SECONDE PROPOSITION
SAINT GILLES FUT CONTEMPOEAIN DE FLAVIUS WAMBA, EOI DES VISIGOTHS, DU PAPE BENOIT II ET DE CHAELES-MAETEL
Dans une bulle, adressée, le 21 Juillet 878, au prêtre Amélius et à Léon, abbé de Saint-Gilles, au sujet de Fusurpation de ce monastère par Gilbert, évêque de Nîmes, le pape Jean YIII assure que la vallée Flavienne, où était bâtie cette maison, sur le territoire de Nîmes et dans les états de Gotbie, avait été donnée à saint Gilles par le roi Flavius. Quod postulastis a nobis concedimus religiositati vestre monasterium 8. Pétri, cum omnibus cellis et rébus sibi pertinentibus, in quo quiescit corpus beati Egidii, in Valle-flaviana, in pago Nemausensi, in finibus Gothie : quam vallem Flavius, quondam rex, prefato beato Egidio donavit (^).
Jean YIII, qui tint bientôt après un concile à Troyes, en Champagne, fit confirmer cette bulle par les évoques assemblés à ce concile, en présence du roi Louis-le-Bègue.
bornent à raconter ses premières années et les miracles, qn'il fit à Athènes. Pas un mot de saint Césaire.
Ce silence à Tégard d'nn épisode, qui aurait en pour théâtre la ville d'Arles même, et dont le souvenir s'y serait conservé vivace, ce silence, disons-nous, nous semble significatif. Si le chapitre, qui fit imprimer ce Bréviaire, avait ajouté foi aux relations de saint Gilles et de saint Césaire, il n'eût pas négligé de mettre en relief un fait qui se rattachait d'une façon si intime à l'une des plus brillantes illustrations du siège d'Arles.
(^) MÉNARD. Histoire.... de la ville de Nisvies, tom. i, Paris 1750, Preuves, p. 11, col. 2 (Chartes, ii).
Comme la seconde bulle, donnée à ce sujet, et qui fut souscrite par ces évêques, le 18 Août de la même année, n'est qu'une répétition de la première, on j trouve la même affirmation touchant le don de la vallée Flavienne par le roi Flavius. Recordantes, — ainsi s'exprime le pontife dans ce second document, — monasterium S. Pétri, in quo quiescit corpus heati Egidii, in Valle-flaviana, in comitatu Nema.iisensi, in finihus Septimanie, quam vallem Flavius, quondam Gothorum rex, prelihato beato Egydio dédit (^).
On pourrait ajouter à l'autorité de ces bulles celle de la pièce que Baluze a publiée daus ses Miscellanea, sous le titre de Gesta Johannis VIII i^), et que Papebrochius avait insérée, avant lui, dans son Gonatus chronico-historicus ad catalogum Romanorum Pontificum (^) . Mais, comme il paraît que l'auteur
(^) MÉNARD, op. et tom, cit., Preuves, p. 13, col. 2 (Chartes, ii).
Ménard avait extrait le texte de ces bulles d'un cartnlaire dn XIII« siècle, communiqtié par M. de la Cour, trésorier de la Bibliothèque du roi de France (tom. cit., Preuves, p. 16, au bas de la l''^ col.). Il les réunit, avec quelques autres documents pontificaux, relatifs au même sujet et tirés du même manuscrit, sous le titre de Bulles et lettres de divers 'papes, au sujet de Vusurpation de Vahlaye de S. Gilles par Gilbert, évêque de Nisynes, et en enrichit les Preuves du premier volume de son œuvre, pp. 11 et suiv. L'honneur de cette découverte revient à Ménard. Stilting ignorait l'existence des bulles de Jean VIII, lorsqu'il mit au jour son travail sur saint Gilles, quatre ans avant la publication du premier tome de V Histoire... de la ville de Nismes; le premier volume des Acta Sanctorum de Septembre, qui renferme ce travail, parut à Anvers, en 1746. Stilting ne parle que des Gesta Johannis VIII; s'il avait eu connaissance des bulles de ce pontife, il les eût certainement citées de préférence aux Gesta, qui n'en sont qu'un extrait. Ces bulles ne sont pas les seuls documents, qui aient échappé aux laborieuses investigations de Stilting; le précieux cartulaire où Ménard les découvrit, contenait d'autres pièces, inconnues au savant bollandiste, et d'un intérêt capital pour l'histoire de saint Gilles.
(^) Tom. VII, Lutetiœ Parisiorum 1715, pp. 349 et suiv. Dans la nouvelle édition du travail do Baluze, publiée par Mansi, sous le titre de Miscellanea novo ordine digesta, les Gesta Johannis VIII se trouvent au tome ii, Lucœ 1761, p. 113 Baluze avait tiré cette pièce du codex 129 de la Bibliothèque de Colbert. Voyez VElenchus placé en tête du vii'^ volume de l'édition de Paris.
(•*) Propylœuvi ad Acta Sanctorum Mali, Antverpia? 1685, p. 140 du Gonatus, etc. Papebrochius édita ces Gesta d'après un manuscrit de la Bibliothèque bollandienne; il croit y reconnaître la main d'un contemporain de Jean Vill, ah auctore verosimiliter coœvo descripta, dit-il.
de cette pièce n'a fait que copier les termes des bulles il faut s'en tenir à ces deux monuments, qui forment la base de notre démonstration.
Si le territoire qui fut donné à saint Gilles, était situé dans les états de Grotliie, infinihus Gothie {^), comme le disent les bulles de Jean YIII, il s'en suit que c'est parmi les rois visigoths seuls qu'il faut clierclier l'auteur de ce don. Cette conséquence ne saurait souffrir la moindre difficulté. Maisj, comme les bulles ne lui donnent d'autre nom que celui de Flavius^ et que c'était là un simple prénom porté par divers rois de cette nation, il reste à déterminer quel est le monarque visigotb, désigné par les bulles.
(^) Il suffit, pour s'en convaincre, dè confronter les deux textes. Parlant dn monastère de Saint- Gilles, les Gesta Johannis VIII disent: Monasterium.... (heati) Pétri, in quo quiescit corpus heati ^gidii, in finihus Gothiœ in valle
Flaviana, (quam vallem Flavius quidam Bex heato ^gidio donaverat )
(Baluze, Miscellanea, édit. de Paris, tom. cit., p. 349). Ce sont, à quelques variantes près, les termes des bulles de Jean VIII.
(^) Les peuples germaniques, qui firent des incursions dans les provinces romaines, à partir du III^ siècle, se divisaient en deux groupes : 1° le groupe occidental, comprenant les Alemannes, les Francs et les Saxons; 2*' le groupe oriental, composé des Goths et des tribus qui leur obéissaient, telles que les Vandales, les Gépides, les Hérules, les Burgondes et les Alaing. Après la conquête de la Dacie par les Goths, en 272, ces peuples partagèrent leurs états en deux royaumes distincts : celui des Visigotlis (West-Goths, Goths d'ouest), qui comprenait toute la Dacie, et celui des Ostrogoths (Ost- Goths, Goths d'est), qui embrassait toutes les tribus établies entre le Danube, les Carpathes et la mer Noire au sud, et la Baltique au nord. (Moeller, Cours complet d'^histoire universelle, tom. iv, Tournai 1869, pp. 21 et suiv.)
Vaincus et refoulés par les Huns (376), la plupart des peuples germaniques émigrèrent des pays qu'ils avaient habités jusqu'alors, et envahirent les provinces de l'empire romain, pour ne plus en sortir. Etablis d'abord dans l'Aquitaine, les Visigoths étendirent plus tard leur domination sur presque toute l'Espagne, et les Ostrogoths finirent par se rendre maîtres de l'Italie entière. Voyez sur les monarchies des Visigoths d'Espagne et des Ostrogoths d'Italie, Moeller, op. et tom. cit., pp. 31 et suiv., et pp. 48 et suiv.
