CHAPITRE III
SAINT GILLES QUITTE LA GRÈCE ET PASSE DANS LES GAULES - SON SÉJOUR A ARLES ET AUPRÈS DE VÈRÈDÈME
Saint Gilles s'embarqua sur un navire, qui faisait voile vers les côtes méridionales de la Graule. Il prit terre à Marseille, et s'acliemina vers Arles, où il comptait fixer son séjour (^). " Arles, colonie grecque (^), évangélisée par des pontifes grecs, auxquels avaient succédé jusqu'à cette époque d'autres pontifes célèbres, comme saint Honorât, le fondateur
se retirer, s^enfuir, devrait son origine, s'il en faut croire quelques auteurs, à la fuite de saint Gilles loin de son pays natal. Littré signale cette explication, en l'appuyant d'un extrait du Moyen de parvenir (Dictionnaire de la langue française, tom. ii, p. 1872, col. 3, historique de Gille). C) AA. S8. Sept, tom. i, p. 300, n. 8.
(^) L'origine d'Arles est un point d'histoire fort controversé, et, d'après MoRÉKi (Grand Dictionnaire historique, édit. Drouet, tom. i, p. 329, v° Arles) " il est difficile de rien avancer d'assuré touchant les fondateurs de cette ville ". Les uns, comme Malte-Brun (Précis de la géographie universelle, tom. VIII, Paris 1829, p. 236), en attribuent la première origine aux Celtes et la reculent jusqu'à l'an 1500 avant l'ère chrétienne; d'autres la font remonter à la guerre de Troie (1292-1282 av. J.-C), et y voient l'œuvre d'Arulus, neveu de Priam, qui aurait donné son nom à la cité (Moréri, op. et loc. cit.). La plupart des auteurs cependant regardent la ville d'Arles comme une colonie grecque, fondée par les habitants de Marseille. Cette dernière ville avait été bâtie, l'an 590 avant J.-C, par les Phocéens, venus au dire des uns de la Phocide, en Béotie, province de la Grèce, suivant d'autres de la Phocée, colonie des Athéniens, dans l'Ionie (Asie Mineure) (Mor:éei, op. et loc. cit. — Mentelle, Géographie ancienne, tom. i, Paris 1787, p- 196, v° Arelate).
Quoi qu'il en soit de l'origine d'Arles, cette ville atteignit, sous l'empire romain surtout, un haut degré de prospérité. Située sur le Rhône, qui la mettait en communication avec la mer, elle voyait affluer dans son sein des étrangers sans nombre, qui y apportaient les richesses des trois parties du monde. Les empereurs d'Occident Valentinien et Honorius l'enrichirent de grands privilèges, et lui décernent, dans leurs actes, le titre de mère ou métropole de toutes les Gaules, Mater omnium Galliarum. Ausone, poëte du IV^ siècle, l'appelle la Rome des Gaules, Gallula Roma Arelas (Gallia chris^ tiana, tom. i, Parisiis 1716, coll. 515-516, 517-518. — Mentelle, op. et loc. cit.). Des causes diverses amenèrent la décadence d'Arles.
de Lérins; saint Hilaire, dont Féloquence avait rimpétuosité du Rhône; saint Césaire-le-Grand, président de plusieurs conciles....; saint Virgile, que la renommée proclamait au loin la personnification du zèle apostolique, et qui consacra l'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, par ordre du pape saint Grégoire. Arles enfin, la fontaine sacrée d'où se répandirent, en tous lieux f les flots vivificateurs de la foi (S. Zosime), avait certainement des relations fréquentes avec Athènes, par son commerce très-étendu sur tout le littoral méditerranéen. Il n'est donc pas étonnant qu'^gidios la connût et fût attiré par sa piété vers ce centre florissant de la religion" (^).
Un autre motif encore dut engager saint Gilles à choisir Arles pour le lieu de sa retraite. De tout temps, la moitié de la ville avait été habitée par des Grecs (^), et la langue d'Athènes y était aussi commune que celle de Rome (^). Une fois perdu dans la foule de ses compatriotes, pour qui, grâce à son extérieur simple et pauvre, sa haute naissance et sa brillante éducation devaient demeurer un mystère, le saint jeune homme espérait mener une vie obscure et ignorée, à l'abri des louanges et des honneurs, qui avaient mis sa modestie à de si rudes épreuves. Mais la vraie vertu a beau se cacher, elle se trahit toujours, parce qu'elle ne peut abdiquer ses droits à l'amour et au respect des hommes. Dieu lui-même se charge d'exalter les humbles, et le plus souvent c'est par la
(^) Trichaud, op. cit., pp. 21, 22.
(2) Mentellb, op. et loc. cit.
(^) Nous empruntons ce détail à la notice, que Dom Rivet consacr^, dans son Histoire littéraire de la France, à la vie et aux productions de saint Césaire, évêque d'Arles. Parlant du saint prélat, l'auteur s'exprime ainsi : " Il engagea aussi le peuple à chanter, comme les Clercs, des Pseaumes et des Hymnes, dans le dessein de les empêcher de s'entretenir de discours vains et inutiles. Les uns chantoient en latin; les autres en grec, qui étoit une langue fort commune à Arles et dans le reste de la Provence, ainsi qu'on Va dit ailleurs " (tom. ni, édit. Paulin Paris, Paris 1866, pp. 191, 192). Voici le passage auquel renvoie Dom Rivet : " Pour ce qui est de la Ville d'Arles, il n'est point étrange qu'on y parlât encore alors la langue grecque, qui y étoit autrefois vulgaire,.... et qui continuoit encore en ce VI siècle d'être en usage parmi le peuple de cette Ville " (tom. cit., p. 23). ^
grande voix du miracle^ qu^il proclame leur mérite et leur puissance.
Saint Gilles avait reçu l^hospit alité chez une riche veuve, nommée Théocrite, dont la fille souffrait, depuis trois ans, d'une fièvre rebelle à tous les remèdes. Le serviteur de Dieu ne pouvait refuser à la malade le secours de ses prières; il pria pour elle et la fièvre disparut sur Fheure. Cette guérison miraculeuse ne pouvait rester secrète; elle s'ébruita, et le Saint comprit bien vite qu'il ne trouverait point à Arles le repos qu'il y était venu chercher. Il n'en fallut pas davantage pour le décider à quitter cette ville (^). Il franchit le Rhône, et dirige ses pas vers les bords du Grardon.
La main du Seigneur le conduisit dans une grotte, qu'embaumait déjà la présence d'un pieux anachorète, du nom de Yérédème, né, comme lui, sur le sol de la Grèce, et, comme lui, exilé volontaire pour l'amour du Christ.
Q) Il serait superflu de relever ici l'anaclironisme, que commet l'auteur des Actes, lorsqu'il fait arriver saint Gilles à Arles, pour jouir de la présence et des entretiens de saint Césaire; cette question a été discutée et tranchée en son lieu. S'il fallait en croire l'ancien biographe, le Saint aurait passé deux ans à Arles (AA. S8. 8ept, tom. i, p. 300, n. 9); mais quand on se rappelle le motif, qui amena dans cette ville le jeune Athénien, savoir le désir de vivre oublié et inconnu, il ne semble pas possible d'admettre qu'il j ait fait un séjour aussi long. A peine arrivé, saint Gilles guérit la fille de son hôtesse; la nouvelle de ce miracle dut se répandre de proche en proche, et défrayer bientôt toutes les conversations. Si le thaumaturge ne s'était soustrait, par une prompte fuite, aux obsessions de la foule, et aux honneurs que lui réservait la vénération du peuple, la renommée lui eût fait sans retard une auréole de gloire autrement brillante, que celle qui lui avait fait déserter le sol natal. Qu'eût-ce été, s'il avait passé à Arles deux années entières ? L'humilité du Saint repousse une pareille supposition; elle admet à peine la possibilité d'une résidence de quelques semaines, tout au plus de quelques mois.
Beaucoup d'auteurs modernes ont compris cela, et, s'abstenant de préciser la durée du séjour de saint Gilles à Arles, ils le montrent fuyant au plus tôt des lieux où sa vertu favorite se trouvait si mal à l'aise. Citons Teis- SONNIER, op. cit., p. 13; GouBiER, Vie admirable, etc., p. 7; Trichaud, op. cit., p. 23; GuÉRiN, op. et tom. cit., p. 402; d'Everlange, op. cit., 4« édit., p. 5. Stilting esquive la difficulté; il dit qu'avant de se joindre à Yérédème, saint Gilles passa deux ans environ à Arles et ailleurs : Conjiciamus JEgidium.... Arelate aliisque logis degisse fere liennio, indeque cum Veredemio eremita vixisse in solitudine.... {AA. 88., tom. cit., p. 296, n.52),
Touchante et merveilleuse rencontre que celle de ces deux hommes, parlant la même langue et venus si loin de leur terre natale, mus par un même motif et tendant à un même but, celui de se sanctifier par T oubli du monde, par la contemplation des choses célestes et les saintes rigueurs de la vie érémitique !
Vérédème, dont le nom seul, $e/)e8?;yu,oç, trahit Torigine (^), avait quitté la Grèce, à une époque impossible à préciser, mais a.ntérieure, paraît-il, de plusieurs années, au départ de saint Gilles (^). Il vivait depuis quarante ans dans la solitude, lorsque saint Agricole, sur le point de mourir, le désigna pour son successeur à l^évêché d^ Avignon (700). Élevé malgré lui à la dignité épiscopale, Vérédème remplit, durant vingt ans, tous les devoirs d'un zélé pasteur, et mourut, dans un âge fort avancé, le 17 Juin 720 ou 722 P).
(^) Le nom de Vérédème est formé de deux mots grecs, <f>6p(û, je porte, et Bij/no^;, peuple; il signifie donc : qui porte, ou supporte le peuple, plehem ferens. C'est l'opinion du bollandiste Godefroid Henschenius nomen, dit-il, inditum Episcopo; utique grœcum,.... eodemque compositum modo quo <j)6peKaK0<;, (^epévLKO^, <pep€^ù)0<;f malorum tolerans, victoriam atque vitam efferens : sic enim ^6p6SrjjjiO<; erit plehem ferens. Aspirationem autem usus vulgi extriverit. Oportet tamen ut apud Grœcos aliquos pro <j)épù) usitatum sit ^épcû vel fSrjpWf unde Bérénice nomen acceperit, quamvis verhum istud nusquam inveniatur sic scriptum (AA. 8S. Junii, tom. m, Antverpiae 1701, p. 411) Cette substitution du /S au ^ explique comment on en est venu à écrire Vérédème, au lieu de Phérédème, ainsi que l'exigeaient les règles de l'étymologie.
Dans la bouche du peuple, saint Yérédème est devenu, par abréviation, saint Vrîme-
('^) Gonon rapporte que Yérédème conçut de fort bonne heure, a teneris annis, le désir de se retirer dans la solitude; empêché par ses parents de suivre son attrait, il traversa la mer, vint aborder à Marseille, et fut se cacher dans une grotte, sur les bords du Gardon. Il y vécut longtemps ignoré, per multorum annorum spatia, quand enfin saint Gilles découvrit sa retraite {Vitœ et Sententiœ Patrum Occidentis, Lugduni 1625, pp. 160, col. 2, et 161, col. 1). Ces détails sont tirés de la Vita S. Veredemi Episcopi, ex Anachoreta, que Gonon assure avoir composée à l'aide des anciens manuscrits de l'église d'Avignon et des indications de Raulin, moine de Cluny.
(^) Le P. Gams indique l'année 720 (Séries Episcoporum Ecclesiœ catholicce, p. 503). Les Bénédictins de la Gallia christiana assignent l'année 722 (tom. I, Parisiis 1716, col. 802). Ces auteurs terminent la courte notice consacrée à Vérédème par l'épitaphe du saint évêque, où il est dit que
Saint Gilles obtint sans peine de Vérédème de pouvoir partager sa retraite; il le choisit pour son maître,, et, sous sa direction, fit de merveilleux progrès dans la sainteté.
celui-ci vécnt environ 61 ans, vixit plus minus LXI an. C'est nne erreur, puisque Vérédème avait passé quarante ans au moins dans la solitude, lorsqu'il fut élevé sur le siège épiscopal d'Avignon, en 700, et qu'il ne trépassa qu'en 720 ou 722. Il mourut certainement octogénaire, et probablement plus âgé encore. 8enex et grandœvus, dit Gonon, migravit ad Christum (op. cit., p. 161, col. 2).
On a beaucoup disserté au sujet de Vérédème. Un premier groupe d'auteurs prétend qu'il y eut deux saints de ce nom : l'un, ermite au territoire d'Uzès, contemporain de saint Césaire et de saint Gilles, dont la fête se célébrait à Uzès, le 21 Août; l'autre, évêque d'Avignon, pendant les vingt premières années du VIII^ siècle, et dont la fête tombe le 17 Juin. Un second groupe d'écrivains soutient que l'ermite et l'évêque sont un seul et même personnage, décédé en 720 ou 722. Parmi les historiens qui croient à l'existence de deux Vérédème, nous rencontrons Gonon, op. cit., p. 161, c. 2; du Saussay, Martyrologium OalUcanum, tom. ii, pp. 1135, 1232, 1243; Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorvmi, tom. i, p. 373, et les boUandistes Henscbenius, AA. 88. Junii, tom. m, p. 411, n. 2, et Jean Pinius, AA. 88. Augusti, tom. iv, pp. 636 et suiv. Ce dernier a écrit une dissertation spéciale de unico an duohus Veredemiis seu Veredemis, qu'il résume ainsi : Vixerunt itaque seculo sexto 88. Cœsarius Arelatensis ac JEgidius abhas; vixit ut/rique synchronus 8. Veredemius eremita, secundum Acta ejusdem ahhatis; atque adeo nimis remotus a seculo octavo, quo vixit synonymus episcopus, quam ut hic ah isto non fuerit diversus (loc. cit., p. 638, n. 10). Pinius croit que saiut Vérédème d'Uzès mourut vers 540 (p. 639, n. 17).
Gonon et du Saussay, tout en admettant la pluralité des Vérédème, s'écartent, en certains points, de l'opinion des auteurs formant ce premier groupe. D'après Gonon, les deux Vérédème furent anachorètes; celui qui devint, en l'année 700, évêque d'Avignon, habitait une solitude, distante d'une lieue seulement de cette dernière ville, à l'endroit où se voyait encore un ermitage, du temps de Gonon (op. cit., p. 161, col. 2, Notœ). La Gallia christiana est du même avis : Veredemius, dit-elle, prope urhem in eremo vitam.... ducebat (loc. cit.). Gonon soutient, en outre, que saint Gilles était contemporain et compagnon de Vérédème-évêque, qui florissait, écrit -il, vers l'année 700 : floruit circa annum Domini 700 (pp. 160 et 161, Notœ).
André du Saussay distingue l'ermite Vérédème de l'évêque de ce nom, mais il le place vers le VIII^ siècle, puisqu'il le met en contact avec saint Gilles, qui, d'après son système chronologique, vécut à cette époque (op. et tom. cit., p. 1243).
L'opinion, qui ne reconnaît qu'un seul Vérédème, compte parmi ses principaux patrons l'abbé Chastelain, auteur du Martyrologe universel (Paris 1709), et le P. Stilting. Chastelain mentionne au 17 Juin, " A Avignon, S. Vrîme, Évêque, successeur de S* Agricole... " (p. 299), et sous le 20 Août : " Au Diocèse d'Usèz, S. Vérédème, Solitaire; dont les Reliques sont à Usez "
Le lecteur nous saura gré de lui mettre sous les yeux une belle page de M. Tabbé Teissonnier, décrivant les lieux sanctifiés par le séjour des deux anachorètes :
" Le sol qu'ils ont foulé de leurs pieds et trempé de leurs larmes pieuses, est encore tout empreint de leur souvenir. L'enfant du village, le berger naïf qui mène son troupeau sur les collines abruptes dont le Gardon suit les capricieuses sinuosités, auprès de Collias (^), vous montre, ici, l'aire de S. Frédème (Vérédème); là, la grotte de S. Frédème; ailleurs encore, la sainte Baume (grotte); on ne dit pas si elle est de S. Vérédème ou de S. Gilles, et il est grandement à présumer que cette dernière grotte abrita pendant quelque temps les deux saints que Dieu avait rapprochés et unis si loin de leur patrie terrestre, pour les conduire tous deux à la patrie d'en baut. Du reste, S. Vérédème put habiter successivement ces deux grottes, et, à l'arrivée de S. Gilles, en abandonner une à ce cher disciple.
Celle qui est au levant du village de Collias, se cache au fond de la vallée, où l'on a bâti, depuis, une humble habitation et une chapelle dédiée à S. Vincent de Laval {de Valle). Son caractère architectonique paraît indiquer le XII^ siècle. Il y a à peine une vingtaine d'années, ce coin obscur, éminemment propre au recueillement de l'âme, n'avait point encore changé de destination; il servait de retraite à l'ermite de Laval.
" L'autre grotte, située à plusieurs kilomètres au cou-
(p. 415), mais il dit, dans la Tahle de son onvrage : " Vrîme (Veredenms) li[ermite] a Usez, le m[ême] q[ue] Vérédème " (p. 1182).
Stilting commence par exposer l'état de la question, et réfute ensuite victorieusement les raisons alléguées par Gonon (AA. 88. 8ept., tom. i, pp. 297, 298, nn. 60-62); il termine ainsi : Quapropter, sive considerem rationes, quœ afferuntur pro distinctione, sive distinctioni oppositas, vehementer suspicari cogor, unum esse Veredemum, qui ut pontifex Avenione colitur, et ut non pontifex Ucetiœ. 8i tamen diversi sunt, non duMto, quin gesta utriusque sint conftisa; et difficulter statui potest, uter in solitudine sua exceperit 8. ^gidium (p. 298, n. 63). Le sentiment de Stilting a prévalu parmi les érudits.
Q) Commune du département du Gard, dans l'arrondissement d'Uzès.
chant de Collias, est une galerie souterraine^ nous dirions presque un tunnel régulier, creusé par les mains de la nature dans le flanc de la montagne au pied de laquelle fuient les eaux du Gardon. Comme elle la traverse de part en part à Fangle qu'elle forme en cet endroit, il en résulte qu^elle a deux issues par lesquelles on voit, comme du haut d^une citadelle, se dessiner, en amont et en aval, les gorges pittoresques au fond desquelles la rivière cache son Ht. On dirait que, dans des temps fort éloignés de nous, cette grotte se liait à une autre qui suivait, dans la direction du couchant, le coude tracé sur ce point par le cours du Grardon; mais Faction dissolvante des éléments, et particulièrement des pluies, sur la berge de la rivière, ont effondré dans toute sa longueur un côté de cette dernière grotte, dont il reste encore la voûte, adhérant au flanc de la montagne et recouvrant une plateforme digne d'être visitée.
