FONDATION D'UN MONASTÈEE DANS LA VALLÉE FLAVIENNE
SAINT GILLES EN DEVIENT LE PREMIER ABBÉ - LE SAINT SE REND A ROME, ET FAIT DON DE SON ABBAYE AU SAINT-SIEGE
Avant de partir pour Béziers^ où rappela, bientôt après, une invasion des Francs (^), Flavius Wamba voulut retourner plusieurs fois à la grotte de saint Gilles; le spectacle de cette vie humble et pénitente Pédifiait profondément, et il trouvait un charme inexprimable à converser avec FLomme de Dieu. Ces marques de sympathie données à un pauvre ermite, s'expliquent sans peine chez un prince, doué d'un grand fonds de piété et rempli d'une estime singulière pour l'état religieux.
Les instances réitérées de Wamba n'avaient pu décider saint Gilles à accepter les dons considérables offerts par ce monarque. Mais les trésors, dont il ne voulait pas pour luimême, le serviteur de Dieu résolut de les faire servir à la gloire de son Maître; il conseilla donc à Wamba de bâtir en ces lieux un monastère, oii de nombreux cénobites chanteraient, nuit et jour, les louanges du Seigneur (^) . Le magnanime guerrier goûta ce conseil, et se hâta de céder au Saint, pour l'exécution de son œuvre, un vaste terrain, qui prit le
(^) MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i, p. 95. " Cependant, écrit cet historien, l'expédition de Wamba, qni rendit le calme à tonte la Septimanie, ayant été terminée, ce prince partit de Nismes avec son armée le 7 de Septembre (673). Il fnt obligé de bâter son départ, sur la nouvelle qu'il reçut d'une irruption que les François, sous les ordres du duc Loup, avoient faite dans le territoire de Béziers. "
(2) D'après une autre version, adoptée par les auteurs les plus récents, MM. Teissonnier, Trichaud, Goabier, de Kerval, d'Everlange, l'honneur de ce projet reviendrait à Wamba; ce prince, disent-ils, obligea saint Gilles à consentir qu'on lui bâtît un monastère en cet endroit.
nom de vallée Flavienne, Vallis Flaviana, en souvenir du royal donateur
Les constructions s^élevèrent rapidement {^), et bientôt
Les Actes rapportent que le roi fit don de tont le terrain situé antonr du monastère, à cinq milles de rayon, soit à pins d'nne liene et demie à la ronde, le mille équivalant à un tiers de lieue. Ce don, ajoutent les Actes, était destiné à rappeler que saint Gilles avait fait un jour cinq milles de chemin, à la rencontre de Wamba, qui venait le visiter : Adunant/ur ibidem Dei servi...., quorum usihus conceditur terra circumcirca monasterium, quinque miliariorum spatio porrecta, eo quod tantundem spatii sanctus jEgidius, a spelunca sua quadam vice digressus, occurrenti sihi régi Flavio collocuturus, ut fertur, ohviavit (AA. S8. Sept., tom. i, p. 301, n. 17). M. de Kerval dit que le roi abandonna au Saint " plusieurs milliers d'hectares dans les latifundia de la vallée Fia vienne " (Vie et culte de saint Gilles, 2^ édit., p. 18).
(^) Le roi Wamba, disent les Actes, bâtit, d'après les plans de saint Gilles et sur l'emplacement désigné par lui, deux églises, l'une en l'honneur de saint Pierre et de tous les apôtres, l'autre en l'honneur de saint Privât, martyr; cette dernière était située près de la grotte qu'avait habitée saint Gilles, et où, jusqu'à la fin de sa vie, il aimait à se retirer la nuit, pour vaquer à la prière. Duas igitur rex lœtus ihi, Mgidio locum atque quantitatem prœmonstrante, fdbricavit ecclesias, unam in honorem sancti Pétri, omniumque Apostolorum, alteram in honorem sancti Privati martyris, juxta Sancti speluncam, in qua ipse solus, quamdiu vixit, crehris intentus vigiliis pernoctabat {AA. SS., tom. cit., p. 301, n. 16). Nous avons peine à admettre ces veilles solitaires de saint Gilles, comme étant incompatibles avec sa charge d'abbé, qui l'obligeait à présider l'office de nuit dans son monastère.
Nulle part, dans l'histoire de l'abbaye de Saint- Gilles, il n'est fait mention d'une église dédiée à saint Privât, et Stilting reconnaît avoir vainement compulsé les Actes de ce martyr, pour en trouver quelque trace (AA. SS., tom. cit., p. 302, Annotata. f). Lorsqu'en 1116, on jeta les fondements de l'église actuelle, il existait trois églises, qui toutes trois furent démolies. Un historien contemporain, le frère Pierre Guillaume, bibliothécaire de l'abbaye, nous a conservé le nom de deux de ces églises, celles de Notre-Dame, la plus petite des trois, et de Saint-Pierre, la même évidemment qui avait été bâtie par S. Gilles en l'honneur du prince des apôtres. Quant à la troisième église, de dimensions fort vastes, Pierre Guillaume la désigne sous le nom d'ecclesia major, sans en indiquer le vocable (AA. SS., tom. cit., p. 288, n. 16); mais la description qu'il en fait, prouve que cet édifice était postérieur à l'époque de saint Gilles, et les auteurs s'accordent à dire qu'il avait été élevé par les religieux du monastère et dédié au saint abbé; ... ecclesiam majorem, dit Stilting, quœ S. Mgidio haud duhie dicata fuit (AA. ,SS., loc. cit, n. 15). Ces trois églises, de Saint-Pierre, de Notre-Dame et de Saint-Gilles, sont bien certainement les premières qui aient été construites dans la vallée Flavienne; l'opinion des Actes nous semble dès lors devoir être abandonnée.
Saint Privât, dont il est question dans les Actes, était évêque de Mende, en France. Les uns placent son martyre dans la seconde moitié du 111'= siècle,
l'anacliorète, forcée malgré ses répugnances, d'accepter la charge d'abbé {^), et élevé à la sublime dignité du sacerdoce, se vit à la tête d'une fervente communauté (^).
Tel est, en résumé, le récit des Actes, qui nous amène à discuter divers points d'histoire fort intéressants.
Nous examinerons d'abord si le compilateur des Actes mérite créance, quand il attribue à saint Gilles et au roi Wamba l'honneur d'avoir fondé le monastère de la vallée Flavienne. Nous rechercherons ensuite quelle règle monastique le saint fondateur adopta pour sa communauté. Nous verrons enfin s'il est vrai, comme les Actes l'assurent, que saint Gilles fut promu au sacerdoce.
Le premier point ne nous arrêtera pas longtemps. Nous croyons avoir suffisamment prouvé, en son lieu, que le monastère de la vallée Flavienne fut l'œuvre de saint Gilles, ou, pour nous exprimer plus correctement, l'œuvre collective de saint Gilles et de Wamba (^).
Des auteurs fort sérieux, Mabillon, les Bénédictins de la Gallia christiana, Baillet, Dom Rivet, etc., ont, les uns.
sous les empereurs romains Valérien et Gallien; les autres le reculent jusqu'au commencement du siècle. Saint Grégoire de Tours embrasse la première opinion, généralement admise aujourd'hui, et qu'a suivie le bollandiste Guillaume Cuypers, auteur du commentaire sur la vie et le martyre de saint Privât, inséré au 21 Août, dans les AA. 88. Augusti, tom. iv, Antverpiae 1739, pp. 433 et suiv. (voyez pp. 434, 436, nn. 6, 12). Le Martyrologe romain adopte le même sentiment; on y lit, sous le 21 Août : In territorio Gavalitano (dans le Gévaudan, ancienne province de France, dont Mende était le chef -lieu), sancti Privati Episcopi et Martyris, qui passus est in persecutione Valeriani et Gallieni. Yalérien et son fils Gallien régnèrent ensemble depuis l'année 253 jusqu'en 259, époque à laquelle Valérien tomba entre les mains des Perses, qui le retinrent captif jusqu'à sa mort; Gallien fut massacré à Milan en 268.
(^) D'après les Actes, Wamba aurait subordonné la construction d'un monastère, œuvre à laquelle l'engageait saint Gilles, à l'acceptation par ce dernier de la charge de supérieur. Faciam, inquit rex, lihenter quœ hortaris, si te patrem spiritualem illorum (monachorum) rectoremque spoponderis {AA, 8S. Sept., 1. 1, p. 301, n. 16).
(2) AA. 88. Sept., tom. cit., pp. 301, 302, nn. 16, 17. Voyez plus haut, pp. 49 et suiv.
révoqué en doute^ les autres catégoriquement nié la fondation du monastère par notre anachorète et son royal protecteur (^) . Ils se sont trompés, — nous Pavons vu, — et leur erreur avait sa source dans Popinion accréditée de leur temps, et patronnée par eux, qui faisait de saint Gilles et de saint Césaire d^ Arles deux personnages contemporains.
Le titre de cœnohii fundator, donné à Charles-Martel, dans un manuscrit de Tabbaye de Saint-Grilles, n^est point, disions-nous, de nature à embarrasser l'historien. Le terme de fundator ne désigne pas ici le constructeur primitif de cette maison religieuse, mais son restaurateur, ou, si on le veut, son second fondateur, celui qui la releva de ses ruines, après sa destruction par les Sarrasins, vers 720 (^).
Stilting, lui, est un champion décidé de l'opinion que nous défendons, et il se base sur un passage des Acta Johannis VIII, devant lequel tout doute est impossible : Monasterium.... {heati) Pétri, in quo quiescit corpus heati j^gidii, in finihus Qothiœ, in voile Flaviana {quam vallem Flavius quidam Rex heato ^gidio donaverat, et sanctus Mgidius exinde donationem integriter Romance Eœlesiœ et Domino Papœ fecerat, et ihi in veneratione princijpum Ajpostolorum Pétri et Paidi monasterium œdificaverat).... (^).
Ce passage dit, en termes exprès, que saint Gilles bâtit, dans la vallée Flavienne, un monastère en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Mais il ne nous apprend pas, — c'est la remarque de Stilting, — depuis combien de temps le monastère existait, quand saint Gilles en fit don au Saint- Siège. On ne peut même en inférer si cet établissement était déjà fondé à cette époque, ou s'il le fut seulement plus tard.
(^) Voyez ci-dessns, pp. 35 et sniv.
(^) "Voyez pins haut, p. 35, note 3, et p. 36, note 1.
(^) Baluze, Miscellanea, édit. de Paris, tom. vu, 1715, p. 349; édit. de Lncqnes, tom. ii, 1761, pp. 113. — AA. 88. 8ept., tom. i, p. 292, nn. 36, 37; le passage que rapporte Baluze y figure avec quelques variantes, indiquées par Stilting.
Il ne constate qu^une chose^ la donation à 1^ Eglise romaine du terrain si généreusement offert par Flavius Wamba, et sur lequel fut construite Fabbaye (^). Mais, à défaut même de tout autre document, le seul bon sens nous empêctierait de croire que saint Gilles se soit contenté d^offrir au vicaire de Jésus- Christ un simple terrain, si vaste fût-il. C'était pour consolider son œuvre, pour la mettre à F abri de toute invasion sacrilège, que le serviteur de Dieu la plaçait sous la protection et la garde du successeur de Pierre; il fallait dès lors que cette œuvre ne fût pas seulement en germe, à F état de projet, mais qu'elle existât réellement, il fallait, en d'autres termes, que les constructions de l'abbaye fussent achevées et la communauté dûment organisée (^). C'est ce qu'affirment, du reste, les Actes du Saint, qui nous le montrent faisant route vers la ville éternelle, accompagné de quelques-uns de ses religieux (^); c'est ce qu'admet Stilting, tout en protestant que les Actes seuls, vu la confusion qui y règne, ne suffiraient pas à établir la chose (^) .
Le document découvert par Ménard a tranché la question et donné raison aux Actes. Cet historien trouva dans un cartulaire de la Bibliothèque royale, à Paris, une copie de la bulle du pape Benoît II, par laquelle ce pontife reconnaît avoir reçu en don du vénérable homme Gilles le monastère de la vallée Flavienne, ... monasterium venerahilis viri Egydii noviter ah ipso nohis... traditum (^). Tout commentaire devient ici superflu.
Voilà donc un double fait acquis à Fhistoire : la construc-
(1) AA. SS. Sept, tom. i, p. 294, n. 42.
('^) NoTis avons développé cette idée, à la p. 50.
(3) AA. SS. Sept, tom. cit., p. 303, n. 22.
C*) Si vero Acta S. ^gidii consideremus, prius œdificatum est monasterium, et aliquot annis serius Bomano Pontifiai ohlatum. Verum in Actis illis omnia sunt confusa, adeoque ex illis res determinari non potest (AA. SS. Sept., tom. cit., p. 294, n. 42).
(^) Nous donnerons plus loin le texte intégral de cet important document, qui a échappé aux recherches de Stilting.
tion de Fabbaye par saint Gilles et 1^ antériorité de cette fondation à la bulle de Benoît II, qui remonte à l'année 685.
Passons au deuxième point. Quelle règle monastique saint Gilles introduisit-il dans son monastère ?
Durant des siècles, les moines de la vallée Flavienne professèrent la règle de saint Benoît; ils y étaient encore soumis, lorsque Paul III, par bulle du 17 Août 1538, les sécularisa, et ciiangea Tabbaye en collégiale: ...floruit plus minus, dit la Gallia christianaj parlant de cette maison, sub ordine sancti Benedicti usque ad annum 1538. 17. Augusti, quo monachi in sœculares canonicos mutati sunt huila Fauli papœ III
Mais la règle bénédictine fut-elle mise en vigueur par saint Gilles lui-même, ou adoptée seulement plus tard sous l'un de ses successeurs ? L'histoire des origines monastiques est pleine de ces transformations.
Sans prétendre résoudre avec certitude cette intéressante question, nous croyons que le saint fondateur soumit, dès l'origine, sa communauté à la discipline de saint Benoît; il existe en faveur de cette opinion des présomptions assez fortes pour lui donner droit au respect des érudits.
Les Actes de saint Gilles ne répandent aucun jour sur la question; ils se bornent à dire que le monastère se peupla de moines, heureux de se ranger sous la conduite du Saint, et de se vouer, par la profession religieuse, au service de Dieu. Adunantur ibidem Dei servi directionis illius normam sequendo, regulari monachorum professione Domino famulaturi (^). Les anciens chroniqueurs, et les historiens qui les ont suivis, n'ont guère fait que reproduire ces généralités. Un seul auteur, que nous sachions, M. Jules de Kerval, assure que le saint abbé " adopta pour son monastère la règle déjà célèbre de saint Benoît " (^).
C) Gallia christiana, tom. vi, Parisiis 1739, col. 481. (2) AA. 88. 8ept, tom. i, p. 301, n. 17.