Battus par Clovis à Vouillé, en 507, les Visigoths ne conservèrent de leurs possessions dans les Gaules, que la seule province de Septimanie, appelée encore Gothie, du nom de ces peuples, qui la gardèrent jusqu'en 719, époque oii les Sarrasins en firent la conquête.
Ces détails faciliteront au lecteur l'intelligence de notre récit, et lui feront mieux comprendre la signification des termes in finihus Gothie, employés par Jean VIII, concurremment avec l'expression infinihus Septimanie.
D'abord nous voyons, — et le fait est attesté par les historiens (^) et par les plus habiles critiques, — que Récarède P'*-le- Catholique employa le premier ce prénom en tête de ses ordonnances, à Timitation de Théodoric, roi des Ostrogoths ou d'Italie, qui, voulant faire voir qu'il tenait la place des empereurs d'Occident, avait pris leur prénom. Eécarède le prit donc aussi, pour montrer qu'il n'était point inférieur aux rois d'Italie, et ses successeurs continuèrent de joindre à leurs titres le prénom de Flavius (^).
Or, Eécarède I^^' ayant inauguré son règne l'an 586, il en résulte que le don fait à saint Gilles, et par conséquent l'existence de ce saint abbé, sont postérieurs à cette date. Il paraît de plus que de tous les rois visigoths, successeurs de
C) Voici comment s'exprime entre antres Adrien de Valois (Rerum Francicarum, lih. XIV), cité par Stilting (AA. 8S. Sept., tom. i, p. 293, n. 39) : Hic est Reccaredus, qui Hispanica vanitate et jactantia elatus, credo, ne Authario Longohardorum régi cedere videretur, queni tune sui, ut imperatorem Grœci, Flavnon appellabant, primus Gothorum regum Flavii prœnomen usurpavit.
Les auteurs de VHistoire générale de Languedoc abondent dans le même sens : " ... quoique, disent-ils, nous voions dans le code visigothique le prénom de Flavius donné aux rois des Visigots à la tête de quelques-unes de leurs loix, nous n'en trouvons cependant aucun avant Eeccarède, c'est-à-dire avant la fin du VI. siècle, qui se soit servi de ce prénom, et il est certain qu'on n'en sçauroit donner aucune preuve avant ce tems-là.... Eeccarède qui est le premier des rois Visigots qui emploia ce prénom à la tête de ses loix, le prit, au sentiment d'un habile critique (de Valois), pour ne pas céder et paroître inférieur aux rois Lombards d'Italie qui l'a voient usurpé sur les empereurs de Constantinople, ausquels il avoit toujours été consacré " (tom. I, p. 643, note xlvi, col. 2).
(-) Voyez sur le prénom de Flavius, Du Gange, Glossarium ad scriptores mediœ et injimœ latinitatis, édit. nov., tom. m, Parisiis 1733, col. 545, v'* Flavii Prœnomen. Item, Spoerl, Epistola de Sancto Mgidio Narhonensi, p. 13.
Honoré Bouche dit que le roi visigoth Ataulphe (411-415) portait le surnom de Flavius, " qui veut dire blond, parce qu'il avoit la chevelure blonde, comme avoient tous les Goths, et ont pour l'ordinaire tous les peuples septentrionnaux " (La Chorographie ou Description de Provence, tom. i, p. 572). L'auteur s'écarte, comme on le voit, de l'opinion commune, qui prétend que Récarcde-le-Catholiqne (586-601) prit le premier, parmi les rois visigoths, le prénom de Flavius. L'origine de ce prénom, telle que la rapporte Bouche, nous semble peu vraisemblable; cet historien a confondu Flavius, prénom d'origine romaine, avec l'adjectif Jlavus, qui signifie, en effet, jaune, blond, de couleur d'or.
Récarède I*^^"^ Wamba^ monté sur le trône en 672, est le seul auquel on puisse rapporter ce don. Voici les raisons sur lesquelles s'appuie ce sentiment.
Les Actes de saint Gilles disent que les gens du roi Flavius, qui possédait alors le royaume de Gothie, étant à la cliasse aux environs de Nîmes, découvrirent la retraite du Saintj que la chose ayant été rapportée à ce prince, il en fit part à l'évêque de cette ville, et que tous deux se rendirent sur les lieux. Contigit ergo familiam régis Flavii, qui tune temporis Gothorum monarchiam tenehat, jprœdicti loci viciniam
venandi gratia intrare Quod dum régi relatum esset, rem
ut erat suspicatus, accito Nemausensis urhis, uhi tune forte crat, episcopo, cuncta per ordinem narravit.... Solus rex cum episcopo eum pedites adierunt, cceteris omnibus rétro stare jussis (^).
Ce récit ne peut s^appliquer qu'au roi Wamba, contraint de venir à Nîmes, l'an 673, et d^en former le siège, parce que le comte Paul, qui voulait usurper sa couronne, s'y était retiré avec ceux de son parti. Comme ses troupes étaient campées dans le voisinage de cette ville, ceux de sa famille ou de sa suite peuvent fort bien, étant à la cbasse, avoir découvert la retraite du saint ermite; ils n'auront eu rien de plus pressé que d'en informer leur maître, et celui-ci, loin de troubler le pieux solitaire, lui aura fait don du lieu sanctifié par ses austérités. Il ne se présente rien que de naturel et de vraisemblable dans ces diverses particularités.
Cette présomption déjà si forte en faveur de Wamba, prend les caractères de la certitude, quand on songe que de tous les rois visigotbs, successeurs de Récarède I^'^, Wamba est le seul qui soit venu en personne dans cette partie des états de Gothie.
Le passage des Actes de saint Gilles, qui met ce Saint, au moment de sa découverte, en contact avec un roi gotb, était
C) AA. 88. Sejpt, tom. cit., p. 301, nn. 12, 13, 14.
fait pour embarrasser les partisans de la contemporanéité de saint Gilles et de saint Césaire. Les uns, — et de ce nombre sont Aloyse de Lymbourg (i), Saxi {^), Honoré Boucbe {^), de Vie et Vaissete (^), — ont voulu voir dans ce prince, Théodoric, roi des Ostrogotlis, qui, de 507 à 526, régna sur les Visigotbs d^Espagne et des Gaules, au nom de son petit-fils Amalaric, dont il avait pris la tutelle. D^autres, comme Le Cointe (^), Bérault-Bercastel (^), croient y reconnaître Amalaric lui-même, qui, après la mort de son aïeul, gouverna les Yisigotbs, de 526 à 531, année oîi il périt dans la guerre; Baillet opine pour Amalaric ou Theudès, son successeur (531- 548) (7).
L^histoire se refuse à voir dans saint Gilles un contemporain de saint Césaire; nous croyons Favoir solidement
(^) Disceptatiuncula chronologica, etc. Voyez ci-dessus, p. 13, note 1.
(2) Pontificium Arelatense. Cf. ibid., note 2.
(^) La Chorographie ou Description de Provence, tôm. i, p. 631.
(■*) Histoire générale de Languedoc, tom. i, pp. 257, 666, 667-
(^) Annales ecclesiastici Francorum, tom. i, p. 372.
(^) Histoire générale de V Église (édit. 1839), tom. ii, p. 570.
(') Les Vies des Saints, tom. vi, Mois de Septembre, p. 2, en marge.
