles des parties de Gresce en la terre de Gocie, qni ore est apelée Pronvence : là vesqni, et fist frnit de bonnes œvres, si comme il est contenn en sa vie. "
(^) Rerum Germanicarum Scriptores, tom. i, Eafcisbonge 1726, p. 1083, ad an. DCCXIV : Tune temporis, sub hoc Gregorio papa (II), heatus jEgidius dbhas claruit. Cela n'empêche pas l'antenr de cette compilation d'écrire, deux pages pins loin (p. 1085) :
Anno Domini DCCCXV.... Sanctus Mgidius atlas, confessor Caroli, migravit ad Christum. Huic sancto Mgidio Deus revelavit occultum quoddam peccatum, quod Carolus eruhuit confiteri : quo sihi manifestato, mox Carolus confessus pœnituit digne de illo enorrivi excessu. Stilting fait remarquer cette contradiction : Idem auctor, dit-il, alium ^gidinm, seu verum seu fictitium, commémorât sub Carolo Magno, quem Caroli confessarium facit ac niortuum statuit anno 815....
Gembloux (i) et Vincent de Beauvais (^), 715; la Chronique de Saint-Bertin 717.
Werner Rolewinck place saint Grilles sous le pontificat du pape Grégoire II, dans la période comprise entre les années 714 et 724 (^). Trithème parle de lui, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, mais il indique des dates différentes : tantôt 700, tantôt 710, ailleurs 740 (^).
Nous n'attachons pas une importance exagérée au témoignage des chroniqueurs, et surtout à celui des anciens hagio-
Verosimiliter compilator ille duos ex uno finxit Mgidios, amhos allâtes et sanc tos, quod inveniret illum al aliis commemorari sul Carolo Martello, al aliis sul Carolo Magno (ÂA. SS. Sept, tom. i, p. 295, n. 47).
(^) Chronicon Sigelerti Gemllacensis Monachi, primum typis nunc edituni studio Âulerti Mirœi, Antverpiee 1608, p. 78, ad an. 715 : Sanctus ^gidius veniens a Grœcia, sanctitate claret in Provincia.
(2) Spéculum historiale (édit. de Strasbourg, Jean Mentelin, 1473), vol. m,
lib. xxiiii, cap. cxxxix : Arthenius igitur qui et Anastasius invperavit annis
duolus. Cepit autem anno domini .DQC.XV. mundi scilicet quartimillesimo . DC . LXXVIII . Huius anno primo sanctus egidius veniens a grecia sanctitate claruit in provincia. Nons avons supprimé les abréviations.
(^) Joannis Iperii, allatis, Chronicon Sythiense S. Bertini, ap. MartÈne et Durand, Thésaurus novus Anecdotorum, tom. m, col. 479 :
Sanctus quoque Egidius de Grœcia venit in Provinciam, et eodem anno (*) S. Winocus migravit ad Bominum.
C*) Fasciculus temporum (édit de Louvain, Jean Yeldener, 1476), f° xlrv" : Egidius allas sanctissimus clarus haletur ex grecia. venit in galliam. Ainsi porte l'édition indiquée, dont un exemplaire se conserve à la Bibliothèque publique de Bruges. Pistorius a reproduit, mais avec des variantes notables, l'œuvre de Werner Rolewinck dans le tome ii de ses Rerum Germanicarum Scriptores (Ratisbonse 1726). Le passage cité, légèrement modifié, figure dans la période qui se meut entre les années 704 et 714, p. 519.
(^) Dans son Liler de Scriptorilus ecclesiasticis (Parisiis 1512), f" Iviij v", Tnthème consacre à saint Gilles quelques lignes, qu'il termine ainsi : Claruit sul Tylerio ir)iperatore. Anno Domini . DCC . Il s'agit ici de l'empereur d'Orient Absimare Tibère, qui régna de 698 à 705. L'ouvrage de Trithème, intitulé : De viris illustrilus Ordinis S. Benedicti, traite, en deux endroits différents, du saint ermite. Il dit de lui, au livre ii, chap. xxii : Claruit circa annum Domini 710, et au livre m, cbap. clxii : Claruit anno Domini 740. Voyez l'édition complète des Opéra pia et spiritualia de Trithème (Moguntiso 1604), publiée par le P. Jean Busée, de la Compagnie de Jésus, pp. 35 et 92. Item A A. S S. Sept, tom. i, p. 298, n. 64.
(*) Les savants Bénédictins ajoutent en note : Hoc est anno 717, quo Carolus dux adversug Chilpericum pvgnavit apud Vinciacum in pago Cameracensi, ut eruitur ex continuuto Fredegarii ch/ronico.
graphes. Leurs travaux, précieux sous bien des rapports, pèclient souvent par défaut de critique, et la question, qui nous occupe, en fournit la preuve. Jacques de Voragine {^), Pierre de Natalibus (^), Vincent de Beau vais (^) saint Antonin (^), Trithème {^), Rolewinck {^), rangent saint Gilles parmi les illustrations de PBglise des Gaules au VHP siècle, et, ce nonobstant, ils le mettent en relation avec saint Césaire, antérieur au saint abbé de près de deux siècles. Stilting relève cette contradiction, sans trop s^en préoccuper, parce que Fopinion de ces écrivains est de mince valeur, dit-il, en ce qui concerne les faits anciens, exigui in rehus antiquis momenti (^) . La Chronique de Tours fait mention de saint Gilles, à la
Q) Op. et édit. cit., p. 582.
(2) Op. et édit. cit., ce r". Eemarquons aussi que, d'après Pierre de Natalibns, saint Gilles vécnt, tempore Karoli imperatoris (loc. cit.). L'auteur entend-il par là Charlemagne, et tomberait-il ainsi dans une nouvelle contradiction ? Ou bien le titre à.Hmperator équivaudrait-il, sous sa plume, à celui de rex ? La suite du récit rend probable cette dernière supposition, car, suivant notre hagiograplie, ce fut le roi Cbarles, rex Karolus, qui manda saint Gilles à Orléans.
Les érudits modernes professent une médiocre estime pour les travaux hagiographiques de Jacques de Voragine et de Pierre de Natalibus : Inter collectiones fontium (historiœ ecclesiasticœ) , dit le P. G. De Smedt, S. J., non cornputamus Lbgendam Aueeam Jacohi de Voragine (sec. xiii extr.) neque Catalogum Sanctortjm Pétri de Natalibus (sec. xv) : hi enim potius in metaphrastarum numéro collocandi sunt. (Introductio generalis ad Historiam ecclesiasticam critice tractandam, Gandavi 1876, p. 125, en note). Siméon, surnommé Métaphraste, auteur du X® siècle, réunit une collection à peu près com.plète des Actes alors connus des martyrs et autres saints; mais on lui reproche beaucoup d'inexactitudes et d'ornements ressemblant à des interpolations. Voyez Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2^ édit., Paris 1877, p. 17.
(^) Op. et loc. cit.
(^) Op. cit., p. 384, col. 2.
(^) De viris illustrilus Ordinis S. Benedicti, édit. de Busée, p. 92.
(^) Eolewinck ne dit pas, en termes exprès, que saint Gilles eut des relations avec saint Césaire, mais il le place, comme contemporain, à côté de cet illustre évêque, et de son ami, saint Albin d'Angers; d'autre part, il nous le montre, vivant à l'époque de Charles-Martel (f 741), de saint Wulfran, archevêque de Sens (f 720), de saint Eucher, évêque d'Orléans (f 743), de saint Boniface, archevêque de Mayence (f 755), etc, qui tous appartiennent au VIII^ siècle. Nous suivons l'édition de Louvaiû, de 1476, f° xlv v".
C) AA. S 8. Sept, tom. i, p. 297, n. 59.
dixième année du règne de Tempereur Constantin Copronyme^ laquelle^ d'après le chroniqueur^ correspond à l'année 752 (^) .
La Chanson de Roland {^), Philippe Mouskes (^)^ Jean d'Outremeuse (*)^ le Magnum Ghronicon Belgicum, publié par Pistorius (^), mêlent saint Gilles à l'histoire de Charlemagne^
(^) Chronicon Tvronense, ap. MaktÈne et Durand, Veterum scriptoo-um et monuvrentorum hisforicorum, dogmaticorum, moralium, amplissima collectio, tom. V, Parisiis 1729, col. 948 : S. J^gidius claret in Provincia.
Ce fut en 752, que Pépin-le-Bref fut couronné roi des Francs. D'après la Chronique de Tours, cet événement se serait passé en 751, la neuvième du règne de Constantin Copronyme. C'est nne erreur : monté sur le trône en 741, ce dernier monarque était, en 751, dans la dixième année de son administration, et ce fut la onzième de son règne, que Pépin ceignit la couronne royale.
(^) La Chanson de Roland. Texte critique, traduction et commentaire, grammaire et glossaire, par Léon Gautiee, professeur à VÉcole des Chartes, Tours 1876 (édition classique), pp. 206 et suiv.
(^) Philippe Mouskes, trouvère tournaisien de la première moitié du XIII^ siècle, attribue à l'empereur Charlemagne la découverte de la retraite de saint Gilles, et raconte comment, grâce à l'intervention du saint anachorète, ce monarque obtint la rémission d'un péché secret, qu'il n'osait accuser en confession. Voyez la Chronique rimée de Philippe Mouskes ou Moushés, publiée, pour la première fois, avec des préliminaires, un commentaire et des appendices, par le Baron de Reiffenherg, (pour la Commission royale d'histoire), tom. I, Bruxelles 1836, pp. 159 et suiv. Le lecteur trouvera plus loin les passages de Philippe Mouskes, auxquels nous faisons allusion.
("*) Le chroniqueur liégeois Jean d'Outremeuse (f 1399) fait intervenir également saint Gilles, comme principal acteur, dans l'épisode da péché secret de Charlemagne; cet événement se serait passé, d'après lui, à Orléans, en 799, le jour del Paske fiorie (Dimanche des Rameaux). Voyez Ly Myreur des Histors, chronique de Jean des Preis, dit d'Outre^neuse, publiée par Ad. Borgnet, (pour la Commission royale d'histoire), tom. iii, Bruxelles 1873, p. 5. L'extrait de Jean d'Outremeuse prendra place dans un autre chapitre.
L'office de la Saint- Charlemagne, dans nn vieux bréviaire d'Halberstadt, et l'artiste qui a exécuté la châsse de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, partagent l'avis de Philippe Mouskes et de Jean d'Outremeuse, en ce qui concerne la rémission du péché de cet empereur; ils font honneur à saint Gilles du miracle arrivé à cette occasion. Voyez le P. Ch. Cahier, Les caractéristiques des Saints dans Vart populaire, Paris 1867, tom. i, p. 173, v° Calice. Nous reviendrons sur tout cela ailleurs.
(^) Rerum Germanicarum Scriptores, tom. m, Ratisbonse 1726, p. 46. Parlant de la sixième année du règne impérial de Charlemagne, qu'il fait commencer en 802 (p. 45), l'auteur de cette chronique dit : Lodem quoque tempore floruit sanctus JEgidius, Confessor prœcipuus, natione Grœcus, qui Dei nutu veniens in Gallias, in provincia, cui Septimania nomen est, Eremiticam duxit
et lui font jouer un rôle dans des épisodes^ vrais ou supposés, de la vie du puissant empereur.
La Ohanson de Roland mérite de fixer un instant notre attention.
Ce poëme, antérieur probablement à la première croisade, fut composé pour perpétuer le souvenir de la bataille de Eoncevaux (15 Août 778), où Félite de la cour de Charlemagne, tous les cbef s de son armée, parmi lesquels brillait Eoland, le préfet de la Marche de Bretagne, tombèrent sous les coups des Gascons.