On voit, en effet, sur le rocher nu qui est au fond de cette cavité, une fresque du moyen âge, aux vives couleurs, quoique médiocre pour l'exécution, et d'ailleurs fort dégradée. Ce curieux médaillon nous a paru représenter S. Christophe, le patron invoqué par tous les voyageurs, dans les siècles de foi, au passage des rivières. Mais ce qui offre plus d'intérêt au visiteur catholique sous ce toit naturel, formé par le rocher, c'est une petite chapelle très-régulière, bien conservée avec son abside, à l'extrémité de la plate-forme du côté du levant. Elle paraît remonter au moins au XI^ siècle, à en juger soit par le genre d'architecture, soit par la forme d'une inscription qu'on y lit, en entrant, sur V\m des pieds-droits, à gauche. Nous serions porté à croire qu'elle fut construite sur l'emplacement d'un oratoire bâti originairement par S. Yérédème ou par S. Gilles. Ce qu'il y a de certain, c'est que, entre cette chapelle et l'ouverture occidentale de la grotte, on voit les traces d'un sentier rampant par lequel le serviteur de Dieu pouvait, en s'appuyant sur les arbustes sauvages qui s'élançaient de toutes les fissures du rocher, se rendre à cet endroit solitaire
pour prier. Aujourd'hui, la plupart des arbustes ont disparu, et le rocher tourmenté par Faction du temps et par les pluies d'orage y est devenu un véritable précipice. Le visiteur qui a parcouru en curieux la grotte dans toute sa longueur, se trouve tout à coup arrêté devant cet abîme infrancbissable; et après avoir joui un instant de la beauté du site, il doit penser à rétrograder pour cbercber F issue du côté du levant par oii il était entré.
" L'inscription qu'on lit à l'entrée de la petite cbapelle a pour objet de perpétuer le souvenir du jour oii elle fut dédiée au Seigneur, sous Finvocation de S. Pierre (^). Ce jour est le neuvième des calendes de septembre^ c'est-à-dire le 22 août, la veille du jour oîi l'église d'Uzès célébrait autrefois la fête de S. Vérédème. On n'y trouve pas indiqué le millésime ou l'année.... (2).
Vérédème et Gilles coulaient ensemble des jours heureux et tranquilles : aucun bruit du monde ne venait les troubler dans leur chère solitude. Ce calme ne devait point durer. Quelque soin que prissent les deux ermites de vivre cachés, on découvrit leur retraite, et bientôt ils se virent assaillis par des multitudes importunes, que le spectacle de leurs vertus, et plus encore l'éclat de leurs miracles faisaient accourir sur les rives du Gardon. Saint Gilles attribuait à son maître tout le mérite de ces prodiges, et se dérobait ainsi au respect de la foule. Mais cette ingénieuse humilité ne put le soustraire longtemps à l'admiration des hommes; deux miracles, rapportés dans ses ActeSy étendirent au loin sa renommée.
Une grande sécheresse désolait la contrée; les habitants eurent recours à saint Gilles, et ses prières obtinrent la cessation du fléau.
Un jour que le disciple de Vérédème se trouvait seul à la
(^) Dedicatio Ecclesiœ S. Pétri VIIU Kalendas Sept. — Le IX des calendes de Septembre ne répond pas an 22, mais an 24 Août; l'Église d'Uzès célébrait la fête de saint Vérédème, le 21 Août.
(2) Notice historique sur Saint- Qillea, pp. 14-16.
grotte, on lui présenta un malade, en proie à de cruelles souffrances, et qu'on le supplia de vouloir guérir. Gilles s'excusa, en alléguant l'absence de son maître, dont les prières, disaitil, pouvaient seules rendre la santé, et il engagea les visiteurs à attendre le retour de ce dernier. Cette réponse ne satisfit point les. compagnons du malheureux; l'iiumble anachorète dut céder à leurs instances, et demander à Dieu la guérison du malade, qui fut complète et instantanée (^) . Ce miracle eut un tel retentissement, que le Saint ne pouvait plus quitter sa cellule, sans se voir entouré des témoignages de la vénération publique; son humilité en souffrait cruellement, et le goût si prononcé qu'il avait pour la solitude et la vie contemplative, lui fit prendre une résolution, qui dut coûter beaucoup à son cœur, celle de se séparer de Vérédème, le plus sage des maîtres, le meilleur des amis (^).
CHAPITEE IV
SAINT GILLES QUITTE VÊEÉDÈME - IL SE RETIRE SUR LA MONTAGNE DE NURIA, EN ESPAGNE
Saint Gilles avait appris à vénérer Yérédème comme son père, et il en était tendrement aimé; il fallait rompre des liens consacrés, à la fois, par le souvenir toujours cher d'une patrie commune et par la religion. C'était un sacrifice également
(1) AA. 88. Sept, tom. i, p. 300, n. 10.
(^) Combien de temps Gilles et Vérédème vécnrent-ils ensemble ? Les Actes du Saint ne nous l'apprennent pasj ils disent simplement : Cujus (Veredemii) vitam sanctus ^gidius videns esse divinam, aliquantulum temporis cum eo œdificationis causa conversatus est (AA. 88., tom. cit., p. 300, n. 9). Les anciens bagiographes et cbroniquenrs ne sont pas pins explicites. Jacques de Voragine dit : ... c^tm Veredonio (al. Veredemo) eremita sanctitate conspicuo Diu mansit (Legenda awrea, édit. cit., p. 583). Saint Antonin emploie les mêmes termes (Chronicorum secunda pars, édit. cit., p. 384, col 2). Vincent de Beanvais
sensible pour le disciple et pour le maître. Saint Gilles n'hésite pas à Faccomplir; il brise, d'un coup, cette union si étroite, et part, à la voix de Dieu, avec la bénédiction et les conseils de celui, qu'il eût voulu ne jamais quitter. Où va-t-il diriger ses pas ? Les anciennes légendes, basées sur les Actes du Saint, nous le montrent cbercliant un abri dans la forêt gothique, à quatre lieues de Mmes et à égale distance d'Arles. Mais une tradition, que sa haute antiquité rend éminemment respectable, nous fait voir saint Gilles franchissant la chaîne des Pyrénées, qui le séparait de l'Espagne, et venant s'établir en ermite sur la montagne de Nuria, dans la Catalogne.
Cette tradition a trouvé un défenseur convaincu dans l'abbé François Marés, prêtre catalan, auteur de YRistoria y miracles de la sagrada imatge de nostra Senyora de Nûria. Cet ouvrage, publié en 1666, fut réimprimé en 1756, et tout récemment, en 1864, une nouvelle édition parut à Barcelone (^).
s'exprime d'une façon presque identique : ... cum sancto Veredemio heremita diu fuit (Spéculum historiale, édit. cit., tom. m, lib. xxiiii, cap. cxxxix).
M. l'abbé Teissonnier écrit : " S. Gilles et S. Vérédème avaient passé ensemble, sur les bords du Gardon, deux ans environ, nous disent les anciennes légendes, lorsque la renommée de leur sainteté et l'éclat de leurs miracles attira auprès d'eux les fidèles d'alentour " (op. cit., p. 18). Nous ignorons quelles sont les anciennes légendes, auxquelles l'auteur fait allusion; pour notre part, nous n'en avons rencontré aucune, contenant ce détail. L'opinion de M. Teissonnier a été suivie par MM. Tricbaud (op. cit., p. 26) et Goubier, (Vie admirable, etc., p. 8). M. de Kerval indique l'année 667, comme date de la rencontre de Gilles et de Vérédème, et celle de 670, comme époque de leur séparation (op. cit., 2^ édit., pp. 11, 12); il se rapprocbe en cela de Stilting, d'après lequel saint Gilles serait arrivé auprès de Vérédème vers 667 ou 668, et l'aurait quitté, en 670 ou 671 (AA. 88. Sept. tom. 1, p. 296, n. 52).
Voici le titre complet du livre : Historia y miracles composta per la
Dr, Francesch Marés Prébere, ab las addicions fêtas posteriorment. — Barcelona, estampa del hereu de Pau Riera, carrer den Bohador, 1864, in-24, de 398 pp., dont 4 pp. non chiffrées pour la censura, placée en tête du volume, et le titre.
L'ouvrage se divise en trois parties : la première traite de la fondation de la chapelle et de la découverte de l'image de Notre-Dame de Nuria (pp. 5- 190); la deuxième rapporte les miracles, au nombre de cinquante-trois, opérés par l'intercession de la Vierge de Nuria (pp. 191-297); la troisième contient rénumération des indulgences et privilèges, dont les souverains pontifes, les évêques et les rois enrichirent la sainte chapelle (pp. 298-324). Une pièce de vers latins : Brevis narratio historiœ Virginis Mariœ de Nuriœ, heroico carminé
Une traduction abrégée de ce travail vit le jour à Toulouse, en 1867, sous le titre de : Histoire de F ermitage de Notre- Dame de Nuria et des principaux Miracles qui s'y sont opérés; traduite du catalan par M^^ L. de P (^) .
illustrata, et nne antre, en hnitains catalans, sur le même sujet, font suite à cette troisième partie (pp. 324-336). Le volume se termine par une neuvaine en l'honneur de Notre-Dame de Nuria, composée par Mgr. Benoît Vilamitjana, chanoine théologal de la cathédrale d'Urgel, aujourd'hui évêque de Tortose (pp. 337-372); viennent ensuite une instruction sur le pèlerinage de Nuria et des cantiques à la Vierge et à saint Gilles, destinés aux pèlerins (pp. 373- 391). L'approbation de l'ouvrage, datée du 30 juin 1756, année de sa réimpression, émane du E. P. Jean Juncosa, lecteur en théologie de l'ordre des Frères-Prêcheurs, du couvent de Sainte-Catherine, à Barcelone; le même qui, depuis douze ans, prêchait les exercices spirituels donnés dans le sanctuaire de Nuria, du 14 Août au 14 Septembre, en vertu de la fondation faite, en 1743, par messire Joseph de Mora, marquis de Llio. Le style de cette histoire, dit le censeur, est propre à exciter una entranyahle devociô â Maria santîssima en tots los que se aplicarân d llegir esta Historia.
En regard du titre se trouve l'image de Notre-Dame de Nuria. La Yierge plane dans les airs, portée sur un nuage et entourée d'anges; elle est vêtue à l'espagnole, tient un bouquet de fleurs dans la main droite et son divin Fils sur le bras gauche. Au-dessous d'elle figurent un crucifix, une cloche et un vase à deux anses, objets dont nous parlerons plus loin. Un paysage montagneux, où l'on voit la chapelle et l'ermitage de Nuria, se déroule au bas de la Madone; ce paysage est encadré, sur l' avant-plan, par deux quartiers de rochers, portant chacun un berger agenouillé, invoquant dévotement la Vierge.
L'existence de ce volume nous fut signalée par le E. P. Pradel, de l'ordre des Frères-Prêcheurs, bien connu dans le monde religieux par ses remarquables travaux sur le Eosaire. Le savant Dominicain était prieur du couvent de Saint-Maximin (Départ, du Var), lorsqu'il fut adjoint, en qualité de socius^ au très-Eév. P. Louis Mas, désigné pour assister, à titre de définiteur de la province de Toulouse, au chapitre général de l'ordre, tenu à Gand, en Septembre 1871. Avant de rentrer en France, le E. P. Pradel voulut visiter les Sœurs Dominicaines de Bruges, et cette circonstance nous mit en communication avec ce digne religieux, qui nous fournit des indications précieuses sur le culte de saint Gilles, et appela notre attention sur l'histoire de Notre-Dame de Nuria. L'exemplaire, que nous possédons, de l'original catalan et la traduction française nous furent gracieusement offerts par M. l'abbé Pérarnaud, vicaire de Notre-Dame de la Eéal, à Perpignan, auquel le E. P. Pradel nous avait adressé; cet envoi était accompagné d'une lettre, datée du 2 Octobre 1871, et conçue dans des termes de la plus exquise bienveillance. Le E. P. Pradel et M. l'abbé Pérarnaud ont droit à toute notre gratitude; qu'ils nous permettent de leur en réitérer ici la vive et sincère expression.
(^) In-24, de 252 pp., y compris le titre et V Avertissement. Le traducteur résume, en quelques lignes, la troisième partie du livre, contenant le relevé des indulgences et privilèges accordés à la chapelle de Notre-Dame de Nuria
L'auteur consacre cinquante pages de son livre (36-85), soit cinq chapitres de la première partie (V-IX), à prouver (|ue saint Gilles habita la montagne de Nuria^ qu'il sculpta l'image de la Vierge vénérée aujourd'hui, et, au moment do son départ, la cacha dans la grotte, où elle fut miraculeuseliient découverte en 1079. Il attribue donc au saint anachorète l;i première origine d'un sanctuaire, qui, après celui de Notre- Dame de Montserrat, est le plus célèbre de toute la Catalogne ut l'un des plus fréquentés de l'Espagne. Cette assertion, solidement établie, a droit à tous les respects de l'érudit, et nous allons essayer de résumer, d'une façon succincte, les arguments développés par l'écrivain catalan.
Le sanctuaire de Nuria est situé aux confins de l'évêché d'Urgel, sur le territoire de la ville de Caralps, dans la Catalogne; il est bâti vers le milieu de la montagne, appelée Ports (c'est-à-dire, défilé) de Nuria, qui fait partie de la chaîne, commençant à la mer Méditerranée, entre Collioure, ville forte du département des Pyrénées orientales, et le cap de Creux. Cette chaîne s'étend vers le sud-ouest : elle divise le Roussillon de l'Ampourdan; vers le sud, elle commence au Canigou, et sépare les anciens comtés du Confient et de la Cerdagne, de la province de Catalogne (^).
Un ancien manuscrit sur parchemin, renfermant l'histoire de la statue miraculeuse, et conservé dans l'ermitage attenant à la chapelle, atteste la réalité du séjour de saint Gilles à Nuria. On y lit, en termes exprès, que ce saint personnage
(pp. 210, 211). Tons les appendices, à Texception de la Neuvaine, ont été supprimés, et bien que le lecteur n'en soit pas prévenu dans V Avertissement, la première partie, tout en conservant le même nombre de chapitres que l'original, a été fort écourtée. La gravure de Notre-Dame de Nuria a aussi disparu de la traduction française.
(^) Marés, Historia y miracles de la sagrada imatge de nostra Senynra de Nûria, p. 8. — Histoire de Vermitage de N. D. de Nuria, p. 7-
L'abbé Marés s'étend longuement, dans les quatre premiers chapitres de son histoire, sur la situation topographiqne de la montagne de Nuria, sur sa fertilité et les agréments de son séjour, sur les rivières qui y prennent leur source (pp. 5-36). I
habita la montagne et fit pénitence dans cette même grotte, oii Ton découvrit l'image de la Vierge, image qu'il avait sculptée de ses mains et cacliée en ce lieu, avant de le quitter.
Quand Tabbé Marés visita le sanctuaire de Nuria en 1666, année de ^apparition de son livre, les prêtres qui desservaient la chapelle, lui firent voir ce manuscrit, écrit dans l^ancienne langue du pays, et qui offrait tous les caractères de la plus haute antiquité; son état de vétusté en rendait la lecture difficile en certains endroits, mais on avait eu soin d'en tirer deux copies très -exactes, et dont l'écriture était parfaitement lisible, bien qu'elles remontassent aussi à une date fort ancienne (^).
C'est en se basant sur la tradition établie dans le pays, que l'auteur du manuscrit affirme le séjour de saint Gilles sur la montagne de Nuria. La tradition est une autorité, dont personne ne conteste la valeur; elle complète l'histoire sacrée, tout aussi bien que l'histoire profane, puisque, sans son secours, il est un grand nombre de faits, dont la connaissance ne serait pas arrivée jusqu'à nous.
A l'appui de cette croyance, il faut mentionner la manière solennelle, dont est célébrée à Nuria, depuis un temps immémorial, la fête de saint Gilles. Le concours des fidèles est immense au l^'^ Septembre. La vallée de Ribes, la Oerdagne,
(1) Marés, Historia y miracles, etc. pp. 61, 52. — Histoire de Vermitage, etc., p. 37.
Avant d'établir sa tlièse, l' auteur donne la Vie de saint Gilles (pp. 43-50), qu'il emprunte au Flos Sanctoruvi, d'Alphonse Villegas. (Cet écrivain, natif de Tolède, florissait vers l'an 1596; il a laissé quatre volumes de Vies des saints, dont on trouvera les titres dans Moréri, édit. Drouet, t. x, p. 629, v° Villegas lAlfonse'].) Cette biographie n'est que la reproduction de l'ancienne légende du Saint, dont elle fait un contemporain de saint Césaire, évêque d'Arles. Marés se rallie plus loin (p. 69) à l'opinion de Trithème, qui adopte cette contemporanéité, mais n'en écrit pas moins, parlant de saint Gilles : Claruit circa annum Domini 710. L'auteur, n'ayant pas contrôlé les assertions contradictoires de Trithème, a cru que saint Césairfe d'Arles vivait vers les années 700, au même temps que saint Gilles, et ne s'est pas aperçu de l'anachronisme, qu'il commettait, à la suite du moine bénédictin. Il fixe la mort do saint Gilles en 725 (p. 72).
— Tô-
le Confient, le Roussillon, toutes les contrées voisines y envoient des milliers de pèlerins, attirés par cette croyance antique du séjour de saint Gilles sur ces montagnes, et par la certitude qu'il est Fauteur de Timage de Marie. La grotte, où elle a été trouvée, porte toujours le nom de grotte de saint Gilles, et la découverte de la sainte image n'a pu même faire changer cette dénomination.
Ajoutons encore le nom de la fontaine, qui coule devant la grotte; elle est appelée par les bergers, qui habitent ces parages, la fontaine de saint Gilles, et un grand nombre de pèlerins viennent boire de son eau, parce qu'ils croient que la présence de notre Saint l'a rendue miraculeuse (^).
Il n'est pas jusqu'à la médaille distribuée aux pèlerins de Nuria, qui ne confirme la tradition, tant de fois séculaire, dont nous nous faisons le défenseur. La face de cette médaille représente la Vierge de Nuria, telle qu'elle a été décrite plus haut; à sa droite, se trouve la cloche et à sa gauche, on voit la croix et le vase de cuivre, dit Ouille, souvenirs de saint Gilles, dont il sera question tout à l'heure. La légende porte : N. S. DE NURIA. Le revers offre saint Gilles, en costume d'abbé, avec cha.pe, crosse et mitre, la main droite levée et bénissante; la biche se tient debout à sa droite, et, à gauche, on aperçoit une espèce de construction avec tourelle, qui figure sans doute le sanctuaire de Nuria. A l'en tour se lit cette légende : S. GIL ABAT. Ç^).
La tradition constante du séjour de saint Gilles à Nuria
Marés, Historia y miracles, etc., pp. 52, 56 et sniv. — Histoire de Vermitage, etc., pp. 37 et sniv.
(^) Un exemplaire en enivre de cette médaille nons a été envoyé de Saint-Gilles-dn-Gard, par M''« Alix Bessière. Ni l'abbé Marés, ni son tradnctenr, ne signalent cet objet de piété, qui n'est pas sans avoir une importance réelle dans la question, qui nons occupe. Nous en concluons qu'on ne distribuait pas encore de ces médailles, au temps de l'écrivain catalan; cet auteur si habile à exploiter jus(ju'aux moindres circonstances favorables à son opinion, se fût gardé d'omettre un détail si propre à la corroborer. An reste, le type tout à fait moderne de la médaille que nons avons sous les yeux, et dont le mérite artistique est nul, prouve sa confection récente.
a rendu le culte du Saint extrêmement populaire^ non-seulement en Catalogne, mais dans les provinces limitrophes d'Aragon et de Yalence, et dans tout le pays avoisinant; le prénom de Gilles y compte parmi les noms de baptême les plus répandus, et partout il y a fête, le 1^^' Septembre. La palme toutefois revient à la Catalogne : nous avons dit avec quel admirable entrain Nuria solennise la Saint-Gilles, et des manifestations analogues, bien que plus modestes, se produisent dans toute la vallée, qu'arrose la Sègre (^). La ville de Tora, ancienne résidence des ducs de Cardona, a choisi saint Gilles pour patron, et célèbre, comme la plus grande fête de Pannée, le jour que lui consacre l'Eglise (^).