Lippeloo (VitcB Sanctorum, édit. cit., tom. m, p. 650) fait honneur de la décon verte de saint Gilles à Clovis; Giry {Vie des Saints, iv^ édit. Paul Guérin, tom. viii, p. 426) et Moréri (Grand Dictionnaire historique, édit. cit., tom. V, pp. 197, 198) Tattribuent à son fils, Childebert I". Cette opinion a le double tort de reposer sur un anachronisme, et de faire violence au texte des Actes, qui font intervenir dans cet épisode, non un prince franc, mais un roi goth. Le même reproche s'adresse au Bréviaire romain, au Propre actuel de Liège et à l'ancien Propre d'Arras, qui introduisent un rex Galliœ, sans désignation de nom. Tout en ne péchant pas contre la chronologie, André du Saussay (Martyrologium Gallicanum, tom. i, p. 577), les. anciens Propres d'Anvers, de Tournai et de l'abbaye d'Elnon, sont fautifs en ce qu'ils noi;3 montrent dans la découverte de saint Gilles, le fait de Charles -Martel, vainqueur des Sarrasins et se livrant au plaisir de la chasse, dans la foret ovi s'était retiré le Saint. D'après Philippe Mouskes, le héros de l'aventure serait l'empereur Charlemagne (voyez plus haut, p. 8, note 3). Il n'y a vraiment que l'embarras du choix, Théodoric, Amalaric, Theudès, Clovis, Childebert, Charles-Martel, Charlemagne, voilà autant de personnages mis en avant par les hagiographes, et dont les titres ne résistent pas à l'examen. Ce détail, entre cent autres, montre comment, sous la plume des historiens, la Vie do saint Gilles est devenue une espèce de labyrinthe, où, faute de fil conducteui-, les plus habiles se sont égarés.
établi. Dès lors, il est impossible admettre que le jeune solitaire ait été découvert soit par Théodoric,, soit par Amalaric ou Theudès, qui tous vivaient au temps de saint Oésaire. Il y a plus : l'évêque d^ Arles et 1^ anachorète grec eussent vécu à la même époque, qu^il faudrait regarder encore comme une fiction historique les rapports de saint Gilles avec ces monarques.
Le roi des Ostrogoths, Théodoric, n^a jamais mis le pied dans les Gaules; il ne peut donc avoir pris part à la découverte de saint Gilles, ni être confondu avec le rex Flavius, que les Actes mettent en scène à cette occasion. DD. de Yic et Vaissete, qui prennent fait et cause pour ce prince, ont vainement tâché de se soustraire à cette conclusion.
En développant les motifs qui les empêchent de se rallier à l'opinion de Le Cointe et de Baillet, ces érudits écrivent :
Il n'y auroit aucune difficulté si, comme le semble dire M^" Baillet, le roi Flavius eût été lui-même en personne à la chasse, lorsque saint Gilles fut rencontré dans sa grotte; car il paroît constant que Théodoric ne mit jamais le pied dans les Gaules : mais les actes de ce saint abbé, tels qu'ils sont, ne portent pas que le roi Flavius l'ait rencontré lui-même; ils parlent seulement de sa famille ou de ses gens. Gontigit ergo familiam Flavii régis qui tune temjporis Goihorum monarchiam tenehat, jprœdicti loci viciniam venandi gratia intrare, etc. Ce passage semble au contraire devoir être entendu de Théodoric, et nullement d' Amalaric ou de Theudis, puisqu'il est certain que le premier réunit en sa personne toute la monarchie des GotSj soit en Italie, soit en Espagne et dans les Gaules, au lieu que les deux autres ne régnèrent qu'en Espagne et dans une partie du pays que les Gots occupoient en-deçà des Pyrénées " (^) .
(^) Histoire générale de Languedoc, tom. i, p. 667, Note lxv. Sur S- Gilles. Théodoric, disons-nous, ne vint jamais dans les Gaules; l'accord règne sur ce point entre les historiens, et Aloyse de Lymbonrg se livre à des conjec-
Les mêmes auteurs avaient déjà formulé ailleurs leur opinion, en ces termes :
" Les officiers de ce prince (Théodoric), c'est-à-dire sans doute ceux qu'il avoit préposez au gouvernement de la Provence et de la Septimanie, se trouvant un jour à la chasse vers la grotte de saint Gilles, une biche qui s'y réfugia pour se mettre à l'abri de leur poursuite, leur donna occasion de découvrir ce saint solitaire, et d'admirer la vie pénitente qu'il menoit dans sa retraite au milieu des bois. Ce roi, quoiqu' Arien, informé de cette découverte, et touché de la pénitence et des autres vertus du Saint, défendit de troubler sa solitude, et lui accorda la propriété du lieu de sa retraite " {}).
De deux choses l'une : ou bien DD. de Yic et Yaissete n'ont connu les Actes de saint Gilles, que par les fragments insérés dans les Annales ecclesiastici Francorurri) de Le Cointe (2), et alors les lignes, que nous venons de transcrire, peuvent s'expliquer, car le savant oratorien ne donne pas le passage oii le roi Flavius est mis en scène; ou bien, ils ont eu sous les yeux le texte intégral de ces Actes, tel qu'il fut publié quelques années plus tard par Stilting, et, dans ce cas, ils ont sciemment, pour les besoins de leur cause, voulu tromper leurs lecteurs, en écrivant : ... les actes de ce saint abbé, tels qu'ils sont, ne portent pas que le roi Flavius l'ait rencontré lui-même; ils parlent seulement de sa famille ou de ses gens ". Les Actes en effet racontent que ce prince, informé par ses chasseurs de ce qui leur était arrivé, se rendit sur les lieux avec l'évêque de Nîmes, et assista à la découverte du pieux ermite. Il nous répugne de croire que des auteurs aussi consciencieux se soient rendus coupables de
tures, que rien ne justifie, qnand il écrit : Nec ohstat quod Theodericus Bavennœ plernmque agitaverit : potuit suhinde in Gallias, et speciatim Nemausum excurrere, ac in ejus Vicinia, in Sanctum Mgidium incidere; et pro insitâ ei henignitate, ac modestvX, Monasterii exstruendi facultatem indulgere. (Disceptatiuncula chronologica etc., sub finem.)
C) Op. cit., tom. I, p. 257.
(') Tom. I, pp. 372, 373.
pareille supercherie; disons donc que le texte complet des Actes leur aura fait défaut^ et que^ s^ils en avaient eu connaissance, ils n'auraient certainement pas soutenu la thèse^ que nous leur avons entendu développer.
Mais supposons un instant, avec de Vie et Yaissete, que les Actes ne signalent pas la présence du roi Flavius dans la forêt gothique, au moment oii les chasseurs forcèrent la retraite du solitaire. Encore ne pourrait-on admettre que ces chasseurs étaient des officiers ou des gens de la suite de Théodoric, ni écrire comme ces historiens, que ce roi, quoiqu' Arien, informé de cette découverte, et touché de la pénitence et des autres vertus du Saint, défendit de troubler sa solitude, et lui accorda la propriété du lieu de sa retraite
Théodoric professait Farianisme, et Ton sait l'animosité des partisans de cette secte contre les catholiques. Ce monarque avait d'abord accordé une entière liberté à FÉglise, mais vers la fin de sa vie, il devint intolérant, et fit mourir le pape Jean I®^', avec plusieurs hommes distingués, qui avaient énergiquement blâmé sa tyrannie. Il mourut au milieu des troubles dont il était la cause, au moment oii il préparait un édit, qui devait enlever aux catholiques toutes leurs églises (^). La Septimanie, dont la forêt gothique faisait partie, n'appartenait pas à Théodoric; celui-ci en était simple administrateur, au nom d'Amalaric, son petit-fils, et, à l'époque oii nous nous plaçons, ce pays était le théâtre d'hostilités continuelles entre les Yisigoths et les Francs. Un prince arien, de la trempe de Théodoric, aurait-il poussé la générosité envers un ermite catholique, qu'il n'avait jamais vu, jusqu'à lui céder une vaste portion de terrain, pour y bâtir un monastère ? Pouvait-il d'ailleurs disposer du bien d'autrui, et la guerre, qui désolait le pays, ne devait-elle pas absorber toutes les préoccupatious ?
Théodoric doit être écarté, la chose est certaine. Il en faut dire autant d'Amalaric et de Theudès.
(^) MoELLER, Cours complet d''histoire universelle, tom. iv, pp. 50, 51.