Dans la deuxième partie de son travail, section clxxx, le poëte, après avoir raconté les prodiges de valeur de Turpin, archevêque de Eeims, qui, avant de succomber, joncha le sol de quatre cents cadavres ennemis, continue ainsi (édit. citée, p. 206) :
2095. Ço dist la Geste e cil ki el' camp fut,
Li ber seinz Gilies, pur ki Deus fait vertuz (^), E fist la cartre el' mustier de Loûm.
Ki tant ne set ne l'ad prud entendut."
Traduction (p. 207) :
Yoilà ce que dit la Geste, et aussi celui qui était sur le champ de bataille,
Le baron saint Gilles, pour qui Dieu fait des miracles. Il en écrivit le récit au moutier de Laon. Qui ne sait ces choses n'y entend rien.
On a voulu induire de ces quatre vers, que saint Grilles pourrait être Tauteur de la Chanson de Roland. Eien n^est
vitam.... Istius quidem meminit Sigehertus (ad a. 715), sed non in tempore quo deluit... Quod enim tempore Caroli Magni floruerit, satis est authenticum. Ele vero eum sub ter^vpore Caroli Martelli ponit.
(^) M. Génin cite les vers : Ço dist etc., avec quelques variantes; il écrit : Li ber (saint) Gilie por qui Deus fait vertuz, et rend : Li 1er (saint) Gilie, par : Le hrave saint Gille. (La Chanson de Roland, poëme de Theroulde. Texte critique accompagné d''une traduction, d\ne introduction et de notes, Paris 1850, p. 175.)
moins fondée dit M. Léon Gautier. Les mots : Ço dist la Geste e cil Ici eV camp fut , indiquent seulement une source historique, à laquelle serait remonté notre poëte. C^est là une habitude de nos épiques, qui renvoient souvent leurs lecteurs à certaines Chroniques officielles, à certaines G-estes de couvent, lesquelles, suivant Fâge du poëme, sont présentées comme originaires de Laon ou de Saint-Denis. Or, saint Gilles a été mêlé d^une façon très-intime à la légende de Charlemagne. Historiquement parlant, il a vécu sous Charles-Martel; mais nos poètes le font vivre sous le fils de Pépin, et c^est lui qui lut, dit-on, sur un parchemin tombé du ciel, le péché dont le grand empereur n'avait pas voulu se confesser. Ce dernier fait est relaté dans nos textes liturgiques (Adam de Saint- Victor, Promat jpia vox, etc. Cf. la Légende dorée). Ayant été mêlé, dans cet épisode, à l'histoire poétique du grand empereur, saint Gilles le fut sans doute plus profondément. Le Stricher (remaniement allemand du Buolandes Liet) nous montre à Roncevaux l'immaculé saint Gilles, qui depuis longtemps vivait solitaire dans une grotte de France" (^). Un
(') Voici les vers dn Stricher :
Sant Effidie der raine, Der sas do alters aleine Czu Proventze in einem hol.
M. Génin, auquel nous les empruntons, accompagne ces vers de la remarque suivante :
" Je dois signaler ici la modification introduite dans le texte français par le traducteur allemand. Theroulde cite l'autorité d'un témoin oculaire, d'un ancien soldat de Roncevaux, retiré sur ses vieux jours dans le monastère de Laon, où il rédigea une charte de ses souvenirs et mourut ensuite en odeur de sainteté. Ce débris de l'armée de Charlemagne s'appelait Gilles.
" Striker aime mieux appliquer ces indications à S. Gilles, l'ermite provençal; ce qui l'oblige à supprimer les mots : cil qui el camp fu. Il suppose que S. Gilles eut au fond de sa grotte ime vision de ce qui se passait dans la vallée de Eoncevaux, et put ainsi laisser une relation détaillée d'un désastre dont personne n'échappa. Autrement, dit -il, la postérité n'en aurait pu connaître l'histoire.
" Striker, comme l'on voit, a voulu enchérir sur Theroulde, et sans doute il a cru faire merveilles. Mais il ne prend pas garde à un point : S. Gilles, natif d'Athènes, qui vint se bâtir un ermitage sur la côte de Provence,
poëme français de la décadence, Hugues Gapet (p. 210 de rédition de M. de la Grange), nous parle d^un vieillard qui fu en Baincheval où Rolans fu perdu, et qui fit vœu de se faire ermite, s'il écliappait à cet immense désastre. Mais le document le plus précieux que Fon puisse consulter sur cette tradition, est la Keiser Karl Magnus's Kronihe (édit. de 1867, p. 130). Après avoir raconté les prodiges qui annoncèrent la mort de Roland, Fauteur danois cite, à Tappui de son récit, le témoignage de saint Gilles : " Le même jour il arriva un grand miracle cliez les Franks. Il se fit aussi obscur que s'il avait été nuit. Le soleil ne donna plus de lumière, et maint homme craignit pour sa vie. Saint Gilles dit que ce miracle arrivait à cause de Roland, parce qu'il devait mourir ce jourlà Voilà quelles sont les données de la légende au sujet de saint Gilles. De là à le supposer auteur d'une Geste écrite, ou d'un récit de ce combat dans une charte conservée à Laon, il n'y a pas loin, pour qui connaît les coutumes littéraires du moyen âge. Il n'est pas étonnant, avons-nous dit ailleurs, qu'on ait mis sur le compte d'un saint aussi populaire une relation apocryphe de la défaite de Roncevaux. Il ne faut rien chercher de plus dans les quatre vers qui sont l'objet de cette note " (1).
Passons au deuxième groupe d'écrivains, qui ont traité, incidemment ou ex professa, de saint Gilles. Ce groupe, où brillent les plus beaux noms, correspond à une période de cent cinquante ans, qui s'étend de la fin du XVI® siècle jusqu'au milieu du XVIIP. Les historiens qui le composent, — à peu d'exceptions près et avec des nuances diverses, —
vivait au VII^ siècle, et monrut au commencement du VIII^, en 720 ou 721.... La bataille de Eoncevaux étant de l'an 778, S. Gilles n'aurait pu assister à cette bataille que par une vision prophétique anticipée de cinquante ans au moins sur l'événement. Sa relation eût été une espèce d'Apocalypse. Cet anachronisme n'existe pas dans les textes français. " (Op. cit. pp. 410, 411, Notes du chant m, vers 658.)
(^) Op. cit., note au bas des pp. 206, 207.
s'accordent à voir dans saint Gilles un contemporain de saint Césaire. Nous rencontrons parmi eux Baronius {^), Ribadeneira {^), Mathias Lambrecht (^), Lippeloo Gonon (^),
Q) Martyrologium Bomanum. Accesserunt notationes atque Tractatio de MarUjrologio Bomano, auctore Cœsare Baronio, Romse 1586, p. 397. Item Annales ecclesiastici, tom. ix, Lucsb 1741, p. 140, ad an. 514.
(^) Flos Sanctorum seu Vitœ et res gestœ Sanctorum ex prohatis Scriptorihus selectœ, ColoniaD Agrippinae 1630, p. 427 : ... spiritum suo reddidit creatori Cal. Septemb. Anno Christiano DC. ut quidam memorant, ut alii volunt DCCXX. quia 8. Cœsarius Episc. Arelaten^, quo hiennium familiariter usus est, Symmacho Papa et Anastasio Imp. fioruit, cum Bex esset Italiœ Theodoricus Arianus et Galliœ Clodovœus Anno Christiano CCCCC. L'omission de la particule négative rend ce passage inintelligible; il faut lire : ...non Anno Christiano DO. etc. La traduction française de René Gaultier porte : " Il rendit l'âme à Dieu le premier de Septembre. On ne sçauroit conter au vray l'année, sinon que ce ne fut l'an sept cens, comme d'aucuns escrivent, ny sept cens deux, comme d'autres disent, etc. " (Les Fleurs des Vies des Saincts et des Festes de toute Vannée, suivant Vusage du Calendrier Bomain Bêformé : Becueillies par le B. P. Bihadeneira.., Paris 1635, p. 210.)
(^) Historia ecclesiastica oft KercTcelicJce Historié (édit. Aubert Le Mire), t'Hantwerpen 1609, f" 48, col. 2. Cette édition de l'Histoire ecclésiastique de l'évêque de Bruges Mathias Lambreclit fait suite d'ordinaire au travail d'Henri Adriaens (Adriani), intitulé : Légende oft d^leven, ivercken, doot ende miraculen ons liefs Heeren Jesu Christi, ende vande alderheylichste Moeder Godts ende Maghet Maria, ende aile Godts lieve Heylighen, Antwerpen 1609. L'auteur de cet ouvrage consacre un article à saint Gilles (pp. 202, 203). Il le fait vivre sous saint Césaire, ce qui ne l'empêche pas de dire, qu'il florissait en 720, int jaer sevenhondert en twintich (p. 202). Chose plus curieuse encore, il nous montre, à la page suivante, saint Gilles se rendant à Rome, au temps du pape Symmaque, et finit en disant qu'il mourut vers 690, ontrent het jaer ons Heeren seshondert neghentich (p. 203). Si notre Saint mourut vers 690, comment pouvait-il fleurir en 720?
('^) Vitœ Sanctorum ex selectissimis et prohatissimis orthodoxis Patrihus (édit. Corneille Grasius), tom. m, Coloniae Agrippinae 1616, p. 648.
(5) Vitœ et Sententiœ Patrum Occidentis, Lugduni 1625. On y trouve, pp. 154, 155, une Vita 8. JEgidii Eremitœ. Le Saint se rend à Arles et y reste deux ans auprès de saint Césaire (p. 154, col. 2). L'auteur se contredit, à la page suivante, lorsqu'il écrit : Fa tempestate Carolus, qui propter egregia et fortia facta dictus est Magnus, Francorum sceptra tenehat (p. 155, col. 1). Il est bien question, dans ces lignes, de Charlemagne, né en 742, tout juste deux siècles après la mort de saint Césaire (f 542). Gonon tombe dans une nouvelle contradiction, lorsqu'il termine la biographie de saint Gilles par cette phrase : Claruit circa annum Domini septingentesimum tempore Caroli magni (p. 155, col. 2). En 700, Charlemagne n'était pas né, et ce fut seulement à la mort de son frère Carloman, en 771, que ce prince devint maître de toute la monarchie franque.
Aloyse de Lymbourg {^), Saxi {^), Honoré Bouche (^), Le Cointe (^), le P. Giry {^), le bollandiste Papebrocliius {^),
(^) Outre la vie de saint Gilles, en français, Aloyse de Lymbourg pnblia ■une Disceptatiuncula chronologica de Sancto ^gidio Abhate Arelatensi, et Conf essore, Leodii 1628 (voyez notre préface). Il commence cette dissertation par établir en principe, que saint Gilles passa deux années de sa vie à Arles, en compagnie de saint Césaire. Après avoir démontré que ce saint évêque gouverna l'Eglise d'Arles l'espace de quarante ans, de 502 à 542, il tâche de prouver que ce fut Théodorio, roi des Ostrogoths d'Italie et des Visigoths de la Gaule méridionale, qui découvrit saint Gilles dans la forêt où il s'était retiré. D'après Aloyse de Lymbourg, ce prince régna de 511 à 526, et c'est entre ces deux dates, qu'il faut placer le séjour de saint Gilles à Arles. L'auteur termine ainsi sa dissertation :
Prohàbilius igitur 8. ^gidius ad Cœsarium venerit inter annos Christi 511. et 526... Jam quoi annos Sanctus JEgidius a condito Monasterio supervixerit, vita non dicit, unde nec tempus mortis elici potest. Tantum die Dominico, et quidem -primo Septemhris, fato functum intelligimus : ideoque annorum eorum quopiam, cui littera F. 1. Septemhris affixa, Dominicalis fuerit; cuiusmodi fuere anni 513. 519. 524. 530. 541. 547. 552. 558.