Toutes ces preuves semblent suffisantes pour démontrer l'authenticité du séjour de saint Gilles à Nuria, mais la plus convaincante de toutes se trouve dans les miracles opérés, depuis plus de huit siècles, en faveur des dévots à la sainte image. Dieu récompense leur foi par des grâces sans nombre et par des prodiges éclatants, et cependant ils viennent tous à Nuria dans la conviction que cette image est l'œuvre de saint Gilles; si cette croyance était erronée, le Dieu de vérité ne voudrait pas y donner une sanction miraculeuse^ qui en maintiendrait la fausseté (^) .
Autre preuve. On conserve dans les archives de l'église paroissiale de Caralps, ou du moins on y conservait à l'époque oii l'abbé Marés écrivait son livre, un acte sur parchemin, émané de trois archevêques et de neuf évêques, et muni des sceaux de ces prélats. Cet acte, dressé à Avignon, le 8 Mai 1338, la quatrième année du pontificat de Benoît XII, est une concession d'indulgences en faveur de ceux qui feront
Q) La Sègre est un affluent de l'Ebre, qni a son embouclmre dans la Catalogne; la partie de cette province, qne la Sègre féconde de ses eaux, s'appelle la S égara.
(^) Marés, Historia y miracles, etc., p. 67. — Histoire de Vermitage, etc., p. 45.
(^) Maeés, Historia y miracles, etc., p. 59. — Histoire de Vermitage, etc., p. 40.
une aumône â la sauta Casa de Nuria^ ou visiteront celle-ci à certains jours spécifiés dans Tacte (^). Ce document a été traduit en catalan^ à Fusage des pèlerins; cette traduction, écrite sur une feuille de parchemin, est fixée contre Fun des murs intérieurs du sanctuaire de Nuria {^). L^abbé Marés Finsère textuellement et en entier dans la troisième partie de son ouvrage (^); dans la première, il donne un fragment de Fintroduction, qui renferme le passage confirmatif de sa thèse îious en extrayons les lignes suivantes :
A tous les fidèles chrétiens qui ces présentes lettres verront, nous, par la miséricorde de Dieu, Frères (^) Guil-
(^) Mares, Historia y miracles, etc., pp. 313 et sniv. O M, p. 311.
(3) Id., pp. 312 et sniv.
(4) Id., pp. 62, 63.
L'en-tête de l'acte, contenant les noms des évêqnes et les titres de leurs sièges, n'a pas été tradnit dans la version catalane; il est resté tel qu'il se trouve dans l'original. Des erreurs doivent s'être glissées dans la désignation latine de ces sièges, dont la plupart des noms ont échappé à toutes nos recherclies : nous avons vainement consulté la Notifia Episcopatuum orhis christiani, d'Aubert Le Mire, (Antverpise 1613); VHandbuch der Mrchlichen Geographie, de J. WiLTSCH (Berlin 1846); la Séries Episcoporum Ecclesiœ catholicce quotquot innotuerunt a Beato Petro Âpostolo, du bénédictin Gams (Ratisbonae 1873), et La Gerarchia cattolica e la famiglia pontificia (alias, le Chracas, ainsi appelé de son premier éditeur) per Vanno 1877 (Roma 1877); cet annuaire oflaciel de la cour pontificale contient les noms anciens et modernes de tous les évêchés du monde catholique. En présence de l'infructuosité de nos recherches, nous avons conservé les désignations latines qui nous semblaient défectueuses, sauf à formuler en note les suppositions que nous jugeons les plus naturelles.
(*) Nos miseratione divina Fratres Guillelmus, etc. L'ignorance de la langue latine a fait commettre d'étranges bévues au traducteur de l'abbé
Marés. M'"^ L. de P a rendu les mots : Nos... Fratres, par nos frères, et les
met dans la bouche du pape lui-même. Elle écrit : " A la date du 8 Mai 1338, le Pape régnant et résidant pour lors à Avignon, publie (à) la demande de trois archevêques et de neuf évêques, une bulle accordant des indulgences à tous ceux qui feront l'aumône à la sainte maison de Nturia... J'extrais de cette bulle ce qui prouvera d'une manière certaine le séjour de saint Gilles à Nuria : A tous les fidèles chrétiens... Par la miséricorde de Dieu : nos frères, Guillaume, etc. " (op. cit., pp. 41, 42).
Cette traduction défectueuse a induit en erreur M. le chanoine d'Everlange, qui n'a pas eu sous la main l'édition catalane (Saint Gilles et son pèlerinage, 4"-' édit., p. 13).
Ce n'est pas tout : sous la plume de M'"^ L. de P , les titres abrégés des
laume d^Antivari {^), Jean Cassenensis (^), Bernard Nixiensis i^), , archevêque s, Pierre Montis Moxam[ensis) (*)^ Paul d^Albe i^), Guillaume Bellemitenensis (^), Boniface Sulsitanensis (^), Jean
sièges épiscopanx, Antiharen. (pour Antiharensis), Cassenen. (pour Cassenensis), se transforment en noms de famille, et deviennent Guillaume Antïbareu (sic), Jean Cassenen, etc. (p. 42).
Q) Antiharensis. . Antihara, Antivari, est une ville d'Albanie (Turquie d'Europe), siège d'un archevêché, occupé, en 1338, par un prélat d'origine française, Guillaume Ada, de l'ordre de Saint-Dominique (Gams, op. cit., p. 393).
(2) Cassenensis (Marés écrit ailleurs, p. 312, Cassensensis). Nous n'avons trouvé aucune métropole répondant à ce nom. Il existe, dans le royaume des Deux-Siciles, un évêché de Cassano, Cassanensis, suffragant de Reggio, dont le titulaire, en 1338, était un certain Gunius (Joannes ?) (Gams, op. cit., p. 871). Il y avait aussi jadis un évêché de Mont-Cassin, Montis Cassinensis, Cassinensis, relevant de la métropole de Capoue (Deux-Siciles), et supprimé en 1367 (Gams, op. cit., p. 900); mais, outre que le titulaire, en 1338, était un moine de l'ordre de Saint -Benoît, du nom de Raimond, ce siège, pas plus que le précédent, n'était archiépiscopal.
(^) Nixiensis. La liste des métropoles ne contient ni ce nom, ni aucun qui s'en rapproche; il doit avoir été défiguré par les copistes, et ce serait s'évertuer en pure perte, que de vouloir en rétablir la véritable orthographe. Le siège de Nice (France), Nicia, d'oii Niciensis, ne peut être mis en avant, car ce n'est pas un siège métropolitain.
('^) Montis Moxam(ensis) . Peut-être faut-il lire Montis Maran(i). L'ancien évêché de Monte Marano était suffragant de la métropole de Bénévent (États de l'Église); il est uni, depuis 1818, au siège de Nusco, sons la métropole de Salerne (Deux-Siciles) (Gams, op. cit., p. 900). En 1338, nous trouvons sur ce siège Pierre II, ce qui donne quelque fondement à notre supposition.
(^) Albanensis. Albe ou Albanopoli, ville d'Albanie, était le siège d'un évêché, supprimé en 1640, et uni à la métropole de Durazzo (Gams, op. cit., p. 392. Cet auteur donne la série des Episcopi Albanenses, mais n'indique pas de titulaire pour l'année 1338) .
(^) Bellemitenensis. Encore un nom évidemment tronqué. Le Dictionnaire historique portatif de la Géographie sacrée ancienne et moderne (Paris 1759) signale une localité dont le nom a quelque ressemblance avec le titre qui nous occupe, savoir Belmindon (d'oii, sans doute, Belmindonensis, et peut-être, par altération, Bellemitenensis) " siège épiscopal de Syrie, sous la métropole de Bostra, selon Ortelius " (p. 143). Mais Mir^us, op. cit., p. 89, Wiltsch, op. cit., tom. I, p. 196, Gams, op. cit., p. 43, ne citent pas ce siège parmi les évêchés suffragants de Bostra.
(^) Sulsitanensis. Peut-être s'agit-il ici de l'évêché d'Iglésias, sous la métropole de Cagliari, en Sardaigne, dont le nom latin est Sulcis, Bulcis Ecclesia, d'oii Sulcitanus (Sulcitanensis, Sulsitanensis ?). Le siège, établi à Sulci dans les premiers siècles, fut transféré par le pape Jules II, en 1503, à Iglésias (Gams, op. cit., p. 837).
de Tabie (^), Jean Verdanensis (^), Benoît de Cardique (^), Vincent Moxanensis Saulve de Worms (^), évêques, salut perpétuel en Notre- Seigneur '\
Après avoir fait un éloge magnifique de la Vierge Marie, et insisté sur Futilité de favoriser les lieux, qui lui sont consacrés, ces prélats continuent ainsi :
" C'est pourquoi, en l'honneur et à la gloire de notre Seigneur Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, de sa glorieuse Mère, des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et de saint Gilles, sculpteur de la glorieuse image, vulgairement nommée de la Vierge Marie de Nuria, fahricador de la gloriosa Imatge, vulgarment anomenada de la Verge Maria de Nuria, placée, avec grande piété et à une époque fort reculée, sur une montagne (^), communément appelée les sept vallées
(}) Tahiensis. Tabie, ancienne ville épiscopale de Galatie (Asie mineure), sous la métropole d'Ancyre (Gams, op. cit., p. 441). Miraeus écrit Attàbiensis (op. cit., p. 103).
(2) Verdanensis. Ce terme n'indiquerait-il pas l'évêché de Verden, en Allemagne, relevant de l'ancienne métropole de Mayence (simple évêché, depuis 1801), et supprimé en 1631 ? (Gams, op. cit., pp. 320, 321). En 1338, l'évêque de Verden se nommait Jean von Westerhold.
(^) Cardicenensis, pour Cardicensis. Cardique, Cardica, ancienne ville épiscopale de Thessalie, sous la métropole de Larisse, est aujourd'hui le titre d'un évêché in partihus infideliunv. Gams assigne comme titulaire de ce siège, en 1338, un religieux de l'ordre de Saint-Augustin, nommé Benoît, ce qui s'accorde avec notre acte (op. cit., p. 432) .
(■*) Moxanensis. Nous n'émettons aucune hypothèse au sujet de ce titre, car nous n'avons rien trouvé, qui lui ressemble, dans la nomenclature des évêchés.
Parlant de Pépin Eoosen et de Ghislain de Vroede, auxiliaires du cardinal de Granvelle, archevêque de Malines, communément appelés évêques de Salubrie (Salubria), tandis que le vrai titre de ce siège était Selymhria, le P. Victor De Buck remarque que *' dans le Provinciale ou liste des évêchés dont on se servait à Rome au XVI*^ siècle, beaucoup de noms, par la faute des copistes, étaient massacrés " (Revue générale, IV^ année. Mars 1868, p. 311, en note). Cette liste devait remonter plus haut que le XVI^ siècle, et l'observation du P. De Buck est, croyons-nous, parfaitement applicable à plusieurs dénominations contenues dans l'acte de 1338.
(*) Vormatiensis. L'évêché de Worms, supprimé en 1801, relevait de l'ancienne métropole de Mayence. En 1338, d'après Gams (op. cit., p. 323), le titulaire de ce siège était Salmann (il faut lire sans doute Salvius) Clemann.
(^) CoNSTiTUiDA de molta antiquitat y santimonia en una montanya, etc.;
de Nuria, dans une grande plaine formant Fentrée de la vallée de Ribes, paroisse de Saint-Jacques de Caralps, où la trèsglorieuse Mère de Dieu continue d^opérer une quantité innombrable de miracles^ etc., nous accordons (^) (suit le détail
des indulgences, parmi lesquelles nous en remarquons une de 480 jours, à gagner à la fête de saint Gilles) (^).
Oh que hella prova es aquesta ! Oh. ! la belle preuve ! s'écrie Pabbé Mares. Que le lecteur, dit-il^ pèse bien ces paroles : sant Gril fahricador de la gloriosa Imatge, et celles qui suivent. Elles lui feront voir, clair comme le jour, que les prélatSj dont elles émanent, croient et attestent que saint Gilles habita la montagne de Nuria, et sculpta de ses propres mains Timage sacrée de Marie. Cette phrase, extraite de la préface de Tacte, ne constitue pas, il est vrai, ce qu'on appelle une preuve rigoureuse; elle renferme une simple assertion, mais une assertion d'une valeur historique incontestable. Il serait téméraire en effet de supposer, que tant et de si illustres personnages aient affirmé une chose de cette importance, et cela dans des termes qui excluent toute équivoque, sans s'être assurés, au préalable, de la vérité de ce qu'ils avançaient (^) .
Le fait du séjour de saint Gilles à Nuria nous semble assez bien établi, pour pouvoir se passer des autres arguments exposés par l'abbé Mares.
Le lecteur se demandera peut-être comment un épisode aussi intéressant de la vie de saint Gilles a pu échapper à tous ses biographes; Marés se pose la même question, et il donne à ce silence une explication fort plausible.
Parmi les anciens historiens, qui ont transmis à la posté-
c'est le texte de l'acte complet, tel que Marés l'a inséré dans la troisième partie de son travail (p. 313); dans l'extrait qu'il en donne au chapitre YII de la première partie, p. 63, cette phrase se lit ainsi : ... construida de molta antiquitat, etc., variante qui renforce encore l'argument.
0) Marés, Historia y miracles, etc., p. 313, 313.
(') Id., p. 316.
C) Id., pp. 63, 64.
rite le souvenir des vertus et des œuvres du saint abbé^ on ne rencontre pas un seul espagnol; le martyrologe d'Espagne même ne mentionne pas le serviteur de Dieu. Saint Fulbert de Chartres et saint Godefroid d'Amiens, tous deux français, écrivirent les premiers sa Yie; après eux sont venus Vincent de Beauvais, saint Antonin, archevêque de Florence, Tritbème, André du Saussay, auteur du Martyr ologium GalUcanum, etc. Q). Étrangers à FEspagne, ces écrivains n'auront pas eu connaissance du détail signalé, et il n'y a rien en cela qui doive nous étonner. Saint Gilles passa peu de temps dans la péninsule ibérique; sa vie presque entière s'écoula dans les Gaules. Il vécut un demi- siècle dans la forêt gothique, y bâtit son monastère et y mourut. Dans une si longue carrière une absence de courte durée devait passer inaperçue, et celui qui seul pouvait divulguer la chose, saint Gilles, l'aura soigneusement tenue cachée. A son retour en Gaule, il n'aura point raconté d'où il venait, ni ce qu'il y avait fait; ces circonstances lui eussent attiré les louanges des hommes, et nous savons combien son humilité les avait en horreur (^). En Espagne même, ces détails seraient restés ensevelis dans l'oubli, si Dieu n'avait pris soin de les révéler, pour sa gloire et celle de l'humble anachorète. Mais les prodiges, qui amenèrent la découverte de circonstances si honorables pour saint Gilles, eurent Nuria pour théâtre, et le silence gardé à ce sujet par les annalistes français, prouve que le bruit n'en avait pas franchi les Pyrénées.
Résumons. D'une part, la nationalité des premiers biographes du Saint, qui étaient étrangers à l'Espagne et peu au courant des détails intimes de l'histoire religieuse de ce pays; d'autre part, l'humilité du saint abbé, telles sont les
Nous ne faisons ici que traduire Mares, sans examiner si toutes ses assertions sont également exactes.
(2) Marés, Historia y miracles, etc., pp. 60, 61.
deux principales causes de Foubli qui enveloppait un fait, dont Mares s^est constitué Thabile et éloquent défenseur.
L'écrivain catalan recherclie ensuite à quelle époque saint Gilles vint se réfugier à Nuria, et consacre tout un chapitre à l'examen de cette intéressante question (^). Il établit que le Saint se mit en route pour l'Espagne^ après avoir pris congé de Yérédème, et démontre que son séjour en Catalogne est antérieur à la découverte de sa retraite dans la forêt gothique (^)j mais il assigne à cet événement une date impos-
(') Le chapitre VIII de la première partie (Mares, Historia y miracles, etc., pp. 68 et sniv).
(^) Mares, Historia y miracles, etc., pp. 70, 74, 75.
M""^ L. de P semble ne pas avoir compris l'abbé Mares, puisqu'elle lui
fait dire le contraire de ce qu'il avance : " Pour nous, écrit-elle, le point important est celui de savoir l'époque à peu près certaine à laquelle saint Gilles .s'était retiré à Nuria. La blessure qui lui fut faite par l'un des chasseurs de la suite royale, est antérieure à sa venue dans nos contrées" (p. 46). M™^ L.
de P se contredit elle-même, quelques lignes plus loin, lorsque, parlant de
Charles -Martel, elle s'exprime ainsi : " Ce prince saccagea les villes de la Gaule narbonnaise, à l'époque oii saint Gilles habitait les bords du Rhône, dans la solitude dépendante de l'évêché de Nîmes. C'est donc avant cette époque que le Saint est venu à Nuria, puisqu'il est mort dans le monastère qu'il avait bâti par les dons de la munificence royale " (pp. 46, 47).
M. le chanoine d'Everlange, qui, dans les deux premières éditions de son beau livre : Saint Gilles et son 'pèlerinage, avait passé sous silence le séjour de saint Gilles en Espagne, fait de cet épisode l'objet d'un paragraphe spécial du chapitre I^'' des deux éditions subséquentes. L'estimable auteur, — nous le savons déjà, — n'a pu consulter l'œuvre originale de Marés; forcé de se
contenter de la traduction de M™^ L. de P , et en présence des assertions
contradictoires qu'elle contient, il a cru pouvoir rapporter ce fait à l'époque, oii saint Gilles, fuyant avec ses religieux devant les bandes sarrasines, qui avaient envahi la Septimanie (719), trouva aide et protection auprès de Charles-Martel, à Orléans. Le Saint se serait rendu ensuite d'Orléans à Nuria (4^ éd., p. 12), et y aurait résidé jusqu'à ce que la persécution de Witiza le chassa de l'Espagne et le força de rentrer en Gaule (pp. 14, 15). Cette opinion pèche par invraisemblance, et un anachronisme la rend inadmissible.