Ces priDces, tout comme Théodoric, étaient ariens et protecteurs de Farianisme; le premier roi visigotli qui soit rentré dans le giron de 1^ Église, est Récarède I^^', fils de Léovigilde et frère du saint martyr Herménégilde, qui abjura l'hérésie arienne, en 587. Des monarques, partisans et fauteurs d'une doctrine impie, n'ont pu nouer avec saint Gilles les relations de bienveillante générosité, dont on voudrait leur faire honneur. Nous l'avons dit, en parlant de Tbéodoric, et cette observation se justifie pour Amalaric, plus que pour tout autre. Ce prince, fanatique et violent, avait épousé Clotilde, fille de Clovis, qui professait la religion catholique. Pour la contraindre d'abjurer sa foi et d'embrasser l'arianisme, il la faisait insulter dans les églises, lui imposait des châtiments cruels, et la maltraitait à tel point, que la princesse, réduite au désespoir, fit parvenir à son frère Childebert un mouchoir teint du sang, qu'elle avait répandu sous les coups de son barbare mari (^) . Childebert, voulant venger sa sœur, entra sur les terres d'Amalaric, qui fut défait et périt dans sa fuite. Voilà le prince, auquel on voudrait faire remonter un acte d'insigne générosité envers saint Gilles, dont le titre seul de catholique eût été un crime à ses yeux !
Mais, qu'est-il besoin d'invoquer l'argument tiré de l'hérésie, dont Amalaric et Theudès étaient les champions ? Les auteurs, qui patronnent ces princes, sont tombés dans une contradiction, qui renverse tout leur système.
D'après eux, saint Gilles est l'abbé envoyé à Rome par saint Césaire, en 514; or, si à cette époque notre Saint était abbéf c'est-à-dire, père de moines, dans le langage du VI^ siècle, son monastère existait déjà, et par conséquent ni Amalaric, ni Theudès, qui n'ont régné qu'après 526, n'ont pu lui accorder l'endroit où il le fit bâtir (^) .
(^) De Feller, Dictionnaire historique, édit. Weiss et Busson, tom. i, Paris 1847, p. 162, v" Amalaric.
(2) De Vic et Vaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. i, p. 667. Nous avons vu, p. 38, comment Baillet s'y est pris pour éluder cette difficulté.
Inutile d^insister davantage sur ce point. Le lecteur, qui s'est donné la peine de suivre les développements dans lesquels -nous sommes entré, aura dû se convaincre que le rex Gothorum des Actes de saint Gilles, n^est et ne peut être que le roi des Yisigotîis Flavius Wamba (^).
Dans son Epistola de sando jEgidio JSfarhonensi, Spoerl, quoique partisan du système chronologique de Stilting, voudrait substituer à Wamba son successeur immédiat, Flavius Ervige, qui tint les rênes du gouvernement, de 680 à 687 (^).
Nous ne pouvons nous rallier à cette opinion, et ce pour le bon motif qu^ Ervige ne foula jamais le sol de la Septimanie (^); il ne peut donc avoir concouru à la découverte de saint Gilles. Cette raison péremptoire n'existerait pas, que nos préférences seraient encore acquises à Flavius Wamba. Ce prince alliait à une grande bravoure une piété exemplaire et une prédilection marquée pour les religieux; témoin les divers monastères qu'il bâtit. L'histoire n'enregistre rien de semblable en l'honneur d'Brvige Wamba termina ses jours
Amalaric n'était qu'un enfant, lorsque son père perdit la vie à la bataille de Youillé, en 507. Théodoric, son aïenl, le fit élever à sa conr, et l'y retint l'espace de dix-neuf ans, c'est-à-dire, jusqu'à sa mort; tout en laissant à son petit-fils le titre de roi, il ceignit de fait la couronne des Visigoths, et gouverna leur pays, comme s'il eût fait partie de ses propres possessions (MoELLER, op. et tom. cit., p. 32). Il est donc vrai de dire qu' Amalaric ne régna qu'à partir de 526; jusqu'alors, il n'avait été roi que de nom, et ne s'était immiscé en rien dans l'administration de ses sujets. Theudès, successeur d'Amalaric, et premier roi électif des VisigotliSj occupa le trône de 531 à 548.
(^) AA. 88. 8ept., tom. i, pp. 293, 294, nn. 39 et suiv. "Voyez surtout Ménard, qui a fait de cette question l'objet d'une dissertation spéciale (Histoire... de la ville de Nismes, tom. i. Note xxii. 8ur 8. Gilles, pp. 93 et suiv. des Notes).
(^) Hic enim Flavius Ervigius, écrit cet auteur, ab anno 680 regnum ohtinuit et per septem annos moderatus est idem Gothorum regnum, potuitque adeo tune vallem Flavianam, quce sita est in Provincia Narhonensi, JEgidio concedere ad monasterium condendum. Hic vero Ervigius propior fuit temporihus Benedicti Papœ, cui subjecisse monasterium et a quo privilegium exemptionis irwpetrasse dicitur JEgidius, si hic quidem pontifex fuit Benedictus II. Hune enim anno 684 ordinatum esse, annoque altero post oliisse constat (p. 21).
(^) MÉNARD, op. et tom. cit.. Notes, p. 95.
H AA. 88., tom. cit., p. 294, n. 43.
dans le cloître où il s^était retiré, après avoir abdiqué la couronne (^). On comprend qu^un prince de ce caractère ait pris à tâche de glorifier la profonde humilité d'un pauvre ermite, et se soit servi de lui pour former une nouvelle famille monastique.
Nous verrons plus loin, qu'en 685, saint Gilles fit don de son monastère au pape Benoît II, et en obtint, en retour, le privilège de l'exemption. Le saint abbé n'aura point voulu poser un acte de cette importance, avant de se trouver à la tête d'une communauté nombreuse et florissante, digne de la fiante faveur, que le Saint-Siège allait lui octroyer (^). Ce n'est pas, on le sait, du jour au lendemain, qu'une institution nouvelle atteint ce degré de prospérité, et parfois bien des années s'écoulent, avant qu'elle ait pris ce développement. Le monastère de la vallée Flavienne aura subi cette loi commune à toutes les œuvres durables. D'après l'opinion, que nous croyons seule admissible, l'abbaye, fondée en 673, comptait, en 685, douze années d'existence; elle devait, à cette époque, être peuplée de moines et solidement organisée. Si au contraire, nous reculons, avec Spoerl, la fondation de la maison jusqu'au règne d'Ervige, c'est-à-dire, jusqu'en 680 ou au-delà, nous nous trouvons, au moment de la donation du monastère, en présence d'une œuvre naissante, d'une communauté en voie de formation et à peine initiée aux règles de la vie monastique.
(^) Les historiens sont partagés sur le motif de la retraite de Wamba. D'après quelqnes-uns, il se serait enfermé dans un monastère, par respect pour rhabit religieux, dont on l'avait revêtu dans une maladie, sans qu'il l'eût demandé.
M. de Montalembert rapporte ce fait dans ses Moines d''Occident : En 680, le vieux roi Wamba, " après un règne glorieux, malade et empoisonné par un Grec, avait reçu des mains de l'archevêque l'habit monastique et la tonsure, pendant qu'on le croyait à l'agonie, suivant une dévotion du temps habituelle à ceux qui voulaient faire pénitence publique avant de mourir. Étant revenu à lui, il se crut obligé de ratifier le vœu qu'il avait semblé faire, et de désigner pour son successeur le comte Erwige, le fils de celui-là même qui l'avait empoisonné. Il entra dans un monastère, j vécut encore sept ans, saintement docile à ses nouveaux devoirs... " (tom. ii, p. 243). (-) AA. 88. Sept, tom. i, p. 294, n. 43.
Ces considérants militent tous en faveur de Wamba, et excluent Faction d^Ervige; le sentiment de Spoerl doit être abandonné.
Nous disons^ — et c'est le deuxième membre de notre proposition^, — que saint Gilles fut contemporain du pape Benoît 11^ qui occupa la chaire de Saint- Pierre, du 26 Juin 684 au 8 Mai 685.