(^) Op. cit., p. 18, note 2. On nous objectera peut-être, qu'il est inntile de
Notre opinion se base sur les bulles comparées de Benoît II et de Jean YIII, relatives à Tabbaye de Saint- Gilles. La première^ constatant la donation du monastère, faite au Saint-Siège par son fondateur, remonte à Pannée 685; la seconde, ayant trait à F usurpation de cette maison par Gilbert, évoque de Nîmes, est datée du 21 Juillet 878 (^). Le premier de ces documents établit que les religieux éliront leur abbé : Electionem aiitem ahhatis ipsius loci fmtribus
revenir sur une question, déjà résolne, implicitement du moins, par Mabillon. Dans ses Âcta Sanctorum Ordinis S. Benedicti, le savant religieux range saint Gilles parmi les personnages illustres de Tordre de Saint-Benoît, et ses Annales Ordinis S. Benedicti décrivent les origines du monastère, qui lui doit sa naissance. N'est-ce pas une preuve évidente que Mabillon revendique pour son ordre le saint fondateur et son œuvre ? — Cette conclusion ne nous paraît pas légitime.
Tout d'abord, en ce qui concerne le tome i des Acta Sanctorum 0. 8. B., ce n'est pas dans le corps même de l'ouvrage, mais dans VTndex Sanctorum prœtermissorum (y° Mgidius), que Mabillon a classé saint Gilles, Index qu'il fait précéder de la note suivante : Quorumdam Sanctorum Acta Monachorum, qui in Kalendario Benedictino reponi soient, consulta in hoc primo sœculo prœtermissa sunt,.... sive quod Monachi non fuerint, aut certe Ordinis nostri supposiTiTii, parumque ad res nostras illustrandas eorum gesta conférant : sive quod Vitœ eorum errorihus et fabulis respersœ sint.... Tout cela dit assez que Mabillon n'avait pas de convictions bien arrêtées au sujet de la qualité de bénédictin, attribuée à saint Gilles.
Les Annales 0. S. B. ne servent pas plus que les Acta du même auteur à trancher la question. Si Mabillon parle du monastère de la vallée Flavienne, c'est que cette maison releva, durant des siècles, de l'ordre de Saint-Benoît; le ^ docte annaliste ne pouvait dès lors garder le silence sur ses commence- | ments, mais il évite de se prononcer sur le point en litige : Hœc àbhatia, dit-il 1 simplement, ex ordine sancti Benedicti ad sœculares canonicos translata est {Annales 0. S. B., tom. i, p. 100). Bien plus, à ne considérer que l'époque assignée par Mabillon à la fondation de cet établissement monastique, on serait tenté de croire qu'il n'y voit point une création bénédictine. Il place, — à tort, comme nous l'avons prouvé, — en l'année 542, l'érection du monastère. Or, ce fut seulement en 543, l'année même de sa mort, que saint Benoît, à la prière de l'évêque du Mans, saint Innocent, envoya dans les Gaules Maur : son disciple chéri, et lui remit sa règle pour la divulguer au delà des Alpes. Maur s'arrêta en Anjou, et fonda sur les bords de la Loire le monastère de Glanfeuil, première colonie bénédictine établie en Gaule (de Montalembert, Les Moines d''Occident, tom. ii, pp. 273 et suiv.).
O Voyez plus haut, p. 39. On peut consulter sur l'usurpation de Gilbert et sur la manière dont le pape Jean VIII mit fin à ce démêlé, Ménard, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i, pp. 128 et suiv. Item Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, pp. 50 et suiv.
committimus. Le second acte pontifical ordonne la même chose;, en invoquant les prescriptions de la règle de Saint-Benoît ; Itemque statuimus ut, oheunte ahhate predidi monasterii, non alius ibi quocumque ohreptionis studio ordinetur, nisi quem consensus monachorum, secundum timorem domini et institutionem régule S. Benedicti, elegerit (^). Jean YIII ne porte pas ici d'ordonnance nouvelle; il ne fait que confirmer le statut de son prédécesseur Benoît et puisqu'il prend la règle bénédictine pour base de son injonction, ne serait-on pas en droit de conclure que Benoît 11^ sans la mentionner^ avait cette même règle en vue^ lorsqu'il prescrivait le mode d'élection de l'abbé^ se bornant à reconnaître aux religieux un droit attribué à la communauté par les constitutions de leur saint patriarclie ?
Yoici une considération qui corrobore notre tbèse.
Lorsqu'on 673 saint Gilles réunit ses premiers disciples^ il s'était écoulé cent trente ans depuis le jour oii l'enfant de prédilection de saint Benoît^ le jeune diacre Maur, à la tête d'une poignée de missionnaires de son ordre^ descendit du Mont-Cassin^ traversa l'Italie et les Alpes,, et vint fonder à Grlanfeuilj sur la Loire, le premier monastère bénédictin des Gaules. A peine la règle du nouveau législateur des cénobites d'Italie est-elle connue en France, que toutes les autres disparaissent successivement devant elle, comme les étoiles pâlissent au ciel, quand le soleil vient à se lever " (^) . Le sol se couvre de monastères. Après la mort de saint Benoît, et pendant le cours du YI^ siècle seulement, on put compter quatre-vingts nouveaux établissements dans les vallées de la Saône et du Ebone; quatre-vingt-quatorze des Pyrénées à la
MÉNARD, op. et tom. cit., Preuves, p. 12, col. 2. La règle de saint Benoît s'exprime ainsi : In Ahhatis ordinatione illa semper consideretur ratio : ut hic constituatur quem sihi omnis concors congregatio secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis saniori consilio elegerit (cap. 64. De ordinando Ahlate).
(^) DoM GuÉRANGER, V Année liturgique. Le Carême, 3^ édit., Poitiers 1868, p. 610 (XXI Mars. Saint Benoît, aUé).
Loire; cinquante-quatre de la Loire aux Vosges, et dix des Vosges au EMn (^). Les communautés antérieures à saint Benoît, abandonnant leurs constitutions anciennes, finirent elles-mêmes par se ranger sous la loi de ce grand maître, si bien que la mission de saint Maur fut le canal par où la paternité souveraine du législateur italien s'étendit peu à peu sur tous les monastères gaulois {^).
On peut donc assurer que, lorsque saint Gilles jeta les fondements de sa communauté, la plupart des établissements monastiques de la Gaule, pour ne pas dire tous, suivaient la règle de saint Benoît. Cette règle s'imposait en quelque sorte au choix du saint fondateur. Et dans quel corps d'ordonnances celui-ci pouvait-il trouver, pour son œuvre, les garanties de durée et de prospérité, que lui offrait ce code immortel, dont Bossuet a pu dire, que c'est un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Evangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection " (^) . Nous n'hésitons pas à l'affirmer : les premiers moines de la vallée Flavienne " devaient être nécessairement des Bénédictins "
De Montalembert, Les Moines d'Occident, tom. ii, p. 277-
(^) Id., p. 279. — C'est le témoignage formel de saint Odilon, le célèbre abbé de Cluny : Post sancti Benedicti ex hac vita migrationem, per Beaium Maurum illius discipulum omnis pêne Gallia ejus institutiones et religionis instituta suscepit, atque per eumdem Maurum, eosque quos ille ad justitiam erudivit, per longa temporum spatia, eadem religio ad perfectionis cumulum excrevit. Odilo, Vit. 8. Maioli, ap. Surium, 11 Maii (de Montalembert, op. et tom. cit., p. 279, note 2).
" La règle de saint Benoît fit des conquêtes si rapides et si nombreuses, que le concile d'Autun, tenu en 676, la reconnaît de fait et de droit, comme la règle de tous les moines de France " (Cartier, Les sculptures de Solesr)ies, j 2« éd., Le Mans 1877, p. 5).
(^) Panégyrique de saint Benoît, cité par de Montalembert, op. et 'tom. 1 cit., p. 68. I
(^) Nous empruntons ces dernières paroles à Dom Guépin, qui, dans son j beau travail : Solesmes et Dom Guéranger (Le Mans 1876, p. 6), les applique, ' pour les mêmes motifs, au prieuré de Solesmes, fondé au XI*^ siècle, époque J à laquelle la règle de saint Benoît était encore le code à peu près unique de la ■ vie parfaite pour tout l'Occident. '
Troisième point. Saint Gilles reçut-il la prêtrise ? Les Actes Faffirment : Interea Vir Bomini, dit l'ancien biographe, monachorum suorum œeherrimo suppUcique precatu, totiusque regni primorunij nec non populorum devotissimo assensu, sacerdotii diademate cum honore dignissimo vestitiir i^). Les hagiograplies de toutes les époques ont admis de confiance, et sans la discuter, l'assertion des Actes. Nous n'avons rencontré qu'un seul auteur qui révoque la chose en doute. Jean de Ayala, dans son Pictor christianus eruditus (Matriti 1730), fait observer que la dignité abbatiale, dont fut revêtu saint Gilles, ne légitime pas l'usage de représenter ce Saint avec la tonsure ou les ornements sacerdotaux^ attendu qu'à l'époque oii il vécut, on avait l'habitude de choisir pour abbés des religieux, qui n'étaient ni prêtres, ni même dans les ordres sacrés. 8ed neque oh id quod asseratur Ahhatem fuisse, dit-il, pingendus venit cum tonsura preshyterali, aut cum aliis ornamentis Preshyteratus. Hoc enim etsi non desint qui asserantj affirmantes jEgidium, ut Ahhas fieret, ordinatum fuisse Prèshyterum (^) : tamen neque clarum est, neque ignorare poterit quivis vir doctus et eruditus, illis Ecclesiœ temporibus consuetum, immo et vulgare fuisse ut Ahhates fièrent, muUorumque proinde Monachorum Patres, quin tali ordine sacro, aut aliquo alio insignirentur (^) .
L'observation de l'écrivain espagnol est-elle fondée, et les raisons qu'il allègue ont-elles assez de poids, pour nous faire abandonner l'opinion généralement admise, qui montre saint Gilles revêtu du caractère sacerdotal ?
(^) AA. 88. Sept, 1. 1, pp. 301, 302, n. 17. — D'après le Bréviaire d'Arles, de 1501 (cf. supra, p. 38, note 2), saint Gilles était prêtre avant de quitter Athènes. La viii® leçon de l'office du Saint rapporte qu'un dimanclie, comme il célébrait la messe, quadam Dominica dum... sacra mysteria celébraret, un possédé remplit l'église de ses cris, et que le thaumaturge, descendu de l'autel, peractis Missarum solemniis, chassa le démon qui tourmentait ce malheureux. Ce détail est en contradiction manifeste avec le texte cité des Actes.
O L'auteur renvoie au Flos Sanctorum, de Eibadeneira, ad diem I Sept.
(3) pp. 348, 349.
Les anciens moines d'Occident (^)^ les abbés pas plus que les simples religieux^ ne recevaient les saints ordres; ils n'étaient pas même clercs, ils demeuraient laïques. Bien plus, les monastères s'ouvraient difficilement aux prêtres, qui voulaient embrasser l'état religieux, et, quand on consentait à les admettre, ils prenaient rang après l'abbé laïque, sans égard aucun pour leur ordination. Les clercs, qui se faisaient moines, étaient confondus parmi ces derniers, sans jouir d'aucune espèce de prérogative.
La messe était célébrée dans les monastères (^) par un prêtre mandé à cette fin ou envoyé par l'évêque; ou bien, les religieux allaient assister aux saints mystères dans une église voisine. Il arrivait aussi qu'un prêtre séculier séjournait, d'une façon permanente, dans la maison, et y vivait, aux frais de la communauté, en vertu de l'acte même de fondation du monastère. Cet usage subsistait encore en beaucoup d'endroits, lorsque saint Grégoire-le- Grand prit en main le gouvernement de l'Eglise (590). Réformateur zélé de la discipline ecclésiastique, ce saint pape n'omit rien pour faire cesser un ordre de choses, qui donnait lieu à de graves inconvénients (^).
(^) Nous n'entendons parler que des moines d'Occident; car, dès l'origine, il y ent beaucoup de diacres et de prêtres dans les monastères d'Orient.
(^) Tout le monde sait que, dans les premiers siècles de l'Église, la messe ne se célébrait pas tous les jours. Les églises des divers pays n'avaient pas à cet égard de pratique uniforme; mais l'usage des monastères d'Orient et d'Occident était de ne dire la messe que les dimanches et les jours de fête (BocQUiLLOT, Traité historique de la Liturgie sacrée ou de la Messe, Paris 1701, pp. 315 et suiv., surtout pp. 333, 334). " Cet ancien usage, écrit Bocquillot, a duré fort long-temps dans les Monastères....; il étoit encore rare au neuvième siècle de trouver des Monastères on l'on célébrât la Messe tous les jours. Dans le dixième, ce nouvel usage devint moins rare, et dans le onzième plus commun " (p. 334). Les jours sans messe s'appelaient dies aliturgici, sans liturgie (eucharistique). Le nombre restreint de jours oii l'on offrait les saints mystères explique dans une certaine mesure, et nous fait paraître moins étrange, l'absence de tout prêtre dans les maisons religieuses de cette époque.
(^) Un des inconvénients les plus sérieux, et qui contribua sans doute plus que tout autre à amener un changement dans ce point de discipline, était l'obligation pour les moines, qui ne pouvaient se procurer de prêtre, de sortir du monastère, pour assister à la messe dans une église souvent fort éloignée
Grâce à ses efforts, on ne vit bientôt plus de monastère, qui n^eût un prêtre, tiré de la communauté (^) . A la longue, tous les religieux furent initiés aux ordres sacrés, ceux-là seuls exceptés qui, faisant l^office de serviteurs, remplissaient les plus humbles emplois de la maison; ces derniers, pour les distinguer des moines -prêtres, reçurent et portent encore aujourd'liui le nom de frères Isbis, fratr es laid (^). Les abbés furent, des premiers, promus au sacerdoce, et, à la fin du septième siècle, on en trouvait fort peu qui ne fussent prêtres.
La preuve en est fournie par les synodes diocésains et les conciles provinciaux de l^époque, où presque toujours Ton voit les abbés siéger avant les prêtres et les curés, et 011 ils ont constamment la préséance sur les diacres. Quin et in Occidente ipso, dit Tbomassin, ajoparet senescente sœculo sejptimo Ahhates omnes Preshyteratu ornatos fuisse; cum eos observaremus in Synodis Diœcesanis Gonciliisque Provincialihus, sedere ut plurimum supra Preshyteros et ParocJioSj sedisse semper supra Diaconos (^).
Les détails historiques, dans lesquels nous venons d^ entrer, donnent raison à la tradition, que Jean de Ayala s^efforce de battre en brèche. Ce fut vers la fin du septième siècle, senescente sœculo septimo, comme s^exprime Thomassin, que
du lieu de leur résidence. Prœsertim, dit Devoti, cum monasterium ita obérât ah episcopali aut parochiali ecclesia, ut monachi ad illam commode accédera non passent, unus aut alter eorum ordinabatur preshyter, qui divina perageret in sacello monasterii (Institutiones canonicœ, tom. i, Gandse 1846, p. 345, note 3).
Q) La question, que nous touclions ici, a été savamment traitée par le P. Tkomassin, au tome i de sa Vêtus et nova Ecclesiœ disciplina circa bénéficia et heneficiarios (Lugduni 1706), passim. U Index rerum prœcipuarum, qui termine le tome m, contient sous la rubrique : Quid monachis cum clero, un résumé succinct de toute la question; nous avons pris ce résumé pour guide. Voyez aussi Devoti, op. et tom. cit., pp. 345, 346, et Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2^ édit., Paris 1877, p. 468, art. Moines.