(2) Pontificium Arelatense. Cf. Menkenius, Scriptores rerum Germanicarum prœcipue Saxonicarum, tom. i, Lipsiae 1728, col. 179 : Fuit etiam ^gidius illius (S. Caesarii, Episcopi Arelatensis,) discipulus : magnum illum Mgidium
Abhatem intelligo, quem Theodorici Ostrogothi Bomanorum Begis venatores in
spelunca cum cerva delitescentem repererunt.
(^) La Qhorographie ou Description de Provence et l'Histoire chronologique du mesme pays, tom. i, Aix 1664, p. 643. L'auteur range saint Gilles parmi " les Saints et illustres Personnages, qui pendant le règne des Wisigoths et
Ostrogoths vivoient en Provence La Provence, dit-il, peut particulièrement
se l'approprier; puisque y estant venu, et ayant conféré avec Saint Cesaire d'Arles, il résolut d'y faire sa retraite, etc. ".
(*) Annales ecclesiastici Francorum, tom. i, Parisiis 1665, p. 372, n. x, ad an. 531. Le Cointe cite un passage des Actes de saint Gilles, tels que les donne Stilting, pour prouver que le saint abbé fut contemporain de l'évêque d'Arles.
(^) Nous n'avons pu consulter la 1'® édition de l'ouvrage du R. P. Giry, intitulé : Les Vies des Saints, dont on fait Voffice dans le cours de Vannée, avec des discours sur les Mystères de Nostre Seigneur et de la Sainte Vierge, etc. La nouvelle édition, publiée à Paris, en 1715, ne parle pas de saint Gilles; on n'y trouve au 1" Septembre que la vie de saint Leu, archevêque de Sens (cf. tom. II, coll. 719 et suiv.). M. Paûl Guérin, prêtre de l'Immaculée -Conception de Saint-Dizier, a donné, de nos jours, plusieurs éditions de la Vie des Saints, du Père Giry, complétée et continuée jusqu^à notre temps. Nous avons sous les yeux la quatrième édition; la vie de saint Gilles y est insérée au l^"" Septembre, et nous y lisons que le solitaire grec fut, durant deux ans, disciple de saint Césaire (tom. viii, Paris 1865, p. 425).
(^) Acta Sanctorum pro menstrua Patroni sortitione selectorum, ireviter digesta, Iconihusque, Orationihus, et Scripturis noviter illustrata, tom. ii, Antverpiae, s. d., p. 257.
Mabillon^ le prince des érudits {^), Baillet {^), de Villefore (^),
Papebrocliius fait débarquer saint Gilles dans les Gaules, en 530, époque à laquelle, au dire du savant bollandiste, le siège d'Arles était occupé par saint Hilaire. Voici ses paroles jEgidius in Galliam ad Rhodani ostia applicuit. Ihi cuidam Eremitœ Grœco, nomine Veredemo, sese applicuit, eo tempore, quo Arelatensem Episcopatum 8. Hilarius, et regionis dominatum Gothorum ex Hispania Reges tenebant : quœ temporis notœ annum 530 signant. Papebrochius se trompe de près d'un siècle : saint Hilaire devint évêque d'Arles en 429, et mourut en 449. Il faut donc, dans la phrase citée, lui substituer saint Césaire, qui, à la date indiquée (530), administrait son diocèse depuis vingt-huit ans.
(^) Mabillon traite de saint Gilles en divers endroits de ses écrits. Dans les Acta Sanctorum Ordinis 8. Benedicti, il critique les Actes de saint Gilles, à raison des anachronismes qu'ils renferment, et en relève les principales erreurs, sans toutefois émettre son opinion sur l'époque où vécut le Saint (tom. I, Venetiis 1733. Index Sanctoru/m prœtermissorum, en tête du volume, v" ^gidius. — Item A A. 88. 8eptemb., tom. i, pp. 289, 290, n. 24). Dans les Annales Ordinis 8. Benedicti, Mabillon examine si l'abbé Gilles, envoyé par saint Césaire à Kome, en 514, avec le notaire Messien, est le même personnage que son homonyme de la vallée Flavienne; tout en avouant que la chose est douteuse, res non adeo perspicua est, il penche vers l'affirmative : Idem itaque fuerit, dit-il, ^gidius Grœcus ahhas, quem Cœsarius cum Messiano direxit ad Symmachum Papam (tom. i, Luteciae-Parisiorum 1703, p. 99. — Item AA. 88. tom. cit., p. 290, n.25).
Mabillon formule plus nettement sa pensée dans ses Vetera Analecta. Parmi les pièces qui forment ce recueil, figure une copie des anciens diptyques de l'Eglise d'Arles, Diptycha Ecclesiœ Arelatensis, offrant les noms des évêques et archevêques de cette ville, et partant celui de saint Césaire. Mabillon fait suivre ces diptyques d'une note, où il dit : Multa est diversitas hujus indicis a vulgatis, quos conferre poterunt studiosi. Unus ponitiir Cœsarius, rmllus octavo sœculo, contra 8igehertum aliosque, qui sanctum jEgidium ad id tempus referunt. Ipsummet esse non duhitamus Mgidium Ahhatem, qui 8ynimacho Papœ Wbellum ohtulit cum Messiano Notario, in gratiam ecclesiœ Arelatensis : cui lihello Pontifex respondit data epistola ad Cœsarium Episcopum consulatu Fl. 8enatoris, id est anno DXV (p. 220 de la 2'^« édit., Parisiis 1723).
Ces lignes ne laissent aucun doute sur l'opinion que partageait Mabillon, •lorsqu'il publiait ses Vetera Analecta, dont la première édition vit le jour à Paris, en 1675. Mais, il faut remarquer que ce travail est antérieur, de près de trente ans, aux Annales Ordinis 8. Benedicti, où le célèbre érudit — nous venons de le voir, — s'exprime d'une façon dubitative. Cf. AA. 88. 8ept., tom. 1, p. 291, n. 33.
(^) Les Vies des Saints, tom. vi, Paris 1739, Mois de 8e'ptem'bre (au milieu du vol., avec pagination distincte), pp. 1 et suiv. " S'il est vrai, écrit Baillet, qu'il (saint Gilles) soit mort en un dimanche, et que ce jour fut le premier de Septembre,, on peut croire qu'il aura vécu jusqu'en 547 ou 552, ou même jusqu'en 558 " (p. 3). Voyez aussi la Table critique des pièces et écrits servant à V Histoire des 8aints du mois de Septembre, p. 1.
(^) Les Vies des 88. Pères des Déserts d'Occident, Arasterd. 1714, t. m, p. 147.
Beaunier Q), de Vie et Vaissete (^), le Père Longueval (^), Dom Eiyet (^), le bollandiste Pinius (^), les auteurs de la Gallia christiana (^), Moréri (^), Giorgi (^).
Citons enfin^ comme appartenant au même groupe^ bien qu'en dehors de la période indiquée^ Bérault-Bercastel (^) et Ozanam (^^) . Ce sont,, croyons-nous, à peu près les seuls auteurs sérieux, qui, depuis la première moitié du XVIII^ siècle, aient ajouté foi aux relations de saint Gilles avec saint Césaire.
(^) Recueil historique, chronologique et topographique des Archevechez, Evêchez, Abhayes et Prieurez de France, tant d''hommes que de filles, de nomination et collation royale, tom. ii, Paris 1726, p. 501.
(2) Histoire générale de Languedoc, tom. i, Paris 1730, pp. 257 et suiv.
(^) Histoire de VÉglise Gallicane, tom. ii, Paris 1732, p. 333.
(^) Histoire littéraire de la France (édit. Paulin Paris), tom. m, Paris 1866, pp. 243, 244.
(^) Dans sa dissertation : De 8. Veredemio Eremita Conf. in territorio Ucetiensi Galliœ, le P. Pinins est amené à traiter de Fépoqne à laquelle vécut saint Gilles, et il écrit : Vixerunt itaque seculo sexto SS. Qœsarius Arelatensis ac ^gidius ahhas {AA. 88. August., tom. iv, Antverpige 1739, p. 638, n. 10).
(^) Tom. VI, nov. edit., Parisiis 1739, coll. 480, 481. Les doctes auteurs se rallient à l'opinion de Mabillon, dont ils citent, à peu près textuellement, le passage emprunté aux Annales Ordinis 8. Benedicti; d'après eux, saint Gilles gouvernait son monastère, en qualité d'abbé, pour le moins depuis 514 (8eries Ahhatum, col. 482).
(^) Grand Dictionnaire historique (édit. Drouet), Paris 1759, tom. v, v° Gilles (saint), pp, 197, 198. Selon Moréri, S. Gilles mourut le 1" Sept. 550.
" (^) Martyrologium Adonis, Archiepiscopi Viennensis, ah Heriherto Bosweydo, 8. J. Theologo, jam pridem ad M88. eœemplaria recensitum, nunc ope Codicum Bihliothecœ Vaticanœ recognitum et Adnotationihus illustratum, Eomge 1745. Dans ses notes sur saint Gilles, Dominique Giorgi (Georgius) dit qu'il florissait au YI^ siècle : Floruit Christi sœculo VI (p. 443, col. 2).
(^) Histoire générale de VÉglise, tom. ii, Paris 1839, p. 570, ad an. 514.
(^") Parlant des écoles de la Gaule au VI^ siècle, Ozanam dit : " Les lettres vivaient encore, non de secret, mais de publicité, mais du commerce d'esprit qui continuait à lier les provinces morcelées de l'empire... Des moines grecs, comme Egidius, venaient chercber dans les Gaules un ciel plus sévère et des mœurs moins faciles ". La civilisation chrétienne chez les Francs, Liège 1850, p. 359. L'auteur renvoie à la Vita 8. Mgidii, dans les AA. 88., au l^'' Sept.
Ozanam écrit encore : " Saint Césaire d'Arles a des disciples qu'il exerce aux premiers éléments des lettres, pendant que ses leçons de théologie ravissent les moines grecs venus pour l'entendre " (p. 400). " En ce qui touche s. Césaire, dit l'auteur en note, voyez Vita 8. ^gidii, etc. "
Ce double passage, et les notes qui l'accompagnent, ne laissent aucun doute sur l'opinion suivie par l'illustre publiciste.
A cette longue liste d'écrivains, presque tous de premier ordre, vient se joindre une autorité éminemment respectable, celle du Bréviaire romain, qui, lui aussi, dans la leçon historique de la fête de saint Grilles, au Septembre, admet la contemporanéité de saint Gilles et de saint Césaire. Yoici ses paroles : ^gidius Atheniensis.... multis deinceps clarior mimculis, timens sui 7wminis celehritatem, Arelatem ad heatum Gœsarium contendit : a quo post hiennium discedens, secessit in eremiim...
Nous trouvons dans Baillet quelques détails sur F office de saint Gilles. Traitant du culte de ce Saint, cet tagiograplie écrit :
■ Le pape Urbain IV, qui monta sur le saint Siège l'an 1261, contribua encore à l'augmenter par son autorité, lorsqu'il fit une constitution pour faire mettre l'office de sa fêto dans le bréviaire Romain. Il y fut de rit semi-double ou à neuf leçons, comme on parle, jusqu'au milieu du seizième siècle qu'il fut réduit au simple; ce qui fut depuis confirmé par le pape Pie V, et qui subsiste encore aujourd'hui dans l'Église Romaine " 0).