Si la crainte des fanatiques disciples de Mahomet avait suflS. pour chasser saint Gilles de son monastère, se serait-il avisé d'aller habiter l'Espagne, dont les farouches sectateurs du Coran avaient fait la conquête et où ils dominaient en tyrans ? Ce fut en 719, que Zama, commandant en chef des Sarrasins d'Espagne, entreprit la conquête des Gaules, et passa les Pyrénées, à la tête d'une armée formidable. Neuf années s'étaient écoulées depuis que Witiza, détrôné par Eodéric, avait été relégué à Cor doue, oii il était mort. Ainsi donc, au moment où M. d'Everlange nous montre saint Gilles fuyant la persécution
sible à justifier. D'après Mares, saint Gilles arriva en Espagne vers l'année 700; il passa trois ou quatre ans à Nuria, revint en Gaule, en 703 ou 704 {^), et continua d'y mener la vie érémitique jusqu'au jour où sa clière solitude fut troublée par les gens de Charles- Martel, car c'est à ce prince que Marés attribue le rôle joué dans cet épisode par Flavius Wamba (^).
Induit en erreur par un passage de l'ancien manuscrit de Nuria, notre historien soutient que le départ de saint Gilles eut pour cause les troubles religieux, dont fut affligée l'Espagne sous le règne du cruel Witiza (701-710) (^). Persécuteur acharné de l'Eglise, en rébellion ouverte contre Fautorité du pontife romain, ce monarque, qui donnait l'exemple du plus honteux libertinage, poussait ses sujets dans la voie du schisme et de l'hérésie. Saint Gilles ne pouvait se taire, en présence de ce débordement d'impiétés et de scandales, provoqués par la conduite licencieuse du roi; il éleva la la voix, pour défendre les droits de Dieu et de la morale outragée, et, grâce à ses exhortations, les populations voisines de Nuria restèrent fermes dans la foi et dans leur attachement au siège apostolique. Il n'en fallut pas davantage pour enflammer le courroux de ceux qui gouvernaient la Catalogne, au nom de Witiza; ils formèrent le dessein de s'emparer de la personne de saint Gilles, et de le mettre à mort. Le Saint eut vent de leurs projets; il quitta secrètement Nuria, oii ses jours n'étaient plus en sûreté, et regagna les Gaules,
de Witiza, ce prince avait disparu depuis longtemps de la scène du monde, et son successeur lui-même avait perdu la vie à la bataille de Xérès, qui mit fin à la domination des Visigoths en Espagne (711).
(^) Marés, Historia y miracles, etc., pp. 74, 75.
(') Id., pp. 72 et suiv.
(^) Witiza ou Vitiza (Marés écrit : Witissa), fils et successeur du roi Egica, fut l'un des plus méchants princes, dont l'histoire ait gardé le souvenir. Sa tyrannie et ses mœurs corrompues provoquèrent un soulèvement général; Eodéric ou Eodrigue, son cousin, se mit à la tête des révoltés, le détrôna et, après lui avoir fait crever les yeux, le relégua à Cordouc, où il finit misérablement ses jours. Des auteurs cependant soutiennent que Witiza mourut sur le trône en 710, et que Rodéric usurpa la couronne sur ses deux fils.
après avoir caclié dans une grotte la statue de la Vierge, ouvrage de ses mains (^).
Tel est, en abrégé, le récit de Mares, récit basé sur une confusion de personnes, et que, dès lors, on ne saurait admettre (^).
Ce ne fut pas Charles-Martel, mais le roi visigotb Flavius Wamba, qui, à Foccasion d^une partie de chasse dans la forêt gothique, découvrit ^endroit où se cachait saint Gilles; c^est là un fait acquis à l^histoire, et au sujet duquel il n^ a plus de controverse sérieuse parmi les érudits. Cette découverte eut lieu en 673, trente ans par conséquent avant Fépoque assignée par Marés au départ de saint Grilles de Nuria; elle amena la construction d^un monastère, dont notre ermite fut le premier abbé. L^histoire ne mentionne que deux grands voyages, entrepris par le Saint après la fondation de son abbaye : il se rendit à Rome, en 685, pour faire don de son monastère au pape Benoît II; Finvasion musulmane de 719 le conduisit à Orléans. L^arrivée de saint Gilles à Nuria est donc antérieure à 673, et doit se placer entre cette date et Fannée 670 ou 671, en laquelle il se sépara de Yérédème (^) .
Le motif, qui porta le fervent solitaire à quitter Nuria, nous est inconnu; mais il est permis de supposer que son humilité ne fut pas étrangère à ce changement de résidence. Ses vertus, ses miracles sans doute, auront déchiré le voile.
(') Mares, Historia y miracles, etc., pp. 79 et sniv. — Histoire de Vermitage, etc., pp. 48 et suiv.
(^) La poésie a fait sienne et embelli l'opinion de Marés. La Brevis narratio historien Virginis Mariœ de Nuria, heroico carminé illustrata, met en scène la Vierge Marie conseillant à saint Gilles de prendre la fnite, pour avoir la vie sauve. Écoutons le poëte :
Hanc sacer ^gidius (cum factus cultor Bremi) Virginis effigiem cœlesti incude polivit, OcculuitqTie solo, proprioque abscondit in antro. ^gidio hsec sacro debentur pignora tanta : Nam ssevire videns rabidos de more tyrannos, Orthodicos contra miseros, tormenta minantes, Virqine prœmonitus, déserta heec lictora liqnit.
(Mar:és, Historia y miracles, etc., p. 325).
(3) Voyez p. 71, note 2.
derrière lequel s'abritait sa modestie, et la gloire qui s'attacliait à ses pas et s'obstinait à le désoler, lui aura fait reprendre le cbemin des Gaules (^).
L'histoire du sanctuaire de Notre-Dame de Nuria ne rentre pas dans le cadre de notre travail; mais nous devons dire un mot de la croix, de la cloctie et du vase, représentés sur l'image et sur la médaille décrites plus baut. Ces objets ont des rapports trop intimes avec saint Gilles, pour que nous puissions nous dispenser de leur consacrer quelques lignes.
En 1079, la grotte où le Saint avait cacbé la statue de la Vierge, fut miraculeusement découverte; à côté de cette image, on trouva les trois objets précités, qui furent recueillis avec un soin pieux, comme des souvenirs du saint ermite, et se gardent encore aujourd'hui dans la chapelle de Nuria, oii ils sont vénérés par les pèlerins (^) .
La croix est faite d'un métal, qui a beaucoup de ressemblance avec le cuivre, mais dont on n'a pu jusqu'ici déterminer exactement la nature. Elle porte sur ses deux faces
(1) L'antetir de la Breu narraciô de la historia de nostra Senyora de Nûria, en linitains catalans, abonde dans notre sens; voici comment il amplifie cette pensée :
Mes quant veu que la gent tant acudia,
Venint en aquest llocli per visitarlo
Desde Extremadura y de Andalusia,
Pensa que lo dimoni vol tentarlo
De vana gloria, 6 de la hipocresia :
Sens poder son intent may destorbarlo,
Desampara aquest lloch deixant ufana
Esta terra ab la Imatge soberana.
(Marés, Historia y miracles, etc., p. 329). Ces vers, et ceux que nous reproduisions à la note 2 de la page précédente, ne sont évidemment pas du même auteur, puisqu'ils attribuent des motifs différents à la fuite de saint Gilles. La pièce catalane, comme son titre pourrait le faire croire, n'est pas une traduction de la pièce latine; elle est, du reste, beaucoup plus longue que cette dernière, vu qu'elle comprend trentesix huitains ou 288 vers, tandis que le poëme latin ne compte que 121 vers.
(2) Marés raconte, fort en détail, l'histoire de la découverte de la statue, et toutes les circonstances qui s'y rattachent; ce récit ne remplit pas moins de quarante pages de son livre (pp. 115-155). La description des objets trouvés dans la grotte forme la matière d'un chapitre spécial (pp. 155 et suiv.).
Fimage du Christ crucifié^ et les figures des quatre évangélistes en ornent les extrémités; elle est incrustée de petites pierres bleues^ jaunes et d^un brun clair. Les prêtres font baiser cette croix à Poffertoire de toutes les messes célébrées à Nuria; son attouchement passe pour un remède souverain contre les maux de tête^ de cou, d^yeux et de dents (^).
La cloche,, ou, pour mieux dire, la clochette trouvée dans la grotte, est très-sonore, mais peu volumineuse; son poids n^ excède guère huit à neuf livres. Elle est suspendue à Fintérieur du sanctuaire, du côté de F évangile, près de la chapelle de saint Antoine de Padoue. On a ^habitude de la sonner, quand les prêtres sortent de la sacristie, pour monter à Fautel, et les fidèles qui visitent la chapelle, Pagitent aussi par dévotion. Cette cloche porte une inscription, qui n^a été déchiffrée qu^en 1755. Au mois de Septembre de cette année, le marquis de Llio étant venu en pèlerinage à Nuria, se fit descendre la cloche, et lut à l'entour : YENI . CREATOR . SPIRITUS . MEN . (^). Le nom du fondeur est illisible, mais on distingue fort bien les mots : me fecit, et le millésime 618. Cette cloche est donc plus ancienne que saint Gilles; elle remonte au règne de Sisebut, roi des Visigoths d^Espagne, à Fépiscopat d^Eusèbe, archevêque de Tarragone, et à celui de Mardell, second évêque d^Urgel.
On attribue à cette cloche la vertu d'apaiser les orages, si fréquents sur ces cimes élevées. Sitôt que le tonnerre gronde, les prêtres attachés à la chapelle sonnent la cloche de saint Gilles; ses tintements rassurent les bergers disséminés sur la montagne, car on ne se souvient pas que la foudre y ait jamais atteint les troupeaux ou leurs gardiens (^). L'abbé
(}) Marés, Historia y miracles, etc., pp. 156, 157- — Histoire de Vermitage de Notre-Dame de Nuria, pp. 105, 106.
(^) Nous pensons que MEN est un fragment du mot AMEN, dont l'A initial atira disparu. Amen se prendrait ici dans le sens optatif, ou d'Ainsi soit-il.
(^) La coutume des prêtres de Nuria nous rappelle l'usage, aujourd'hui tombé en désuétude, de sonner les cloches pendant l'orage, usage regardé par
Mares croit que saint Gilles se servait de cette cloclie pour appeler les habitants de ces parages à la prière et aux instructions qu^il leur donnait sur les vérités de la foi et les devoirs de la vie chrétienne (^) .
Le troisième souvenir du séjour de saint Grilles à Nuria, est un vase en cuivre^ appelé Ouille. Ce vase, qui peut contenir de vingt-cinq à trente écuelles de grain, est placé sur un banc à dossier, à côté de la chapelle de Saint-Pierre et de Saint-Bernard; il est relié au mur par une chaîne de fer. Les personnes qui souffrent de la tête, ont Thabitude de l'introduire dans ce vase, auquel est reconnue la vertu de guérir ce genre de souffrances. La tradition rapporte qu'il fut
bien des gens, proscrit même en beaucoup de lieux, comme un abus des plus dangereux. • Nous ne pouvons assez engager nos lecteurs, qui voudraient approfondir cette intéressante question, à consulter le savant ouvrage de M. J. D. Blavignac, intitulé : La cloche, études sur son histoire et sur ses rapports avec la société aux différents âges (Paris 1877). Le chapitre ix, la Tempête (pp. 155 et suiv.), fourmille de détails curieux et d'aperçus tout à fait neufs sur la matière.
La coutume, dont nous parlons, est évidemment fondée sur les prières de l'Église dans la bénédiction des cloches. L'Église demande à Dieu que le son de la cloche détourne les orages, et nous préserve des fâcheux effets de la foudre et du tonnerre:... Uhicumque sonuerit hoc tintinndbulum, procul recédât... percussio fulminum, lœsio tonitruorum... Et cum melodia illius aurihus insonuerit populorum...., procul pellantur.... impetus tempestatum; temperentur infesta tonitrua.... (Pontificale Bomanum, tit. de henedictione Signi vel Campanœ). " ... Il est... étonnant, dit Bocquillot, de voir des Chrétiens, et même des Ecclésiastiques se moquer de cet usage, et le traiter de superstition. Pour moi je suis persuadé qu'il est bon cet usage, puisqu'il est apuyé stir les prières de l'Église; et que s'il n'est pas souvent efficace, c'est par la faute des Fidèles, qui n'ont pas recours à la prière dans ces tems fâcheux" (Traité .historique de la Liturgie sacrée ou de la Messe, Paris 1701, p. 376).
Nous n'avons pas à examiner si cette pieuse coutume des anciens temps offre les dangers, qui ont été la cause ou le prétexte de sa suppression. Disons seulement que des savants de grand renom ne partagent pas les appréhensions qu'elle inspire. Le célèbre Arago écrivait, dans V Annuaire du Bureau des Longitudes, de 1839 : *' Dans l'état actuel de la science, il n'est pas prouvé que le son des cloches rende les coups de tonnerre plus imminents, plus dangereux; il n'est pas prouvé qu'un grand bruit ait jamais fait tomber la foudre Bur des bâtiments, que, sans cela, elle n'aurait point frappés " (Blavignac, op. cit., p. 157).
Q) Mares, Historia y miracles, etc., pp. 158 et suiv. — Histoire de Vermiiage, etc., pp. 107, 108.
trouvé rempli de fèves, qu'on distribua aux personnes présentes à Finvention miraculeuse de la grotte. Les anciens documents, conservés à Nuria, font mention de rentes de fèves faites à la cliapelle, en souvenir sans doute des fèves que contenait V Ouille, au moment de sa découverte.
Parmi les suppositions, mises en avant par Marés pour expliquer la présence de cet ustensile dans la grotte, celle qui nous sourit davantage est que saint Gilles, non content de rompre à ses auditeurs le pain de la parole divine, voulait encore, dans la mesure de ses moyens, subvenir à leurs besoins corporels, et leur distribuait les fèves et autres légumes, qu'il recevait lui-même en aumône et apprêtait dans son Ouille Q).
Terminons ce chapitre par la description de la statue miraculeuse de la Vierge de Nuria, sortie des mains de saint Gilles n.
Q) Marés, Historia y miracles, etc., pp. 160 et sniv. — Histoire de Vermitage, etc., pp. 108, 109.
(^) Marés emploie tont nn cliapitre (pp. 165 et sniv.) à décrire cette statue, qui, — cliose étrange, — ne ressemble pas à celle reproduite sur l'image, dont nous avons entretenu nos lecteurs, et qui cependant porte au bas l'inscription: S'=* de Nuria. Il est vrai que la madone, sujet principal de cette image, est babillée, et que dès lors on ne peut se faire une idée exacte de la sculpture, cacbée sous des vêtements d'emprunt; mais la pose de la Vierge et celle de l'Enfant Jésus ne répondent en rien à la description que fait Marés de la statue miraculeuse. Si donc notre gravure représente cette dernière, on doit lui avoir fait subir de regrettables mutilations. Ces actes de vandalisme ne sont malheureusement pas rares. Beaucoup de statues de la Vierge, que leur âge et leur valeur artistique rendaient dignes de respect, ont été sacrifiées au mauvais goût d'une époque de décadence; mutilées d'abord, elles ont été affublées ensuite d'babits, qui leur enlèvent tout caractère religieux, et les exposent aux railleries des incroyants.
L'usage des statues habillées a été diversement apprécié par les auteurs. M. l'abbé Dieulin condamne cette coutume d'une façon absolue, et ne voit dans ces " parures ridicules " qu'un " travestissement, le plus souvent ignoble " (Le guide des Curés, 6^ édit., tom. i, Nancy 1869, pp. 356, en note, et 358). M. Raymond Bordeaux n'admet pas toutes les conclusions de cet écrivain; heureux de se rencontrer avec le comte de Montalembert, dont il cite un beau passage, et tout en faisant quelques réserves, il ne cache pas son respect pour une coutume qui remonte, d'après lui, à une haute antiquité (Traité de la réparation des églises, 2« édit., Paris 1862, pp. 334 et suiv.).
Cette statue est en bois, et mesure 60 à 70 centimètres de hauteur Q) . La Vierge est assise sur une espèce de siège, vulgairement nommé chaise de repos; ce siège est fait du même bois que l'image, et a été, comme elle, préservé des ravages du temps. Le visage est empreint d'une gravité à la : fois douce et majestueuse; sa couleur est d'un brun très -foncé, ^ a peu près semblable à celle de la statue de Notre-Dame de Montserrat. Les cheveux sont noirs et descendent jusqu'au cou. La Vierge est revêtue d'un manteau, qui part de l'épaule, passe sous les bras et descend jusque sur les genoux. Ce manteau est orné d'étoiles noires; sur le bas de la robe sont semées des étoiles de couleur vermeille. Les pieds sont chaussés de souliers pointus.
La figure et la robe de l'Enfant Jésus sont de même couleur que celles de la Vierge. Le Sauveur a les pieds nus; il est assis sur le genou gauche de sa Mère, qui tient la main droite sur la poitrine et la gauche sur l'épaule de son divin Fils. Jésus bénit de la main droite; l'autre repose sur un livre, que soutient le genou gauche.
La sainte image occupe le centre du retable du maîtreautel; elle se trouve dans une niche, qui surmonte le tabernacle, de manière à frapper les regards de tous ceux qui entrent dans la chapelle (^).
(^) Ce sont les dimensions données par le traducteur de Mares (Histoire de r ermitage, etc., p. 113). L'original catalan porte : En quantitat no es molt gran, perque no té de llargaria sino dos palms y mitj de cana (p. 167).
(2) Maeés, Historia y miracles, etc., pp. 166 et sniv. — Histoire de Vermitage, etc., pp. 112 et sniv.
CHAPITEE V
SAINT GILLES RETOURNE EN GAULE ET SE FIXE DANS LA FORÊT GOTHIQUE. IL Y EST DÉCOUVERT PAR FLAVIUS WAMBA, ROI DES VISIGOTHS
La forêt gothique^ la Selva Godesca, était située dans la Septimanie (^), et tirait son nom des GotLs occidentaux ou
Q) La Septimanie représentait nne partie de l'ancienne Ganle Narbonnaise première; c'est sons le nom de Narbonnaise qne la désignent plnsienrs antenrs, et notamment le Martyrologe romain, au 1^' Septembre : In provincia Naebonensi sancti Mgidii Ahlatis et Confessons. La Septimanie était ainsi appelée des sept villes qu'elle comprenait, savoir : Narbonne, Béziers, Nîmes, Agde, Carcassonne, Magnelonne et Elne (DD. de Yic et Yaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. i, p. 213); c'était la senle province qne les Visigotlis, défaits par Clovis à la bataille de Yonillé (507), eussent conservée dans les Gaules, et ils en demeurèrent les maîtres jusqu'à l'entière destruction de leur royaume par les Sarrasins. La Septimanie porte d'autres noms encore chez les historiens : elle s'appelle tantôt Gothie, comme au Martyrologe d'Adon, cod. 512 : Eodem die (1 Sept.), in Gotia, sancti Egidii.... (édit. de Giorgi, Eome 1745, p. 441); le plus souvent, Provence, quelquefois Occitanie, terre de Saint-Qilles. Provincia, dit Le Cointe, quœ idem sonat ac terra sancti JSiGimi, non differt a provincia Narbonensi prima, quœ a septem civitatilus Septimania, tum a Gothis Gothia, postremo a lingua Occitana (la langue d'oc) dicta est Occitania (Annales ecclesiastici Francorum, tom. i, p. 377).