(^) Denique propter utilitatem Ecclesiœ receptum est, ut monachi sacris initientur ordinibus; et ideo nunc passim monachi clerici sunt, exceptis illis, qui famulatui ac vilibus ministeriis reservantur, quos vulgo laicos appellamus (Devoti, op. et tom. cit., p. 345, § ix).
(^) Thomassin, op. cit., tom. i, p. 674, n. viii.
la vallée Flavienne vit surgir sa nouvelle abbaye, et, à cette époque, en suite du changement survenu dans la discipline monastique, tous les abbés étaient prêtres. Comme les autres prélats réguliers de son temps, saint Gilles aura réuni dans sa personne la dignité abbatiale et le caractère sacerdotal. Nous croyons que hauteur du Pictor christianus a répudié l'opinion commune, parce qu'il s'est mépris sur le siècle où vécut saint Gilles. Il en aura fait un contemporain de saint Césaire, évêque d'Arles; or, cet illustre pontife mourut en 542, cinquante ans avant le règne de Grégoire -le -Grand, et, de son temps, la réception des ordres sacrés était chose inconnue dans les monastères d'Occident. Yoilà ce qui doit avoir induit en erreur l'estimable écrivain.
Mais, il existe un autre argument en faveur du sacerdoce de saint Gilles, une preuve matérielle, qui l'emporte sur tous les raisonnements, et suffirait à elle seule pour décider la question.
Ménard nous a conservé l'inventaire des reliques et autres richesses de l'église abbatiale de Saint- Gilles, tel qu'il fut dressé le 27 Février 1362, devant les religieux réunis en chapitre, par le notaire public Raimond Roverius. Parmi les reliques figure la pierre d'autel, sur laquelle, d'après la tradition, le bienheureux abbé avait l'habitude de célébrer la messe. Item lapis altaris supra quam (sic), ut dicehantj celehrahat heatus Egidius Q).
Des écrivains soutiennent que cette pierre, enfouie plus tard sous le sol de la crypte, aurait été retrouvée mêlée à des décombres de toute nature, lors des fouilles qui amenèrent, au mois d'Août 1865, la découverte du tombeau de saint Gilles. Tel est l'avis de M. l'abbé Trichaud.
Histoire.... de la ville de Nismes, tom. ii, Paris 1751, Preuves, etc., Chartes, n. cxxxi, p. 266. On y trouve le texte de l'inventaire, dont Ménard parle dans le corps du même volume, aux pp. 250, 251, mais en le rapportant à l'année 1363, M. Germain a inséré cet inventaire dans son Histoire de VÉglise de Nimes, tom. i, Nimes 1838, p. 377, note i.
" Le 21 août^ dit-il^ sixième jour des fouilles, on pouvait déjà calculer les progrès du travail^ et mesurer la cavité. Toujours des morceaux de pierre ou de marbre recueillis avec soin; lorsque se montra un cippe (^) couché sur quatre dalles, entaillé, à sa partie supérieure, sur une largeur de onze centimètres carrés formant un petit tombeau de reliques. Quelques fragments de pierre sacrée y adhéraient encore (^).
était visiblement un autel antique du troisième ou quatrième siècle, haut de un mètre quatre-vingt-deux centimètres, large de soixante centimètres et de quarante centimètres d^ épaisseur. Autel vénérable, sur lequel, diaprés la tradition consignée par les moines, dans un inventaire authentique, le grand saint Gilles célébrait le sacrifice réparateur. Lapis altaris, dit M. Grermain, dans son Histoire de Mmes, in quo celehrahat, ut dicunt monachi, Beatus pater ahhas Mgidius'' [^),
Tout en respectant l'opinion, qui voit dans Pautel, si heureusement retrouvé, celui dont se servit saint Grilles, nous avons peine à nous rallier au sentiment de M. Trichaud, pour qui cet autel et le lapis altaris, renseigné dans T inventaire du 27 Février 1362, sont une et même chose.
Si nous comprenons bien cet auteur, la pierre qu'il décrit est un autel fixe, arraché de la base en maçonnerie ou des colonnes, sur lesquelles il reposait, exécré dès lors, et ne pouvant plus servir au saint sacrifice. En supposant que cet autel se trouvât placé dans la basilique de Saint-Gilles, en 1362,
(^) Ce ternie, appliqué à un autel, est impropre. Un ci'p'pe est ujie demicolonne sans chapiteau, sur laquelle on grave quelquefois des inscriptions, et dont on surmonte souvent les tombeaux.
(^) Cette plirase est inintelligible. La table tout entière d'un autel fixe est une 'pierre sacrée. Que peuvent signifier dès lors ces mots, visant le cippe ou le petit tombeau de reliques : " Quelques fragments de pierre sacrée y adhéraient encore " ?
(^) Histoire de Vinvention du tomheau de s. Gilles, pp. 80, 81. M. Triobaud cite, d'une façon inexacte, le passage de l'inventaire, relatif à l'autel de saint Gilles. L'ouvrage de M. Germain, auquel il renvoie, reproduit cependant correctement le texte de Ménard.
nous ne voyons pas la possibilité d'admettre qu'il ait été rangé parmi les reliques, dont l'inventaire du 27 Février offre la nomenclature, et dont il constate le dépôt entre les mains de Guillaume d'el Reyre et d^ Arnaud de Sericata, monachis dicti monasterii et sacristis altaris heati Egidii.
Les pièces, dont se composait le trésor de l'abbaye,, étaient des objets portatifs, presque tous de dimensions restreintes, exposés au danger de se perdre, et, pour cela, confiés à la garde de deux religieux, qui avaient à répondre de leur conservation. Ce n'est point parmi des objets de cette nature, serrés dans les armoires d'une sacristie, qu'on se serait avisé de mentionner un autel fixe, si vénérables que pussent être les souvenirs, qui s'y rattachaient. Un autel fixe adhère par sa base au sol de l'édifice sacré, et forme partie intégrante avec lui; c'est dans la description même de l'église, et non dans un inventaire de trésor, qu'il importe de le signaler.
La pierre découverte en 1865, n'est donc pas celle consignée dans Finventaire de 1362; cette dernière était un autel portatif, c'est-à-dire, une simple pierre consacrée, assez grande pour recevoir le calice et l'hostie, et pouvant, comme son nom rindique, être transportée d'un endroit dans un autre. C'était surtout en voyage, qu'on se servait jadis de ces autels; de là leur nom d'altaria viatica, itineraria (^).
Mais, dira-t-on peut-être, les autels portatifs étaient chose inconnue au temps de saint Gilles. Thiers (^) et
D'après Bocqnillot " Les Autels portatifs furent inventez pour la commodité des voyages, et l'on ne s'en servit d'abord que pour cela. C'est pourquoi l'Ordre Eomain les appelle Autels de voyage, Tabulas itinerarias'^ (Traité historique de la Liturgie sacrée, p. 134).
Thiers va pins loin encore : " il est visible, écrit-il, que les Autels
portatifs ne sérvoient que dans les cas de nécessité, dans les voïages soit par mer ou par terre, et dans les lieux non consacrés; et par conséquent qu'ils n'étoient de nul usage dans les grandes Églises, dans les Églises qualifiées, dans les Églises de résidence, je veux dire dans les Églises, où il y avoit des Prêtres attachés, et immatriculés pour y faire les divins Ofl&ces " (Dissertation sur les principaux Autels des Églises, Paris 1688, p. 15).
(2) " Jonas Moine de saint Wandrille, dit Thiers, est le premier de tous
Bocquillot (^) prouvent que leur usage ne s^introduisit qu^au yill^ siècle, vers F époque où mourut le saint abbé.
Cette opinion,, mise en avant par des liturgistes distingués, est abandonnée aujourd'hui^ grâce aux savantes recherclies de Gattico, qui, dans son remarquable travail : Be oratoriis domesticis et de usu altaris portatilis (RomsQ 1770), démontre que Femploi des autels portatifs remonte aux origines mêmes du christianisme.
^' Dans les siècles de persécution, dit Martigny, les évêques et les prêtres avaient des autels portatifs, sur lesquels ils célébraient où ils pouvaient, dans les prisons, dans les grottes, dans les déserts, dans les maisons particulières; et ces autels s'appelaient altaria gestatoria, viatica, itineraria, fortatilia. Gattico, dans son ouvrage spécial sur cette matière ÇDe altar. portatil., cap. iv), suit pas à pas l'usage des autels mobiles dans les quatre premiers siècles " (^).
Deux fois, dans le cours de sa longue administration, saint Gilles prit le bâton de voyageur et quitta sa chère abbaye : en 684 ou 685, il entreprit le voyage de Eome, pour mettre son monastère sous la tutelle du Saint-Siège, et, en
les Auteurs Ecclésiastiques, qui me paroît en avoir parlé. C'est dans la vie de
saint Walfran, où il est dit que ce Saint Archevêque de Sens, qui mourut
l'an 720..., passant en Frise célébra la sainte Messe dans son vaisseau sur un
Autel qu'il portoit avec lui dans ses voïages Le Vénérable Béde, qui vivoit
l'an 731,... fait aussi mention des Autels portatifs lorsque parlant des deux Ewaldes, il dit qu'ils offroient tous les jours à Dieu le Sacrifice de la victime de notre salut, portans avec eux des vases Saints et une table consacrée au lieu d'un Autel " (op. cit., p. 13).
(^) Op. cit., pp. 133, 134. Bocquillot n'a fait que copier Thiers, en l'abrégeant.
(^) Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2^ éd., p. 73, art. Autels portatifs. Martigny rappelle encore que, de très-bonne heure, les empereurs clirétiens avaient établi le culte dans leurs armées en campagne. Sozomène fait même remonter cet usage jusqu'à Constantin-le-Grand. Il y avait toujours dans son camp des prêtres qui célébraient la messe sur un autel viatique, dans une grande tente en forme d'église. Alors même que l'on pourrait élever quelques doutes sur le fait rapporté par Sozomène, son récit prouverait au moins que l'usage qu'il constate était en vigueur de son temps, c'est-à-dire, au cinquième siècle, et cela suffirait pour donner un démenti à Thiers et à Bocquillot, qui prétendent qu'il ne s'introduisit qu'au VIII« siècle.
719, à rapproche des bandes sarrasines, qui venaient d'envahir la Septimanie, il se réfugia avec ses religieux au pays des Francs, où Charles-Martel les couvrit de sa protection. A cette époque, Tusage des autels portatifs était en vogue, et, comme nous le disions tantôt, l'habitude de s'en servir en voyage, leur avait fait donner les noms de viatica, itineraria. Il nous répugne de supposer que, dans ses lointaines pérégrinations, saint Gilles ait négligé de recourir à un moyen si facile d'alimenter sa dévotion, et dont la pratique répondait aux plus chères aspirations de son cœur de prêtre. Lors donc que le saint voyageur se mettait en route, il n'aura pas manqué d'emporter son autel portatif, celui-là même que désigne l'inventaire de 1362, sous les termes de Lapis altaris sujpra quem... celebrahat heatus Egidius.
Après le trépas du bienheureux fondateur, cette pierre doublement vénérable, à raison de sa consécration et de l'usage qu'en avait fait un Saint, fut regardée par tous, et à bon droit, comme une relique; elle obtint une place d'honneur dans le trésor de l'abbaye. Il est très-probable que, d'après la coutume reçue au moyen âge, cette pierre fut enchâssée plus tard dans une bordure de vermeil, de cuivre doré ou de bois précieux (^) . Sa présence parmi les objets d'orfèvrerie appartenant au monastère, sert à confirmer cette supposition.
(0 Voyez ViOLLET-LE-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français de V époque carlovingienne à la renaissance, tom. i, Paris 1865, p. 19, v° Autel.
Après avoir dit que les voyages en Terre -Sainte rendirent les antels portatifs fort communs aux XII^ et XIII^ siècles, Téminent archéologue ajoute : *' Ces autels se composaient d'une table de pierre, de marbre, ou de pierre dure, telle que le jaspe, l'agate, le porphyre, par exemple, enchâssée dans une bordure de cuivre ciselé, doré, niellé, émaillé, de vermeil ou de bois précieux. On voyait encore, dans certains trésors d''églises cathédrales, avant la révolution, de ces autels portatifs conservés comme objets précieux Nous soulignons à dessein cette dernière phrase, qui est toute à l'appui de notre thèse. " Ces autels, continue l'auteur, de forme carrée ou barlongue, étaient ordinairement renfermés dans des coffres en bois ou des étuis de cuir estampé, armoyés aux armes du personnage auquel ils appartenaient, garnis de courroies et de fermoirs ".
Viollet-le-Duc donne la description et le dessin de deux autels portatifs j
Cet autel a disparu depuis longtemps^ sans qu'on sache ce qu'il est devenu. Il ne figure déjà plus dans L'inventoire des joyaulx, et reliques, et argenterie de Féglise collégiale de S. Grilles dressé, le 22 Avril 1552, par le notaire royal Giraudi (^). Les Calvinistes, devenus maîtres de la ville en 1562, exigèrent la remise des reliquaires et autres pièces d'argenterie, formant le trésor de la susdite église; remise qui fut faite, le 29 Août de cette année, aux membres du consistoire de Saint- Gilles. L^acte de délivrance de ces objets en fait le relevé, sans mentionner davantage cet autel (^) .
Quant à la table de l'autel fixe, retrouvée parmi les décombres, quelques jours avant la découverte providentielle du tombeau de saint Gilles, on a eu l'heureuse idée de la conserver et de la placer à la tête du sépulcre restauré de l'illustre solitaire (^). Le pèlerin embrasse ainsi, d'un seul coup d'œil, Fautel oii ce grand Saint immola tant de fois la victime sans tache, et l'endroit où reposèrent, durant des siècles, ses ossements bénis.
Eeprenons le fil de notr3 récit, qu'il a fallu interrompre, pour étudier et résoudre les questions, formulées au seuil de
du XIII^ siècle. Le premier, faisant partie dn cabinet de M. le docteur Bock, se compose d'une table de jaspe oriental de 0,11 centimètres de largeur sur 0,22 centimètres de longueur environ, enchâssée dans une riche bordure d'argent niellé, et supportée par un socle d'orfèvrerie délicatement travaillé. Le second, appartenant à M. le prince Soltykoff, est fonné d'une plaque de marbre lumachelle de 0,165 millimètres de longueur sur 0,135 millimètres de largeur, entourée d'une bande de cuivre doré et gravé, avec bas -reliefs en ivoire et autres ornements d'une grande richesse (pp. 19 et suiv.). On remarquera que ces anciens autels portatifs étaient beaucoup plus petits que ceux de nos jours. Le motif en est facile à saisir : les premiers étant des autels de voyage, on cherchait à réduire leur volume le plus possible, pour la commodité du transport; tandis que nos autels portatifs sont faits pour être enchâssés dans une table d'autel, d'oii on ne les enlève point sans nécessité.