Baillet cite à l'appui Raoul de Tongres et Gavantus (^).
Le Bréviaire romain n'est pas le seul qui embrasse cette opinion; elle est suivie par la majeure partie des nombreux Bréviaires et des Propres de divers diocèses, qu'il nous a été donné d'examiner. Le lecteur désireux de s'en convaincre, n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les Analecta liturgica, qui terminent notre travail (^) .
(^) Les Vies des Saints, tom. cit., Mois de Septembre, p. 3. (^) Voici les paroles de Gavantns :
(De Festis Sanctorum mense Septemhri) 1. Mgidii Âhhatis ah Urhano IV. ex Radulph. citato a SchuUingio in Missali Vatic. vol. 3808. cum novem Lectionihus, apud Radulp. Proposit. 22. Simplex in M. 8. et 1550. a Pio V. (Thésaurus Sacrorum Bituum seu Commentaria in Buhricas Missalis et Breviarii Romani, Lugduni 1672, tom. ii, p. 145). Nous n'avons pu consulter le travail de Raoul de Tongres.
(^) Le pape Benoît XIV avait institué, en 1744, une commission pour la réforme du Bréviaire romain, dont Augustin de Roskovâny, évêque de Nitria
Avant de passer en revue les historiens du troisième et dernier groupe^ il nous faut dire quelques mots d^une catégorie spéciale d^ écrivains, de ceux qui, aux fins de concilier des opinions faites pour s'exclure, ont eu recours à un expédient d'un nouveau genre, consistant à faire d'un seul personnage deux individualités distinctes.
Ce tour de force historique a été habilement exploité par André du Saussay, curé de Saint-Leu-Saint-Grilles, à Paris {^), dans son Martyrologium Gallicanum (Lutetise Parisiorum 1637). L'auteur travailla près de dix ans à cet ouvrage. Louis XIII, qui l'estimait beaucoup et dont il était prédicateur ordinaire, le lui avait imposé, et s'en servait pour entretenir sa piété, par la lecture qu'il en faisait faire tous les jours en sa présence (^).
(Hongrie) a fait connaître les travaux, dans son grand ouvrage, intitulé : Cœlihatus et Breviarium ; duo gravissima clericorum officia, e monumentis omnium seculorum demonstrata, tom. v (monumenta et literaturam de Breviario complect), Pestini]861, pp. 532 et suiv.
Cette commission établit huit règles, qui devaient la guider dans la conservation ou le rejet des offices existants (pp. 586, 587). La huitième règle s'énonçait ainsi : Aliorum vero Sanctorum, quihus prœcedentes regulœ non congruerent, officia omitterentur, nisi forsan cultum hune in universa iam Ecclesia ohtinerent, aut insignis et spectatissima esset populorum erga illos vene- EATio ET DEVOTio, aut urgentissima aliqua peculiaris ratio suffragaretur (p. 587).
Grâce à cette dernière règle, l'office de saint Gilles, dont le culte est si populaire et si répandu en France, en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, etc., paraissait devoir échapper aux rigueurs de la commission, et, tout en subissant des retouches, maintenir sa place dans le Bréviaire. Vain espoir ! l'office de saint Gilles fut classé parmi ceux qui devaient disparaître (p. 613).
Les travaux de la commission n'eurent pas de résultat pratique; ils furent définitivement interrompus en Mars 1747 (p. 574), et aucune suite ne fut donnée aux projets de réforme du Bréviaire romain. Yoilà comment il se fait qu'aujourd'hui encore nous récitions l'office de saint Gilles, dont la suppression était décrétée par la rigide commission.
(^) André du Saussay fut nommé évêque de Toul, en 1649; mais, par suite des difficultés qui s'étaient élevées entre le pape et le roi de France, au sujet du droit de nomination à ce siège, il n'obtint ses bulles qu'en 1657- Il mourut à Toul, le 9 Septembre 1675, âgé de 80 ans, avec la réputation d'un prélat zélé et instruit. Du Saussay a laissé de nombreux ouvrages (Moréri, Dictionnaire historique (édit. Drouet), tom. ix, v" Saussai (André du).
(^) Moréri, op. et loc. cit.
En étudiant les Actes de saint Gilles^ du Saussay aperçut Vécueil oii étaient venus se briser la plupart des historiens. D'un côté, ces Actes nous disent comment saint Gilles, attiré par la renommée de saint Césaire, et voulant se mettre sous sa conduite, choisit Arles pour le lieu de sa résidence; d'autre part, ils nous montrent le saint abbé appelé à Orléans par Charles, roi des Francs, qui ne peut être autre que Charles- Martel. Or, deux siècles séparent l'évêque et le monarque : saint Césaire trépassa en 542, Charles- Martel mourut en 741. Pour faire disparaître cette contradiction, tout en respectant le texte des Actes, du Saussay imagina de dédoubler saint Césaire. D'un seul évêque, il en fit deux : il nomma l'un, Césaire-le-Yieux, Gœsarius senior, l'autre, Césaire-le-Jeune, G œsarius junior C^). Il n'est pas question de Césaire-le-Yieux dans la vie de saint Gilles; du Saussay lui substitue Césairele-Jeune, dont il fait le successeur de Félix, décédé évêque d'Arles en 684. Ce fut ce prélat, dit-il, qui accueillit saint Gilles, l'instruisit et le forma à la vie religieuse. Dès lors, plus de contradiction : Césaire-le-Jeune et Charles-Martel étaient contemporains, et les relations de saint Gilles avec ces deux personnages s'expliquent naturellement.
Mais écoutons l'ingénieux auteur lui-même :
Longo igitur maris transitu, c'est de saint Gilles qu'il parle, ad Rhodani ostia, qua se in Massiliacum fretum exonérât, Christo auspice, appulit. M secundo remigio ad heatum Cœsarium Arelatensem Felicis successorem, celehrem sanctitate ac doctrina Episcopum, recta contendit. Hujus se totum disciplinée tradidit : hienniumque delihandis divinis ex ejus ore theorematis (sic) sedulus impendit... (^).
Dans VAppendix qui termine le second volume de son
(^) Voyez VIndex 8anctorum et piorum ordine alphahetico descriptus, à la fin du second volume. On y trouve mentionnés, sous la lettre C : Cœsarius senior Arelat. ep. conf. et Cœsarius junior Arelat. ep. conf.
(2) Tom. I, pp. 575, 576. Ces lignes sont extraites de la vie de saint Gilles, placée au 1" Septembre.
ouvrage, du Saussay nous fait faire plus ample connaissance avec Césaire-le-Jeune, qui, diaprés lui, avant d^être promu à Pépiscopat, aurait été moiue de Lérins, sous Fabbé-martyr saint Porcaire (^), dont il serait devenu plus tard le successeur : 8. Cœsarius Junior Aixhiepiscopus Arelatensis : Forcharii Martyris, Gœnohiarchœ Lerinensis, eo in celeberrimo monasterio alumnusj deinde et Ahhas ejusdem loci (quo tempore sandi Benedicti régula ihi suscepta est :) Felici Metropolitano Arelatensi ad lahorum messem diviUo nutu evocato, pro meritis ingentihits surrogatiis, Pontificalem cathedram tantœ sedis immensis splendorihus doctrinœ et sanctitatis, factisque mirahilihus innu-
meris amplius collustravit 8anctum ^gidium ad se e
Grœcia venientem^, paterno affectu excepit, sollicite erudivit, monasticisque disciplinis egregie informatum, ad perfectissimœ vitœ fastigium provexit.., {^).
(^) Saint Porcaire, abbé de Lérins, fut massacré par les Sarrasins (d'après Mabillon, en 731, d'après Le C ointe, en 739), avec cinq cents religieux de sa communauté {Gallia christiana, tom. m, Parisiis 1725, coll. 1194, 1195).
Parmi les prédécesseurs du martyr Porcaire, se rencontre un abbé du même nom, qui, d'après les Actes de saint Césaire d'Arles, reçut ce dernier au nombre des moines de Lérins. Voyez les AA. 88. Augusti, tom. vi, Antverpias 1743, p. 65, n. 5. Les Bollandistes ajoutent en note : Hic Porcarius diversus est ah alio cognomine, qui octavo seculo martyrium passus est, inquit in notis Mabillonius (p. 66, Annotata f).
Porcaire I^'^ était le sixième abbé de Lérins; d'après Le Cointe, il accueillit saint Césaire en 489 {Gallia christiana, tom. cit., col. 1192, Ahhatum nomenclatura, vi).
André du Saussay parle de cet abbé dans la vie du saint évêque d'Arles : Lerinum.... profectus, dit-il, religiosœ vitœ rudimenta suh Porchario Abhate sanctissimo exorsus est (op. cit., tom. i, p. 557). Il le cite encore dans le Catalogns 8anctorum, Beatorum et Piorum, qui proprias historias vel natales non hâtent (op. cit., tom. ii, p. 1241).
L'hagiographe français aura vu tout le parti qu'il pouvait tirer, pour établir son système, de l'existence des deux Porcaire, dont l'un, contemporain de saint Césaire, administrait l'abbaye de Lérins à la fin du siècle, et l'autre, contemporain de Charles -Martel, la gouvernait au- VIII^; nous ne serions point surpris que ce détail eût suggéré à du Saussay la première idée du système de conciliation, dont il est l'auteur, et c'est le motif (Jui nous a porté à le mettre en lumière.
(2) Tom. II, p. 1220. li Appendix, auquel cette notice est empruntée, renferme, classés par ordre alphabétique et accompagnés de détails biographi-
Voilà de bien belles phrases; mais, les plus riclies fleurs de style, les périodes les mieux arrondies peuvent-elles accréditer une opinion que la vérité repousse ? Césaire-le-Jeune n'a jamais existé que dans l'imagination féconde de quelques auteurs, et du Saussay lui a façonné une biographie, aux dépens de celle du vrai Césaire (^). La série des évoques d'Arles, telle que nous l'ont donnée les Bénédictins de la Gallia christiana (^), et tout récemment le P. Gams, du même ordre (^), ne mentionne pas Césaire-le-Jeune. On y passe de Félix, son soi-disant prédécesseur, à Walbert (^), qui eut luimême pour successeur saint Polycarpe.
André du Saussay affirme en outre que Césaire-le-Jeune fut abbé de Lérins, avant de devenir évêque; c'est encore une assertion gratuite, mise à néant par la simple inspection du catalogue des abbés de ce monastère. Parmi les successeurs du saint martyr Porcaire jusqu'au IX^ siècle, on ne rencontre aucun abbé répondant au nom du pseudo-prélat (^) . Quapr opter, disons -nous en terminant, avec Stilting, cum nuUa uspiam in idoneis momimentis, nec in catalogis episcoporum Arelatensium,
qaes, les noms des saints, qne du Sanssay n'a pas insérés dans le corps, ni dans les suppléments de son Martyrologium Gallicanum,... eo quod, dit-il, clies illorum Natales hactenus incertos vel inconvpertos haheamus.
(^) C'est la remarque de Stilting : Andréas Saussay us, écrit-il, in Appendice Martyrologii sui, pag. 1220, non modo secundum asserit Cœsarium, sed aniplum quoque ei texit elogium, in quo ex monacho Lerinensi et discipulo S. Porcharii martyris Felici episcopo, qui sedit circa annum 679, in sedem Arelatensem successisse dicit, et de 8. MgidAi adventu ad ipsum sic loquitur : Sanctum ^gidium ad se e Grsecia venientem, etc. Verum tam prœcedentia, quarn ea, quœ addit de scriptis homiliis, a 8. Cœsario, qui vixit seculo VI. et discipulus fuit Porcharii I ahhatis Lerinensis, translata sunt ad secundum Cœsarium; quœque de 8. Mgidii exceptione dicuntur, ex hujus Actis sunt adjuncta (AA. 88. 8ept., tom. i, p. 297, n. 58).