Nous disons qne la Septimanie se désigne d'ordinaire sous le nom de Provence. On en trouvera la preuve plus haut; voyez, entre autres, p. 5, note 4, et p. 6, note 1 : 8. ^gidius... claret in Provincia; p. 5, note 5 : " ... La terre de Gocie, qui ore est apelée Prouvence "; p. 6, note 3 : Sanctus... jEgidius.. venit in ProvinciAM, etc. On ne doit point s'étonner, écrit M. l'abbé Teissonnier, de voir placer en Provence des localités, telles que St. -Gilles, qu'on sait être situées sur la rive droite du Rhône, en Languedoc. Les écrivains du moyen âge conservaient encore le souvenir et le langage des anciens géographes, qui avaient appelé Provence (Provincia), la Gaule Narbonnaise, en lui donnant pour limites : les Alpes à l'orient, les Pyrénées à l'occident, les Cévennes au nord, et au midi la mer intérieure ou Méditerranée (Notice historique sur Saint Gilles, p. 5). DD. de Vie et Vaissete observent que les Visigoths donnèrent à la Septimanie, parmi d'autres noms, celui de province des Gaules " parce que ce fut la seule qu'ils conservèrent en-deçà des Pyrénées " (op. et tom. cit., p. 213). Giorgi écrit, de son côté : PROViNCiiE nomen inditum fuisse dicitur ipsimet Galliœ Narlonensi, quod esset Bomana provincia, et Italiœ propior (Martyrologium
Visigoths, maîtres de cette partie de la Gaule (^). Avant de fixer leur séjour en Espagne, les rois de cette nation, amateurs passionnés de la chasse, avaient fait de cette forêt le théâtre ordinaire de leurs exploits cynégétiques, et cette circonstance aura contribué à lui donner son nom (^). Quatre
Adonis, etc., pp. 443, col. 2). Le lecteur choisira parmi ces diverses explications celle qui lui semble la plus rationnelle.
La remarque, qui précède, est essentielle pour Tintelligence des écrivains dn moyen âge; on s'exposerait à des erreurs grossières, en perdant de vue que, sous la plnme de ces auteurs, les termes de Narhonnaise, Gothie, Provence, Occitanie, terre de Saint-Gilles, sont autant de dénominations synonymes de celle de Septiynanie.
In veterihus chartis, quas Catellus (Lih. I Hist. Occit.) laudat, Monasterium Sancti ^gidii ponitur in Septimania in valle Flaviana, et vicina sylva, quœ hodie dicitur Mgidiana (le Bois de Saint -Gilles), cognominatur Gotesca (la Selva Gotesca). Palani est neinus Gotescum seu Gothicum a Gothis dictum fuisse.... (Le Cointe, op. et tom. cit., p. 380).
(^) D'après M. de Kerval, c'était " un désert envahi par les broussailles et les bois. C'est ce qu'on appelait alors, ajoute-t-il, des latifundia, dont l'État prenait possession pour le délassement des princes ou de leurs délégués, qui s'y livraient au plaisir de la chasse " (Vie et culte de saint Gilles, 2^ édit., p. 13).
Beaucoup d'historiens croient que le Palais des Goths, Palatium Gotharum, était situé à proximité de cette forêt (DD. de Vic et Vaissete, op. et tom. cit., p. 257), ou dans l'intérieur même du bois. M. Teissonnier, qui tient pour cette dernière opinion, s'exprime ainsi : " ... Le palais des Goths ne pouvait être, tout au plus, qu'un grand corps de bâtiments abandonné au milien des bois, depuis que les rois visigoths ne venaient plus s'y livrer an plaisir de la chasse. Il y avait près de cent cinquante ans que ces princes avaient fixé leur séjour en Espagne, et on ne les revoyait plus qu'à de rares intervalles se montrer dans cette partie de la Septimanie, où un de leurs prédécesseurs avait fait élever ce palais auquel était resté attaché le nom des Goths " (Notice historique sur Saint Gilles, pp. 20, 21).
Quelques historiens veulent voir dans le Palais des Goths, non pas nn édifice, mais une localité. D'après Honoré Bouche, le Palatium Gothicum, — c'est ainsi qu'il l'appelle, — ne serait autre que l'ancienne ville d'Héraclée, qui aurait reçu ce nom, lorsqu'on 412, Ataulphe, deuxième roi des Visigoths, y établit sa résidence, et qui prit plus tard celui de Saint- Gilles (La Chorographie ou Description de Provence, tom. i, p. 572). DD. de Vic et Vaissete réfutent l'assertion de Bouche, et prouvent que la ville de Saint-Gilles n'a point succédé à l'ancienne Héraclée (op. et tom. cit., p. 645, note XLVi). D. Beaunier dit aussi que " le lieu oii est Saint Gilles, se nommoit autrefois Palatium Gothorum, ce qui démontre que les Rois Visigots y avoient demeuré" (B^cueil historique... des Archevêchez, Evêchez, Ahhayes et Prieurez de France, tom. II, Paris 1726, p. 501).
Le Cointe ne partage pas l'opinion de ces auteurs sur l'emplacement du Palatium Gothorum,, dont il traite fort au long (op. et tom. cit., pp. 378
lieues séparaient la forêt gothique de Cantique colonie romaine Nemausus (Nîmes), du côté du nord; à Fest, une pareille distance la séparait d'Arles, la mère des Gaules; au sud-ouest, une plage déserte, immense, devait attendre près de six siècles encore, avant de voir surgir la tour de Constance et ensuite les murs d'Aigues-Mortes; au midi s'étendait la plaine basse, fréquemment envahie alors par les eaux du Rhône, et coupée çà et là par d'interminables marais jusqu'à la mer (^).
La Selva Godesca appartenait à ce vaste réseau de forêts, qui couvrait toute la Gaule, et dont le comte de Montalembert dépeint si bien la sombre horreur, lorsqu'il met en scène les moines courageux, qui allaient s'ensevelir dans ces affreuses solitudes. On croirait cette magnifique page écrite pour notre travail.
^'^Il faut..., dit l'éminent académicien, se figurer la Gaule entière et toutes les contrées voisines,... couvertes de ces forêts, comme on en voit à peine encore en Amérique, et comme il n'en reste plus le moindre vestige dans l'ancien monde. Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, impénétrables, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de la mer même; creusées çà et là par des cours d'eau, qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés; sans cesse entrecoupées par des marais et des tourbières où s'engloutissaient les bêtes et les hommes assez malavisés pour s'y risquer; peuplées enfin
et suiv.) et qu'il prétend avoir été situé liors de la Ganle Narbonnaise. Après avoir passé en revue les textes des anciens écrivains, cités à tort, dit-il, à l'appui de l'opinion qu'il combat, il résume ainsi sa manière de voir :
Erat igitur palatiuvi Gothorum extra provinciam Narhonensem,.... distahatque ah eremo, quam jEgidius ad Rhod.anum in eadem provincia Narhonensi sive in Septimania incoluit.
Quamvis locum, ubi erectv/m est Palatium Gothorum, distinguamus ah eremo Sancti ^gidii ad Bhodanum, non diffitemur Beges Gothorum delectatos esse plurvmum amœnitate regionis, in qua heatus Mgidius solitariam vitam duxit (p. 380, nn. xv, xvi).
C) Teissoxniek, op. cit., pp. 21, 22,
par d'' innombrables bêtes fauves dont la férocité n'était guère habituée à reculer devant Tliomme^ et dont plusieurs espèces ont depuis presque complètement disparu de nos contrées.
" Pour s'enfoncer dans ces terribles forêts^ pour affronter ces animaux monstrueux^ dont la tradition est restée partout^ et dont les débris sont parfois exbumés, il fallait un courage dont rien dans le monde actuel ne saurait donner l'idée. Dans ce qu'il reste aujourd'liui de forêts et de déserts à conquérir en Amérique^ l'homme moderne pénètre armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique^ pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle^ soutenu par la certitude du succès^ par la conscience du progrès^ et comme poussé par le poids immense de la civilisation du monde qui le soutient et le suit. Mais alors rien de tout cela ne venait au secours du moine^ qui abordait sans armes^ sans outils suffisants^ souvent sans aucun compagnon, ces profondeurs sylvestres. Il sortait d'un vieux monde ravagé^ décrépit, impuissant, pour se plonger dans l'inconnu. Mais aussi il y portait une force que rien ne surpasse ni n'égale, la force que donnent la foi en un Dieu vivant, protecteur et rémunérateur de l'innocence, le mépris de toute joie matérielle, la recherche exclusive de la vie surnaturelle et future. Il avançait donc, invincible et serein, et, le plus souvent sans qu'il y pensât, il frayait un chemin à tous les bienfaits du travail et de la civilisation chrétienne " {}).
Continuant à parler de ces hommes de prière et de pénitence ", qu'un impérieux attrait entraînait au fond des bois, l'illustre écrivain ajoute :
" Aucun obstacle, aucun danger ne les arrête. Plus la noire profondeur des forêts est effrayante, plus elle les attire. S'il faut se glisser en déchirant ses vêtements à travers des sentiers tellement tortueux et étroits, tellement hérissés d'é-
(^) Les Moines d'Occident, tom. ii, Paris 1868, pp. 377 et siiiv. Ce passage est tiré du chapitre intitulé : Les Moines dans les forêts, qui forme le i*' du Livre viii : Les Moines et la nature.
piues, que Von peut à peine y poser un pied après Tautre sur la même ligne^ ils s'y hasardent sans hésiter. SMl faut ramper sous des brandies entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces, ils sont prêts (^).
En lisant ces lignes, ne nous semble-t-il pas voir saint Gilles,, s' enfonçant dans les profondeurs de la forêt gothique, à la recherche de quelque réduit ignoré, oii il pût finir ses jours, oublié du monde, en communication avec Dieu seul ? L'intrépide anachorète fit choix, pour sa demeure, d'une caverne, près de laquelle coulait un clair ruisseau. L'eau pure de la source servait à étancher sa soif; des herbes sauvages et des racines formaient toute sa nourriture. Mais Dieu, comme pour adoucir une si rude pénitence, permit qu'une biche de la forêt se fît la compagne familière du Saint et le nourrît de son lait (2).
Saint Gilles paraît avoir établi sa demeure sur l'emplacement de la célèbre église, qui porte son nom; la tradition désigne aussi, comme lieu de retraite du solitaire, un endroit du voisinage, improprement appelé du nom de Baume (^) de saint Gilles (^). Le Saint a pu habiter tour à tour ces deux endroits.
(^) Les Moines d'' Occident, tom. cit., p. 380.
(^) Voici en quels termes les Actes de saint Gilles racontent la chose :
Pervenit itaque Dei nutu ad quemdam locum, haud longe a Bodani fiuvii decursu in mare, cui Septimania vocahulum est, frutetis et arhorihus ohsitum, solisque ferarum lustris frequentatum. Ibique quoddam redeviens antrum, juxta cujus introitum fonticulus unda pura scatehat, ita lœtus Deo gratias reddidit, ac si regii apparatus aulam repperisset. Triennio igitur ibidem pro sainte populi totius orando manens, solis herbis . et aqua vixit, excepto quod ei Dominus fjuamdam prœparabat cervam, satis ahunde certis horis reficiendi lactis alimoiiiam sibi prœbentem (AA. 8S. Sept., tom. i, p. 301, n. 11).
(^) Baume on Balme signifie grotte, caverne, et dérive, d'après Littré, du provençal baou, rocher, d'oti baoumo. Am. Thierry, dans son Histoire des (^'aulois, prend baou pour un mot ligurien (Dictionnaire de la langue française V Baume. — Voyez aussi le Glossarium de Du Gange, 1. 1, col. 962, v" Balma).
(^) " Malgré son nom de Baume, ainsi qu'on l'p. très-judicieusement écrit, dit M. le chanoine d'Everlange, la nature du sol s'oppose à ce qu'il y ait
D'abord, dans la magnifique crypte de l'église abbatiale, on voit, contigu au mur latéral du côté du nord, le reste d'un rocber concave, conservé à dessein, sans doute pour rappeler que là s'abrita autrefois le saint anachorète.
Les travaux de déblaiement de la crypte, commencés au mois d'Octobre 1864, mirent à découvert, au sud du vieux temple, et non loin de la porte du cloître, un puits tristement fameux dans les annales de la basilique; celui-là même où, le 27 Septembre 1562, après la défaite de l'armée catholique sous les murs de Saint-Gilles, les religionnaires précipitèrent les cadavres sanglants des prêtres et des enfants de chœur, qu'ils avaient égorgés (^) . Ce puits fut ouvert et débarrassé de l'amas de décombres qui l'obstruait, dans une profondeur de 7 mètres 50 centimètres. Objet plein d'intérêt, — dit M. le curé Groubier, dans son Mémoire, — surtout comme souvenir traditionnel du voisinage de la grotte de saint Gilles, qui, sans doute, usait de ses eaux, ce puits, fermé depuis plus de trois siècles, ne pouvait demeurer toujours voué à l'anathème de l'oubli" P). Ces lignes datent de 1866. Le regretté pasteur nous écrivait quelques années plus tard : ^' Il existe dans la crypte un puits, où le saint avait coutume de se désaltérer; l'eau qu'on en tire, est très-bonne; les fidèles lui attribuent la vertu de guérir les fièvres " (^). L'existence de ce puits,
jamais eu de grotte en cet endroit... Le lien appelé Baume de Saint-Gilles est un bassin de 1 mètre 50 de profondeur et de 7 mètres de diamètre.... M. de Baumefort pense que ce bassin antique est un de ces nimihi, lieux d'asile dans le moyen âge, mais autrefois demeures solitaires de ceux des druides qui, séparés du monde, se livraient à leurs contemplations dans des bois solitaires... On ne peut qu'accepter la tradition qui nous montre une chapelle élevée dans
ce lieu célèbre On aime aujourd'hui encore à fouiller ce sol de la Baume,
pour y rencontrer de petites pierres qui ont la forme de cubes, dont on attribue sans trop de fondement la taille à saint Gilles. On attache une pieuse confiance à porter sur soi ou à garder ces reliques de la Baume; on aime à voir dans ces petites pierres les restes des mosaïques qui servirent de pavé à la chapelle élevée en ces lieux " (Saint Gilles et son pèlerinage, 4^ édit., pp. 62, 63).
(^) MÉNAED, Histoire... de la ville de Nismes, tom. iv, Paris 1753, p. 364.
(^) Mémoire aux fidèles de Saint-Gilles sur les travaux qui ont amené la découverte du tombeau de leur saint patron, p. 10.
(3) Lettre du 20 Janvier 1872.
la tradition qui s^y rattache^ nous semblent ne pas laisser de doute sur le séjour de saint Gilles en cet endroit^ car il est à présumer^ dirons-nous avec M. Goubier^ que le lieu de sa sépulture avait été le lieu de sa vie^ pendant un certain nombre d^ années (^).
D^un autre côté, une tradition immémoriale, fort célèbre dans le pays, nous montre la haume de saint Gilles, entre la ville de ce nom et le grand bâtiment de l'Espeyran, à deux kilomètres à peu près de Tun et de Fautre de ces deux points (^). "La piété des fidèles, écrivait M. Teissonnier, en 1862, a fait de ce lieu le but d'un pèlerinage aujourd'liui trop oublié. Les processions de Saint- Gilles ne s'y rendent plus que dans de rares occasions, aux jours de calamité par exemple, pour demander à Dieu, par l'intercession de S. Gilles, la cessation d'une sécheresse désastreuse ou de quelque autre fléau " (^) . Depuis la découverte du tombeau de saint Gilles, les choses ont changé de face : les pèlerins se pressent en foule autour du glorieux sépulcre, et la haume du Saint tend à redevenir ce qu'elle était jadis, le rendez-vous des pieuses multitudes.
Lors des fêtes magnifiques, célébrées au mois d'Octobre 1867, par ordre de Mgr. Plantier, évêque de Nîmes, en mémoire du second anniversaire de l'invention du précieux tombeau, la haume de saint Gilles ne fut point oubliée; ces solennités se clôturèrent par un pèlerinage à ce lieu si riche en souvenirs, pèlerinage composé de trois mille personnes et que présidait un des plus illustres enfants de la cité Saint- Gilloise, Mgr. Meirieu, évêque de Digne. Nos fêtes déjà si
Q) Vie admirable du grand j8* Gilles, p. 20.
(^) Teissonnier, op. cit., p. 19. Ce lieu se trouve non loin de la gare du chemin de fer; la voie passe très-près de l'endroit, que la tradition indique comme ayant été la grotte de saint Gilles (de Kerval, op. cit., p. 13, note 2. — Chevremont, Crypte de la basilique abbatiale et monumentale de Saint- Gilles (Gard), Nîmes 1866, p. 18, en note. Le chemin de fer était en construction, lorsque l'auteur publiait ces Notes et souvenirs) .
(^) Teissonnier, op. cit., pp. 19, 20.
complètes, écrivait la Semaine religieuse de Nîmes j ont été closes par un pèlerinage paroissial à la Sainte-Baume-de- TEspeyran, dimanche 27. Monseigneur a bien voulu nous suivre; l'entliousiasme n'avait pas été ralenti par les fatigues des derniers jours. 3,000 âmes chantant les louanges de saint Grilles, faisaient cortège à Mgr. de Digne et venaient se grouper autour des antiques chênes, qui environnent le lieu vénérable et traditionnel (^).
Une source aux eaux limpides, avons-nous dit, arrosait les abords de la grotte du Saint; la tradition désigne cette source parmi celles qui coulent entre Saint- Gilles et le bois de la Ribasse, au pied même des collines au nord desquelles on voit la baume du solitaire (^).
Avant d'aller plus loin, arrêtons un instant nos regards sur le spectacle touchant des relations de saint Gilles avec sa biche. Par ses caresses et ses innocents ébats, le fidèle animal réjouissait le cœur de son maître; fatigué de gambader dans la forêt, il venait se coucher à ses pieds et réparait, de son lait généreux, les forces du solitaire^ épuisées par la pénitence et les veilles.
Ce trait particulier de la providence divine à l'égard d'une âme, qui a tout quitté pour suivre l'inspiration d'en haut, n'est point isolé dans l'histoire de la vie érémitique. M. de Montalembert en a consigné de remarquables et nombreux exemples dans ses Moines d'Occident, dont un des plus beaux chapitres, sous ce titre original : Les Moines et les hêtes fauves, dépeint, avec une surprenante richesse de détails et dans un style inimitable, les relations des moines avec les animaux des forêts (^). L'auteur commence par nous montrer ces pieux habitants des bois, vivant familièrement avec les
(1) N° du 2 Novembre 1867, III^ année, p. 431. — Item Trichaud, Histoire de Vinvention du tombeau de 8. Gilles, pp. 177, 178.
(2) Teissonniee, op. cit., p. 23.
(^) Tom. II, pp. 397 et sniv., chap. ii du livre vin.
bêtes fauves, les apprivoisant, et sachant au besoin protéger leur existence menacée par de cruels chasseurs.