Un extrait de Ménard nous servira d'entrée en matière :
^' Au temps de la translation des reliques de S* Bausile à Saissi (878), Févêque Gilbert (}) eut un démêlé considérable avec le pape Jean YIII, au sujet de Fabbaye de S. Gilles, dont ce prélat prétendoit être en droit de jouir. Il s'y croyoit autorisé par les diplômes que Charlemagne et Louis le Débonnaire avoient donnés en faveur de Cbrétien l'un de ses prédécesseurs, et qui maintenoient ce prélat dans la possession du monastère de S. Gilles. Il s'appuyoit aussi de l'autorité du don que le pape Nicolas I (^) en avoit fait aux évoques Isnard et Anglard. Comme ce monastère avoit été donné dans son origine à l'église de Rome par S. Gilles même, Jean VIII l'avoit remis à un prêtre, nommé Amelius, qui étoit alors archidiacre d'Uzès et qui en fut ensuite évêque, pour le gouverner, et y exercer la principale autorité en son nom. Celui-ci, de concert avec Léon qui en étoit abbé, porta ses plaintes au pape des entreprises de Gilbert, comme d'une usurpation et d'un violement fait au droit du saint siège. Le pape examina l'affaire, et ayant fait cberclier dans les archives de l'église de Rome, il y trouva la charte par laquelle S. Gilles avoit donné son monastère à cette église (•^). "
Nicolas I^^' ignorait, sans aucun doute, l'existence de ce document; si sa bonne foi n'avait pas été surprise, il se serait
(^) Gilbert était évêque de Nîmes; il administra ce diocèse de 875 à 891. (2) Elu pape le 24 Avril 858, Nicolas I" mourut le 13 Novembre 867. Op. cit., tom. I, p. 128.
garde de poser un acte contraire au droit formel de TÉglise de Rome. Jean VIII condamna les empiétements de l'évêque Gilbert par une bulle^ en date du 21 Juillet 878, adressée à Farcliidiacre Amélius et à l^abbé Léon. Une seconde bulle, conçue en termes presque identiques, fut promulguée par ce pape, le 18 Août de la même année, au concile national de Troyes, tenu sous sa présidence, et souscrite par les cinquante-deux évoques, qui composaient l'assemblée (^). Dans ces bulles, Jean VIII déclare Fabbaye de Saint-Gilles exempte de la juridiction des évêques de Nîmes, et soumise exclusivement au pontife romain, auquel son fondateur Pavait donnée. Il y consigne tous les détails relatifs à ce différend, et parle, en ces termes, de la découverte du précieux écrit, qui avait mis à néant les prétentions de Gilbert : Sed nos cum in nostro archivo monimenta chartarum requireremus, ibi illud preceptum \a] heato Egidio traditum repperimus (").
Ce passage ne désigne point, il est vrai, le pape auquel saint Gilles offrit son monastère, et qui gratifia cette maison du privilège de l'exemption. Heureusement, les Gesta Johannis VIII suppléent, en partie du moins, à cette lacune; ils nous apprennent qu'à l'occasion du démêlé de l'évêque Gilbert avec l'abbaye de la vallée Flavienne, Jean VIII ayant fait faire des recherclies dans les archives du monastère, ces recberclies amenèrent la découverte de l'acte pontifical, qui
(^) Nous avons déjà dit un mot de ces bulles. Voyez pp. 39, 40.
C^) MÉNARD, op. cit., tom. I, Preuves, p. 11, col. 2. Ce passage est extrait de la bulle du 21 Juillet 878; la seconde bulle le formule ainsi : 8ed nos cum in nostro archivo munimAna cartarum inquireremus, ihi et illud j^receptum a heato Egydio traditum invenimus (tom. cit., p. 13, col. 2). Nous avons mis entre crochets la particule a, omise dans la première bulle. Cette omission, due à un oubli de copiste ou à une distraction de prote, change le sens de la phrase; elle a été réparée dans la seconde bulle, qui porte illud preceptum a heato Egydio traditum invenimus. Quand il s'agit de documents publics, le mot^jrœceptum s'emploie le plus souvent dans le sens de diploma regium, charta regia. Voyez le Glossarium de Du Cange, v° prœceptum (nov. éd., tom. v, col. 735). Il signifie parfois, comme ici, des lettres émanées de dignitaires ecclésiastiques, tels que papes, évêques, abbés, etc. (ibid., col. 736).
accordait ce privilège. 8ed Dominus Johannes Pa^pa, disent les Gesta, cum munimenta chartarum ejusdem monasterii requireret, privilegium quod Romanus venerabilis Tapa Benedictus sancto ^gidio corporaliter tradiderat, ei est ohlatum {^) . Nous possédons aujourd'hui le texte de cet important document, grâce à Ménard, qui en trouva nne copie dans l'intéressant cartulaire^ dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs (^). Cette pièce a sa place marquée dans la biographie de saint Gilles^ où nous la publierons in extenso. Contentonsnous ici de faire observer qu'elle commence par ces mots : Gratia Dei summus jpontifex JBenedictuSf omnibus JidelihuSj etc.^ et se termine ainsi : Batwm Rome, in Lateranensi palatio, jper manus Lini, archidiaconi, VI. Kal. Maii. L'année n'est pas indiquée.
Parmi les prédécesseurs de Jean YIII, il s'en rencontre deux du nom de Benoît : Benoît I^^', qui gouverna l'Église du 3 Juin 574 au 31 Juillet 578^ et Benoît II, qui, promu au souverain pontificat le 26 Juin 684, trépassa le 8 Mai 685. De quel pape émane l'acte qui nous occupe ? Cet acte n'est pas daté, et son auteur prend simplement le nom de Benoît ; les Gesta Johannis VIII se contentent de l'appeler : venerabilis Papa Benedictus, désignation tout aussi insuffisante.
Cette difficulté toutefois n'a rien qui doive nous embarrasser. Il faut clierclier, — nous l'avons prouvé par de solides raisons, — le Rex GothoTum^, qui découvrit saint Grilles, parmi les successeurs du roi visigotb Récarède I^^' -le -Catholique, lequel monta sur le trône en 586, soit huit ans après la mort de Benoît I^'^. Nous avons démontré ensuite, que le seul prince, auquel cet événement puisse se rapporter, est Flavius Wamba, dont le règne commença en 672, près d'un siècle après celui de ce pontife.
(^) Baluze, Miscellanea (édit. de Paris), tom. vu, p. 349. — AA. 8S. Sept, tom. I, p. 292, n. 36.
(^) Histoire... de la ville de Nismes, tom. Vii, Paris 1758, Preuves des additions, p. 719, 1. Cet acte, auquel Ménard donne le nom de bulle, j est reproduit.
Les lettres apostoliques^ qui mettent le monastère de Saint- Gilles sous la protection spéciale du Saint-Siège, sont donc de Benoît II, et les données qu'elles contiennent, suffisent pour leur assigner une date précise. Ces lettres furent expédiées le 6 des calendes de Mai, c'est-à-dire, le 26 Avril, et quoique Tannée n'y soit pas mentionnée, il est facile d'inférer que c'est l'an 685, car Benoît II n'occupa le Saint-Siège que dix mois et douze jours, depuis le 26 juin 684 jusqu'au 8 Mai 685. Le pape déclare avoir reçu tout dernièrement, novitevy du vénérable Grilles en personne la donation de son monastère; cette donation se rapporte donc à la fin de l'année 684, ou, plus probablement encore, au commencement de 685.
Pour acbever de démontrer notre proposition, il reste à prouver la coexistence de saint Gilles et de Charles-Martel. On lit dans les Actes du saint abbé :
Igitur tantœ relîgionis prœconium ad Caroli Franciœ régis aures iisque pervenit. Qui nimis eum videre, atque illius colloquio relevari cupiens, misit ei legatos, mandans et flagitansy ut se visitare non dedignaretur. Quihus acceptis, Vir Bominiy in aliquo se illi profore credens, commodnm duxit eum, sicut mandans et flagitans precahatur, visere. Bispositis itaque fratrihus, atque in itinere sumptis necessariis, pergens ad regem, Aurelianis hospitatus est (^).