Q) MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom. iv, Paris 1753, Preuves, Titres, xcv, p. 194.
(^) MÉNARD, op. et tom. cit., Preuves, Titres, cxiii, pp. 302, 303.
(') Trichatjd, op. cit., pp. 109, 110. — d'Everlange, Saint Gilles et son pèlerinage, 4^ édit., p. 126.
ce chapitre. Cette étude était nécessaire : elle a eu pour résultat de mettre la figure de saint Gilles dans son vrai jour et de faciliter^ du même coup,, Tintelligence des faits, que nous allons narrer.
Nous avons quitté le Saint, au moment où s^achevaient les constructions de Fabbaye, et oii les moines commençaient à affluer sous les cloîtres du nouveau monastère. Les événements, qui amenèrent la fondation de cette maison, eurent un grand retentissement. La vallée Flavienne vit accourir une foule de personnes, avides de contempler les édifices élevés par la munificence royale de Wamba, et plus encore de voir le solitaire, que la volonté divine venait d^ arracher à sa retraite. Toucbés par la grâce et subjugués par Fascendant, qu^ exerce toujours la véritable vertu, beaucoup de visiteurs se jetaient aux genoux de Thomme de Dieu, et le suppliaient de les admettre au nombre de ses enfants. Ainsi se forma une communauté nombreuse et florissante, reliée, dès le principe, à la grande famille bénédictine, dont elle devait être, pendant huit siècles, une des gloires les plus pures. Onze années s^écoulèrent, années de prospérité et de bénédiction, que saint Gilles mit à profit pour perfectionner et consolider Tœuvre, dont une intervention providentielle Favait chargé. Le saint fondateur crut le moment venu d^obtenir pour son abbaye une importante faveur, nécessaire et au maintien de la discipline, et au repos de ses religieux; il fallait mettre les moines à Fabri des vexations du dehors, surtout des empiétements de la puissance ecclésiastique ou séculière, source de troubles pour une communauté. Saint Gilles résolut de solliciter du Saint-Siège le privilège de Fexemption (^).
On était en 684. Benoît II venait de monter sur le trône
L'exemption est rni privilège qui sonstrait une église, nne commnnanté séculière ou régulière à la juridiction de l'évêque ou de l'ordinaire du lieu, pour la soumettre au pouvoir immédiat du souverain pontife. Exemptio est privilegium, quo persona, aut locus ab jurisdictione Episcoporum, seu Ordinariorum liber antur et subtrahuntur, ac Summo Pontifici immédiate subjiciuntur (Ferraris,
pontifical, et dès le début de son règne, dont la durée devait être si courte, le nouveau pape se signalait par les vertus et les œuvres, qui lui ont mérité Fauréole des saints (^). Gilles se
Prompta Bihliotheca canonica, etc., y° Begulares, Art. ii, 1). Parmi les principaux motifs qni donnèrent naissance an privilège de l'exemption, les auteurs rangent, comme nous l'avons fait, d'une part, la nécessité de pourvoir au maintien et au développement de la discipline monastique, de l'autre, le besoin d'écarter toutes les causes extérieures, capables de molester les religieux et de leur enlever la paix : Merito, dit Bouix, inductœ sunt (exemptiones) ad conservandam et promovendavi discipUnam religiosam,.... ad tuendam religiosorum quietem et arcenda db ipsis gravamina (Tractatus de jure Regulariuniy tom. ii, Parisiis 1857, p. 114). On peut voir dans l'œuvre du canoniste français le développement de ces propositions.
(^) L'Église célèbre la fête de saint Benoît II, le 7 Mai. Voyez le Martyrologe romain, à cette date. Ce pape occupa la chaire de saint Pierre, du 26 Juin 684 au 8 Mai 685, soit pendant un peu plus de dix mois.
Le P. Gabriel Bucelin soutient que le pape Benoît II était un moine bénédictin. Leone Papa mortuo, dit-il, electus eursum ex Oedine nostro Benedict. IL Bomœ ah infantia Monasticœ vitœ consecratus {ita Platus) doctrina et exercitatione rerum Divinarum in tantum excellens, ut oh idem Admirahilis, et singularis ah omnibus haheretur (Annales Benedictini, quihus potiora Monachorum ejusdem Ordinis mérita ad compendium referuntur, Augustse Vindelicornm 1656, p. 98, ad A. C. 684).
Bucelin est seul de son opinion. Le nom de saint Benoît II n'est point inséré au Martyrologe bénédictin (édit. romaine de 1873), et Mabillon ne mentionne pas même ce pontife dans VIndex Sanctorum prœtermissorum du Secundwm Sœculum Benedictinum, en tête du tome ii des Acta Sanctorum 0. 8. B.
Dans ses Vitœ pontificum Bomanorum, Anastase le Bibliotbécaire consacre une courte notice au pape Benoît II, que Bucelin a prise pour guide. Mais le bollandiste Daniel PapebrocMus, auteur de l'étude hagiographique sur ce pape, qu'on trouve au tome ii des A A. 88. Maii (Antverpise 1680, pp. 196 et suiv.), accuse Bucelin d'avoir interpolé le texte de l'ancien biographe, par un amour malentendu de son ordre, ut 8. Benedictum Benedictinis adscriheret. Anastase le Bibliothécaire avait dit, en parlant de ce pontife : Hic ah ineunte œtate sua Bcclesiœ militavit, etc.; Bucelin modifie ainsi cette phrase : Bomœ ah infantia Monasticœ vit^ consecratus, etc., — quod alibi non legimuSy remarque Papebrochius (loc. cit., p. 197, col. 2, Annotata. b).
Le soupçon d'interpolation, qui plane sur Bucelin, nous empêche d'embrasser l'opinion de cet auteur, chose que nous eussions faite cependant volontiers; car, en admettant que saint Gilles et Benoît II appartenaient à la même famille religieuse, on s'explique mieux les relations de ces deux personnages. La démarche de saint Gilles, mettant à profit les premiers mois de pontificat du nouveau pape, semble plus naturelle; on comprend mieux aussi l'empressement de Benoît II à octroyer la grâce sollicitée, grâce Que le monastère de la vallée Flavienne méritait, du reste, à tous égards.
mit en route pour la ville éternelle^ accompagné de quelquesuns de ses religieux. Les Actes racontent cet épisode, ?un des plus marquants de la vie du Saint, mais ils se trompent en disant qu'il entreprit ce voyage après son retour d'Orléans et ses entrevues avec Charles-Martel. Ce dernier fait est postérieur de trente-cinq ans au pèlerinage, dont nous parlons.
Voici le texte des Actes : Gautum itaque factu ratus cum jpaucis fratribus Bomam perrexit, ut et suum ^rius adimplens desiderimn, Pétri et Pauli confessionem adiret, et monasterium suum Apostolico juri manciparet, ne alicujus laicœ personce, ecclesiasticœ religionis ignarœ, quandoque suhderetur (^) .
Le document pontifical, qui va suivre, nous montrera Faccueil fait à la requête de saint Gilles. Ce document, nous Tavons dit ailleurs, est d'une importance capitale, non-seulement à raison de son objet, mais surtout parce qu'il établit, d'une façon décisive, l'époque à laquelle vécut saint Gilles, et tranche ainsi un débat, qui exerça la plume des meilleurs historiens. Le bollandiste Stilting, disions -nous encore, n'a point connu le texte de cette pièce, qui confirme victorieusement son système chronologique; c'est Ménard qui a eu le bonheur de la retrouver dans un ancien cartulaire du XIIP siècle (2).
Benoît, par la grâce de Dieu, souverain pontife, à tous les fidèles qui obéissent au bienheureux apôtre Pierre, salut au nom du Seigneur et bénédiction apostolique. Quoique toute église ait été confiée à cet apôtre par le Seigneur, il est certains monastères qui ont été mis entre nos mains d'une manière si spéciale, que nul autre que Nous et nos successeurs n'en a le domaine. Parmi ces monastères, il faut ranger celui du vénérable Gilles, transmis de lui à Nous tout dernièrement. C'est pourquoi, par l'autorité des bienheureux apôtres Pierre et Paul, Nous défendons à tout homme, roi duc, comte, à leurs ofîiciers et parents, d'usurper une domi-
(1) AA. 8S. Sept, tom. i, p. 303, n. 22. (^) Voyez plus haut, p. 40, note 1.
nation quelconque sur ce monastère, sur ses habitants et sur leurs biens. Si quelqu^un transgresse de quelque manière que ce soit cette défense, qu^il sache et tienne pour certain qu^il a encouru l^anathème et qu'il est séparé de la société des fidèles, jusqu'à ce qu'il donne des signes publics de pénitence et convenable satisfaction. Nous confions aux frères du dit lieu l'élection de Tabbé, réservant à Nous ou à nos successeurs le droit de donner au sujet élu la bénédiction abbatiale. En outre, Nous défendons à qui que ce soit d'excommunier d'une manière quelconque le susdit monastère ou ses religieux, ou d'exiger d'eux aucun service forcé, mais Nous voulons que ce lieu avec toutes ses dépendances demeure toujours libre et jouisse de la paix, sous la protection des bienheureux apôtres Pierre et Paul et de ce siège apostolique. Donné à Rome, dans le palais de Latran, par les mains de Linus archidiacre, le six des calendes de Mai " (^).
Les lettres de Benoît II sont du 26 Avril 685 {^). Les
(^) Nous tirons cette traduction du travail de M. Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, pp. 6, 7- Voici le texte latin de cet acte :
Gratia Dei snmmns pontifex Benedictns, omnibus fidelibns beato Petro, apostolo, obedientibus, salutem a Domino et apostolicam benedictionem. Cnm omnis ecclesia eidem a Domino sit commissa, stint tamen qnedam monasteria sic in nostra manu posita ut nemo illis dominetur nisi nos et successores nostri, cnm quibus monasterium venerabilis viri Bgydii noviter ab ipso nobis est traditum. Auctoritate ergo beatorum apostolorum, P. et P. omnibus hominibus contradicimus, sive regibus, sive ducibus, nec non et comitibus, cunctisque eorum sociis et parentibus, dominationem aliquam in eodem monasterio aliquando assumere, vel in monachis, aut in rébus illis subjectis. Qui vero lioc transgressus quoquomodo fuerit, anathematizatum se pro certo sciât, et a cetu fidelium segregatum, nisi congrua satisfactione publiée peniteat. Electionem autem abbatis ipsius looi fratribus committimus; benedictionem vero a nullo agi volumus nisi a [nobis aut] sucoessoribus nostris. Nec permittimus ipsum aliquem predictum monasterium, vel monacbos, aliquo modo excommunicare, aut quodlibet servicium sibi ab illis aliquando inpendi : sed maneat semper locus ipse liber et quietus, cum omnibus sibi pertinentibus, sub protectione beatorum apostolorum P. et P. et hujus sedis apostolice. Datum Eome, in Lateranensi palatio, per manus Lini, archidiaconi, VI. Kal. Maii. (Ménard, Histoire... de la ville de Nismes, t. vii, Paris 1758, Preuves des additions, i, p. 719.)
Nous avons mis entre crochets les mots nohis aut, qui ne sont pas dans le texte de Ménard, mais qui doivent bien certainement s'être trouvés dans l'original. Tel est aussi l'avis de M. Teissonnier, qui traduit, comme s'il y avait : ... a Nolis aut succès sorihus nostris..., à Nous ou à nos successeurs.... (0 Cet acte porte, pour toute date, le 6 des calendes de Mai, désignation
Actes y font allusion, lorsqu'ils disent, en parlant du retour du Saint : Hujus etiam decreti ah Apostolico (^) prœfixum detulit secum jprivilegium (^) .
Nous ne nous arrêterons pas à prouver que cet acte accordait au nouveau monastère la faveur de l'exemption demandée par son abbé; les termes en sont assez clairs. C'est au reste le sens qu'y ont attaché les successeurs de Benoît II, et notamment Jean YIII, qui s'en servit, comme d'un argument sans réplique, dans son fameux démêlé avec Gilbert, évêque de Nîmes, usurpateur de l'abbaye de Saint-Gilles.
Nous avons entretenu déjà nos lecteurs de ce différend (^). Avant de condamner les empiétements du prélat, le pape fit recherclier, dans les archives de la cour romaine et dans celles de l'abbaye, les titres qui établissaient le droit formel du souverain pontife sur cette maison. On découvrit à Rome l'acte par lequel le bienheureux fondateur faisait don de son monastère au Saint-Siège, et on trouva dans les archives abbatiales les lettres originales de Benoît II, dont nous venons de donner le texte.
Après que Gilbert eut vainement tenté de se justifier devant une commission composée d'évêques et d'autres personnages de distinction, commission réunie à Arles, oà se trouvait alors Jean VIII, ce pontife, prenant pour base de sa décision le double document si heureusement retrouvé, déclara non fondées les prétentions de l' évêque de Nîmes; il le condamna à restituer l'abbaye de Saint-Gilles à Léon, son abbé légitime, et à payer une amende au pape, qui néanmoins lui
correspondant au 26 Avril; nous avons prouvé, à la p. 54, qu'il remonte à l'an 685.
(^) Le mot Apostolicus, employé isolément, comme ici, signifie le pape. Rœc vox, dit Macri, ita ahsolute pro Pontifice Bomano sumitur, de qua sœpe in Ecclesiasticis historiis, et Ecclesia in Litaniis pro eodem sic intercedit : ut Domnum Apostolicum, etc., quod in Sede vacante, una cum oratione, seu commémorationepro Papa relinquitur (Hierolexicon, 1. 1, Bononiae 1767, p. 72, y° Apostolicus).
(2) AA. 88. 8ept., tom. i, p. 303, n. 23.
en fît grâce^ à cause de sa pauvreté. Aussitôt après cette décision^ le souverain pontife dépêclia un seigneur de sa suite^ Dieudé^ duc de Ravenne^ pour prendre possession, en son nom, du monastère de Saint-Gilles; ce fut Gilbert lui-même qui le lui remit.^
Le différend était terminé. Jean VIII lança une bulle, datée du 21 Juillet 878, oii il expose ce qui venait de se passer, et déclare Tabbaye de la vallée Flavienne entièrement exempte de la juridiction des évêques de Nîmes. Cette bulle fut suivie de près par une seconde, que le pape promulgua au concile national de Troyes, le 18 Août de la même année, et qu'il fit souscrire par les cinquante-deux évêques présents à l'assemblée; Gilbert était du nombre, et ratifia ainsi sa propre condamnation (^).
Nous avons jugé nécessaire de consigner ici ces détails, parce qu'il s'est rencontré un auteur qui a dénié à l'abbaye de Saint- Gilles le privilège obtenu par son fondateur. Cet auteur, — nul n'en sera surpris, — est Jean de Launoy, de guerroyante mémoire, écrivain érudit, mais qui professait des opinions singulières, et dont la mordante critique s'est acbarnée contre les traditions les plus respectables et les faits historiques les mieux prouvés (^).
Jean de Launoy n'a point écrit ex professa contre l'exemp-
Voyez plus haut, p. 52, et Miénard, Histoire.... de la ville de Nismes, tom. I, pp. 128, 129.