Tandis que les chefs et les clients de Faristocratie gallo-franque, écrit-il, ne pénétraient que par des intervalles, et pour le seul plaisir de la destruction, sous ces ombrages oii s'écoulait la vie entière des moines, ceux-ci vivaient naturellement dans une sorte de familiarité avec la plupart des bêtes fauves qu'ils voyaient bondir autour d'eux, dont ils étudiaient à loisir les instincts et les mœurs, et qu^il leur était facile, avec le temps, d'apprivoiser. On eût dit que, par une sorte de pacte instinctif, ils se respectaient les uns les autres. Dans les innombrables légendes qui nous dépeignent la vie religieuse au sein des forêts, on ne voit aucun exemple d'un religieux qui ait été dévoré ou même menacé par les animaux même les plus féroces; on ne voit pas non plus qu'ils aient jamais songé à se livrer à la chasse, fussent-ils même poussés par la faim, dont ils ressentaient souvent les dernières extrémités. Comment donc s'étonner qu'en se voyant pourchassé et atteint par d'impitoyables étrangers, le gibier allât chercher refuge auprès de ces paisibles hôtes de la solitude qu'ils habitaient ensemble ! " (^)
Détachons quelques épis de la riche gerbe recueillie par le laborieux écrivain dans le champ de l'hagiographie monastique.
Saint Calais (f 540) s'était retiré avec deux compagnons dans une clairière fertile des bois du Maine, et y vivait entouré de toutes sortes d'animaux, entre autres d'un buffle sauvage, qu'il avait réussi à apprivoiser. Un jour, Childebert, le fils de Clovis, vient chasser dans la forêt; poursuivi par une meute formidable, le buffle éperdu se réfugie auprès de la cellule de son ami, et quand les chasseurs approchent, ils voient l'homme de Dieu debout devant la bête, lui faisant un rempart de son corps, et demandant grâce pour elle (^) .
Q) Les Moines d''Occident, tom. cit., pp. 400, 401. (2) Id., pp. 402, 403.
Le roi Clotaire II, devenu maître de la monarchie franque, étant venu chasser dans une des forêts domaniales de la Séquanie, y poursuivit un énorme sanglier jusque dans l'oratoire qu'habitait un vieux moine irlandais, Déicole (Desle), arrivé en Graule avec saint Colomban; touché de voir cette bête féroce couchée devant le petit autel où priait le reclus étranger, le monarque fit donation à celui-ci de tout ce qui appartenait au fisc dans les environs de sa cellule. La donation faite et acceptée, Déicole, qui avait garanti à ce sanglier la vie sauve, a soin de le faire lâcher et de protéger sa fuite au fond des bois (620) (i).
Basolus [Basle] (570-620), né de noble race en Limousin, fondateur du monastère de Viergy, dans la montagne de Reims, s'était construit une cellule dans le plus épais de la forêt, à l'abri d'une croix de pierre. Un jour il y fut troublé dans son oraison, par un sanglier colossal qui venait se prosterner à ses pieds, comme pour demander grâce de la vie. A la suite de la bête accourait à cheval un des plus puissants seigneurs des environs, nommé Attila, que le seul regard du solitaire arrêta court et rendit immobile. Le pauvre animal était sauvé (^).
Saint Gilles n'a point été oublié dans cette galerie de saints anachorètes, amis et protecteurs des animaux; sa fraîche légende y occupe une place d'honneur (^) .
Mais M. de Montalembert ne se borne pas à faire ressortir les relations purement naturelles des moines avec les bêtes fauves; il s'applique surtout à mettre en relief l'empire surnaturel, qu'ils exerçaient sur la nature animale, et ici encore les exemples abondent sous la plume du noble historien.
Dans les Vies des Pères du désert, il y a mille traits qui nous montrent les animaux les plus féroces aux pieds des Antoine, des Pacôme, des Macaire, des Hilarion et de leurs
(^) DE Montalembert, Les Moines Occident, tom. ii, pp. 409, 410.
(2) Id., pp. 410, 411.
(3) Id., pp. 407, 408.
émules. A chaque page^ on y voit les onagres^ les crocodiles, les hippopotames^ les hyènes et surtout les lions, transformés en compagnons respectueux, en serviteurs dociles de ces prodiges de sainteté (}).
Remontant le cours des âges, l'auteur déroule à nos yeux toute une série de faits les plus étranges. Ici, ce sont des volatiles de tout plumage obéissant à la voix des moines : les plongeons quittant, sur Fordre de saint Martin, les eaux où ils nageaient et poursuivaient le poisson {^); les oiseaux sauvages, réduits au silence et congédiés par Samson, le métropolitain de Dol, dont ils importunaient les religieux par leurs cris (^). Ailleurs, c'est un ours, qui ayant tué Tun des chevaux de bât de saint Corbinien, le fondateur de Févêché de Freysingen, se voit forcé par le Saint de prendre sur son dos la charge de la victime et de le suivre ainsi jusqu'à Rome C'est encore Hervé, l'aveugle, le patron des chanteurs populaires de l'Armorique, dont le chien avait été dévoré par un loup, et qui contraint ce loup à remplacer docilement auprès de lui son chien et à l'accompagner, en laisse, dans ses pérégrinations (^).
Nous n'en finirions pas, s'il nous fallait suivre M. de Montalembert dans les développements historiques, qu'il donne à sa proposition; mais ce que nous ne pouvons omettre, c'est la raison qu'il assigne à ce pouvoir surnaturel des moines sur les animaux :
Les anciens auteurs, dit-il, qui racontent ces divers traits et bien d'autres du même ordre, sont unanimes à reconnaître que cet empire surnaturel des saints moines sur la créature animale, s'expliquait par l'innocence primitive qu'avaient reconquise ces héros de la pénitence et de la pureté, et qui les replaçait au niveau d'Adam et d'Eve dans le paradis
(0 De Montalembert, Les Moines d'Occident, tom. ii, p. 419.
(2) Id., p. 421.
(3) Id., p. 428.
(') Id., pp. 427, 428.
O Id., p. 428.
terrestre... Notre premier père avait reçu du Créateur le droit de nommer tous les êtres vivants et de les soumettre à ses volontés... N^en est-il pas de même de ces saints hommes à qui les bêtes s^attachent et obéissent comme d'humbles disciples ? Deux mille ans avant la Rédemption, dans les solitudes de ridumée, il avait été prédit au juste réconcilié avec Dieu, qu'il vivrait en paix avec les bêtes fauves : Et bestiœ terrœ ^acificœ e^mnt tihi (Job, V, 23) " {^).
Les rapports de saint Gilles avec sa biche étaient-ils empreints de ce cachet surnaturel, que nous fait toucher du doigt M. de Montalembert ? L'étude des Actes du Saint nous porte à le croire.
Dépistée par les chasseurs de Flavius Wamba, serrée de près par les chiens lancés à sa poursuite, la biche n'a que le temps de se sauver dans la grotte de son maître, dont elle semble implorer le secours, en poussant de longs gémissements. E&ayé du danger qui menace l'innocent animal, Gilles supplie Dieu, à genoux, de ne point permettre qu'il tombe sous la flèche des chasseurs, et se levant, après une fervente prière, il enjoint à la pauvre bête de cesser ses gémissements. Incontinent, la biche obéit, et se couche tranquille aux pieds du Saint, comme si tout danger avait disparu. Les aboiements des chiens redoublent : mais la meute n'approche point de la grotte, elle s'arrête, comme clouée au sol, à la distance d'un jet de pierre. La nuit force les chasseurs de se retirer, sans coup férir (^) .
(^) DE Montalembert, op. et tom. cit., pp. 412, 413.
(^) Appropinquans igitur (cerva) ad introitum speluncœ, querulis mugitihus cœpit a sancto Viro quasi prœsidinm properanter flagitare. At ille,... cognita re,fiexis genihus Dominum hreviter deprecatus est, ut quam sihi trihuerat nutricem, conservaret. Et surgens innuit (une variante porte imperavit) cervœ, ut mugitihus parceret. At illa voce repressa juxta illius pedes accubuit. Canum vero nullus infra lapidis uniits jactum ed approximavit, sed cum ululatu longo contra venatores reversi sunt. Nox quoque superveniens casso Idbore fesses domum illos redire compulit {AA. 88. Sept., tom. i, p. 301, n. 12).
Il y a, nous paraît-il^ dans cet épisode des indices évidents de Finfluence surnaturelle exercée par saint Gilles sur la compagne de sa solitude.
Quoi qu'il en soit, ce fut, — on ne peut le nier, par une disposition secrète de la divine providence, qu'une biclie vint partager la caverne du solitaire grec. Saint Grilles ne devait point mourir ermite; il était appelé à fonder et à diriger une nombreuse communauté. Un simple animal, une biche, voilà Finstrument dont Dieu allait se servir, pour faire connaître à Fanachorète les vues, qu'il avait sur lui. La volonté bien arrêtée de ne pas laisser écliapper la proie qu'ils convoitaient, devait ramener les cbasseurs dans la forêt gothique, et leur ouvrir le chemin de la grotte, oii la biche s'était réfugiée. Une fois découvert, le Saint ne songerait plus à fuir, il verrait dans cet événement la main de Dieu, et se laisserait conduire par elle. Un poëte du moyen âge^ faisant allusion à la précieuse ressource que saint Gilles trouvait dans sa biche, a résumé, en deux vers bien naïfs, tout cet épisode :
Prodidit ^gidium nutrix, ufc prsebeat ipse Lac mehus multis in meliore loco(^).
Grâce au rôle qu'elle a joué dans la légende de saint Gilles, la biche est devenue l'attribut distinctif du saint abbé (^), et tous les artistes, soucieux d'observer les règles de l'iconographie chrétienne, ont représenté notre Saint avec sa caractéristique traditionnelle : ils nous font voir la biche, tantôt debout aux côtés de son maître (^), tantôt couchée à ses pieds (^), tantôt, et le plus souvent, se dressant sur les pattes
(^) Ces vers du Marttjrologium poeticum, de Brautins, sont cités par le P. Cahier, Les Caractéristiques des Saints dans Vart populaire, Paris 1867, t. i, p. 186, v° Cerf, en note.
(^) DE Ayala, PictoT christianus eruditus, sive de errorihus, qui passim admittuntur circa pingendas, atque effingendas Sacras Imagines, Matriti 1730, p. 348. — Cahier, op. et loc. cit.
(^) Ainsi l'a peinte Memlinc snr le panneau central du triptyque conservé au musée de l'Académie de Bruges, et que reproduit en partie la gravure placée en tête de notre travail.
(*) Les graveurs Wierix, Sadeler, Firens, l'ont figurée dans cette pose.
de derrière et posant celles de devant sur le Saint, comme si elle voulait le caresser ou folâtrer avec lui (^).
Saint Gilles et sa biche avaient de qnoi tenter l'imagination des poètes, et ceux-ci n'ont pas manqué d'exploiter ce riche filon. On nous permettra de citer ici, à titre de spécimen, quelques vers d'un poëte latin peu connu du XVIII^ siècle, l'abbé Corneille Pottier, de Mons, protonotaire apostolique, régent du collège de Houdain, en 1692; nous les extrayons de son ouvrage intitulé : Panegyris Banctorwm, in singulos anni dies distrihuta, Morali e sanctis Patrihus deprompto conclusa, Montibus 1713. Comme le titre l'indique, ce livre est un recueil de pièces détachées, roulant chacune sur le Saint du jour ; ces pièces, de longueur variable, mais qui ont rarement plus de quarante vers et moins de vingt, se terminent par une morale en deux, trois ou quatre distiques, tirée des saints Pères. Celle consacrée à saint Gilles (pp. 313, 314) compte vingt-deux vers et la morale, six; après quelques données biographiques sur le Saint, l'auteur nous le montre se réfugiant dans les forêts de la Gaule, et poursuit ainsi :
Has cornes incoluit cervse, quae saepe famenti
Uberis expresse lacté levamen erat.
Nutricemque canum rapida cingente corona
Tuta sTib ^gidii cernitur esse sinu.
Allatrare canes prasdam potuere, sed illa
Non potuit saltu prosperiore tegi.
Libéra cerva fuit.
(Voyez sur Corneille Pottier et son œuvre, IjECOUVet, Hannonia poetica ou les poètes latins du Hainaut, Tournai 1859.)
Il est des écrivains qui contestent l'authenticité de la légende, dont nous parlons; de ce nombre est M. l'abbé Pascal, dans ses Institutions de Vart chrétien :
" Sans vouloir déprécier, dit-il, tout ce qu'il peut y avoir de gracieux et de poétique dans cette légende, il nous sera permis d'émettre -quelques doutes sur la biche nourricière. Ce fait repose uniquement sur une opinion populaire, car sa Vie nous apprend que S. Gilles vécut, dans ce désert, de racines et d'herbes comme tous les autres anachorètes. Pourtant la légende populaire autorise les peintres à placer auprès de ce Saint l'animal qui le nourrit de son lait " (tom. ii, Paris 1856, p. 87).
Il n'est pas exact de dire, comme l'assure M. Pascal, que ce fait repose uniquement sur une opinion populaire; la Vie de saint Gilles nous apprend, il est vrai, que le Saint vécut, dans ce désert, de racines et d''herhes comme tous les autres anachorètes, mais elle nous apprend en outre que le lait d'une biche lui fournissait la meilleure partie de sa subsistance. Les Actes de saint Gilles sont fort explicites à cet égard. Voyez ci-dessus, p. 95, note 2.
M. de Montalembert parle avec respect de la " légende fameuse ", révoquée en doute par M. l'abbé Pascal; nous avons cru ne pouvoir nous égarer à la suite d'un guide aussi autorisé, et à ceux qui seraient tentés de nous adresser le reproche de crédulité, nous dirons avec le noble écrivain : La dignité de l'histoire n'a rien à perdre en s'arrêtant à ces récits et aux pieuses croyances qu'ils entretenaient. Écrite par un chrétien et pour des chrétiens, l'histoire se mentirait à elle-même, si elle affectait de nier ou d'ignorer Tinter-
La ville de Saint- Gilles^ en souvenir de son patron, avait pris une biche pour armoiries {^), et c^était justice; Pantique cité est née, peut-on dire, le jour oii cet intéressant animal trahit, sans le savoir, le secret de son maître. La grotte du solitaire allait céder la place à une florissante abbaye, premier noyau de la ville, qui devait éclore et grandir à son ombre.
Saint Gilles ne goûta pas longtemps les douceurs de la solitude (^)j nous allons raconter en détail F événement qui mit fin à sa vie érémitique.
vention surnaturelle de la Providence dans la vie des saints choisis par Dien pour gnider, pour consoler, pour édifier les peuples fidèles, pour les élever par leur exemple au-dessus des liens et des besoins de la vie terrestre.... Il est donc juste et naturel d'enregistrer ces pieuses traditions, sans prétendre assigner le degré de certitude qui leur appartient, mais sans prétendre non plus poser des limites à l'omnipotence de Dieu. Elles ne troubleront point ceux qui savent quels sont les besoins légitimes des peuples habitués à vivre surtout par la foi, et quelles sont les richesses de la miséricorde divine envers les cœurs simples et fidèles. Échos touchants et sincères de la foi de nos pères, elles ont nourri, charmé, consolé vingt générations de chrétiens énergiques et fervents, pendant les époques les plus fécondes et les plus brillantes de la société catholique. Authentique ou non, il n'y en a pas une qui ne fasse honneur et profit à la nature humaine et qui ne constate une victoire de la la faiblesse sur la force et du bien sur le mal " {Les Moines d'Occident, tom. ii, pp. 413, 414, 416, 417).
(^) Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, p. 25. Nous n'avons pu voir d'empreinte de l'ancien sceau conxmunal de Saint- Gilles, la matrice en étant perdue; mais en revanche nous possédons la reproduction d'un ancien poids de la ville et une empreinte du sceau de la collégiale.
Le poids, de très-petit volume, est orné d'un écu, oii figure, vue de profil, une biche arrêtée et la tête contournée, c'est-à-dire, debout sur les quatre pattes, sans qu'aucune soit levée, et la tête dirigée vers le côté senestre ou gauche de l'écu, derrière lequel est une crosse posée en pal.
Le sceau du chapitre est orbiculaire, au diamètre de C^jOl^. Dans le champ, on voit saint Gilles debout, la main droite sur la poitrine, et la gauche, percée d'une flèche, appuyée sur la biche, accroupie devant lui. La robe du Saint, serrée autour de la taille par une corde à nœuds, est munie d'un capuce à moitié levé; une couronne de cheveux entoure la tête. L'inscription, renfermée entre un double grènetis, porte, séparés par des fleurons, les mots : SIGILLVM * VENERABILP CAPIT VLI * S*I * iEGIDII * .
Poids et sceau proviennent de la collection de feu M. Hector Mazer, et appartiennent aujourd'hui à M"^ Eudoxie Delmas, petite-nièce de cet archéologue, qui a bien voulu nous en transmettre la reproduction.
(^) S'il en faut croire les Actes du Saint, celui-ci aurait passé trois ans
— lOG —
A la mort de Réceswintli, roi des Yisigoths (1"' septembre 672), les principaux seigneurs de la nation élurent, pour lui succéder, Wamba, prince d'un mérite et d'une vertu incontestables. Toute l'Espagne et la Septimanie ratifièrent ce cboix, à l'exception de la seule ville de Nîmes, qui se déclara contre Wamba, à l'instigation de son gouverneur ïïildéric, dont les menées poussèrent à la révolte les habitants de cette ville et les autres peuples de son gouvernement. Ïïildéric entraîna dans sa rébellion Gumildus, évêque de Maguelonne, et Ramire, abbé d'un monastère du diocèse de Nîmes, probablement celui de Saint-Baudile, qu'il fit sacrer évêque de Nîmes par deux évoques étrangers de sa faction. Ne pouvant suborner Arégius, pasteur légitime de cette Église, il chassa ce prélat de son siège, le fit charger de chaînes, et finit par l'exiler dans les états des Francs.
Informé de cette rébellion, vers le printemps de 673, Wamba envoya pour l'étouffer le duc Paul, à la tête d'une nombreuse armée; traître à son souverain, Paul se fit couronner roi à Narbonne, et, se joignant à ïïildéric, alluma le feu de la révolte dans presque toute la Septimanie. Ce fut alors que Wamba vint sur les lieux pour réduire les rebelles, dont il eut promptement raison; l'expédition se termina par la prise de Nîmes, dans les premiers jours de Septembre 673 (^).
dans sa grotte... Triennio igitur ibidem pro sainte populi totius orando manens... {AA. 8S. Sept., t. i, p. 301, n. 11), Cela s'accorde avec le système chronologique de Stilting, d'après lequel saint Gilles aurait quitté Vérédème en 670 ou 671, pour se retirer dans un endroit plus solitaire, où il vécut inconnu jusqu'au mois d'Août ou de Septembre 673, suivant qu'on place sa découverte par Wamba avant ou après la prise de Nîmes (AA. S8. Sept., tom. cit., p. 296, n. 52). Stilting suppose que saint Gilles s'établit dans la forêt gothique, aussitôt après avoir pris congé de Vérédème. Or, le Saint se réfugia d'abord en Espagne sur les monts de Nuria, et ce fut seulement à son retour en Gaule, qu'il se choisit une retraite dans la Selva Godesca. Pour connaître la durée du séjour qu'il y fit, il faudrait savoir combien de temps il résida à Nuria, détail qui nous échappe. Quoi qu'il en soit, en tenant compte du séjour de notre Saint en Espagne, il ne semble pas possible d'admettre qu'il ait passé trois années entières dans sa grotte de la forêt des Goths.
(') MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom i, pp. 85 et suiv. L'au-
Jaloux de voir les lieux auxquels se rattachait le souvenir de leurs ancêtres, quelques officiers de la suite de Wamba voulurent organiser une partie de citasse dans la forêt gothique; ils s^avancèrent donc au midi de Nîmes, et entrèrent dans Tintérieur des bois oii vivait saint Gilles. Cet épisode, qui devait aboutir à la découverte du saint ermite, a été raconté de façons diverses par les historiens; nous en ferons le narré d'après les Actes du Saint, dont un fragment déjà a été mis sous les yeux du lecteur (^).
Traquée par les chasseurs et menacée d'une mort certaine, la biche de saint Grilles n'avait eu la vie sauve qu'en se réfugiant auprès de son maître; cet abri était sûr, et quand la nuit vint couvrir la forêt de ses ombres, les gens de Wamba n'avaient point réussi à le forcer. Ils revinrent le lendemain et se fatiguèrent aussi vainement que la veille. Informé de l'événement et soupçonnant quelque mystère, le roi Wamba prit lui-même le chemin de la forêt, accompagné de l'évêque de Mmes, Arégius (^), et d'une multitude de cavaliers. Comme
tenr traite, avec une grande abondance de détails, de la révolte du gouverneur Hildéric et du duc Paul, ainsi que des événements qui en furent la suite. (1) P. 102, note 2.
(^) Les Actes ne désignent pas cet évêque de Nîmes par son nom; ils se contentent de lui donner le titre de Nemausensium urhis episcopus, mais ce prélat ne peut être autre qu' Arégius. Ménard, après avoir dit qu'un ancien catalogue des évêques de Nîmes mentionne un certain Crocus, contemporain du roi Flavius et de saint Grilles, Crocus, episcopus, cujus tenvpore fuerunt heatus Egidius et rex Flavius, ajoute :
*' Il ne faut pas croire... que Crocus soit l'Évêque que les actes de S. Gilles disent avoir été avec ce prince dans la grotte du saintj car il ne paroît avoir rempli le siège épiscopal de Nismes que quelque temps après cette rencontre, quoique toujours sous le règne de Wamba. Ces actes ne nous apprennent pas le nom de l'évêque; mais on est assuré que c'étoit alors Arège qui gouvemoit l'église de Nismes. Je sais que le comte Hildéric, qui n'avoit pas voulu reconnaître Wamba pour roi, n'ayant rien oublié pour entraîner Arège dans la révolte, sans pouvoir j parvenir, l'avoit chassé de son siège et exilé dans les états des Français, et qu'à sa place il avoit fait élire tumultuairement un abbé, appelé Eamire, qu'il avoit fait sacrer par deux évêques étrangers de sa faction. Mais Arège ayant dû recouvrer sa liberté dès le moment de Tarrivée du roi Wamba et de ses troupes, il a pu venir joindre ce prince, et se trouver dans le pays, lorsque ses gens découvrirent la retraite de S. Gilles. On ne
les jours précédents, les chiens n'osèrent approclier du fourré, qui servait de gîte à la bête, et retournèrent, en aboyant, vers ceux qui les avaient lancés. Les chasseurs ayant cerné cet endroit, que les buissons et les ronces rendaient inaccessible, l'un d'eux, pour faire sortir la biche de sa retraite, décocha une flèche à travers les broussailles; la flèche, au lieu d'atteindre l'animal, fit une blessure profonde à l'homme de Dieu, en prière à l'entrée de sa caverne (^).
Impatients d'en finir, les soldats se fraient un chemin avec leurs épées, et coupent les buissons, qui défendent
sanroit penser du moins que ce fut Kamire, cet intrus, l'un des principaux chefs de la conspiration; si toutefois celui-ci ne fut pas enveloppé dans la punition des coupables " {Histoire... de la ville de Nismes, tom i, Notes, p. 96).
(^) En quel endroit du corps saint Gilles fut-il atteint ? Les Actes ne le disent pas. Unus, ainsi s'expriment-ils,... incaute dirigens sagittam.... Viro Dei grave vulnus intulit (AÂ. 8S. Sept., tom. i, p. 301, n. 13). Mais une tradition constante, dont beaucoup d'auteurs, tant anciens que modernes, se sont fait l'écho, et que les artistes surtout ont vulgarisée, rapporte que le Saint fut grièvement blessé à la main. Il est cependant des peintres et bon nombre de graveurs, qui, s'écartant d'une tradition aussi respectable, nous montrent la flèche de l'archer de Wamba profondément enfoncée dans la poitrine de l'anachorète.
Au-dessus de la porte qui donne accès dans le bas-côté sud de la cathédrale de Saint- Sauveur, à Bruges, se voit un retable en bois sculpté et polychromé, datant de la fin du XV^ siècle, et garni de volets; sur le revers du volet gauche est peint saint Gilles, la poitrine percée d'une flèche.
Entre autres gravures, que nous avons rencontrées dans le cours de nos recherches, et qui représentent le Saint atteint par une flèche en pleine poitrine, citons :
1. Une vignette sur bois, en tête de la' légende de saint Gilles, dans l'édition du Catalogus Sanctorum, de Pierre de Natalibus, sortie des presses de Jean Thomas, à Lyon, en 1514, fol. ce r".
2. Une charmante gravure d'Antoine Wierix, où l'artiste a retracé, de son burin le plus délicat, l'épisode, tant de fois traité, de la découverte du solitaire grec dans la forêt gothique. Cette gravure est mentionnée, sous le n. 833, dans le Catalogue raisonné de Vœuvre des trois frères, Jean, Jérôme et Antoine Wierix, par Louis Alvin, Bruxelles 1866, p. 148.
3. Le petit drapeau de pèlerinage de Saint- Gilles, à Watten, gravé par Gaillaume du Tielt, et l'image exécutée, en 1760, pour l'église de Saint-Gilles, lez-Bruxelles. Nous avons fait faire, en vue de notre travail, un nouveau tirage de cette double gravure, dont les anciens cuivres ont été heureusement conservés.
4. Une petite gravure sur parchemin, signée : An. Mar. Bunel. (Cette artiste appartient sans doute à la famille de Jacques Bunel, qui, né à Tours
l'accès de la grotte. Tout à coup^ ils s'arrêtent ! Un pauvre
ermite est là devant eux. Son habit religieux, ses traits amaigris par les privations^ le sang qui coule en abondance de sa blessure^ et^ à ses pieds, la biche, objet de leurs poursuites depuis trois jours, tout cela remue^ jusqu'au fond de l'âme, ces hommes que l'habitude des combats avait roidis contre les émotions; saisis d'une crainte respectueuse, ils vont raconter au roi, leur maître, la scène émouvante qu'il leur a été donné de contempler.
en 1558, vint à Paris, fut premier peintre du roi Henri IV, et dont la femme, au dire des biographes, surpassa son mari dans l'art de la peinture.) Nous possédons de cette gravure plusieurs anciennes copies, de dimensions diverses, assez grossièrement exécutées, et portant la signature de C. Galle.
Sur son magnifique tableau, conservé au musée de l'Académie, à Bruges, Memlinc a peint saint Gilles, une flèclie enfoncée dans le Iras droit.
Parmi les méreaux de l'ancienne table des pauvres de la paroisse de Saint- GiUes, à Bruges, on en compte plusieurs ornés de l'eflBgie de ce Saint. Un de ces méreaux, au millésime de 1677, nous le montre la poitrine percée de la flèclie traditionnelle; sur un autre, datant de 1707, la flèclie perce le bras droit, et sur un troisième, remontant à 1775, elle est fixée dans le iras gauche. Voyez le remarquable travail de M. Alphonse De Schodt, intitulé : Méreaux de hienfaisance ecclésiastiques et religieux de la ville de Bruges, Bruxelles 1873-1878, pp. 38, 40, 41, nn. 16, 17, 19, et les planches D, E, aux mêmes numéros.
L'ouvrage intitulé : Het Tcleyn Prieeltjen vande Heylighen, door eenen Priester der 8ocieteyt Jesu (derde deel, t' Antwerpen, by Michiel Cnobbaert, 1660), contient, au l^"" Septembre, la Vie de saint Gilles. En regard du texte, une gravure en médaillon représente le Saint assis. La jambe gauche, percée d'une flèche, repose sur la cuisse droite; le solitaire soutient de la main droite le membre blessé.
La société pour la propagation des images religieuses, établie à Dusseldorf, a édité, en 1879, une image de saint Gilles, dessinée par Steinle. Le Saint, en costume monastique, la tête couverte du capuce, est debout, les bras étendus et levés au ciel. Une flèche est logée dans l'épaule droite.
On trouve encore saint Gilles représenté sans aucune trace de blessure, tenant simplement une flèche dans la main droite ou dans la main gauche. Voyez la planche gravée, en regard de la p. 251 du tome ii de l'ouvrage de Eosweydus, Générale Légende der Heylighen, Antwerpen 1640 (n. 1). Item l'image de la confrérie des XXXVI Saints, érigée, en 1671, dans l'église abbatiale de Saint- Sauveur, à Anvers, et transférée, en 1802, dans l'église paroissiale de Saint-André, en la même ville. Cette image, d'une exécution incorrecte, a été reproduite dans le recueil hebdomadaire Rond den Heerd, tom. viii, Brugge 1873, p. 180; elle est divisée en trente-six compartiments, dont le vingt-sixième est réservé à saint Gilles. A la même catégorie appartiennent la gravure d'un fini achevé, qui orne la Vita S. ^gidii, de Gilles Royen, et le
Wamba et Arégius se rendent seuls et à pied auprès de Fanachorète; ils lui demandent son nom, s'enquièrent de son pays natal, du motif qui l'a conduit dans cette affreuse solitude, de l'auteur de sa blessure. Saint Gilles répondit avec modestie à toutes leurs questions, et quand les augustes visiteurs eurent appris la cause de ses souffrances, ils se jetèrent à ses genoux, et lui demandèrent humblement pardon. Wamba lui offrit, en dédommagement, de riches présents et promit de lui envoyer des médecins, pour panser sa plaie. Le Saint refusa les dons royaux, et ne voulut point laisser mettre d'appareil sur sa blessure; il alla même jusqu'à supplier Dieu de ne point permettre qu'il en guérît jamais, mais de l'éprouver sans cesse par de nouvelles douleurs (^) . Pleins d'admiration
sceau de l'ancienne corporation des oiseleurs de Gand (De Vigne, Mœurs et usages des corpoo-ations de métiers de la Belgique et du Nord de la France, Gand 1857, planche xxx, n. 6).
Il y a quelques années, la société de Dusseldorf publia une fort jolie gravure représentant les quatorze Saints Auxiliaires, parmi lesquels se range saint Gilles. Commans, l'artiste qui dessina cette belle page, est tombé dans une erreur manifeste. Chez lui, ce n'est pas l'anachorète, mais la biche qui a reçu la blessure; une flèche a pénétré profondément dans les flancs du pauvre animal, qui repose sa tête mourante sur les genoux de son Jeune maître. Cette scène touchante n'a qu'un défaut, celui d'être en contradiction avec le texte des Actes, qui disent, en termes bien clairs, que saint Gilles fut blessé par la flèche destinée à sa compagne. Le graveur lyonnais L. Penin, auteur de la médaille, frappée, l'an 1868, en l'honneur de saint Gilles, a fait la même faute que l'allemand Commans; il a planté la flèche dans le train de la biche, couchée derrière le saint abbé.
Les artistes, on le voit, ont donné libre cours à leur imagination.
(^) nu (Wamba et Arégius) pedihus ejus provoluti, tantœ molestice veniam postulàbant, medicos et impensas sanando vulneri spondentes. Sed Vir sdnctus...
alicujus medicinœ corporalis remedium se sihi non adhihiturum asseruit
Sanctus confessor suum exteriorem hominem sentiens inflicto vulnere aliquan- \
tisper afiigi deprecatus est Bominum, ut, quoad in hoc sœculo viveref, |
pristinœ sanitati nullatenus redderetur (AA. 8S. Sept., 1. 1, p. 301, nn. 14, 15).
Ce détail est consigné dans tontes les légendes du Saint. Ribadeneira , s'écarte de la tradition reçue, lorsqu'il montre le roi Flavius ordonnant de panser sur le champ la blessure du Saint, en dépit do la résistance qu'opposa | celui-ci : ... curavitque (rex) ut subito vulnus ei obligaretur, quamvis Vir S. obluctaretur, vel eo quod cuperet id vulnus in omnem vitam retinere, atque ita doloris continui occasione plus aliquid mereri (Flos Sanctorum, Coloniso Agrippinœ 1630, p. 426).
pour un désintéressement et un esprit de pénitence poussés jusqu'à l'héroïsme^ le monarque et le pontife prirent congé de Fermite^ après s'être recommandés à ses prières (^).
Frappé à la main, ou à la cuisse, comme aucuns le veulent, par le trait lancé contre sa biclie, le Saint conserva toujours, s'il en faut croire la légende, la trace douloureuse de sa blessure; de là à le dire estropié, il n'y a pas loin : ... the king, dit William Hone, gave orders for the cure of his tvound, hut this the saint would not perr)iit,... and so he remained a ceipple (The every day-hook, or the guide to the year, tom. i, London b. d., p. 579).
Tel est le motif qui jadis, en Angleterre, avait porté les estropiés, les impotents, à prendre saint Gilles pour patron, tout comme les mendiants de ce pays s'étaient mis sous sa protection, en souvenir de la guérison miraculeuse d'un mendiant, opérée, à Athènes, par le jeune Saint dans des circonstances, que nous avons racontées plus liaut (p. 61) (W. Hone, op. et loc. cit.).
Il existe à Londres une église, aujourd'hui affectée au culte protestant, appelée 8^ Giles, Oripplegate, c'est-à-dire, Saint-Gilles, à la porte des estropiés. L'édifice primitif, construit à une époque oii la ville de Londres était loin d'avoir son étendue actuelle, se trouvait près d'une des portes de la cité. Or, les abords de ce temple étaient le rendez-vous des estropiés et des mendiants, qui se tenaient là pour demander l'aumône à ceux qui entraient en viUe (The Calender of the Anglican Church illustrated, Oxford and London 1851, p. 106). Le P. Caiiier nomme plaisamment cette porte, le " quartier général des impotents vrais ou prétendus, la cour des Miracles de nos voisins d'outre-Mancbe " (Les Caractéristiques des Saints dans Vart populaire, tom. ii, p. 616, note 14, v^^ Patrons divers) .
La blessure et l'infirmité, vraie ou supposée, de notre anachorète l'avaient fait donner encore pour saint tutélaire aux malades, spécialement aux lépreux, et à tous ceux qu'atteignait un malheur subit : " H e was, dit M™^ Jameson, faisant le relevé des malheureux, qui s'abritaient sous la protection de saint Gnies, the patron saint... of lepees, heggars, cripples, and of those struch hy some SUDDEN MISEEY, and driven into solitude like the wounded hart of hind (Sacred and Legendary Art, 6^ édit., tom. ii, London 1870, p. 769).
Une foule d'hôpitaux d'Angleterre étaient placés sous le vocable de Saint- Gilles. Il sufiB.t, pour en avoir la preuve, de feuilleter le tome Vii (vol. vi, part. Il) de la traduction anglaise du Monasticon Anglicanwn, de William Dugdale, publiée, avec ajoutes considérables, par MM. Caley, Ellis et Bulkeley Bandinel (London 1846). Citons la léproserie de Saint- Gilles, fondée près de Londres, en 1101, par Mathilde, reine d'Angleterre, et dont le sceau portait l'image du saint abbé, avec cette légende : SIGILLUM . SANCTI . EGIDII . miRMOEUM . (pp. 635, 636). Citons encore les léproseries de Saint- Gilles, situées hors des murs de Shrewsbury (p. 640), près de Maldon, dans le comté d'Essex (pp. 735, 736), et à Hereford (p. 762). Mentionnons enfin, au courant de la plume, les hôpitaux de Saint-Gilles à Norwich (pp. 700, 701), à Lincoln (p. 766), et à Londres, Cripplegate (p. 767); les hôpitaux de Kypier ou Kepire, près de Durham (pp. 731 et suiv.), de Boughton, à Chester (p. 756), de Wilton (p. 779), de Beverley (p. 780), etc.
Q) AA. SS. Sept., tom. i, p. 301, nn. 14, 15.
Quel âge avait saint Gilles, au moment de sa découverte ? Les Actes nous le dépeignent sous les traits d^un vieillard. Les soldats, disent-ils, qui forcèrent sa grotte, virent devant eux un vieillard, dont Tâge et les cheveux blancs inspiraient le respect. Videntes... senem hahitu monachili vestitum, canitie
AUTEM ET ^TATE VENERABILEM i^) . Vincent de Beau vais (2),
Jacques de Voragine (^), saint Antonin etc., reproduisent textuellement, ou à peu de chose près, la phrase des Actes. Parmi les quelques écrivains modernes, partisans de cette opinion, on est surpris de rencontrer le comte de Montalembert (^).
Le bollandiste Stilting place la naissance de saint Gilles vers 640 (^). En 673, époque à laquelle remonte l'événement qui nous occupe, notre Saint n'aurait donc été âgé que de
AA. 88. Sept, tom. i, p. 301, n. 14
(2) ... Videntes monachum etate et canicie venerandum... (Spéculum historiale, édit. de Strasbourg 1473, vol. m, lib. xxiiii, cap. cxxxix).
(^) Legenda aurea, édit. Grœsse, Lipsias 1850, p. 583. Jacques de Yoragine a copié les Actes.
(^) ... Videntes sanctum senem, hahitu monachali vestitum, canitie autem ET SENECTUTE VENERABILEM... (Chronicorum secunda pars, Lugduni 1586, p. 384, col. 2).
Eibadeneira écrit : Hic eum repererunt amictu monastico indutum, aspectu venerahilem ac vetulum (Flos Sanctorum, édit. cit., p. 426).
(^) " Aux bords de la Méditerranée, écrit-il, un Grec de naissance illustre, nommé ^gidius, était venu, tout jeune encore, sur les pas de Lazare et de Madeleine, aborder près de l'emboucliure du Ehône, et avait vieilli dans la solitude, caché au fond d'une vaste forêt, sans autre nourriture que le lait d'une biclae, qui venait coucher dans sa grotte. Mais un jour, le roi du pays,... étant à la chasse dans cette forêt, la biche fut lancée et poursuivie jusque dans la caverne par les veneurs; l'un d'eux tira sur elle une flèche, qui alla traverser la main que le solitaire étendait pour protéger sa compagne. Le roi touché, comme l'étaient presque toujours ces natures farouches, mais simples, par la vue de ce grand vieillard presque nu, le fit panser, etc. " (Les Moines d'' Occident, tom. II, pp. 407, 408.)
Ce " grand vieillard presque nu " fait image, mais une image qui s'évanouit, mise en regard de la réalité.
Tout comme M. de Montalembert, M. le curé Goubier s'est inspiré du passage cité des Actes, dans sa Vie admirable du grand S' Gilles. L'anachorète, dont l'asile vient d'être violé, j est qualifié de saint vieillard (p. 12); MM. Teissonnier, Trichaud, Guérin, de Kerval, d'Everlange, ont aperçu et su éviter récueil oii sont tombés MM. de Montalembert et Goubier.