(2) Tom. I, Parisiis 1716, col. 543.
(^) 8eries Episcoporum Ecclesiœ catholicœ quotquot innotuerunt a Beato Petro Apostolo, Ratisbona) 1873, p. 493.
(*) Gams, 1. c, l'appelle Volbertus, mais la chose importe peu; l'essentiel est de constater qu'il n'y a pas eu, à cette époque, un évoque d'Arles du nom de Césairc-le-Jeune.
Tom. III, Parisiis 1725, col. 1195.
secundi Gœsarii fiât mentiOf hune prorsus fictitium existimamus (^).
Le troisième groupe^ dont Fexamen va nous occuper,, embrasse une période, qui s^ouvre avec la seconde moitié du XYIII^ siègle, et se prolonge jusqu^à notre temps. En tête de ce groupe, se place le P. Jean Stilting, de la Compagnie de Jésus (^), Fauteur du commentaire sur la vie de saint Œlles, inséré dans les Acta Sanctorum, au tome i de Septembre (^). Avant d^ aborder son travail, Stilting fit une étude approfondie des Actes de notre Saint, et son commentaire prouve qu^il avait lu tout ce qui s^était publié sur son héros. Le docte bollandiste s^aperçut bien vite qu'on avait fait fausse route. Sans égard pour le nombre et Tautorité de ceux qui la patronnaient, il répudia Fopinion en cours depuis des siècles, et qui s'obstinait à voir dans saint Gilles un contemporain de saint Césaire d'Arles. Il battit en brèche et démolit, sans en laisser debout un seul, les arguments accumulés par ses devanciers;
C) AA. 88. 8ept., tom. i, p. 297, n. 58.
Baillet n'a pas épargné ses critiques à l'antenr du Martyrologium Gallicanum : " André du Sanssay, curé de saint Leu et depuis évêque de Toul, dit-il, a fait un traité clironologique toucliant le siècle auquel a vécu saint Gilles, qu'il met dans le YIII'^ : mais il n'a point été plus heureux dans cet ouvrage, que dans beaucoup d'autres qui nous sont venus de lui ". {Les Vies des Saints, tom. vi-, Mois de Septembre, Table critique, p. 1.)
Du Saussay n'a pas, que nous sachions, fait de travail chronologique spécial sur saint Gilles, et Baillet, en traçant ces lignes, doit avoir eu en vue le Martyrologium Gallicanum. Baillet critique à tort du Saussay d'avoir mis saint Gilles au YIII^ siècle, puisque le Saint vécut à cette époque; c'est le stratagème seul, auquel l'auteur a eu recours pour établir sa thèse, qui mérite d'être blâmé. Nous savons déjà que Baillet tenait pour l'opinion, qui fait vivre saint Gilles sous saint Césaire; dès lors, il est aisé de comprendre pourquoi le système chronologique de du Saussay n'avait pas ses sympathies.
(2) Né à Wyk-te-Duerstede, à 3 lieues d'Utrecht, le 24 Février 1V03, Jean Stilting mourut à Anvers, le 28 Février 1762. Il collabora, durant vingt-cinq ans, aux Acta Sanctorum, et prit part à la publication de 11 volumes. Sa biographie, accompagnée de son portrait, se trouve en tête du l^"" volume d'Octobre (Antverpiae 1765). V. I>u BoUandisme, par J. Yan Hecke, S. J., dans la Collée tion de Précis historiques, du P. Terwecoren, 2^ sér., t. m, Bruxelles 1854, p. 151.
(3) PP. 284 et suiv.
sur ces ruines, il reconstruisit à neuf la biographie de saint Gilles, et parvint à l'asseoir sur des bases, que la critique la plus rigoureuse n'ébranlera jamais.
Stilting prouva que saint Gilles vint de la Grèce, sa patrie, cherclier une retraite dans la Gaule méridionale, vers la fin du yiP siècle, j vécut une partie du VIII®, et mourut entre les années 720 et 726. Le Saint fut donc contemporain d'un autre pieux solitaire, venu lui aussi de la Grèce, saint Vérédème, dont il se fit le disciple sur les bords escarpés du Gardon, et dont la Gallia christiana place la mort en 722 (^); contemporain du roi visigotb. Flavius Wamba, qui découvrit notre anachorète dans la forêt des Gotbs, en 673; contemporain du pape Benoît II, entre les mains duquel il fit don de son monastère, avec toutes ses dépendances, au Saint-Siège, Fan 685; contemporain de Charles- Martel, qu'il alla trouver à Orléans, en 719 ou 720. C'est probablement peu après, que saint Gilles termina, dans un âge avancé, les jours de son pèlerinage sur la terre {^).
Stilting a fait école: tous ceux qui, après lui, se sont occupés de saint Gilles, ont pris son lumineux commentaire pour point de départ et pour base de leurs études. Citons, parmi les écrivains les plus recommandables, Spoerl (^), MénardH, Butler {^), de Feller {^), Germain (7), Teissonnier
C) Tom. I, col. 802.
(^) AA. 8S. Sept, tom. i, p. 296, nn. 52-54. Stilting y donne l'analyse de son commentaire, sons le titre de Chronologia qualiscumque vitœ 8. JSgidii.
(") Epistola de Sancto jEgidio Narhonensi, pristino Templi Norimhergensis Patrono, Altorfii 1749, pp. 13 et sniv.
Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nlsmes, tom. i, Paris 1750, pp. 101, 102. Voyez surtout, an même tome, parmi les Notes sur Vhistoire de la ville de Nismes, la Note xxii. Sur S. Gilles, pp. 93 et sniv.
(^) Vies des Pères, Martyrs et autres principaux Saints (édit. de Eam), tom. V, Bruxelles 1854, p. 1.
{^) Dictionnaire historique, Liège 1792, tom. iv, pp. 346, 347, V Gilles (S).
0) Histoire de VEglise de Nimes, tom. i, Nimes 1838, pp. 74 et sniv., surtout la note an bas des pp. 76, 77.
(^) Notice historique sur Saint Gilles avant et après sa mort, ou 8. Gilles, son monastère et son culte, Nimes 1862, pp. 3, 4.
Trichaud (i), Goubier (2), de Kerval ('^), d'Everlange Guérin (^), etc.
A l'exemple de ces auteurs, nous prendrons Stilting pour guide, sûr de ne pas nous égarer en si bonne compagnie; nous recueillerons en route, et tâcherons d'utiliser de notre mieux, les matériaux que des recherclies postérieures ont fait découvrir^ et qui serviront à consolider l'œuvre de Fliabile hagiographe.
Mais au seuil de notre travail, nous venons nous heurter contre une objection, qui, laissée sans réponse, pourrait faire concevoir à quelques-uns de nos lecteurs des doutes sérieux sur la solidité de nos assertions.
Adopter les conclusions de Stilting,, c'est s'inscrire en faux contre l'opinion du Bréviaire romain, qui fait vivre ensemble saint Gilles et saint Césaire. Or, n'est-ce pas une grande témérité pour un écrivain catholique, de refuser son assentiment aux faits historiques relatés dans un livre, digne de tous ses respects, et dont l'Église prescrit l'usage journalier à ses ministres ?
Benoît Xiy répond à cette objection dans son grand
(^) Histoire de Vinvention du tombeau de 8. Gilles, Nimes 1868, pp. 15 et suiv.
(2) Vie admirable du grand 8^ Gilles, Tarascon-sur-Ehône (1871), pp. 11 et sniv.
(^) Vie et culte de saint Gilles, Vun des quatorze saints les 'plus secowables du paradis, 2^ édit., Le Mans 1875, pp. 7 et suiv.
Saint Gilles et son pèlerinage, 4« édit., Avignon 1879, pp. 1 et sniv.
(^) Les petits Bollandistes, tom. x, Bar-le-Dnc 1874, pp. 401 et sniv.
Dans son magnifique ouvrage : Les Moines d''Occident (liv. Viii, chap. ii. Les moines et les bêtes fauves), le comte de Montalembert rapporte la légende de saint Gilles, et signale, sans se prononcer sur leur degré respectif de probabilité, les deux principaux systèmes chronologiques, qui se disputent le terrain : " Mabillon (Annal., t. i, p. 99), et surtout les Bollandistes (tom. i Sept.), dit-il, ont longuement disserté sur l'époque oii vécut saint ^gidius. On l'a généralement regardé comme contemporain de saint Césaire d'Arles, au sixième siècle. Les Bollandistes le croient du septième et prolongent sa vie jusqu'au temps de Charles-Martel " (tom ii, 3« édit., Paris 1868, p. 408, en note).
ouvrage : De Servorum Bel heatificatione et Beatorum canonizatione (lib. iv^ part, ii, cap. xiii, n. 5) (^).
Sur ce point, comme sur tant d'autres, il faut se tenir en garde contre un double écueil, et c'est ce que beaucoup d'auteurs n'ont pas su faire. Les uns, affichant un souverain mépris pour les légendes des saints, contenues dans le Bréviaire, n'y voient, dit Benoît XIY, qu'un tissu de fables, et les proclament dépourvues de toute valeur historique. Les autres, donnant dans l'excès opposé, soutiennent qu'on ne peut sans encourir le reproche d'impiété, voire même sans se rendre quasi-coupable d'hérésie, soulever des doutes sur les faits consignés dans les légendes du Bréviaire, à plus forte raison refuser de les admettre.
Entre ces deux extrêmes, il y a un moyen terme. Ce serait exagérer l'autorité du saint office que de présenter comme objet de foi, ou comme incontestables, tous les détails historiques insérés dans ses leçons. Mais, de ce que tous les faits mentionnés dans l'office n'ont pas une certitude complète, il ne faut pas en conclure que les leçons du Bréviaire sont d'une faible autorité ou méritent peu de confiance. Il est permis sans doute de les attaquer, mais il faut que l'attaque réunisse certaines conditions : elle doit être motivée par de bonnes raisons; jamais elle ne peut excéder les bornes d'une juste modération, et l'attaquant doit soumettre sa manière de voir au jugement du Saint-Siège, si tant est que celui-ci vienne à décréter une nouvelle révision du Bréviaire romain : ... quatenusj dit Benoît XIY, pe?' mediam viam, quœ tutior est y incedendum sit, videtur quidem, tuto pede asseri posse, non modicum authoritatis pondus factis historicis accrescere, quœ relata sunt et approhata in Breviario Bomano {ecquis enim de hac assumptione poterit duhitare, postquam certum est, Breviarium Bomanum pluries fuisse recognitum, atque emendatum, habita tôt Virorum pietate et doctrina illustrium consilio ?J
(') Tom. V, Bononise 1738, pp. 114 et suiv.
attamen ita, ut vetitum existimari non possit, débita cum MODESTIA, et NON SINE GEAVi FUNDAMENTO, quœ coiitinguoit in factis historicis, difficuUates exponere, easque judicio Sedis Apostolicj] supponeee, ut eorum suhsistentiam jperpendat in hypothesi, quod manus iterum admoveatur ad Breviarii Romani corredionem (^) .
Ces lignes contiennent notre justification et nous tracent la voie à suivre. Si nous rejetons Inexistence simultanée de saint Gilles et de saint Césaire^ nous le faisons pour des motifs sérieux^ que nous abandonnons, en toute confiance, à Fappréciation impartiale du lecteur; toujours notre critique sera respectueuse, et s^inspirera des égards dus au livre auguste, dont nous nous permettons de ne pas embrasser Fopinion. Est-il nécessaire d'ajouter que, fils obéissant de r Eglise, nous soumettons chaque ligne de notre travail à son autorité, condamnant, d'avance et de bon cœur, tout ce qu'elle pourrait trouver à y reprendre ?