(^) Jean de Launoy, docteur en théologie de la faculté de Paris, de la maison de Navarre, naquit en 1603, à Yaldério, village de Normandie, et mourut à Paris, en 1678. La guerre qu'il fit aux légendes, lui valut le sobriquet de dénicheur de saints, qu'il avait certes bien mérité. Ses nombreux écrits ont été réunis par l'abbé Granet en dix volumes in-folio, publiés à Genève (1731- 1732). Jean de Launoy ne se gênait nullement de tronquer ou d'altérer les textes qui l'embarrassaient; l'éditeur même de ses oeuvres complètes en cite un exemple, d'une rare impudence, qu'il qualifie d'insignis corruptio (tom. i, Prœfatio, p. xvi). (De Feller, Biographie universelle, v° Launoy [Jean de']). Le Dictionnaire historique de Moréri consacre au trop fameux critique un article des plus élogieux, oii l'on va jusqu'à dire qu' " Il n'y a que ceux qui préfèrent leurs préventions et leurs opinions à la vérité, qui puissent se déclarer contre sa mémoire " (édit. Drouet, tom. vi, p. 197, v° Launoi [Jean de]).
tion de Vabbaye de Saint-Gilles; il Fattaque, en passant, dans sa longue et indigeste dissertation, dirigée contre Fabbaye de Saint-Médard, à Soissons, qui se glorifiait de posséder un semblable privilège, octroyé par lettres de saint Grégoire-le- Grand, en date du 7 des calendes de Juin (26 Mai) 594 Q).
Au cours de son travail, de Launoy cite un extrait de la lettre, adressée par le pape Grégoire VII à Frotaire, évêque de Nîmes, le 11 des calendes d'Avril (22 Mars) 1074. Renouvelant les prétentions de Gilbert sur Tabbaye de Saint-Gilles, méconnaissant les privilèges de ce monastère et la donation authentique, qui en avait été faite au Saint-Siège, Frotaire avait poussé ses vexations jusqu^à excommunier les religieux, jusqu'à faire emprisonner l'abbé Béraud, à son retour de Rome, où il venait de recevoir la bénédiction abbatiale des mains du pape Alexandre II (1062) (^).
En 1074, la deuxième année de son pontificat, Grégoire VII adressa à l' évêque de Nîmes une lettre sévère, où il blâme ouvertement sa conduite et ses injustes prétentions.
AudivimuSf dit le pape, olim nostri tempore prœdecessoris venerahilis memoriœ Alexandri, te contra justitiam monaste' rium Sancti JEgidiij quod idem gloriosus confessor juri heati Pétri tradidit, usque adeo affecisse injuriis, ut ejusdem ahhatem a Romano jpontifice consecratum capere prœsumeres, spreto rigore canonum, contemptisque privilegiis ah apostolica sede derivatis. Unde tune merito et adhuc dolemus, non duhitantes ahhatis contumslias Romance majestati fuisse illatas. Nihilominus quoque nohis displicet, quod quasi de integro tihi licen-
(^) Cette dissertation se trouve au tome vi (tom. m, part, ii) des Opéra omnia de Jean de Launoy, édit. Granet (Colonise Allobrogum, 1732), pp. 90 et suiv.; elle remplit à elle seule presque tout le volume, et ne comprend pas moins de 485 pages. Cette dissertation se divise en deux parties : la première, publ ée en 1657, est intitulée : Inquisitio in privilegium, quod Gregorius Papa primus monasterio 8. Medardi dédisse fertur (pp. 90-118); la seconde, qui est de loin la plus importante, vit le jour en 1661, sous le titre de : Assertio Inquisitionis in monasterii S. Medardi Suessionensis privilegium (pp. 119-575).
(^) Germain, Histoire de VÉglise de Nimes, tom. i, Nimes 1838, p. 147-
tiam usurpas prœfatitm excommunicandi cœnohiim,, cum hoc tihi non licere hujus sanctœ sedis auctoritas authenticorum testehir in datione privilegiorum (^) .
Ce passage établit^ à toute évidence, les droits du Saint- Siège sur l^abbaye de Saint-Gilles, et l'exemption de Fautorité épiscopale, dont jouissait cette maison. De Launoy Ta compris, et que fait-il pour détruire la valeur de ce témoignage ? Il accuse l'abbé Béraud d'avoir sciemment induit en erreur le pape Alexandre II, par un exposé mensonger des privilèges de son monastère et des prétendus empiétements de Févêque Frotaire, qui, n'étant pas sur les lieux, ne pouvait défendre ses droits et venger sa dignité épiscopale outragée. Alexandre II, ne soupçonnant pas la fraude, serait tombé dans le piège, que lui tendait le fallacieux abbé; circonvenu à son tour, Grrégoire YII aurait été victime des mêmes fourberies. Monasterii sancti ^gidii Abhas, c'est de Launoy qui parle, quidquid voluit de sua monasterio, et contra Nemausensem Episcopum Alexandro Papœ dixit, nec apparet Episcopum interfuisse querelis Ahhatis, ut jus ac dignitatem suam tueretur. JJnde et Alexandro et Gregorio ohreptum est insigniter (^).
La bonne foi de Grégoire VU ayant été surprise, sa lettre à Frotaire est donc de nulle valeur, comme preuve historique; c'est la conséquence nécessaire de ce qui précède. Mais de Launoy ne s'arrête pas en si beau chemin; il va jusqu'à dire que l'abbé de Saint-Gilles pourrait fort bien avoir écrifc lui-même, ou du moins dicté, au nom de Grégoire, la lettre de ce pontife à l'évêque de Nîmes. Abhas de quo loquitur GregoriuSj dictasse pro Gregorio, vel exarasse epistolam mihi videtur p). Cette pièce serait donc l'œuvre d'un faussaire, et, comme telle, n'aurait droit qu'au mépris des érudits.
(^) J. Launoii Opéra omnia, ton. vi, p. 319. On peut lire la lettre de Grégoire VII à Frotaire dans le Patrologiœ cursus completus, de Migne, tora. cxLViii, Sancti Gregorii VU epistolœ et diplomata pontificia, Lntetiae Parisiomm 1853, coll. 342, 343, epist. lxviii.
(^) J. Launoii Opéra omnia, tom. cit., p. 319.
(3) Id., p. 320, n. VII.
L'accusation lancée par de Launoy contre Tabbé Béraud retombe sur Alexandre II et sur Grégoire VII. Ces pontifes se fussent rendus coupables d^une grande imprudence, ils eussent fait preuve tout au moins d^une extrême légèreté, en ajoutant une foi aveugle aux assertions de cet abbé^ sans avoir examiné au préalable si ses plaintes étaient justes ou dénuées de fondement. Cette supposition est injurieuse et injuste. Il ne s^ était pas écoulé deux cents ans depuis que les démêlés du pape Jean VIII avec Févêque Gilbert, l'un des prédécesseurs de Frotaire, avaient mis au jour les actes authentiques de saint Gilles et de Benoît II; ce furent ces documents, et non, comme le prétend de Launoy, un rapport fantaisiste et calomnieux, qui dictèrent au pape Alexandre II et à son successeur la ligne de conduite, qu'ils ont suivie.
Les faits imputés à l'abbé de Saint- Gilles sont graves; aussi, de Launoy accumule-t-il les raisons, qui doivent justifier ses accusations. En l'absence de toute preuve positive quelconque, il a recours aux arguments négatifs, dont l'emploi, érigé par lui en système, forme sa principale arme de combat (^). Passons en revue les misérables arguties du critique français; il nous sera facile de les mettre à néant.
1. Aucun monument historique antérieur au pontificat d'Alexandre II (1061-1073) ne parle d'un monastère fondé par saint Gilles^ et placé par lui sous la dépendance immédiate du Saint-Siège. Fulbert de Chartres, dans la prose et les autres écrits, qu'il nous a laissés sur cet anachorète, n'en fait
(^) De Launoy attribuait à l'argument négatif une force probante exa- , gérée. Il a exposé ses théories sur la matière dans sa dissertation : De auctoritate negantis Argumenti..., in qua prohatur, negativum Argumentum in quœstionihus ex facto, usu, et traditione pendentihus multum hahere rohoris (Opéra omnia, tom. III, Coloniae Allobrogum 1731, pp. 1-43). Le savant curé de Champrond, J. B. Thiers, écrivit, contre les principes émis par de Launoy, son Exercitatio j adversus Jo. Launoii dissertationem de auctoritate negantis argumenti (Parisiis j 1662). De Launoy répliqua par un long appendice à son premier travail {Opéra | omnia, tom. cit., pp. 44-47), et Thiers riposta, à son tour, dans sa Defensio j adversus Jo. Launoii appendicem ad dissertationem de auctoritate negantis '\ argumenti (Parisiis 1664). La lutte s'arrêta là.
aucune mention; bien plus^ les ternies dont il se sert, ne permettent pas de voir en saint Gilles le fondateur d'une maison religieuse. A Fappui de son dire, de Launoy cite divers extraits, notamment ceux où Fulbert rapporte, qu'à la mort de ses parents, le Saint distribua tous ses biens aux pauvres; que, pour éviter l'écueil de la vaine gloire, il quitta sa patrie; qu'il poussa l'esprit de mortification, jusqu'à s'interdire, durant un temps considérable, l'usage du pain, etc. (^).
Le premier membre de cette proposition est d'une fausseté, qui saute aux yeux. Nous avons les mains pleines de documents, antérieurs, de plusieurs siècles, au règne du pape Alexandre II, et qui mettent dans tout son jour le fait historique, si audacieusement battu en brèche par de Launoy : ce sont les lettres de Benoît II (685), la double bulle de Jean VIII (878), la Vita auctore anonymo du saint abbé, publiée par Stilting (^), et que cet érudit considère comme une production du X% si pas du IX^ siècle (^).
En ce qui concerne Fulbert de Cbartres, faisons observer d'abord que cet évêque n'a point écrit de biographie proprement dite de saint Grilles : le tout se borne à un invitatoire, une prose et des répons pour l'office du Saint (*). On ne peut donc rien inférer du silence que garde cet auteur touchant l'abbaye de la vallée Flavienne. Quant aux extraits cités, nous avouons ne pas saisir leur rapport avec la thèse défendue par de Launoy. La pauvreté, l'humilité, l'esprit de pénitence comptent parmi les vertus fondamentales du religieux; comment seraient-elles, chez celui qui les possède, un obstacle à la formation d'une nouvelle famille monastique ?
Mais saint Gilles, semble dire de Launoy, n'avait rien gardé de son riche patrimoine, il n'a donc pu bâtir de monas-
O J. Launoii Opéra omnia, tom. vi, pp. 319, 320. (-) AA. 88. 8ept., tom. i, pp. 299 et suiv. (3) AA. 88. 8ept., tom. cit., p. 290, n. 27.
("*) Nous parlerons ailleurs plus en détail de l'œuvre de Fulbert de Chartres.
tère. Cette conclusion cache un sophisme. Saint Gilles n'a pu élever de monastère à ses propres dépens^ nous en convenons, mais rien ne l'empêchait de le faire avec l'aide d'autrui. Or, c'est ainsi que les choses se sont passées : l'histoire nous montre, à côté du saint ermite, le monarque Flavius Wamba, qui prit à sa charge, avec une générosité royale, tous les frais des nouvelles constructions.
II. III. V. A l'époque oii saint Gilles habitait la Gaule, on n'y connaissait point l'habitude de mettre les monastères sous la dépendance de saint Pierre, c'est-à-dire, du Saint- Siège : ibi mos non erat, ut monasteria in jure heati Pétri ponerentur. Cette coutume ne s'introduisit qu'à partir de la fondation de Fabbaye de Yezelay (838) (^); les documents plus anciens, oii se. lisent les mots : juri heati Pétri tradidit, ou des termes analogues, doivent être regardés comme interpolés par les moines. Ainsi donc, même en admettant que saint Gilles ait fondé le monastère qui porte son nom, la phrase : quod idem gloriosus confessor juri heati Pétri tradidit, doit être rayée de la lettre de Grégoire VII; elle révèle la mauvaise foi de l'abbé Béraud, qui aura fait accroire au pape que le fondateur soumit, dès l'origine, à l'autorité des pontifes romains le nouveau centre monastique, créé par ses soins (^) .
Mais, supposons un instant, — la parole est toujours à de Launoy, — que cette traditio juri heati Pétri soit le fait de saint Gilles; il n'en résulterait pas encore que la maison ait été soustraite à la juridiction de l'évêque diocésain. Cette formule signifie tout simplement que le monastère a été mis sous la protection de saint Pierre, c'est-à-dire, de l'Eglise romaine, sans aucune dérogation aux sacrés canons, qui soumettent les clercs et les moines à la puissance des évêques.
L'abbaye de Vezelay, Vizeliacum, de l'ordre de Saint-Benoît, était située dans le Nivernais, au diocèse d'Autun. Fondée en 838, par Gérard de Eoussillon, comte de Nevers et de Provence, elle fut sécularisée, en 1537, par le pape Paul III, et transformée en un chapitre de chanoines. (-) J. Launoii Opéra omnia, tom. vi, p. 320, n. ii.
Deinde posito, quod Ahhas jEgidius monasterium suum juri B. Pétri tradiderit, illud nec exemit, nec eximere potuit a potestate, quam universalis Bcclesiœ canones diœcesano Episcopo attribuunt, Specialem JRomanœ Ecclesiœ tutelam adjecit monasteriol jus commune diœcesano Episcopo quœsitum non detraxit (^) . La conduite de Frotaire le prouve; sij de prime abord^ tout droit sur le monastère avait été enlevé aux évoques de Nîmes^ ce prélat n^ aurait eu garde d'exercer, à l^endroit de Pabbé et des religieux de cette maison, un pouvoir qui ne lui appartenait pas P).
Il ne serait guère possible d'accumuler plus d'erreurs en moins de lignes.
Trois siècles avant la fondation de l'abbaye de Yezelay, l'histoire monastique de la France nous offre des exemples de véritable exemption, entendue dans le sens strict et canonique du mot, c'est-à-dire, en tant qu'elle signifie indépendance complète de l'évêque diocésain. Un savant bénédictin de la Congrégation de France, Dom François Cbamard, en faisait récemment encore la remarque dans son bel article : De l'immunité ecclésiastique et monastique, inséré dans la Revue des questions historiques (^) :
^' Le premier exemple d'une fondation monastique placée sous la protection directe du Saint-Siège, écrivait-il, a été donné par saint Oésaire d'Arles, quelques années avant que le concile de Cartbage (534) eût proclamé d'une manière si large le principe de l'immunité des moines.
" Le vénérable arcbevêque ayant bâti pour sa sœur, dans
Q) J. Launoii Opéra omnia, tom. vi, p. 320, n. m. La proposition, énoncée dans cet extrait, et appliquée à saint Gilles, a été longuement développée par de Launoj, dans ses Réflexions sur la procédure des Doyen, Chanoines et Chapitre de Vezelay, pour servir de Factum à Monsieur VEvesque d^Autun, en Vinstance pendante au Conseil Privé du Roi. Ce mémoire parut en 1672, et figure au tome V des Opéra omnia de Jean de Launoy, Colonise Allobrogum 1732, pp. 638 et suiv. Yoyez surtout la Réflexion I.