Qui est ce Charles, roi des Francs, Garolus Franciœ rex, dont les pressantes sollicitations déterminèrent saint Gilles à se rendre à Orléans ? Nous répondons, sans hésiter : Charles- Martel. Ce tout-puissant maire du palais, sans porter le titre de roi, exerça de fait l'autorité royale, depuis 714 jusqu'en 741, année de sa mort. L'histoire signale la présence de ce prince à Orléans, en 719, après la bataille de Soissons, gagnée sur Chilpéric et Eudes, duc d'Aquitaine, son allié; victoire
('•) AA. SS. Sept., tom. i, p. 302, n. 18.
qui rendit Charles-Martel maître des royaumes de Neustrie et de Bourgogne (^).
En cette même année 719, Zama, gouverneur ou commandant en clief des Sarrasins d^Espagne, envahit la Septimanie, la réduisit, dans Tespace d^un an, sous la domination musulmane, et y exerça, à la tête de ses troupes, des ravages impossibles à décrire (^). A l'approclie de ces hordes dévastatrices, les religieux fermaient leurs couvents, mettaient à Tabri de la profanation les. saintes reliques et les objets sacrés, et cherchaient leur salut dans une prompte fuite. Ceux de Saint-Baudile de Nîmes allèrent, sous la conduite de saint Romule, leur abbé, se réfugier en Bourgogne, au diocèse d^Auxerre, dans un lieu appelé Saissi-les-Bois (^). A leur exemple, saint Gilles s^empressa de prévenir, par l^émigration de sa communauté, les malheurs prêts à fondre sur elle, et ce fut dans les pays soumis à la domination franque, qu^il résolut de l^abriter.
L^arrivée de ces pauvres religieux, fuyant devant les ennemis du nom chrétien et venant chercher sur ses terres asile et protection, dut être promptement connue de Charles- Martel; Féminente sainteté de leur abbé, dont la renommée divulguait les merveilles, lui inspira un si vif désir de voir et d^ entendre cet illustre étranger, qu'il lui envoya en députation quelques-uns de ses gens, pour le supplier de venir le trouver à sa cour. Saint Grilles, faisant violence à sa modestie, se laissa fléchir par ces prières, entreprit le voyage d'Orléans et eut avec Charles-Martel divers entretiens, dont nous raconterons ailleurs les salutaires résultats (*) .
Le témoignage des anciens chroniqueurs et des hagio-
Annales ecclesiastici de Bakonius, avec les notes critiques de Pagi, ad an. 719 (tom. xii, Lucae 1742, p. 291, col. 2 des notes, n. x). — Ménard, op. cit., tom. I, Notes, p. 96.
De Vic et Yaissete, Histoire générale de Languedoc, 1. 1, p. 390. (2) Id., tom. cit., p. 393.
C^) AA. 88. 8ept., tom. i, p. 296, n. 54. Stilting y résume ce que nous venons de dire.
graphes du'moyen âge renforce notre thèse. Ces auteurs nous montrent saint Gilles rayonnant de tout T éclat de sa vertu, au commencement du YIII^ siècle, à Pépoque où le pouvoir passa aux mains de Charles-Martel (^).
Notre étude préliminaire est terminée. Son importance, les difficultés dont elle était hérissée, nous feront pardonner les longueurs et les aridités, qu^il n'était pas en notre pouvoir d'éviter.
CHAPITEE II
ORIGINE ET NAISSANCE DE SAINT GILLES - SON ÉDUCATION - SES MIRACLES - IL FORME LE PROJET DE S'EXPATRIER
Nous avons hésité quelque temps sur la marche à suivre dans cette étude biographique. Nous nous étions proposé d'abord de traduire les Actes du Saint, et d'accompagner cette traduction de notes critiques; mais, outre qu'une traduction ne rend jamais parfaitement l'original et n'offre le plus souvent qu'un récit froid et décoloré, ce travail nous eût fait tomber dans des redites, en nous obligeant de reproduire des assertions, que déjà nous avons réfutées. Nous avons donc abandonné ce premier projet, et nous nous sommes décidé à narrer, d'une façon succincte^ les principaux événements de la vie du Saint. Nous prendrons pour base de cette esquisse hagiographique les Actes publiés par Stilting, sans nous astreindre toutefois à les suivre servilement; c'est ainsi que nous passerons sous silence plusieurs détails d'un intérêt secondaire, ou dont la vérité historique ne peut être rigoureusement établie. Mais, en revanche, nous enchâsserons dans notre récit tout ce que les études de nos devanciers et nos
(') Voyez pins haut, pp. 5, 6.
propres recherches nous ont permis de réunir de détails historiques, topographiques, archéologiques, etc. Nous ne négligerons rien, en un mot, pour rendre cette partie de notre travail, — la plus importante sans doute, — aussi intéressante et aussi complète que possible. Le lecteur désireux de consulter les Actes de saint Grilles, en trouvera le texte intégral parmi les pièces justificatives.
Saint Gilles ou JBgidius {AlylBLO';) était grec d'origine; son nom l'indique (^), et toutes les légendes du Saint sont
Il en est qui font dériver AlylBlOf; de aï^, (Xt'yoç, chèvre, et qui voient dans cette étymologie un souvenir du fidèle animal, qui tenait compagnie au Saint dans sa retraite, et le nourrissait de son lait. Nous n'avons pas à nous prononcer sur la valeur de cette opinion; contentons-nous de faire observer que, d'après la légende, la compagne du pieux anachorète était, non pas une chèvre, mais une biche, la femelle du cerf, qui se dit en grec
D'autres rattachent l'étymologie d.''JSgidius au mot grec ahyl^, atylSo^;, d'oii vient le français égide. Ce terme, qui signifie proprement peau de chèvre, de aï^y aly6<i, désigne, en mythologie, le bouclier que Pallas reçut de Jupiter et sur lequel ce dieu fit étendre la peau de la chèvre Amalthée; il signifie, par extension, protection, sauvegarde, et c'est dans ce dernier sens qu'on a voulu interpréter le nom à''Mgidi'US : " ... il semble, dit M. le baron de Eivière, que ce nom Alyt^LO^ soit un surnom mérité par lui (saint Gilles) ou par les siens qui auraient été considérés, par leurs concitoyens, comme une égide dans le danger... Egidius, comme on l'appelait alors, avait fait hommage de sa concession au Pape, afin de soustraire, autant qu'il dépendait de lui, ses moines et les populations qui se plaçaient sous son égide, à la domination capricieuse et rapace des chefs très-peu civilisés qui dominaient, tour à tour, dans ces temps de troubles " (Tombeau d'AlylStO'^ [^Saint Gilles'] récemment découvert dans la crypte de la ville, dont il fut le fondateur et dont il est le patron, Marseille 1866, p. 5, 6, 8).
Beaucoup d'auteurs, adoptant cette étymologie, donnent au Saint le nom d'Egide, qui se rapproche davantage du grec, et rappelle mieux son origine.
C'est à titre de simple curiosité, que nous insérons ici l'étymologie du nom d'^gidius, inventée, ou du moins adoptée, par Jacques de Voragine, dans sa Legenda aurea : JEgidius dicitur ah e, quod est sine, et geos terra et dyan clarum sive divinum. Ipse namqiie fuit sine terra per terrenorum despectionem, clarus per scientiœ illustrationem, divinus per amorem, qui assimilât amantem amato (édit. Grsesse, Lipsiee 1850, p. 582).
Quoi qu'il en soit, le nom d'^^gidius accuse évidemment une provenance grecque, et c'est le seul point qu'il importe de constater.
Les étymologistes liront avec plaisir les savantes recherches de Littré sur les mots Gille, Faire gille, Oiller, qui offrent des affinités avec le nom de notre
d'accord sur ce point. Il naquit à Athènes, vers Tan 640 Q). Son père s'appelait Théodore et sa mère Pélagie {^); issus de race royale (^), ou tout au moins d'un sang illustre, ils se
Saint. Voyez Dictionnaire de la langue française, tom. ii, Paris 1873, p. 1872, coll. 2, 3.