Ces préliminaires posés, nous formulons, en ces termes, notre
PREMIÈRE PROPOSITION SAINT GILLES ET SAINT CÉSAIRE NE FURENT PAS CONTEMPORAINS
Ils sont nombreux, les historiens qui ont soutenu l'opinion contraire, et le mérite de la plupart d'entre eux nous empêche de supposer, qu'ils aient procédé à la légère, en se
i}) Op. et tom. cit., p. 114.
Nous recommandons au lecteur l'étude des conclusions, par lesquelles le P. De Smedt termine sa dissertation sur le Bréviaire romain (Introductio generalis ad Historiam ecclesiasticam critice tractandam, pp. 177, 178). A la suite de ces conclusions, l'auteur formule la règle suivante :
Unde denique hœc régula statuenda videtur : in historia scilicet critice tractanda, sicut (tum ex veneratione erga Ecclesiam quœ illis lectionihus in divino officio utitur, tum quia ex odio adversus eamdem hœretici et increduli longe œquo vehementius eas carpunt) catholicum scriptorem decet nonnisi modeste et ex gravihus argumentis illis positive contradicere, ita idem pietatis
constituant les défenseurs de cette thèse. Sur quoi donc se base leur assertion ? sur un passage des Actes de saint Gilles.
Quand saint Gilles prit terre à Marseille, racontent ces Actes, saint Césaire se trouvait à la tête de TÊglise d^ Arles, et notre voyageur, attiré par la renommée du prélat, n'eut rien de plus pressé que de s'acheminer vers le lieu de sa résidence. Navem... ingressi, urhi Marsiliœ triduo allahuntur. Tune itaque temjporis pontifex honœ memoriœ Gœsarius Arelatensem regehat ecclesiam : cujus sanctitatis prœconio JEgidius auditOj Arelatem citius properavit, tanti prœsulis colloquio atque œdificatione cupiens instimi (^). Une riche et pieuse veuve, du nom de Théocrite, continuent les Actes, donne l'hospitalité au Saint, qui guérit, par ses prières, la fille de son hôtesse, tourmentée, depuis trois ans, d'une fièvre maligne. Saint Césaire apprend ce miracle; il envoie son archidiacre quérir saint Gilles, reçoit le jeune étranger avec de grandes marques de vénération, et réussit, par ses instances, à le garder auprès de lui durant deux ans à Arles. Désireux de mener une vie plus solitaire, saint Gilles quitte secrètement la ville, passe le Rhône, et trouve, sur les bords du Gardon, le saint anachorète Yérédème, dont il se fait le disciple et le compagnon. Istius autem miraculi fama hrevi divulgata ad Cœsarii prœsulis aures pervenit. Is quoque per spiritum jam et adventum et vitam cognoverat. Mox igitur per archidiaconum, Aurelium nomine, ad prœsulem accersitus ^gidius, cum magna veneratione suscipitur, atque hiennio multis ohsecratio-
imprudentis et non secundum scientiam coarguendus est uhi antiquorum documentorum testimoniis vel aliis argumentis criticis validis circa historias Sanctorum opponit Breviarii Romani auctoritatem (pp. 178, 179). L'auteur avait posé comme troisième conclusion perperam agunt scriptores recentiores qui ad Breviarium Bomanum tamquam ad fontem historicdm provocant (p. 178).
On lira sur ce sujet, avec autant de fruit que d'intérêt, l'abbé Baguez, Du saint Office considéré au point de vue de la piété, dans son ensemble et dans ses parties principales, 2^ édit., Paris 1872, Note Vi. Des légendes des saints, pp. 491 et suiv.
(0 AA. SS. Sept, tom i, p. 300, n. 8.
nibus ibidem detînetur. Sed Vir Bomini, tmnsado scilicet hiennioj soli Deo cupiens vacare, solitarius latenter inde discessit, transitoque Bodano, secus rijpam Gardonis fluvii aliquod latihulum aptum suo jprojposito quœrens, divino directu invenit quemdam heremitam, Veredemium nomine, sanctitate et miracîdis insignem (^).
Yoilà donc sur quoi repose une opinion, qu'ont soutenue et défendue, de leur mieux, tant d'écrivains éminents. Il est temps d'examiner cette opinion de plus près, et de discuter la valeur historique des Actes de saint Gilles, auxquels ses partisans Font empruntée.
Les érudits professent une médiocre estime pour les Actes de notre Saint. Stilting, tout le premier, en faisait peu de cas.
Acta 8. ^gidiiy dit-il, etiamsi reperiantur in codicihus plurimisy iisque admodum antiquisj sic conscripta sunt, ut fidem indubitatam obtinere nequeant ab iis, qui scripta antiqua soient discuterCf dubiaque a certis ac vera a falsis, quantum fieri potest, secernere laborant. Sine recentiores scriptores Acta illa vehementer accusant, ut anachronismis fœdata {^) . Comme preuve de son assertion, Stilting cite un double passage des œuvres de Mabillon, où les Actes de saint Gilles sont fort malmenés.
Très Vitœ S. JEgidii scriptores nacti sumus, écrit Mabillon, duos oratione soluta, tertium stricta, nullum non mendosum et anachronismis non involutum (^). & his colligitur, dit-il
(1) AA. 8S. Sept, tom. i, p. 300, n. 9.
(2) AA. SS., tom. cit., p. 289, n. 24.
(^) Acta 8anctorum Ordinis 8. Benedicti, tom. i, Index 8anctorum prœtermissorum, y° JEgidius. — Item AA. 88., loc. cit.
Mabillon dit avoir rencontré trois biographies de saint Gilles, deux en prose et nne en vers, mais il n'en désigne pas les antenrs. La première Yie en prose, — ce qne dit Mabillon le prouve, — est celle publiée par Stilting, et connue sons le nom d'Actes de saint Gilles. Qnelle est la seconde ? Ce ne peut être la notice écrite par Fulbert de Chartres et destinée à l'office dn Saint; celle-ci est plutôt un éloge, qu'une Vie de saint Gilles, l'auteur, d'après la remarque de Mabillon, ayant supprimé presque tous les détails biographiques hœc acta, his mendis quidem expurgata a Fulberto episcopo
ailleurs, après avoir motivé son blâme, quam intricata sint et nullius pœne momenti hœc Acta (^).
Carnotensi in Officio sacro, quod de sancto Mgidio composuit, sed nùllo pœne relato historico facto, nisi quod eum Grœcum fuisse, et in Galliam accessisse dicat (Annales Ordinis 8. Benedicti, tom. i, p. 99. — Item AA. 88., tom. cit., p. 290, n. 26). Pent-être la seconde Vie en prose, dont parle Mabillon, étaitelle tirée de la Legenda aurea, on de qnelqne antre ancien recneil hagiographique.
Qnant à la Vie rimée de saint Gilles, nons n'avons également qne des conjectnres à émettre. Dans sa Bihliotheca iihliothecarum manuscriptorum nova, Dom Bernard de Montfancon mentionne, parmi les manuscrits de l'abbaye bénédictine de Saint-Evronl, an diocèse de Lisienx, une Vita metrica 8. j^gidii Ahhatis (tom. ii, Parisiis 1739, Catalogus codicum manuscriptorum Bihliothecœ Monasterii 8. Ehrulphi Uticensis, p. 1272, MS. 135, Miscellanea plurima). Le n. 9 de ces Miscellanea est une Vita metrica 8. Ehrulphi Ahh. per Joannem Remensem. Jean de Eeims, ainsi appelé du lieu de sa naissance, était moine de Saint- Evroul; il naquit dans la seconde moitié du XI^ siècle, entra an monastère vers 1077, en devint sous-prieur, et mourut le 23 Mars 1125. Après la Vie de saint Evroul viennent une Vita 8. Marice Mgyptiacœ metrica et la biographie rimée de saint Gilles. Eien n'indique que ces deux numéros soient du même auteur que le n. 9; cependant on s'accorde à y voir l'œuvre du moine Jean de Saint-Evroul. Dans leur notice sur ce religieux, les écrivains de V Histoire littéraire de la France classent parmi ses travaux cette Vie du saint abbé : *' Dans le catalogue donné par D. Montfaucon, disent-ils, à la suite des vies en vers de saint Evroul et de sainte Marie Egyptienne, on indique, dans le même manuscrit coté 135, une vie en vers de saint Gilles, abbé... Il n'est pas douteux que cet ouvrage ne soit du même auteur... Ce qui est certain c'est qu'il a mis en vers les vies de plusieurs saints, comme le témoigne Ordric (Ordéric Vital) : Plurima de 8anctis pulchre rehoavit amicis " (t. xi, éd. Paulin Paris, Paris 1869, pp. 19, 20, n. 12). M. le comte de Douhet partage cet avis, dans son Dictionnaire des légendes du christianisme (Paris 1856, Coll. Migne). " Au XII^ siècle, dit-il, Jean, moine de Saint-Evroul, avait écrit en vers latins une vie de S' Gilles, abbé " (col. 442). Il est possible que la biographie rimée du Saint, examinée par Mabillon, soit celle citée par de Montfaucon, et que les Bénédictins de Saint-Evroul auront communiquée à leur docte confrère.
Les deux Vies de saint Gilles, dont la trace semble perdue, ont également échappé aux recherches du savant Potthast. Dans sa Bihliotheca historica medii œvi (Berlin 1862, p. 583), cet érudit ne cite que trois travaux relatifs à notre Saint : la Vita auctore anonymo, publiée par Stilting dans les Acta Sanctorum,; les Miracula heati Egidii, édités par Jaffé dans les Monumenta Germaniœ historica, de Pertz, tom. xiv (script, xii), pp. 316 et suiv., et VEpistola de 8ancto Mgidio Narhonensi, de Spoerl, déjà citée.
Nous avons signalé plus haut une Vita 8. Mgidii.... versihus et odis variis illigata, du poëte liégeois Gilles Royen. Il est peu probable que Mabillon ait eu connaissance de co travail; disons toutefois qu'un exemplaire de cette clacubration poétique se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris, et pourrait bien provenir de quelque fonds monastique de cotte capitale.
C) Annales Ord. 8. Benedicti, 1. 1, p. 99. — Item AA. 88., t. cit., p. 290, n. 26.
Sic ille, ajoute Stilting^ duhitanter in utramque partem disseritj atqiie unum illud pro certo enuntiat, Acta 8. j^gidii nulliiis pene esse momenti, adeoque idonea non esse adfactum aliquod historicum stahiliendum. Huic censurée lihenter subscribo cum eruditis omnibus, quos vidi hac de re scripsisse post Mabillonium. Verum non soli anachronismi in Actis illis mihi displicent, illi enim conciliari possent, si Acta conscripta essent tanta gravitate, ut tuto ex illorum auctoritate statuere liceret alterum Oœsarium Arelatensem episcopum : sed facta quoque non pauca in iis relata sunt modo parum verisimili, et ordine, ut videtur, perturbato (^).
En somme^ anaclironismes, faits inexacts ou invraisemblables, ordre des événements interverti, voilà ce que Mabillon et Stilting reprocbent à l'auteur des Actes, et la plupart des historiens trouvent ces reproches fondés.
On voit, écrit Baillet, trois histoires différentes de sa vie, qui se conservent en divers endroits, deux en prose et une en vers : mais toutes presque aussi suspectes Pune que Tautre, et pleines d'anachronismes, qui trahissent souvent leurs auteurs. On ne peut même juger guères autrement des actes tirés du trésor de la paroisse saint Leu-saint Gilles à Paris; quoique loués et approuvés comme sincères, et comme un excellent original par René Benoît, curé de saint Eustache, qui les a employés pour composer la vie de saint Gilles, qu'il a mise au premier de septembre dans son recueil '' (^) .