(6) AA. 88. Sept, tom. i, p. 296, n. 52.
trente-trois ans. Il y a loin de là au vieillard à cheveux blancs des Actes.
Stilting, il est vrai, n'entend point faire passer pour certaine la date de 640; il la regarde comme conjecturalej....
incertus est, dit-il, annus sancti natalis , positusqite ex mera
conjectura (i). Mais un considérant sérieux milite en faveur
de Topinion du célèbre bagiograplie et lui donne un grand poids. Les érudits modernes s'accordent généralement à fixer la mort de saint Gilles entre les années 720 et 726. Or, en reculant la naissance du saint abbé au delà de Fépoque indiquée par Stilting, on court risque de prolonger son existence au delà du terme ordinaire de la vie humaine.
Mais, supposons un instant que saint Gilles vint au monde, non vers 640, mais en 630, voire même en 625, limite extrême qu'il soit permis d'assigner à son entrée dans la vie, puisque, dans cette bypotbèse, il serait mort centenaire; encore ne pourrait-on se rallier au sentiment des Actes. S'il avait vu le jour en 625, le Saint, en 673, n'aurait eu que quarante-huit ans, et ce n'est pas à cet âge que l'on prend rang parmi les vieillards.
Disons cependant, pour être juste, que le changement de climat, son séjour prolongé dans une grotte humide, qui l'abritait mal contre les intempéries de l'air, et, par-dessus tout, les austérités d'une vie pénitente, avaient pu de bonne heure exténuer le corps de saint Gilles. Ces causes, jointes à l'extérieur grave et recueilli du bienheureux solitaire, et à ce reflet de sainteté, qui commandait le respect pour sa personne, pouvaient lui donner des apparences de vieillesse, peu en rapport avec le nombre de ses années (^).
C) AA. SS. Sept, tom. cit., p. 297, n. 56.
(^) C'est Stilting qni, le premier, a relevé l'erreur des Actes; il l'a fait en quelques lignes, et d'une façon qui ne souffre pas de réplique : Non crediderim, dît-il, senem tune fuisse 8. Mgidium : neque id ipse hiographus dixisset, si magis curasset vera et cohœrentia scribere^ quam mirdbilia et 8ancto honorifica. Etenim omnia insinuant juvenem patria egressum : hiennio moratus dicitur apud 8. Cœsarium, exiguo tempore apud Veredemium, solus triennio. 8i igitur circa
La scène qui vient de se dérouler devant nos yeux, scène d'une simplicité grandiose^ pleine de vie et de mouvement, était faite pour exercer le burin et le pinceau de Fartiste; aussi^ graveurs et peintres Vont reproduite à l'envi. Mais il en est peu qui ont su rendre la physionomie vraie du saint ermite; presque tous en font un vieillard cassé par Page (^). Martin de Vos a été mieux inspiré; la magnifique planche qu'il a dessinée, et que Kaphaël Sadeler a gravée^ nous montre dans saint Gilles un homme de trente à quarante ans, dont les traits intelligents et nettement accusés décèlent une nature d'élite et une âme fortement trempée (^). C'est bien
annum œtatis vigesimum quintum patriam deseruerit, secundum ea, quœ retulit scriptoTy annos non multos supra trigesimum eo tempore numerare poterat. Poterat tamen venerahilis esse non modo sanctitate, sed etiam vita solitaria^ qua corpus haud duhie emaceratum erat, et vigor juventœ non parum détritus, ita ut senior appareret quar)i re vera esset (AA. S8. Sept., tom. i, p. 302, Annotata. d.)
M. l'abbé Teissonnier rend le sens des dernières lignes de ce passage, lorsqu'il écrit que les officiers de Wamba, saisis d'émotion à la vue de ce pauvre ermite, dont le " corps était amaigri par de longues privations,.... ne savaient comment exprimer la douleur et le respect dont ils étaient pénétrés à l'égard de ce personnage inconnu, mais vénérable au plus haut degré, moins par le nombre des années que par son dépouillement sublime, et par la sainteté dont tout semblait, sur lui et autour de lui, exhaler le céleste parfum " (Notice historique sur Saint Gilles, p. 33).
Q) Il aurait rude besogne, celui qui s'attacherait à relever les détails fantaisistes de costume et antres, dont les meilleurs artistes ont émaillé la légende de saint Gilles. Nous en avons déjà signalé bon nombre; en voici encore un spécimen, pris au hasard. La Semaine illustrée, de Paris (rédacteur en chef, M. Adrien de Eiancey), dans son numéro du 8 Septembre 1872 (p. 133), servait à ses abonnés une grande et belle composition, signée Yan'Dargent, et retraçant, dans des compartiments distincts, une série de scènes empruntées à la vie de saint Gilles. Croirait-on que le Saint y figure, même avant son départ pour les Gaules, sous un accoutrement religieux, dont une des pièces principales est un scapulaire de chartreux, orné d'une croix sur le devant ? Tout le reste de la composition est à l'avenant, et témoigne de Fimagination féconde de l'artiste; la notice qui l'accompagne (p. 134), n'est guère plus exacte que le dessin.
(^) La planche, dont nous parlons, forme la XX^ du recueil de gravures des frères Jean et Kaphaël Sadeler, intitulé : Sylvœ sacrœ, et publié à Munich en 1594; ce recueil fait partie de la collection des Pères du désert, gravés par ces artistes, d'après Martin de Vos (Bkunet, Manuel du libraire, 5^ édit., t. V, 1" part., Paris 1863, col. 23). M. Guénebault signale cette pièce dans son Dictionnaire iconographique, Paris 1850, col. 251, art. Gilles (saint).
ainsi que nous aimons à nous représenter ce jeune athénien, d'une famille illustre et d'un esprit cultivé, qui, las du monde, était venu demander à la solitude un bonheur que la gloire et les richesses ne pouvaient lui donner.
Pour rompre quelque peu la monotonie de notre récit, nous terminons ce chapitre par une description de la découverte de saint Gilles, en vers français de la première moitié du XIII® siècle; ce curieux morceau est extrait de la Chronique rimée de Philippe Mouskés, trouvère tournaisien, qui florissait sous Philippe-Auguste, et termina son poëme, composé de 32,000 vers, en 1242 Ce chroniqueur, — nous
Martin de Vos représente saint Gilles assis à l'entrée de sa grotte. Le jeune solitaire est vêtu d'une robe ample, à capuclion rabattu sur les épaules, et serrée autour des reins par une ceinture, d'où pend un dizain muni d'une croix; il tient en main un livre, dont la lecture l'absorbe tout entier. A ses pieds est coucliée une biche, qu'un archer, le genou ployé en terre, s'apprête à percer d'une flèche. Un paysage boisé et montagneux encadre cette scène, et en fait un tableau ravissant. Le quatrain suivant, mis au bas de la gravure, en explique le sujet :
Egiditim Régis sobolem tegit Timbra cavemse,
Ubera cui prsebet cerva, dat herba dapes. i, Quem fera captanti prsedam cane prodidit altrix :
Nec virtus antro clausa latere potest.
Plusieurs artistes ont imité, ou, pour mieux dire, copié l'œuvre de Martin de Vos et de Raphaël Sadeler. Le graveur Firens, entre autres, a découpé dans cette planche, pour en orner sa galerie de saints solitaires (n° 11), saint Gilles et sa biche, tels que nous venons de les décrire. On dirait ce groupe calqué sur l'original; figure, pose, costume, tout, jusqu'aux moindres accessoires, est rendu avec une fidélité scrupuleuse, qui trahit le copiste consommé.
Le 27 Juillet 1862, une belle fête se célébrait à Saint-Gilles-du-Gard, à l'occasion de la translation d'une importante relique du saint abbé, offerte en don aux habitants de la paroisse, par feu M^' Plantier, évêque de Nîmes. Comme souvenir de cette cérémonie, les frères Bouvetier, à Nîmes, publièrent une grande lithographie, à deux teintes, dessinée par M. Eugène Saget, et reproduisant, presque en entier, la gravure de Sadeler. L'auteur malheureusement, tout en conservant à saint Gilles la pose donnée par Martin de Vos, a cru devoir transformer le jeune Saint en vieillard à tête chauve et longue barbe blanche; sous le crayon de M. Saget, le corps de l'anachorète a pris des proportions et un embonpoint, qui se concilient mal avec la vie pénitente d'un ermite.
(}) Durant des siècles, ce poëme roman, véritable épopée de l'histoire de France, fut attribué à Philippe de Gand, dit Mus ou Muus, qui occupa le siège épiscopal de Tournai, de 1274 à ]283. Le baron de Reiffenberg lui-même, éditeur
Favons fait observer déjà {^), — voit dans saint Gilles un contemporain de Cliarlemagne, et fait jouer à ce monarque, dans la découverte de notre Saint, le rôle qui revient à Flavius Wamba. Il est nécessaire de se rappeler ce détail, pour Fintelligence des mots : Li rois Charles. Ciiarlemagne figure ici avec le titre de roi, parce que le fait est censé se passer avant le couronnement de ce prince comme empereur d'Occident, en l'année 800 (^).
Ecoutons le poëte.
En cele tière de Provence 3935 Fu li rois par I diémence {^);
de l'œnvre complète de Motiskés (2 vol. m-4, Bruxelles 1836-1838), avait, malgré certains doutes, adopté l'opinion commune, qui comptait en sa faveur les noms les plus imposants (tom i, Introduction, § m, pp. ccvii et suiv.).
Il est prouvé aujourd'hui que Philippe Mouskés n'était ni gantois, ni évêque, mais un joyeux trouvère, portant la cape et l'épée, et que la ville de Tournai vit naître dans ses murs. Cette vérité a été mise dans tout son jour par M. Barthélemi Du Mortier, qui en a fait l'objet d'un lumineux mémoire, inséré dans les Bulletins de la Commission royale d'histoire (tom. ix, Bruxelles 1845, pp. 112 et suiv.). L'auteur s'attache à démontrer : "1° que Philippe Mouskés et l'évêque Philippe de Gand sont deux personnages entièrement différents; 2** que le trouvère était un bourgeois de Tournay, qui florissait sous Philippe-Auguste, un demi-siècle avant l'évêque Philippe de Gand; 3'' que son nom doit se prononcer Mouskés et non Mouskés; 4° que la famiUe Mouskés est toumaisienne et non gantoise; que, par conséquent, il y a eu erreur et confusion lorsque Ton a attribué à l'évêque Philippe de Gand le poëme du trouvère tournaisien " (p. 114).
Dès que le mémoire de M. Du Mortier eut vu le jour, M. le baron de Reiffenberg s'empressa de faire siennes les conclusions de ce beau travail, qui opérait toute une révolution dans le monde des érudits; il le reproduisit presque en entier dans les pages, qu'il publia en 1845, pour servir de supplément à son édition de Philippe Mouskés (pp. 8 et suiv.).
(^) Voyez plus haut, p. 8.
(^) Philippe Mouskés parle des relations de saint Gilles avec Charlemagne, peu avant de décrire l'expédition de ce prince en Aquitaine, en 772. j L'épisode relatif à notre Saint se termine au vers 4009; la description de la guerre d'Aquitaine commence au vers 4064 (édit. de Reiffenberg, tom. i, pp. 164, 165). Il est vrai que le chroniqueur avait antérieurement déjà traité de cette même expédition, w. 2376 et suiv. (tom. cit., p. 98). M. de Reiffenberg observe avec raison, " qu'au milieu de ^toute cette érudition romancière, Philippe Mouskés confond quelquefois l'ordre des récits, tombe dans des redites et se laisse aller à des longueurs " (tom. i. Introduction, p. ccLViii).
(^) Diémence, dimanche; c'est une cheville.
Les mescréans en ot Q) kaciés {^) Et des anqnans (^) ot baptisiés.
Pour les foriés(*) qu'il i trouva YIII jors et plus i séjorna.
3940 Ses venéors(5) odC') lui avoit.
A I jour que moult (^) biel faisoit.
S'en fu aies esbanoier(^) En la foriest, pour arcoier(^).
Es vous (^°) une bisce af niant (")
3946 Et si cien(i2) l'alèrent sivant^^)^ El bosc(^'') avoit I hermitageP)
(1) Ot, avait.
(2) Kaciés, chassés. De Kacier, chasser; d'où Kachiere, chasseur. Voir Carpentiee, Glossarium novum, supplementum ad auctiorem Glossarii Cangiani editionem, Parisiis 1766, tom. iv, p. 379.
(^) Auquans, aucuns.
(^) Foriés, forêts.
(^) Venéors, veneurs, du latin venari. Un veneur est celui qui, à la chasse, est chargé de diriger les chiens courants.
(^) Od, auprès de. Du latin ad, dans le sens de juxta; à moins qu'il ne faille y voir nne altération, par contraction, du latin apud. C'est l'opinion de Burguy {Grammaire de la langue d''oïl, Berlin 1854, tom. ii, p. 343) qui dit : " Od a la même origine que ah, c'est-à-dire, qu'il dérive de apud.... La signification principale de od était avec. "
(^) Moult, de multum, beaucoup; moult hiel, très-beau.
(^) Eshanoier, s'amuser; esbanoi, plaisir, dissipation, amusement.
(^) Arcoier, tirer de l'arc, de arcuare.
(^°) Esvous, voilà.
(^^) Afuiant, à fuiant, fuyant.
Q^) Si cien, six chiens, interprète M. de Reiffenberg. Il faut évidemment comprendre ses chiens. D'ailleurs si a eu, dans l'ancien français, la signification ses, et jamais, que nous sachions, il n'a été employé pour six. Voir Gâche t, Glossaire, Bruxelles 1859, p. 985, v" si, et Raynouard, Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des trouhadours, Paris 1844, t. v, p. 272, col. 2, n. 6.
(^^) Bivant, suivant; Valèrent sivant, allèrent le suivant. Peut-être bien faut-il lire suiant et non sivant, du verbe suir, suivre (Carpentiee, op. et tom. cit., p. 603), qui parfois se conjuguait sans Tintercalation du v. En voici des exemples puisés dans Gilliodts, Inventaire des Archives de Bruges, sect. i, l""^ série, tom. i (Bruges 1871), p. 144 : " dont les pioches sapèrent chi après suant "; et p. 489 : " il en puissent estre sui (suivi, poursuivi) ne molestiez... "; t. VI (Bruges 1877), p. 70 : " que Ion ensuye ceste ordonnance... " Voir du reste, au vers 3969, la leçon poursuis de la forme actuelle poursuivie. Nous n'ignorons pas que la leçon sivant dérive de la forme sivir (Burguy, op. et tom. cit., pp. 210, 215), mais l'orthographe, que nous proposons, semble mieux répondre aux besoins de la rime : afuiant, suiant.
(^'*) Bosc, bois. Q^) Hermitage, ermite.
Ki n'avoit pas trop grant éage.
Gilles ot non(^), moult ert{^) prudon.
Del commencement jusqu'à son (3) 3950 La bisce i ot sovent esté,
Et par ivier('*) et par esté.
Quar(^) H cien Forent désentie C')
Qu'ele n'i s'ot sa garandie (''),
Al iermitage vint fuiant 3955 Et li veneur apriés huant (^).
L'iermites iertp) devant l'autel;
Si (10) prioit Dieu, et d'un et d'el
(I) Non, nom.
(-) Ert, était, erat
(^) Jusqu'à son, usque ad summum, jusqu'à la fin. ('*) Ivier, hiver.
(^) Quar, c'est ainsi que porte la copie du manuscrit. Le sens serait beaucoup plus clair, s'il y avait quant.
(^) Désentie, trouvé sa piste, flairée.
(') 8a garandie, sa sûreté, sa garantie.
(^) Huant, criant. Littré (Dictionnaire de la langue française, v" Huer) dit que ce verbe, d'après l'opinion la plus vraisemblable, est une onomatopée, formée de l'exclamation hu. Une huée est proprement le bruit que, dans une battue, les paysans font après le loup. Aujourd'hui le terme huée s'emploie d'ordinaire pour signifier les cris de dérision qu'une réunion de gens pousse contre quelqu'un.
(°) lert, erat, était. Voir Koquefokt, Glossaire de la langue romane, Paris 1808, tom. II, p. 2, col. 2, v° 1ère.
(10) Si, il. Voir au sujet de cette signification du mot si, Roquefort, op. cit., tom. II, p. 550, col. 2, v" si
(II) Et d^n et d'el, pour une chose ou pour une autre, dit M. de Eeiffenberg, qui fait ainsi de cette locution le régime indirect de si prioit Dieu qui précède : V ermite était devant V autel; il priait Dieu pour une chose ou pour une autre. Les glossateurs, nous le savons, sont d'accord pour attribuer à el la signification de autre et M. Gachet, qui se rallie à cette interprétation, a écrit, pour la défendre, une dissertation des plus judicieuses dans son Glossaire, p. 697, v° El. Aussi notre intention n'est-elle pas de contester le bien-fondé de cette manière de voir. Mais nous nous demandons, si, du moins dans le passage que nous avons sous les yeux, et sans préjudice aucun du sens propre du mot el lui-même, la locution et d'un et d'el ne devrait pas être considérée comme synonyme de l'expression moderne ni une ni deux, dans le sens extensif de tout à coup. En tout cas, pour une chose ou pour une autre serait une cheville indigne de Mouskés. Bien au contraire, le poëte aura voulu mouvementer son réçit en se servant de l'expression et d'un et d'el, pour indiquer toute la précipitation avec laquelle la biche, poursuivie par les chasseurs, courut se réfugier auprès de son saint maître. Faisons observer encore que les latins, construi-
Entre ses jambes vint la bisce Pour ce que il le garandisse.
3960 Es vous I arcier acourant
D'une sajaite (^) bien trençant Volt la bisce férir et traire Pour prendre, et à la mort atraire; En la quisce (^) féri l'iermite
3965 Et la bisce fu de mort quite.
Li arciers parvint jusqes là, Del iermite s'esmervilla.
Esvous le roi et sa mesnief) Ki la bisce orent poursuie.
3970 L'iermite ont là séant trové
Comme preudoume et bien prové.
Li rois Charles en fist grant fieste Et ne laissa toucier la bieste(^).
sant les verbes qui signifient demander, avec deux accusatifs, on ne comprend pas d'où, serait venue la forme prier d'une chose. Sans vouloir faire la leçon à M. de Eeiffenberg, nous rectifions donc la ponctuation proposée par lui et nous interprétons comme suit le passage qui nous occupe : L'ermite était devant Vautel; il priait Dieu, quand tout à coup la hiche vint se jeter entre ses jambes...
(^) Sajaite, sagitta, flèche.
(^) Quisce, cuisse.
(^) Mesnie, Maison, interprète M. de Eeiffenberg. Il faut plutôt comprendre ici : serviteurs, gens, suite, ceux qui composent la maison, la famille, la suite : le roi et sa mesnie, le roi et ses gens. Voir notamment Gachet, op. cit., p. 856, col. 1, v° Maisnie.
Nous devons à l'obligeance de notre éditeur, M. Edw. Gailliard, une bonne partie des notes linguistiques qui précèdent.
C*) Chronique rimée de Philippe Moushes ou Mouskés, publiée, pour la première fois,... par le Baron de Beiffenherg, tom. i, pp. 159 et suiv., du v. 3934 au V. 3973.
CHAPITEE VI