(^) Cette date, proposée par Stilting, n'est qu'approximative. Le savant bollandiste en convient lui-même. Conjiciamus, dit-il, — dans sa Chronologia qualiscumque vitœ S. ^gidii, — ^gidium mundo datum.... circa annum 640 {AA. SS. Sept., tom. i, p. 296, n. 52). Un peu plus loin, il ajoute: JEque incertus est annus Sancti natalis et emortualis, positusque ex mera conjectura (p. 297, n. 56).
(^) C'est aux Actes du Saint que tous les biographes postérieurs ont emprunté les noms de ses parents : Sancti parentes nullibi invenio, dit Stilting, nisi in Actis tam hisce quam ampliorihus, et apud eos scriptores, qui sua de S. ^gidio ex hisce procul dubio Actis sumpserunt (AA. SS., tom. cit., p. 300, Annotata. a). Théodore et Pélagie sont deux noms grecs : le premier, formé des mots Oeov Bœpov, signifie présent de Dieu; le second dérive de 7ré\a<yoç, mer. Ce sont des noms symboliques, qui peuvent avoir été inventés par le premier biographe du Saint. M. l'abbé Trichaud a tiré profit de leur origine grecque, pour donner cours à son imagination : " Soyez digne, — c'est ainsi qu'il fait parler Pélagie, après la mort de son époux, — soyez digne de votre vertueux père, ce vrai présent de Dieu, Théodoron, qui nous a légué des exemples si édifiants.... Et la pauvre mère Pélagie, — continue l'auteur, — dont les émotions se succédaient comme les flots de la mer agitée que symbolisait son nom expressif, levant les yeux au ciel, attirait à elle, en pleurant, son fils attendri, qu'elle enlaçait avec force de ses bras tremblants " (Histoire de V invention du tombeau de S. Gilles, p. 17).
(^) Regia stirpe progeniti, disent les Actes (AA. SS., tom. cit., p. 299, n. 1). M. l'abbé Teissonnier écrit que saint Gilles " était issu.... de la race même des anciens rois d'Ath-ènes " (Notice Jiistorique, etc., p. 10). M. le chanoine d'Everlange le dit " issu des anciens rois de la Grèce " (Saint Gilles et son pèlerinage, édit. cit., p. 1). ,
L'opinion qui nous représente saint Gilles comme un rejeton de race royale, est- elle admissible ? Stilting ne se prononce pas, mais les termes, dont il se sert, semblent indiquer qu'il y ajoute peu de foi : Qua de causa non satis liquet, dit-il, quam certa sint, quœ de regio Sancti génère suhnectit auctor (AA. SS., tom. cit., p. 300, Annotata. a).
M. Hector Mazer, auteur d'une savante compilation manuscrite sur la ville et l'abbaye de Saint-Gilles, nie catégoriquement l'origine royale de notre Saint, dans une lettre adressée, en Mars 1836, à M. l'abbé Meirieu, alors professeur de dogme au grand séminaire de Nîmes, aujourd'hui évêque de Digne. Les deux amis s'occupaient à réunir des matériaux pour l'histoire de l'antique cité Saint- Gilloise, et prenaient plaisir à se communiquer le résultat de leurs recherches; leur volumineuse correspondance fut recueillie, avec un soin pieux, par feu M. Delmas, capitaine de génie en retraite, neveu par alliance de M. Hector Mazer, et la digne fille de ce dernier, M'*^ Eudoxie
distinguaient plus encore par leur piété que par leur naissance (^). Aussi ne négligèrent-ils rien pour donner à leur cher et unique enfant (^) une éducation brillante^ digne à la fois de leurs sentiments religieux et du haut rang, qu^ils occupaient dans la société. Doué d^une intelligence vive et prévenu des dons du ciel, ^gidius répondit merveilleusement à la sollicitude de- ses parents : il fit d'étonnants progrès dans Fétude des sciences divines et humaines (^); il en fit de
Delmas, a eu la bonté de nous en transmettre d'importants fragments. M. Hector Mazer écrivait donc à M. Meirieu :
" En général, toutes les légendes, chroniques, etc., disent que saint Gilles était de race royale; cependant il j avait bien des siècles que les rois de la Grèce avaient disparu. D'oti peut venir cette opinion erronée ? Je vous soumets mes conjectures- Les Grecs anciens et modernes donnaient le nom de rois non- seulement aux souverains, mais aussi aux hommes puissants ou riches. La famille de notre Saint a pu être appelée de ce titre dans Athènes, et les auteurs du IX^ et siècle n'ont pas manqué de traduire littéralement TMV /SacriXecJV, des rois, tandis qu'il aurait fallu : des puissants, des opulents. En général, les chroniqueurs étaient pleins de bonne foi, mais ils manquaient d'érudition. "
Cette note nous semblerait incomplète, si nous passions sous silence la judicieuse remarque, que fait le P. Victor De Buck, dans son commentaire sur les Actes de saint Euehaire et de ses compagnons, martyrs en Lorraine. Examinant si saint Euehaire était de race royale, comme quelques-uns le soutiennent, l'auteur fait observer qu'on doit se garder d'attribuer aux saints une origine royale, quand celle-ci ne repose pas sur des documents dignes de foi. Trop souvent, en effet, le peuple, voyant les saints et les saintes ornés de couronnes, s'est imaginé que ces insignes étaient l'indice d'une extraction royale, et des historiens crédules ont embrassé cette opinion, sans se donner la peine d'examiner si elle était fondée. Le P. De Buck dit :
Prœterea, quum optima non adstipulantur monumenta, nemo prudens prolarit regales sanctorum origines; quandoquidem vulgus, videns sanctorum et sançtarum imagines diadematihus coronatas, semper pronus esse débuit ad œstimandos eos fuisse reges aut reginas : quod jam in commentario de S. Tryphonia {AA. 88. Octoh., tom. viii, p. 321), in quo plures sanctœ, invperatrices creditœ, collectœ fuerunt, potuisset animadverti : et certe si quis oculos conjiciat in imagines sançtarum, quas Perret in cœmeteriis subterraneis Romanis reperit et pinxit, id unum mirabile est non plures habitas fuisse reginas et impératrices {AA. 88. Octob., tom. xii, Bruxellis 1867, p. 224, n. 5).
(^) Qui uterque.... licet inter primores totius oriis (al. urhis) prœclari, Christianissimam tamen duxerunt vitam (AA. 88. 8ept., tom, i, p. 299, n. 1).
(^) .... a parentibus, QuiBUS erat unicus, tenerrime diligebatur (AA. 88. Sept., tom. cit., p. 299, n. 2).
(^) Saint Antonin dit que Gilles fut initié de bonne heure à la langue
plus rapides encore dans la vertu, et, docile aux impulsions de la grâce, il sut allier de bonne heure des talents hors ligne à une admirable pureté de mœurs (^) . Dieu récompensa bientôt les vertus du jeune Saint par d^ éclatants miracles.
latine, latinis literis ab infantia ertiditus (Chronicorum secunda pars, Lugdani 1586, p. 384, col. 1). Nous ignorons où cet historien a pnisé ce détail, qni s'accorde mal avec ce qne nous écrivions plus haut, p. 33.