(^) J. Launoii Opéra omnia, tom. vi, p. 320, n. v.
(^) Tom. XXII, Paris 1877, pp. 428 et suiv. Le passage cité se trouve à la page 461.
sa ville épiscopale^ un monastère de vierges, statua, par un précepte spécial, qu^il serait exempt de la juridiction de ses successeurs, à ce point que ce serait aux religieuses à choisir le ^prêtre qui devrait remplir chez elles les fonctions sacrées '\
" Afin de rendre ce privilège plus inattaquable^ il le fit confirmer par le saint pape Hormisdas (514-523) (^) et par plusieurs de ses collègues dans Tépiscopat.
Cette pensée salutaire de sauvegarder ainsi l'immunité monastique en faisant intervenir l'autorité du siège apostolique, se propagea rapidement vers la fin du YI^ et dans le courant du YII^ siècle, plus en France (^) qu'en Italie. Les papes saint Grégoire -le -Grand et Jean IV se firent remarquer par leur fermeté à défendre les libertés concédées aux moines.
Au VIII^ siècle, l'immunité monastique était entrée dans le droit commun, en sorte qu'elle était supposée dans les formules de fondation qui nous sont parvenues de cette époque
La réponse du pape à saint Césaire est anssi claire et aussi explicite qu'elle peut Têtre : ....puellarum quoque Dei noviter choros inetituisse te, directis litteris, indicasti, dit Hormisdas, poscens ut in prœfato puellarum monasterio a te nuper condito, nullam potestatem successores quandoque tui habere PENITUS PERMITTANTUR.... Petitionihus fraternitatis tuœ lihentissime annuentes, apostolica auctoritate firmamus atque decernmms, ut nullus episcoporum, successorum quoque tuorum, in antedicto monasterio audeat sibi potestatem ALiQUAM PENiTUS viNDicARE... Voyez TiNNEBROEK et De Bcjck, Examen histO' ricum et canonicum lihri B. D. Mariani Verhoeven, de regularium et sœcularium clericorum jurihus et officiis, Bruxellis 1847, p. 194, n. 2. Le lecteur, qui désire approfondir l'intéressante question des exemptions monastiques, étudiera avec grand fruit les chapitres vu et viii de cet important ouvrage (pp. 152 et suiv.).
(^) Parmi les monastères des Gaules soustraits à la juridiction épiscopale, dans le cours du VII^ siècle, Zaccaria cite les abbayes de Sainte-Colombe et de Saint-Colomban ou de Luxueil, déclarées exemptes, en 641, par le pape Jean IV, à la demande du roi Clovis IL II cite encore l'abbaye de Saint- Martin, à Tours : Chrotbert II, évêque de cette ville, avait résolu, avec l'assentiment de l'épiscopat gaulois, de se désister de ses droits sur ce monastère; il soumit l'acte, dressé pour cette fin et souscrit par ses collègues, à l'approbation du pape Adéodat, qui le confirma de son autorité souveraine, Tan 674. (Anti-Fehronio, tom. iv, Cesena 1770, pp. 225 et suiv. — Item Bouix, Tractatus de jure regularium, tom. ii, p. 101).
1j Examen historicum cite d'autres exemples d'exemptions, se rapportant au même pays et à la même époque (pp. 195, 196, n. 4).
Est-il besoin d^ajouter que rinterprétation donnée par de Launoy à la phrase : juri heati Pétri tradidit, est arbitraire, en désaccord formel avec 1^ enseignement des canonistes et contraire aux prérogatives du siège apostolique ? Cette interprétation ne tend à rien moins qu'à dénier au pontife romain un droit qui lui appartient, en vertu de sa puissance souveraine dans l'Église; elle amoindrit l'action du pape en la subordonnant au bon vouloir des évêques, et rend ainsi illusoire cette espèce de protectorat imaginé par de Launoy. Non, le jus heati Pétri ne se borne pas à un simple droit de protection, laissant intacte la juridiction de l'évêque diocésain; c'est un pouvoir réel, entraînant la sujétion immédiate d'une maison au Saint-Siège et son exemption de l'autorité épiscopale.
• Les abus, dont les prélats de l'époque se rendaient trop souvent coupables, avaient obligé les souverains pontifes à limiter un pouvoir, dont l'exercice devenait, pour les communautés religieuses, une source de misères et de difficultés. Ce fut le motif qui porta saint G-régoire-le-Grrand à édicter, dans le synode romain de 601, son fameux Constitutum pro monachiSf destiné à couper court aux vexations épiscopales : Quia m
PLURIMIS MONASTERIIS, dit l'illustrO pOUtifc, MULTA A PRiESU-
LiBus prj:judicia atque gravamina monachos perttjlisse cog- NosciMUS, oportet ut vestrce fraternitatis provisio de futur a quiete eorum salubri disponat ordinatione. Et que décrète le pape ? Neque audeat (episcopus) ihi cathedram collocarey vel quantam- LiBBT POTESTATEM HABERE iMPERANDi, Yiec aliquam ordinatiouem quamvis levissimam faciendi, nisi ah Ahhate loci fuerit rogatus... (^). Ce décret ne concerne que les monastères d'Italie,
(^) Examen historicum, etc., pp. 181 et suiv.
Nous n'ignorons pas qn'il existe, parmi les érndits, une grande controverse an sujet du synode romain de 601; inter scriptores, disent les auteurs de VExamen historicum, milla de ea est concordia, neque ex alterutra parte decretoria afferri queunt argumenta. Les uns révoquent en doute la tenue de cette assemblée et rejettent comme apocryphes ses décrets; inutile de dire que parmi eux, et à côté des noms les plus respectables, figurent les adversaires de l'immunité monastique, de Launoy et consorts, heureux de trouver le moyen
mais il prouve du moins^ — et c'est ce que nous tenions à établir, — que près d'un siècle avant Benoît les papes avaient soustrait des communautés de moines à la juridiction des évêques, pouvoir que leur dénie de Launoy, comme impliquant une dérogation au droit commun.
L'argument puisé dans la conduite de l'évêque Frotaire, est indigne d'un écrivain sérieux. De Launoy semble avoir oublié le principe élémentaire, que le fait ne présuppose pas le droit "; Factum non probat jus. Le nouveau principe, qu'il clierclie à faire prévaloir, légitime tous les empiétements et donne gain de cause à tous les usurpateurs.
Nous passons sous silence les autres arguments invoqués par de Launoy; plus faibles encore que les précédents, purement négatifs comme eux, ils ne méritent pas une réfutation spéciale. Nous en avons dit assez d'ailleurs, pour montrer que tous les raisonnements de l'écrivain français portent à faux, laissant debout et mettant mieux en relief un privilège, que la mauvaise foi, servie par une érudition malsaine, prétendait renverser .
de se débarrasser du Constitutum pro monachis, qui leur déplaît souverainement. D'autre part, des écrivains de grand poids, dont l'Examen historicum a dressé la longue liste, ne font aucune difficulté d'admettre comme authentiques ce synode et ses décisions; nous avons cru pouvoir nous rallier au sentiment de ces savants (Examen historicum etc., pp. 183 et suiv.).
CHAPITEE VII
INVASION DE LA SEPTIMANIE PAR LES SARRASINS - SAINT GILLES SE RÉFUGIE, AVEC SES RELIGIEUX, AU PAYS DES FRANCS - SES RELATIONS AVEC CHARLES-MARTEL - IL RETOURNE A SON MONASTÈRE - SA MORT
Le 17 Juillet 712 Q), les Arabes ou Sarrasins (^) remportaient, dans les plaines de Xérès de la Frontéra, une éclatante victoire, qui coûta la couronne et la vie à Eodéric, le dernier roi des YisigotLs, et mit fin à la domination de ces peuples en Espagne, Quinze mois plus tard, toute la péninsule ibérique gémissait sous le joug de fer des disciples de Mahomet.
L^invasion musulmane ne devait pas se borner à l'Espagne. La Septimanie avait appartenu au royaume des YisigotLsj les vainqueurs y voyaient le complément nécessaire de leur conquête.
De Vic et Vaissete, Hist. gén. de Languedoc, t. i, p. 378. Germain, op. cit., t. I, p. 81, Moeller, Cours convpl. d'hist. univ., t. iv, p. 76, placent ce fait d'armes en 711.
(^) Ces peuples établis en Arabie, et sectateurs de Mahomet, pénétrèrent en Afrique, l'an 647, et enlevèrent la côte septentrionale de ce pays aux Maures. La plupart de ces derniers embrassèrent la religion de leurs vainqueurs, et passèrent ensuite avec eux d'Afrique en Espagne, ce qui fait que les historiens appellent indifféremment ces infidèles, Maures, Sarrasins ou Arabes. Une première flotte arabe aborda aux côtes de l'Espagne, en 679; elle fut mise en fuite par le roi Wamba. Mais, Rodéric ayant détrôné, en 710, le cruel Witiza, les partisans de celui-ci se retirèrent en Afrique, auprès du comte Julien, gouverneur visigoth de la ville de Ceuta, et appelèrent les Arabes à leur secours. Ces barbares ne se firent pas prier; ils équipèrent à la hâte une flotte, et débarquèrent en Espagne, sous la conduite du général Tarik, vers la fin d'Octobre 711. On connaît le reste.
Le nom de Sarrasins dérive, d'après les uns, de l'arabe saraha, larcin, pillage, parce que Ces peuples, dans l'origine du moins, ne vivaient guère que de vols et de brigandages (Ménard, Histoire... de Nismes, tom. i, p. 97); les autres cherchent l'étymologie de ce nom dans l'arabe scharlciin, oriental, et y attachent la signification de gens de l'Orient (Littré, Dictionnaire de la langue française, tom. iv, p. 1828, col. 1, v° Sarrasin).
Vers la fin de Tannée 719 (^), Zama, gouverneur d^Eapagne sous le calife Omar II, franchit les Pyrénées, à la tête d^une armée formidable, et s'empara successivement de Narbonne, de Béziers, d'Agde, de Maguelonne, de Nîmes, et de presque tout le reste de la Septimanie, où ses troupes exercèrent d'affreux ravages. Avant que Tannée 720 fût révolue, les Arabes avaient arraché aux Visigoths ce dernier lambeau de leur vaste royaume (^).
Un ancien chroniqueur a résumé, en quelques lignes d'une énergique concision, les excès de tout genre, dont les Sarrasins souillèrent leur victoire :
Uo tempore (^) gens impia Wandalorum Galliam devas-
(^) D'après Germain, cette expédition, mentionnée par les historiens arabes, ne sanrait être postérieure à l'année 713; l'invasion arabe en G-anle aurait donc commencé avant 719, époque qne les chroniques chrétiennes lui assignent généralement pour point de départ (Histoire de VÉglise de Nimes, tom. I, p. 83, en note) . M. Teissonnier tâche de concilier les deux opinions. A peine l'Espagne conquise, les Arabes tentèrent de se rendre maîtres de là Septimanie, qui était pour eux la porte de la France, ou de la grande terre, comme ils l'appelaient. Toutefois, ces premières tentatives affectèrent moins le caractère d'une occupation proprement dite, que celui d'excursions sanglantes et désastreuses, préludes de la conquête définitive de cette malheureuse province (Notice historique sur Saint Gilles, p. 37). Ce fut Alahor (El-Haur), prédécesseur immédiat de Zama dans le gouvernement de l'Espagne, qui organisa ces excursions; " aïant reçu ordre du calife d'achever la conquête de toutes les provinces qui avoient fait partie du roïaume des Visigots, il résolut d'assujettir la Septimanie ou Gaule Narbonnoise comme une des principales. Dans cette vue il assembla une nombreuse armée, s'avança vers les Pyrénées, et attaqua cette province : mais il paroît que malgré les divers efforts qu'il fit pour y pénétrer, pendant près de trois années consécutives que dura son gouvernement, il ne put réussir, sans doute par la vigoureuse résistance des
habitans du pays; en sorte qu'il fut contraint d'abandonner son entreprise "
(de Yic et Vaissete, Histoire générale de Languedoc, 1. 1, p. 389). Quoi qu'en dise M. Germain, l'invasion arabe en Gaule, distincte des attaques répétées mais infructueuses d'Alahor, doit donc être maintenue à la date de 719; la fixation de cette date est très-importante pour ce qui va suivre.
(2) Voyez sur la conquête de la Septimanie par les Sarrasins de Vie et Vaissete, op. et tom. cit., p. 390; AA. 88. 8ept., tom. i, p. 293, n. 38, et p. 296, n. 54; MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i, pp. 98 et suiv.; Germain, Histoire de VÉglise de Nimes, tom. i, pp. 82 et suiv.
(^) C'est-à-dire, en 715, Anno Domini DCCXV. Cette date coïncide à peu près avec le commencement des hostilités dont la Septimanie fut le théâtre, sous le gouverneur Alahor, hostilités que le chroniqueur aura con-
tare cœpit Q). Quo tempore destrudœ EcclesicBj suhversa Monasteria, captœ urhes, desolatœ domus, diruta castraj strages hominum innumerce factœ, et multus uhique humani generis sanguis effusus est (^).
Ennemis farouches du nom chrétieia., les Sarrasins déchaînaient surtout leur fureur contre les églises et les monastères : les moines étaient maltraités et souvent égorgés^ les édifices du culte pillés et livrés aux flammes. A Tapproche des hordes musulmanes;, les prêtres et les religieux cachaient à la hâte les reliques des saints, les trésors des églises et des abbayes^ et se dérobaient, par une prompte fuite, à la cruauté des infidèles (^).
Le diocèse de Mmes possédait alors trois florissantes communautés : Tabbaye de Saint-Baudile, bâtie sous les murs de la ville épiscopale, celle de Psalmodi (^), à quatre lieues
fondues avec la conquête de cette contrée par Zama. Ce furent bien certainement les troupes de ce dernier général, qui se rendirent coupables des cruautés décrites plus haut; tel est aussi le sentiment de Stilting, qui applique le passage cité à l'invasion de 719 (AA. 8S. Sept, tom. i, p. 293, n. 38).
Q) Le chroniqueur se trompe en donnant aux envahisseurs le nom de gens impia Wandalorum. Depuis environ deux siècles, les Vandales avaient disparu de la scène de l'histoire; leur royaume, fondé en 439, fut renversé en 534, par Bélisaire, général de l'empereur Justinien, et réduit en province grecque (Moeller, Cours complet d''Mstoire universelle, tom. iv, pp. 39, 40). Cette méprise ne doit pas nous étonner; il n'est pas rare de rencontrer dans les anciennes chroniques des erreurs de dates et de noms.
Il se pourrait aussi, mais la chose nous semble moins probable, que le nom de Vandales ne soit ici qu'un terme générique, employé par le chroniqueur pour signifier un peuple barbare, tout comme aujourd'hui encore on qualifie de Vandale " celui qui hait en barbare les sciences et la civilisation et qui détruit les monuments des arts " (Littré, Dictionnaire de la langue française, tom. IV, p. 2420, col. 1, v° Vandale).