Nous souscrivons, disent de Vie et Vaissete, à la critique qu'ont fait M^' Baillet et le P. Mabillon des actes de S. Gilles, et nous avouons que ce monument n'a rien de fort authentique : il est fort aisé de s'en convaincre par les fragmens que le P. le Cointe en rapporte " (^).
C) ÂA. SS., tom. cit., p. 290, n. 26. Voyez aussi p. 294, n. 42; p. 297, n. 59; p. 300, Annotata c; p. 302, id. d; p. 303, id. e; p. 304, id. /. Aux endroits indiqués, Stilting relève les erreurs dans lesquelles est tombé l'auteur des Actes.
(2) Les Vies des Saints, tom. vi, Mois de Septemlr" , Table critique, p. 1.
(^) Histoire générale de Languedoc, tom. i, pp. 666, col. 2, note lxv.
" L'ancienne vie que nous avons de saint Gilles, — c'est l'opinion de Butler, — est une compilation sans critique. Ce saint y est confondu avec le saint du même nom, qui était abbé d'Arles " (i).
On ne saurait faire fond, — ainsi s'exprime Bérault- Bercastel, — sur les actes de la vie de ce saint solitaire, qui fourmillent des plus grossiers anacbronismes " (^).
Tout ce qui est dit dans cet article, — écrit Moréri en terminant la notice consacrée à saint Gilles, — est tiré de trois vies qui sont fort suspectes et pleines d'anacbronismes " (^) .
Nous tenions à reproduire ces passages, pour montrer que leurs auteurs n'ont guère fait que copier Mabillon et Stilting. Rien n'égale notre respect pour ces deux savants, mais ce respect ne nous empêcbe pas de voir quelque exagération dans leurs critiques à l'adresse des Actes de saint Gilles. Loin de nous de vouloir prétendre que l'œuvre de l'ancien biographe soit irréprochable à tous égards; des erreurs, et des erreurs graves s'y sont glissées. Mais, dire que ce travail^ pris dans son ensemble, est un tissu d'anachronisme s et de faits controuvés, et indigne dès lors de toute créance, c'est, nous semble-t-il, lui infliger un blâme immérité. S'il faut avouer que les Actes de saint Gilles versent dans des erreurs de chronologie, et se trompent dans l'exposé de certains faits, sachons du moins reconnaître, avec Ménard, qu' ils paraissent sincères et dignes de foi en bien des circonstances (*) ".
Telle est d'ailleurs, en pratique du moins, la conviction de ceux-là même, qui attaquent les Actes avec le plus de violence, puisqu'ils leur empruntent tout ce qu'ils rapportent du saint abbé.
Dans l'étude des Actes de saint Gilles, comme de tout autre monument hagiographique des siècles passés, l'historien
(^) Vies des Pères, etc., édit. de Ram, tom. v, p. 1, note préliminaire. (") Histoire générale de VÉglise, édit. cit., tom. ii, p. 570. (•') Grand Dictionnaire historique, édit. Dronet, tom. v, p. 198. (■*) Histoire.... de la ville de Nismes, tom. i, Notes, p. 94.
doit se mettre en garde contre un double écueil, une crédulité trop grande et une critique trop rigoureuse. Il n'est pas tenu d'ajouter une foi aveugle à toutes les assertions du biographe; il a le droit de les contrôler et de rejeter les faits^ qui ne peuvent supporter l'épreuve d'un examen approfondi. Mais^, d'autre part^ il doit éviter de pécher par un excès de sévérité, et se garder de dénier toute autorité aux Actes, parce qu'il s'y rencontre des erreurs. La tâche de l'historien est de démêler le vrai du faux, en s' aidant des règles d'une saine critique; c'est cette tâche que nous avons essayé de remplir.
L'erreur principale de notre biographe, celle qui a le plus contribué à discréditer son œuvre aux yeux des érudits modernes, c'est d'avoir fait de saint Grilles un contemporain de saint Césaire, évêque d'Arles (^). C'est là un anachronisme de près de deux cents ans. Cette erreur provient évidemment de ce que l'auteur aura confondu le saint abbé Gilles avec un autre abbé du même nom, que saint Césaire envoya à Rome, en 514, ensemble avec le notaire Messien, pour défendre, auprès du pape Symmaque, les privilèges de son siège métropolitain. Cette méprise a dévoyé la plupart des historiens antérieurs à Stilting, et donné naissance à l'opinion jadis universellement admise, de la contemporanéité de saint Grilles et de saint Césaire. Quelques auteurs ont parlé en détail de la mission confiée par l'évêque d'Arles à l'abbé Gilles, qui à leurs yeux n'est autre que le saint abbé de la vallée Fia vienne. De ce nombre sont Baillet (^), Dom Rivet (^), DD. de Vie et Vaissete. Ces derniers, après avoir exposé les événements, qui amenèrent saint Gilles à fonder son monastère, continuent ainsi :
" S. Césaire^ évêque d'Arles, qui l'estimoit beaucoup, et au voisinage duquel il vivoit, se servit de lui pour soutenir les droits et les prérogatives de son église.
Q) Voyez pins haut, p. 26.
Les Vies des Saints, tom. vi, Mois de Septembre, pp. 1, 2. (") Histoire littéraire de la France, édit. cit., tom. m, p. 243.
Le pape S. Léon pour terminer les anciennes contestations qui étoient entre cette église et celle de Vienne, a voit assigné à chacune un certain nombre de suffragans. Il avoit maintenu les évêques d'Arles dans la possession où ils étoient depuis Patrocle d'assembler le concile de plusieurs provinces voisines et d'y présider en qualité de vicaires apostoliques, et avoit déclaré en même tems que le métropolitain de la seconde Narbonnoise seroit obligé d'assister au concile particulier de la province d'Arles. Ce jugement avoit été confirmé en dernier lieu par le pape Symmaque : mais l'évêque d'Aix, métropolitain de la seconde Narbonnoise, refasoit de s'y soumettre. S. Césaire eut recours à l'autorité du saint siège, tant pour obliger ce prélat d'obéir à la décision de S. Léon, que pour obtenir la confirmation du vicariat de son église. Comme cette affaire étoit très -importante, il choisit pour aller la solliciter à Rome, l'abbé Gilles et Messien, son notaire ou secrétaire (^), personnages également recommandables par leur sainteté, et très-capables de négocier avec succès. Ces deux envolez arrivèrent à Rome l'an 514, et présentèrent à Symmaque, quelques mois auparavant sa mort, la requête de S. Césaire (^) et de son
(^) Messien servit d'abord de secrétaire et de porte-crosse à saint Césaire, sous la conduite duquel il s'était mis dès sa jeunesse. Il fut élevé, dans la suite, au sacerdoce. Messien et le diacre Etienne accompagnaient ordinairement le saint évêque dans ses voyages et dans le cours de ses visites pastorales; ils demeurèrent près de sa personne jusqu'à sa mort. A la demande do saint Cyprien de Toulon, de saint Firmin d'Uzès, et de Vivence, tous trois disciples de saint Césaire et auteurs du premier livre de sa Vie, ils se chargèrent de continuer la biographie de leur ancien maître et de terminer cet ouvrage (Histoire littéraire de la France, édit. cit., tom. m, p. 242).
(^) La reqnête adressée par saint Césaire au pape Symmaque, se trouve dans les Sacrosancta Concilia ad regiam editionem exacta, des PP. Labbc et Cossart, tom. iv, Lutetiae Parisiorum 1671, col. 1310. L'inscription est ainsi formulée : Exempluvb lihelli Symmacho papœ ohlati ah J^gidio Ahhate et Messiano Notario, de privilegiis ecclesiœ Arelatensis. La requête se termine par ces mots : Dafu ah JEgidio ahhate et Messiano notario. La réponse du pape Symmaque vient après le libellus de saint Césaire (coll. 1310, 1311); on lit à la fin : Data m. Idus lunias Flavio Senatore viro clarissimo consule, ce qui, d'après Labbe, correspond à l'année 514. Le P. Jacques Sirmond a également inséré la requête de Césaii'e et la réponse de Symmaque dans ses Concilia antiqua
église. Ce pape^ autant par estime pour leur personne, que par considération pour le saint évêque qui les envoiait, les reçut avec beaucoup de bonté, accorda leur demande, et confirma à S. Césaire et à ses successeurs la qualité de vicaires du saint siège, non seulement dans les Gaules, mais encore en Espagne, par une lettre datée du onzième du mois de Juin de la même année (^).
A ne considérer la chose qu^en elle-même, la mission dont Césaire aurait investi saint Gilles, offre un caractère d^invraisemblance si prononcé, que ce fait serait inadmissible, les deux saints eussent-ils été contemporains. Saint Gilles était grec, et, au dire de ses Actes, il n^ aurait passé qu^une couple d'années à Arles, temps évidemment insuffisant pour se familiariser avec la langue latine et acquérir une connaissance approfondie des droits et privilèges de cette Église. Ajoutez que le monastère, dont saint Gilles était abbé, n'appartenait pas au diocèse d'Arles, mais à celui de Nîmes. Comment saint Césaire se serait-il avisé de députer vers le pape, pour négocier une affaire aussi délicate qu'importante, un personnage étranger au diocèse et au pays, un homme sachant à peine manier la langue, dont il devait se servir, et peu ou point au courant des droits dont il lui fallait poursuivre le maintien, des griefs dont il avait à obtenir le redressement ? L'amour de la solitude, caractère distinctif de saint Gilles, qui l'avait porté à fuir sa patrie et à quitter Arles, la fondation récente de son monastère, qui réclamait sa présence et tous ses soins, eussent suffi, d'autre part, pour détourner le saint abbé d'une mission si peu en rapport avec ses goûts et incompatible avec les devoirs de sa charge (^).
A côté de ces raisons intrinsèques s'en place une autre.
Gcdliœ, tom. i, Lntetise Parisiormn 1629, pp. 187, 188. Sirmond rapporte aussi ce fait à Tannée 514, la troisième du règne de Childebert.
(^) Histoire générale de Languedoc, t. i, p. 258.
(2) AA. 88. Sept, tom. i, p. 294, n. 44.
qui suffirait à elle seule pour trancher le débat et pour faire reléguer parmi les fables la prétendue mission de saint Gilles. Ce fut en 514, que Césaire envoya ses délégués à Rome; or, saint Gilles appartient aux VIP et YIII^ siècles. Nous avons les mains pleines de preuves positives à Fappui de cette assertion. Ces preuves, nous les développerons tout à l'heure; nous établirons que le saint abbé fut contemporain de Charles- Martel; ce sera démontrer, du même coup, qu'il ne peut avoir vécu sous saint Césaire, puisque celui-ci mourut en 542, et le prince franc en 741.