Quelques auteurs assurent, sans fondement suffisant, que saint Gilles cultiva la philosophie, la poésie et la médecine; ils lui attribuent même deux ouvrages en vers latins, dont l'un traite des pulsations du pouls, de pulsibus, et l'autre des veines, de venis. Dans son livre : De viris illustribus Ordinis 8. Benedicti, Jean Trithème, tout en évitant de se prononcer, incline à reconnaître au saint abbé la paternité de ces deux écrits :
Mgidius àbhas, dit-il, natione Grœcus, vir in divinis scripturis eruditus, et in secularilus literis valde peritus; pJiilosophus, poëta, ac medicus insignis, métro excellens et prosa, scripsit metrice opus egregium de Piilsihus, lihrum unum; de Venis quoque eodem génère dicendi lihrum unum... Hune nonnulli œstimant sanctum illum fuisse ahhatem, cujus festum Kalend. Septemhris colitur: quod an ita sit, non satis perspicuum habeo. Hoc autem scio, quod tempus et patria in eum consentiunt nec duo hujus nominis monachi in Chronicis reperiuntur, sed unus. Et verisimile est quod sanctus ^gidius ante conversionem suam philosophice ac medicinœ operam dederit (Voyez l'édition complète des Opéra pia et spiritualia de Trithème, publiée par le P. Busée, à Mayence, en 1604, p. 35. — Item AA. 88. 8e.pt., tom. i, p. 298, n. 64). Dans son Liber de 8criptoribus ecclesiasticis (Parisiis 1512), Trithème dit également que Gilles, moine de l'ordre de Saint-Benoît et grec de nation, est l'auteur du double travail indiqué, dont il cite les premiers mots, mais il n'ajoute pas s'il regarde ce religieux comme ne formant qu'un seul et même personnage avec notre Saint (fol.lviij v°).
Jacques Philippe de Bergame, cité par Stilting, s'exprime à peu près dans les mêmes termes, mais plus brièvement, que Trithème, dont il était contemporain {8uppl. chronicarum, lib. 10, ad annum 714, ap. Stilting, loc. cit., n. 65). D'après Jean Jacques Hofman (Lexicon, v° u^gidius, ap. Stilting, loc. cit.) l'auteur de ces travaux était d'Athènes, et fut blessé par la flèche d'un chasseur, blessure qu'il voulut garder toute sa vie, en esprit de pénitence. Vulneraius a venatore sagitta noluit vulnus sanari, ut assiduis doloribus exerceretur. Ces détails se rapportent évidemment au Saint, dont nous écrivons la Vie.
Stilting s'inscrit en faux contre l'opinion qni veut faire de saint Gilles un médecin et l'auteur d'ouvrages de médecine. Ses motifs sont sérieux. Tous les écrivains anciens, sans exception aucune, gardent le silence à ce sujet. Ce gonre d'études semble peu compatible avec la vie érémitique ou monastique, et il n'est guère vraisemblable qu'un abbé, grec de naissance et peu au courant sans doute de la langue latine, ait composé en vers latins les écrits dont nous avons énoncé les titres {A A. 88., tom. cit., pp. 298, 299, n. 65).
Q) Prœdictus... jEgidius œvo tener ad liberalia rudimenta dispositus, doctores sutmnos 8pirilus ■•icientiœ gratta perlustratus, brevi œquiparavit. Docili
Se rendant un jour à l'église, -^gidius trouve sur sa route, couclié par terre, un pauvre malade, qui demandait Faumône aux passants. Il est ému de pitié à la vue de ce malheureux, ses cris plaintifs lui fendent le cœur. Mais, il n^a rien à lui offrir; que fait-il ? Il se dépouille de sa robe et en revêt le malade, qui recouvre à Finstant même la santé (^) .
^gidius perdit, jeune encore, ses parents (^) et, fidèle au conseil du divin Maître, il vendit tous ses biens et en distribua le prix aux indigents : c^ était, remarque son biographe, une façon admirable d^ accumuler des richesses en s^ appauvrissant, puisque Fabandon de quelques biens périssables lui assurait la possession d^ éternels trésors, mirahili quoque modo pauperando ditescebat, dum pro temporalium impendiis œterna lucrarehir (^).
quoque puero gratta Dei non defuit, ejus vitam omni morum honestate perornans (AA. 8S. Sept, tom. i, p. 299, n. 1).
Q) AA. 88., tom. cit., p. 299, n. 2. Nous supprimons les détails, qni suivent le récit de ce miracle, parce qu'ils nous paraissent inadmissibles. L'auteur des Actes raconte que, de retour à la maison paternelle, le saint enfant dut rendre raison de la disparition de sa robe; il répondit qu'un inconnu la lui avait enlevée. At domum reversus Mgidius, et ubi tunicam amisisset, ut puer interrogatus, respondit quemdam non sihi satis notum illam ahstulisse (AA. 88., tom. cit., p. 299, n. 2). Pareille réponse eût été un mensonge, et le respect dû au Saint ne permet pas de l'en croire capable. Auctor, dit Stilting, Puero sancto mendacium videtur affingere mendacium istud verisimile non est (AA. 88., tom. cit, p. 300, Annotata. c) .
(^) Tricliaud, op. cit., p. 16, et après lui, Guérin (Les petits Bollandistes, édit. cit., tom. x, p. 401) disent qu'^gidius atteignait sa vingt -quatrième année, lorsqu'il perdit à peu de distance l'un de l'autre, d'abord son père et puis sa mère. Ce sont là des détails fantaisistes. Les Actes du Saint placent la mort de ses parents après son premier miracle, mais sans rien préciser quant à son âge : Nec multum vero post, ainsi s'énoncent-ils, parentihus ejus inpace defunctis.... (AA.SS.,tom.. cit., p. 299, n. 3). Dans sa Chronologia qualiscumque vitœ 8. jEgidii (AA. 88., tom. cit., p. 296, n. 52), Stilting suppose que le Saint quitta sa patrie vers 665, à l'âge d'environ vingt-cinq ans. Or, comme il résulte des Actes, que l'embarquement du jeune thaumaturge suivit d'assez près la mort de ses parents, Trichaud et Guérin en auront induit qu'^gidius pouvait avoir vingt -quatre ans, quand il devint orphelin de père et de mère. Trichaud a trouvé bon de faire survivre Pélagie à Théodore, ce qui lui permettait de rendre son récit plus émouvant (op. cit., pp. 16 et suiv.); c'est là du roman, mais non de l'histoire.
(^) AA. 88., tom. cit., p. 299, n. 3.
De nouveaux miracles attestèrent bientôt la sainteté d'^gidius. Un jour qu'il revenait de Féglise, il rencontra un homme mortellement blessé par la morsure venimeuse d'un serpent; la prière du jeune Saint neutralisa Feffet du virus inoculé par la dent du reptile, et la blessure fut guérie sur le cliamp. Un autre miracle s'accomplit dans des circonstances plus frappantes encore. C'était un dimanche, ^gidius se trouvait à l'église, et suivait avec un recueillement profond les divins offices, quand soudain des hurlements sinistres retentirent dans le temple, et vinrent jeter l'épouvante et le trouble dans la pieuse assistance. Un homme possédé de l'esprit malin était la cause de ce tumulte. Après une courte et fervente prière faite à genoux^ ^gidius, plein de confiance en Dieu, se jette résolument devant l'énergumène, et commande au démon de lâcher sa proie; l'esprit des ténèbres obéit, et abandonne le corps du possédé, sans lui faire le moindre mal, mais en jetant des cris affreux (^).
Le bruit de ces merveilles se répandit dans toute la Grèce, et rendit -^gidius un objet de vénération pour ses concitoyens. De toutes parts la foule se pressait sur son passage, publiant ses vertus, implorant son appui contre les maux de l'âme et du corps. L'humilité de notre Saint s'effraya de cette renommée, et lui fit prendre une résolution héroïque, celle de passer la mer et de chercher loin de sa patrie un lieu où il put vivre inconnu et servir Dieu en toute liberté ("). C'était vers l'an de grâce 665; ^gidius atteignait sa vingtcinquième année (^) .
(^) AA. S8. Sept, tom. i, p. 299, un. 3, 4. Stilting ajoute une foi médiocre aux détails donnés par l'ancien biographe sur l'enfance du Saint, ainsi qu'aux miracles et aux révélations, dont il lui fait honneur {AA. 88., tom. cit., p. 300, Annotata. c). Nous n'avons pas cru cependant pouvoir nous dispenser de rapporter ces prodiges; tous les biographes, sans exception, les mentionnent, et nous ne voyons pas dans la jeunesse du Saint un obstacle aux faveurs extraordinaires dont il aurait plu à Dieu de le combler.
C) AA. 88., tom. cit., p. 299, n. 5.
(•*) Id., p. 296, n. 52. — La locution populaire faire gillc, qui signifie