(^) Ce passage est tiré du Chronicon auctoris incerti, ah anno Christi DCLXXXVIII. usque ad annum M.XV., inséré par André Duchesne dans son recueil: Historiée Francorum Bcriptores, tom. m, Lutetise Parisiorum 1641, p. 349.
(^) Germain, op. et tom. cit., p. 83. L'auteur signale les précautions prises pour la conservation du corps de sainte Marie -Madeleine, à Marseille, de ceux de sainte Marthe, à Tarascon, de saint Baudile, à Nîmes, etc.
('*) Le monastère de Psalmodi tirait son nom de la coutume qu'avaient ses religieux de se relever, la nuit comme le jour, pour chanter les louanges
au midi de Nîmes, et celle de la vallée Flavienne. Les bandes sarrasines saccagèrent et détruisirent ces trois monastères, que leurs paisibles Habitants avaient désertés (^).
L^bistoire nous a conservé des détails circonstanciés sur la fuite des moines de Saint-Baudile. Quatre-vingts religieux, sous la conduite du saint abbé Romule, embaumaient cette maison du parfum de leur piété. Romule ne voulut point les exposer au glaive de Fennemi. Son premier soin fut de soustraire le corps de saint Baudile aux profanations des barbares; il enferma ces précieuses reliques dans un cercueil de plomb, et les fit enfouir, bien avant dans la terre, sous un des murs de Féglise. Après avoir mis en sûreté ce riche trésor, Romule partit à la tête de sa communauté, pour aller cbercber un asile dans une contrée lointaine. Remontant le cours du Rhône et de la Saône, la colonie fugitive fit de nombreuses haltes dans sa migration; elle arriva enfin à Saissiles-Bois, en Bourgogne, au diocèse d^Auxerre, où elle planta sa tente, et construisit une nouvelle église en F honneur de saint Baudile, son patron, dont le corps reposait à Nîmes (^).
Saint Gilles connaissait, par un avertissement du ciel, les malheurs qui allaient fondre sur son monastère, et les avait prédits, quelque temps d^avance, à ses religieux (^). Sachant tout ce qu'il avait à craindre d^une soldatesque ivre
du Seigneur, de sorte que le psalmodie n'y cessait jamais. Les anciens appelaient cette coutume laus perennis; saint Grégoire de Tours la nomme psalterium perpetuum.
(^) MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i, pp. 98, 99.
(2) MÉNARD, op. et tom. cit., pp. 98, 99; Germain,' op. et tom. cit., pp. 83, 84, et surtout Azaïs, 8. Baudile et son culte, Nimes 1872, pp. 50 et suiv.
(^) Ad monasterium... reversus, dit l'ancien biographe du Saint, et ihidem aliquantum temporis conversatus, spiritu sihi prophetiœ dictante, quihusdam spiritualihus indicavit fratrihus monasterii sui ah hostihus eversionem haud longo post tempore futur am (AA. 88. Sept, tom i, p. 303, n. 22). L'auteur dea Actes met cette prédiction dans la bouche de saint Gilles, à son retour d'Orléans; c'est une erreur, mais quant au fait en lui-même, Stilting se montre tout disposé à l'admettre : Certe in Actis refertur, 8anctum prœdixisse, monasterium suum hrevi evertendum; nec video, cur id falsum credere deheamus {AA. 88. Sept., tom. cit., p. 293, n. 38).
de sang" et de pillage^ mû d^ailleurs par Texemple des moines de Saint-Baudile {^), le saint abbé se liâta de quitter sa clière vallée Flavienne et de prendre le cliemin de l^exil. Ce fut du côté du Nord^ dans les pays soumis à la domination franque^ qu^il résolut d'abriter sa communauté^ tant que durerait r effrayant orage^ qui venait d'éclater sur la Septimanie.
L'histoire ne nous dit pas l'endroit où se réfugièrent les religieux de saint Gilles, mais il est de toute probabilité qu'ils cherclièrent un asile dans la Neustrie (^), aux environs d'Orléans.
Les Actes rapportent que le Saint fit un voyage au pays franc, et signalent sa présence dans la cité orléanaise. Pas n'est besoin d'ajouter que les Actes assignent à cette excursion un motif autre que l'irruption des Arabes dans la Septimanie. Le lecteur n'aura pas oublié, que le premier biographe de saint Gilles fait vivre celui-ci au temps de saint Césaire, évêque d'Arles, qui mourut en 542, cent soixante -dix- sept
j ans par conséquent avant l'invasion mabométane.
j Yoici comment, d'après l'ancien bagiograpbe, les choses
j se seraient passées :
! Tandis que saint Gilles gouvernait, avec une prudence
consommée, sa nombreuse famille spirituelle, le bruit de ses vertus se répandait au loin, et pénétrait jusqu'à la cour de
i Charles, roi des Francs. Animé d'un vif désir de voir et d'entendre ce saint homme, le prince députa vers lui quelques personnes de sa suite, pour l'inviter à venir le trouver. Le saint abbé dut faire violence à son humilité et à son amour
Fuga illa 8. Mgidii, dit Stilting, verisimilis est non modo a crudelitate Saracenorum, sed etiam ab exemplo monachorum S' Baudelii, qui cum abhate sua S. Eomulo istis temporihus Nemauso fugerunt in Burgundiam {AA. 88. Sept, tom. I, p. 296, n. 54).
(^) La ISTenstrie, appelée aussi Westrasie (Westrylc), formait une des quatre grandes divisions territoriales de la France d'alors. Les trois autres étaient l'Austrasie ou Austrie (Oostryk), la Bourgogne et l'Aquitaine. Nous aurons à revenir plus loin sur ce détail. Orléans était une des villes principales I de la Neustrie; on j trouvait encore Paris, Soissons, Reimg, etc.
de la retraite, pour acquiescer au désir du roi et entreprendre un si long voyage; mais l'espoir d'être utile au monarque triompha de ses répugnances. Il se mit donc en route, arriva à Orléans et fut reçu par le roi avec toutes les marques possibles d'estime et de respect (^).
Le Carolus Franciœ rex, mentionné dans ce passage des Actes, est Charles-Martel, qui, sans porter le titre de roi, régna en maître sur tout le territoire franc.
Saint Gilles et Charles-Martel étaient contemporains (^); on ne s'explique pas comment l'auteur des Actes ait pu mettre notre Saint en contact, d'une part, avec ce puissant maire du palais, et, de l'autre, avec Césaire d'Arles.
En 719, lorsque saint Gilles, fuyant, avec ses moines, devant les troupes de Zama, arrivait en Neustrie, Charles- Martel se trouvait à Orléans ou dans les environs de cette ville; dès lors, il a pu nouer avec l'abbé fugitif les relations dont parlent les Actes, et que nous n'avons aucun motif de révoquer en doute.
Pour établir la vérité de cette proposition, nous devons jeter un coup d'œil rapide sur l'état politique de la France à cette époque.
Pépin de Herstal, duc d'Austrasie et maire du palais
(^) Igitur tantœ religionis prœconium ad Caroli Franciœ régis aures usqm pervenit. Qui nimis eum videre, atque illius colloquio relevari cupiens, misit ei legatos, mandans et Jlagitans, ut se visitare non dedignaretur. Quihus acceptis Vir Domini, in aliquo se illi profore credens, commodum duxit eur)i, sicut mandans et flagitans precohatur, visere. Dispositis itaque fratrihus,... pergens ad regevi, Aurelianis hospitatus est... Deinde vero ad regem Carolum proficiscitur, a quo honorifice susceptus est (AA. 8 S. Sept., tom. i, p. 302, nn. 18, 20).
Ces dernières lignes peuvent s'entendre dans un double sens : elles signifient, ou bien, que saint Gilles, arrivé à Orléans, se rendit au palais de Charles- Martel; ou bien, qu'après s'être reposé, dans cette ville, des fatigues du voyage, il la quitta, pour se rendre au lieu de résidence de ce prince. Hic locua ita exponi potest, ut ad aliam urhem profectus credatur, vel etiam, ut in ipsa whe Aurelianensi palatium Caroli adierit (AA. 8S. Sept., tom. cit., p. 303, Annotata. c). Cette remarque de Stilting a son importance; nous l'utiliserong plus tard. En ce moment, il nous suffit de savoir que les Actes de saint Gilles constatent l'arrivée et le séjour du saint abbé en Ncustrie.
(*) Voyez ci-dessus, pp. 54 et suiv.
des royaumes de Neustrie et de Bourgogne {^), était mort le 16 Décembre 714^ après avoir désigné pour son successeur, sous la tutelle de sa femme Plectrude, son petit-fils Théodoald, enfant de six ans.
Les Neustriens et les Bourguignons refusèrent de reconnaître ^autorité de Plectrude; ils choisirent pour maire du palais Ragenfried (Rainfroi), Fun des seigneurs les plus considérables de la nation, qui fit alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine (^), et Radbod, duc des Frisons, et vint mettre le siège devant Cologne, résidence de Plectrude. Cette princesse j retenait prisonnier Charles-Martel, fils naturel de Pépin de Herstal et d^Alpaïde, parce qu^elle craignait que l'idée ne vînt aux leudes de lui conférer la mairie palatine,
Charles parvient à s^ échapper de prison, se fait proclamer duc d'Austrasie et prince des Francs, et marche contre les Neustriens et leurs alliés^ qu^il force à lever le siège de Cologne (716). Il poursuit Ragenfried, et met son armée en déroute sur les bords de FAmblève, en Ardenne. En 71 7^ nouvelle victoire de Charles- Martel sur Ragenfried à Yincy,
(^) En 687, l'Austrasie s'était déclarée indépendante des rois mérovingiens, et avait élu pour clief, sous le titre de duo et prince des Francs, dux et princeps Francorum, Pépin de Herstal, petit-fils de Pépin de Landen.
Les royaumes de Neustrie et de Bourgogne, réunis sous un même sceptre, continuèrent d'être gouvernés par des maires du palais. Ces maires, majores domus regiœ, d'abord simples intendants de la maison royale, devinrent plus tard administrateurs du royaume et furent nommés à vie; élus ensuite par les grands, ils rendirent leur charge héréditaire et se constituèrent les maîtres absolus de l'état et du prince. C'est alors que commença la période des rois fainéants.
Vainqueurs des Neustriens et des Bourguignons à la bataille de Testry, entre Saint-Quentin et Péronne (687), Pépin de Herstal obligea les vaincus à le reconnaître pour maire du palais de la Neustrie et de la Bourgogne. Il laissa la couronne de ce double royaume aux princes de la dynastie mérovingienne, mais gouverna ces pays par des maires de son choix, de sorte qu'en réaHté il exerçait le pouvoir suprême dans les trois royaumes francs (Moelleu, Cours complet d^histoire universelle, tom. iv, pp. 82 et suiv.).
(^) A la suite de la bataille de Testry, l'Aquitaine s'était affranchie de j l'autorité des rois francs; depuis lors, Eudes ou Eudon, arrière -petit-fils de I Clotaire II, gouvernait ce pays, avec le titre de duc. Charles-Martel rétablit la domination des Francs sur l'Aquitaine.
près de Cambrai. Cependant^ Eagenfried continue ses intrigues : il excite Kadbod à se jeter avec ses Frisons sur TAustrasie, et forme une nouvelle ligue avec Eudes. Sans attendre que la Frise coure aux armes, Charles marche contre les forces réunies de la Neustrie et de ^Aquitaine, et les détruit dans une bataille meurtrière près de Soissons (719) (1). Il poursuit Eudes jusqu^à Paris, franchit la Seine, et entre en vainqueur à Orléans. Eudes n'a que le temps de se sauver en Aquitaine, emmenant avec lui le roi Chilpéric II et ses trésors.
Ces derniers détails, si précieux, sont empruntés au continuateur de Frédegaire (^), dont voici les paroles.
GhU'pericus et Baganfredus legationem ad Budonem Ducem dirigunty ejus auxilium postulantes rogant, Regnum (id est Coronam) et munera tradiint. Illi quoque hoste (id est exercitu) Vasconorum commoto ad eos venientes, pariter adversus Carolum perrexerunt. At ille constanter et intrépide eis occurrere properat. Eudo territus quod resistere non valeret, aufugit. Garolus insecutus eum usque Parisios, Sequanam fluvium transit, usque Aurelianensem Urbem accessit. Et vix evadens terminos Regionis suœ penetravit, Ghilpericum Begem secum cum thesauris suhlatis avexit (^).
Les résultats de la bataille de Soissons furent immenses. Eudes se vit forcé de livrer entre les mains de Charles- Martel
Q) MoELLER, op. et tom. cit., pp. 83 et suiv. — Biogra'phie nationale publiée par l'Académie royale de Belgique, t. iii, Bruxelles 1872, art. Charles-Martel, par André van Hasselt, coU. 482 et suiv.
(2) Frédegaire, le plus ancien historien français après Grégoire de Tours, composa, par ordre de Childebrand, frère de Charles-Martel, une chronique, qu'on trouve dans le recueil des historiens de France, de Duchesne et de Dom Bouquet. Elle va jusqu'en 641, et a eu des continuateurs anonymes, qui l'ont conduite jusqu'en 768; M. Guizot l'a traduite dans sa Collection des historiens de France. (De Feller, Biographie universelle, édit. Weiss et Busson, tom. iii, | p. 635, v° Frédegaire.) j
(^) Pagi a inséré ce passage parmi les notes critiques, dont il a enrichi ! les Annales ecclesiastici de Baronius. Voyez le tom. xii de l'édition de Lucques, 1742, ad annum Christi 719, p. 291, col. 2 des notes, n. x, Tertium Caroli adversus Bagenfredum prœlium.
le roi CHlpéric^ son maire Ragenfried et le trésor de TÉtat. Le vainqueur,, soit pitié, soit respect^ usa avec modération de ses avantages^ et laissa au roi de Neustrie et de Bourgogne sa couronne et ses inutiles honneurs; il se contenta de prendre le titre de maire, et d^ exercer ainsi la puissance royale sur la nation des Francs^ sans se mettre en peine d^ ajouter à ses prérogatives le titre illusoire de roi. Plectrude avait fait sa soumission dès 717, après la bataille de Yincy.
Charles-Martel pouvait désormais tourner ses armes contre les Saxons, les Alemannes, les Bavarois, nations germaniques, qui, autrefois tributaires des Francs, avaient secoué le joug et menaçaient les frontières de TAustrasie.
Charles se mit en campagne contre les Saxons en 720; il s^ écoula donc quelques mois entre cette expédition et la bataille de Soissons^ et c^est dans cet intervalle, — nous n^hésitons pas à ^affirmer, — que le prince s'est abouché avec saint Grilles à Orléans Q). Vainqueur d'Eudes et de Ragenfried,
(}) Cette opinion nous semble la seule admissible, et, à moins de s'y rallier, on ne s'explique pas lés rapports de ces deux personnages sur le sol Orléanais. Saint Gilles ne vint qu'une fois en France, en 719; il reprit le chemin de la Septimanie, en 721, et mourut avant 726. Quant à Charles-Martel, depuis 720, date de sa première expédition contre les Saxons, jusqu'à sa mort (741), il fut presque constamment sous les armes, et passa dix années, de 720 à 730, à guerroyer, au delà du Rhin, contre les peuplades germaniques. Il faut donc nier les relations du guerrier franc avec l'abbé bénédictin, ou bien les rapporter à l'époque assignée.