Faisons valoir un dernier argument, argument négatif, il est vrai, mais d'une force probante incontestable. Cet argument, nous le puisons dans le silence, que tous les écrivains du VI^ et du VII^ siècle ont gardé au sujet de saint Gilles et de son célèbre monastère. A la mort du Saint, des miracles éclatants et nombreux s'opérèrent sur son tombeau; ces prodiges donnèrent naissance à un pèlerinage, qui bien vite prit de vastes proportions. Des habitations vinrent se grouper autour du sanctuaire, qui renfermait le précieux dépôt, et, dans ce lieu jadis désert, l'on vit se dessiner les premières lignes d^une populeuse cité. Ces faits eurent un immense retentissement; s'ils s'étaient passés au VI^ siècle, les écrivains de l'époque, toujours en quête de nouvelles et si avides de merveilleux, eussent-ils manqué de les enregistrer ? Eh bien, Grégoire de Tours, qui n'a laissé dans l'ombre, peut-on dire, aucun des saints thaumaturges, vénérés de son temps dans les Gaules, n'a pas écrit une ligne sur saint Gilles, ses miracles, son culte (^); même silence de la part de
(^) Saint Grégoire de Totirs, le plus ancien des historiens français, naqnit vers l'an 54i, et mourut en 595. On distingue, parmi ses productions principales, VHistoria ecclesiastica Francorum, en dix livres, s'ouvrant à la création d'Adam et s'arrctant en 591; deux livres de gloria Martyrum, un autre de gloria Confe.ssorwn, les Vitœ Patrum, etc. La meilleure édition des œuvres de Grégoire de Tours est celle publiée à Paris, en 1699, par Dom Ruinart; l'abbé Migne l'a reproduite dans sa Patrologie latine, dont elle forme le tome Lxxi (l'aris 1819).
tous les auteurs des VI*^ et VIP siècles. Les monuments écrits appartenant à cette période : actes de conciles, chartes de rois ou de princes, lettres pontificales, documents épiscopaux, tous sans exception restent muets à Fendroit du monastère de Saint- Gilles; pas un mot ne s^ rencontre, qui puisse faire soupçonner Fexistence de cette maison avant la fin du YII^ siècle.
La raison en est bien simple : Peut-on parler d^un personnage et de ses œuvres, avant qu^il ait vu le jour ? Unde hoc omnium scriptorum et monumentorum de S. ^gidio silentium, demande Stilting, nisi quia commemorari non potuit, antequam vivehat ? (^)
Ce silence de l'histoire, cette absence de tout document relatif à l'abbaye de Saint- Gilles, ont frappé maint partisan de l'opinion, que nous combattons. Plus d'un s'est mis à douter si le saint ermite avait bien réellement fondé le monastère qui porte son nom, et s'il ne fallait pas assigner à cet établissement une origine beaucoup plus récente.
... Monasterium istud, dit Mabillon, multo post tempore conditum dici dehet, quam ^gidius, transmisso Rhodano, discessit a Gœsario; nec jEgzdius ante conditum monasterium ahhas fuit. M tamen lihellus seu epistola Symmacho Pontifici Gœsarii nomine ohlata est ah JEgidio jam ahhate, et Messiano notario (^).
Primam originem, — écrivent les Bénédictins de la Gallia christiana, — Garolo Martello et fundationem acceptas refert, si fides hahenda codici recentiori ms. S. Egidii (^) . Venerandœ quidem hoc cœnohium antiquitatis est, sed profecto non tantœ,
C) AA. 8S. Sept, tom. i, p. 295, n. 50.
(^) Annales Ordinis 8. Benedicti, tom. i, p. 99. — Item AA. 8S., tom. cit., p. 290, n. 26.
(^) Ce fut dans ce mannscrit que Dom Étiennot découvrit le nom du premier successeur connu de saint Gilles, l'abbé Atticus, qui vivait au yill^ siècle. Atticus, disent les auteurs de la Gallia christiana, sedisse octavo sœculo inili prœfectus a Carolo Martello cœnobii fundatore dicitur a Stephanotio nostro, laudante codicem ms. 8. Egidii sed recentiorem (tom. vi, Parisiis 1739, col. 482, 8eries Ahhatum, ii).
quœ siiam a sancto ipso Egidio repeter e possit originem, maxime si sit ille Egidius abbas, gui una cum Messiano notario Romam directus a Gœsario est ut lihellum Symmacho papœ offerret ad renovanda privilégia sedis Arelatensis (^).
D^autres écrivains, tels que Baillet, Dom Rivet, le P. Longueval, s^ expriment d^une façon plus catégorique, et disent, en termes exprès, que Pabbaye fut bâtie sur le tombeau du Saint :
Il fut enterré, — c'est Baillet qui parle, — dans la cellule de son hermitage, dont la dévotion des peuples fit bientôt un lieu célèbre de pèlerinage, à cause des grâces que Dieu accordoit aux fidèles, qui venoient à son tombeau réclamer son intercession. On y bâtit dans la suite un monastère, où l'on mit des religieux pour honorer sa mémoire et garder son tombeau {^).
Après avoir raconté que saint Gilles finit ses jours dans la pénitence, vers Fan 547, Dom Rivet ajoute : ^' Dans la suite le lieu de sa retraite devint célèbre par la dévotion et le concours des peuples. On y bâtit un monastère, et peu à peu il s'y forma une ville considérable, qui porte encore aujourd'hui le nom de saint Gilles ^' {^).
(•) Tom. cit., col. 480. Ces auteurs sont inconséquents, lorsqu'ils écrivent un peu plus loin : 8. Egidius conditi a se monasterii sub 8. Pétri patrocinio PRiMUS FUIT ABBAS JAM AB ANNO SALTEM 514 quo, ut supra diximus, a 8. CœsaHo ad 8ymmachum papam missus est (col. 482, Séries Ahhatum). Impossible de concilier ces lignes avec le passage cité et avec la note sur l'abbé Atticus, où Charles-Martel est appelé Cœnohii fundator, à moins d'admettre que le monastère, fondé par saint Gilles, fut détruit vers 720, du vivant même du saint abbé, par les Sarrasins, et rebâti grâce aux largesses de Charles-Martel; saint Gilles, s'il faut en croire ses Actes, avait prédit cette destruction. Or, si Charles-Martel releva l'abbaye de ses ruines, il peut, jusqu'à un certain point, être considéré comme le fondateur de cette maison, bien qu'il n'ait pas dfmné le fonds où s'éleva la construction primitive, ni supporté les frais de cette bâtisse (AA. 88., tom. cit., p. 293, n. 38; p. 296, n. 53). Mais, en aucun cas, on ne peut, comme le fait la Gallia christiana (tom. cit., col. 482), reculer la première fondation du monastère jusqu'au temps du pape Symmaquo, c'est-à-dire, jusqu'au commencement du Yl^ siècle.
(-) Les Vies des Saints, tom. vi, Mois de Septenibre, p. 3.
(•') Histoire littéraire de la France, cdit. cit., tom. m, p. 243.
Le P. Longueval croit même pouvoir indiquer l'époque de la construction de Pabbaye : '^'^ ... le nom du saint Abbé^ dit-il^ devint très-célèbre dans toute la Gaule. On a bâti depuis dans le lieu de son Hermitage un Monastère, qui a été
dans la suite sécularisé Nous croyons que ce Monastère ne
fut bâti qu^ après que le pays eut été délivré de la domination des Eois Grotbs. Ces Princes étoient trop attachés à l^Arianisme, pour souffrir un pareil établissement dans un lieu qui étoit particulièrement de leur domaine (^).
C'eût été cbose surprenante de ne pas rencontrer sur notre route le trop fameux Jean de Launoy, dont la critique acerbe s'attaque aux faits les mieux établis. Voulant battre en brècbe les droits^ résultant^ pour le Saint- Siége^ de la donation que saint Grilles lui avait faite de son monastère^ de Launoy ne trouve rien de plus commode que de révoquer en doute l'existence de cette maison au temps du Saint. Voici quelques-unes de ses phrases :
Annales nulU, monumenta historiœ nulla Alexandro II vetustiora tradunt, JEgidium fundasse monasterium.... Fulhertiis Garnotensis Episcopus in prosa, et aliis de sancto JEgidio scriptis, non dicit JEgidmm fundasse monasterium.... Quinetiam ea notât, quœ instituto huic adversantur (^).
Nous verrons ailleurs ce que valent les affirmations si hardies de Jean de Launoy.
Mais^ comment concilier les assertions de Baillet^ de Dom Rivet^ etc., avec le titre d^abbé, que porte Gilles^ le compagnon de légation du notaire Messien^ qui, aux yeux de ces auteurs^ forme un seul et même personnage avec notre Saint ? Cette qualification n'indique-t-elle pas que Gilles se trouvait à la tête de quelque monastère ? Baillet a prévenu
(^) Histoire de VÉglise Gallicane, tom. ii, p. 334. Bnlteau partage l'avis de ces auteurs, dans son Ahrégé de l'histoire de VOrdre de 8. Benoist, tom. i, Paris 1684, p. 214. Il y parle du " fameux saint Gilles Ermite, dont la cellule, dit-il, fut depuis changée en un monastère de nostre Ordre ".
(^) Joannis Launoii opsra omnia, tom. m, part, ii, Colonise Allobrogum 1732, p. 319.
Tobjection, et s'est tiré d'embarras, par une supposition aussi gratuite que la première : On entrevoit, écrit-il de saint Gilles, qu'il vint dans les Graules vers la fin du cinquième siècle ou le commencement du suivant; qu'il s'arrêta vers les bouches du Rhône, soit dans une solitude, soit dans une communauté de serviteurs de Dieu; que la réputation de l'évêque Césaire, dont la sainteté et la doctrine étoient déjà de grand éclat, l'attira à Arles pour se mettre sous sa discipline; que son mérite ayant été reconnu, il fut établi ahhé d'un monastère du païs; mais que V amour de la retraite et de la liberté lui fit quitter ensuite son emploi, pour aller hors du commerce des hommes travailler à sa sanctification " (^).
Voilà oii l'on aboutit, quand on prend une erreur pour point de départ. On en vient à nier des vérités incontestables, telles que la fondation, par saint Gilles, du monastère de la vallée Flavienne, et, pour étayer un système préconçu, on ne recule pas devant l'emploi d'expédients, auxquels un historien, de la valeur de Baillet, ne devrait jamais recourir.
Résumons. Saint Gilles ne fut pas contemporain de saint Césaire (^), et, dès lors, il est impossible de voir en lui l'abbé
Les Vies des Saints, tom. et loc. cit., p. 2.
(^) Relevons, en passant, un détail, qui n'est pas sans quelque importance à nos yeux. Le Bréviaire d'Arles, imprimé eu 1501, aux frais du chapitre, ne contient pas une ligne sur les prétendus rapports de saint Gilles avec saint Césaire. Ce précieux Bréviaire, dont un exemplaire se conserve à la Bibliothèque nationale de Paris, porte au dernier feuillet : Explicit hreviarium secundum usum sacratissime arelatensis ecclesie.... in eadem arelatensi urhe impensis Capituli impressum. Anno domini millesimo quingentesimo primo.... (Brunet, Manuel du libraire et de V amateur de livres, 5^ édit., tom. i, 2^ part., Paris 1860, col. 1228). Notre ami, le R. P. Stanislas, du Carmel de Passy, a soigneusement examiné ce Bréviaire, à notre demande.
Les leçons de l'ofiBce de saint Césaire d'Arles, 8. Cesarii ecclesie Arelatensis ultimi episcopi et primi archiepiscopi, au 27 Août, ne renferment pas de détails historiques sur ce saint prélatj on se contente d'y louer sa sollicitude pastorale.
Au 1" Septembre, se trouve l'office de saint Gilles. Les leçons du 2<= et du 3*= nocturne, dont nous avons le texte sous les yeux, sont historiques, fort courtes et presque textuellement empruntées aux Actes du Saint; elles so
envoyé à Rome par ce prélat, pour défendre les privilèges de son siège métropolitain. L'auteur des Actes de notre Saint a confondu ces deux personnages, et cette confusion a eu des conséquences regrettables. Elle a fait faire fausse route à la majeure partie des historiens, embrouillé la biographie du Saint, et donné lieu, entre auteurs, à des discussions interminables.