Nous consignons ici, à titre de simple curiosité, un détail puisé dans Ly Myreur des Histors, de Jean d'Outremeuse. Ce chroniqueur, aux yeux duquel saint Gilles est un contemporain de Charlemagne, raconte que, le Dimanche des Eameaux 799, cet empereur se trouvait à Orléans, où demeurait saint Gilles, qui y faisait ses études ! " L'an VII'^XCIX, le jour del Paske florie, estoit Charle l'empereur à Orliens, oii saint Oiele estait à Vestude et y avoit demoreit longtemps" (t. m de l'édit. de Borgnet, Bruxelles 1873, p. 5).
Autre détail curieux. Le Bréviaire de Saint-Omer, publié, en 1784, par ordre de Mgr. Alexandre de Bruyères-Chalabre, dernier évêque de ce diocèse, et imprimé à Paris, renferme, au l^'^ Septembre, l'office de saint Gilles, du i rit simple. Nous lisons dans la troisième leçon, que Childebert, roi des Francs, taisant la guerre en Septimanie, y apprit à connaître saint Gilles et le pria de venir a Paris. Le Saint répondit à l'invitation du monarque, et passa quelque temps à sa cour. Bedux in Septimaniam Mgidius Childelerto Francorum Begi, 1 cum hélium illic gereret, innotuisse, et Parisios ah eodeno invitatus esse tra-
le valeureux fils de Pépin poursuivit sa marche triompliante jusqu^aux portes de cette ville, Fune des plus importantes de la Neustrie, qui eut titre de royaume sous les monarques francs de la première race {^), et il est permis de croire qu'il s^ reposa un instant des fatigues de ses nombreux combats.
L'entrevue de saint Gilles avec le puissant duc d'Austrasie fut- elle provoquée par ce dernier, ou bien le Saint alla-t-il, de son propre mouvement, implorer la protection du vainqueur ? La première hypothèse est celle qui nous sourit le plus, parce qu'elle cadre mieux avec l'humilité du pieux abbé, et se rapproche davantage du texte des Actes. Pendant son séjour à Orléans, Charles-Martel peut très-bien avoir ouï parler de l'arrivée en Neustrie de la colonie bénédictine, conduite par saint Gilles, et désirant faire la connaissance d'un personnage, dont la renommée disait merveilles, il aura député vers lui quelques seigneurs de sa cour, pour le prier de venir le joindre à Orléans P).
ditur. Uhi in aida aliquamdiu detentus, tandem impetrata aheundi facuUate, in monasterio suo defunctus est die Dominica anno 547.
Nous ignorons où le rédacteur de cette leçon peut avoir puisé ces étranges détails, qui vont à Tencontre des Actes et de toutes les anciennes légendes.
(^) Avant de mourir (511), Clovis partagea ses domaines entre ses quatre fils, Thierry, Clodomir, Childebert et Clotaire. Chacun d'eux choisit pour résidence une ville, dont il fut nommé roi; d'où vint cette division, si imparfaite dans les termes, des royaumes de Metz, d'Orléans, de Paris et de Soissons. Clodomir, second fils de Clovis, et Gontran, second fils de Clotaire, furent rois d'Orléans.
O Voyez p. 55. — Stilting partage cette manière de voir : ...verisimile est, dit-il, 8. Mgidium cum monachis suis, vel anno 719 vel 720, metu Saracenorum fugisse in Galliam Francis suhjectam, eaque occasione vocatvm esse Aureliam a Carolo, ad quem fama sanctitatis ejus fuerat perlata (AA. 8S. Sept, tom. I, p. 296, n. 54).
Les relations de Charles-Martel avec saint Gilles rencontreront des incrédules. On se dira qu'un prince à l'âme guerrière, au lendemain de toute une série de batailles, et méditant déjà des expéditions nouvelles, n'avait ni le loisir, ni l'envie de se mettre en rapport avec des moines, et de prêter l'oreille à leurs discours. Les graves soucis qui l'absorbaient tout entier, excluent l'idée du rôle, qu'on veut lui faire jouer.
Cette objection spécieuse a le tort de ne pas tenir compte de l'époque
Saint Gilles eut plusieurs entretiens avec Charles-Martel^ et^ si nous devons en croire les Ades^ ce pieux commerce valut au prince la grâce de se réconcilier avec Dieu. Cette conversion se serait opérée dans des circonstances miraculeuses ,
Charles avait commis un péché honteux, quoddam turpe fadnus, qu^il n^osait confesser à aucun prêtre, pas même au Saint, dont il sollicita les prières, espérant sans doute obtenir, par cette voie^ le courage d^avouer sa faute. Or, le Dimanche suivant, comme saint Grilles célébrait la messe^ et qu^ arrivé au canon, il priait pour le roi, un ange lui apparut, et mit sur Tautel un billet, oii le péché du prince était écrit tout au long. Ce billet portait aussi, que ce péché était déjà pardonné^ grâce aux prières de Grilles, si le roi s^en repentait et évitait d^ retomber; si pœnitens tantum ah illo désister et. On lisait à la fin, que quiconque invoquerait saint Gilles, quelle que fut la grandeur de ses crimes^ était sûr d^en obtenir le pardon, s^il voulait s'amender; si tantum ah
où vivait Charles-Martel, et de méconnaître ainsi le caractère de ce prince. Les guerriers de ces temps-là possédaient un grand fonds de religion, et le tumulte des camps, leurs fautes même, ne les empêchaient pas d'en donner des preuves fréquentes. Ils savaient au besoin faire trêve aux préoccupations politiques, pour s'occuper de leurs intérêts spirituels, et écouter les avertissements d'un pontife ou d'un moine. Pom^ s'édifier à cet égard, qu'on lise, dans Les Moines d^Occident, les pages où le comte de Montalembert décrit les Relations... des Mérovingiens avec les Moines, avant l'arrivée des Bénédictins en Gaule (tom. II, liv. vu, cliap. m, pp. 283 et suiv.). Certes, les réflexions, qui ouvrent ce chapitre, ne sont pas toutes applicables à Charles- Martel; maie, ce que l'auteur écrit des princes de la dynastie mérovingienne, qu' "il est impossible de nier la sincérité de leur foi et l'empire qu'exerça presque toujours sur eux le spectacle de la vertu et de la pénitence chrétiennnes '* (p. 284), on peut le dire, et à plus juste titre, du vaillant maire de Neustrie, qui, en dépit des fautes que l'histoire met à sa charge, donna, en maintes rencontres, des marques non équivoques de son attachement à la foi, de son respect pour la religion et ses ministres. Eappelons-nous aussi que Charles- Martel sauva du joug de l'Islamisme les populations chrétiennes de l'Occidenti qu'il favorisa de tout son pouvoir la prédication de l'Evangile chez les Germaias, et reçut du pape Grégoire III le titre de patrice ou protecteur de l'Éghse romaine (Moeller, Cours corwplet d''hist. univ., t. iv, p. 85). Est-ce chose surprenante de voir pareil prince rechercher la société d'un illustre moine, pour profiter de ses conseils et se recommander à ses prières ?
illius perpetratione cessaret. Le serviteur de Dieu rendit grâces au Seigneur, à la vue du billet miraculeux, et, la messe terminée, le montra au roi, qui, se jetant à ses genoux, fit riiumble aveu de son péché; recognoscens... scelus, quod feceraty ad pedes illius procidit (-').
Tel est le récit des Actes, reproduit, avec de légères variantes, par la généralité des anciens liagio graphe s. Ce récit n'a pas échappé aux critiques, et Jean Hessels (Hesselius), docteur et professeur de l'université de Louvain (^), va jusqu'à le déclarer entaché d'hérésie, parce qu'il semble nier la nécessité de la confession sacramentelle, et attribuer la rémission des péchés au seul amendement du pénitent. Voici les paroles du célèbre théologien :
Vita Sancti JEgidii ahhatis non placet .... Hahetur enim^ in ea, quod, Angelo révélante Régi Francorum ad preces Mgidii dimissum sit facinus magnum, quod nulli ausus fuerat confiteri : si tamen deinceps ah illo desisteret. Adjunctnmgue fuisse, in fine, quod quisquis Sanctum JEgidium pro quolibet commisse invocaret, si tamen ah illius perpetratione cessaret, dimissum sihi esse a Domino procul duhio crederet. Hœc sunt contraria Fidei Gatholicœ, quœ ex Scripturis et solidis Boctorihus docet extra casum extremœ necessitatis sine Gonfessione, et Sacerdotis Ahsolutione nulli haptizato crimen post Baptismum commissum dimitti (^).
Le P. Pierre Madur (Madurus), S. J. (*), publia à Lyon,.
Q) AA. SS. Sept, tom. i, pp. 302, 303, nn. 20, 21.
(2) Jean Hessels fut envoyé par Philippe II, avec Michel Baïtis, au concile de Trente. De retour à Louvain, sa patrie, il y mourut en 1566, à 44 ans, laissant un grand nombre d'ouvrages de controverse, des commentaires sur l'Écriture sainte et un excellent catéchisme.
(^) Joannis Hesselii a Lovanio Censura super quilusdam Sanctorum Historiis cum notis Joannis Molani, Doctoris Theologiœ et Civis Lovaniensis, etc., cap. IX, De Historiis Mensis Septemhris, p. 10. Ce travail figure, comme aijpendice, à la fin du Catechismus Joannis Hesselii Lovaniensis, 8*= édit., Lovanii 1691. Le passage cité est dans les AA. 88. 8ept, tom. i, p. 303, Annotaia. d.
(4) Voyez De Backer, Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, tom. VI, Liège 1861, p. 331.
en 1586, une nouvelle édition des Chroniques de saint Antonin (^). Il fait précéder la légende de saint Gilles de l'observation critique de ïïesselius, et, prenant à partie la phrase des Actes : remissum esse sihi a Domino peocul dubio crederet, la dit contraire à la doctrine de l'Église, puisque, sans une révélation spéciale, nul ne peut être certain, d'une certitude de foi, de la rémission de ses péchés. Adde etiam, contra fidem Catholicam esse, écrit Madur, ulUim (^) certitudine fidei, cuifalsum suhesse non potest, de peccatorum suorum remissions absqiie pecidiari révélations jposse esse securum, ut satis indicavimus supra ex conc. Trident, sess. 6. cap. 9. (^)
Molanus s'occupe de ce passage des Actes dans son livre : De picturis et imaginihus sacris (Lovanii 1570). Au xvi® chapitre de cet ouvrage, il pose pour principe, d'après le concile, de Trente, qu'il faut écarter des églises les images capables d'induire en erreur les ignorants : Non esse statuendas imagines quœ periculosi erroris occasionem rudihus prœhent. Le savant auteur se demande s'il ne faut point ranger dans cette catégorie les tableaux qui représentent saint Gilles imposant les mains, c'est-à-dire, donnant l'absolution à Charles-Martel, et ceux où l'on voit un ange annonçant à ce prince la rémission de son péché, et portant l'inscription : JEgidii merito Garoli peccata dimitto. Les peintres de ces tableaux se sont évidemment inspirés du récit des Actes, qui, d'après Molanus, est en opposition avec l'Ecriture sainte et la tradition; leurs œuvres dès lors semblent tomber sous la prohibition du concile de Trente : Sed cum historia hœc hac in parte adversetur Scripturce sacrœ, et traditioni Bcclesiœ, quœ exigunt sacramentalem absolutionem : videtur quod etiam imago prœdictam^ historiée narrationem exprimens, referenda sit inter ""^as quœ periculosi erroris occasionem rudihus prœhent
{}) 3 vol. pet. in-fol. C'est l'édition dont nous nous sommes servi.
(^) Le texte porte nullum; c'est évidemment une erreur typographique.
(^) Divi Antonini Chronicorum secunda pars, p. 384, col. 2.
(^) P. 41 r° et v°. — Êdit. Paquot, Lovanii 1771, pp. 72, 73.
Molanus résout lui-même la difficulté. Ces tableaux, dit-il, n^ont point été condamnés par les pères du concile, parce qu'ils n'offrent aucun danger pour la foi du peuple. En effet, les sujets représentés signifient simplement que, les mérites de saint Gilles aidant, Charles -Martel fit le ferme propos d'accuser le péché, que jusqu'alors il avait eu horreur de confesser; ou bien que, le prince ayant demandé d'être absous de sa faute. Dieu, à la prière du Saint, fit grâce au pécheur repentant de la rude pénitence, qu^il eût dû accomplir, en expiation de son forfait: Illa... jEgidii pidura non plus rudi populo ingerit quam quod Martellus merito S. ^gidii acceperit propositum firmum confitendi peccatum suum, a quo ante ahhorrehat .... ; aut quod Martello suffecerit ahsolutionem peccati sui petere, Deo merito sancti JSgidii rémittente ei gravem pœnitentiamy quam alioqui persolvere dehuisset (^).
L'auteur du Pidor christianus eruditus, Jean de Ayala, critique aussi sévèrement que Hesselius et Molanus, le fait narré par les Actes; plus rigide encore que Molanus, il condamne toute représentation quelconque de cet épisode (^).
Stilting n'est pas de l'avis de ces auteurs; il soutient et démontre que le passage, taxé d'hérésie, peut s'entendre dans un sens parfaitement orthodoxe. Le biographe de saint Gilles ne dit pas que Charles-Martel obtint la rémission de son péché, sans le confesser; il dit moins encore qu'il suffit au pêcheur pour se réconcilier avec Dieu, d'invoquer saint Gilles, sans se mettre en peine de recourir au sacrement de pénitence. S'il ne parle pas de la confession, il la sous-entend clairement, quand il dit que le billet miraculeux promettait au prince le pardon de son crime, s'il en concevait un sincère
(1) P. 43 et 44 r" (cap. xviii). — Édit. Paquot, pp. 345, 346.
(^) 8ed cum hœc, sive pictura, sive historia sacrœ Scripturœ doctrinœque Christi, atque Apostolicœ contraria sit, quœ cujusque lethalis criminis, ut rite dimittatur, dum copia atque occasio detur, confessionem sacramentaleyn, atque
ahsolutionem exposcit, neutra illarum toleranda est : sed utraque prorsus
rejicienda, ut quœ velfalsum dogma contineant, vel periculosi erroris occasionem exhiheant (p. 24, n. 7).
repentir; sipœnitens tantum ah illo desisteret (^). La contrition, en effet, ne peut être sincère et parfaite, sans renfermer la volonté de se soumettre au moyen, que Dieu a établi pour la justification du pécheur; or, ce moyen c'est la confession sacramentelle, nécessaire, de droit divin, à tous ceux qui, étant baptisés, ont commis quelque péché mortel. Vera... pœnitentia, dit Stilting, résumant la doctrine du concile de Trente, nequit exdudere voluntatem confitendi (^).
Mais, il est une autre phrase, dans le récit des Actes, qui suffirait à elle seule pour écarter le soupçon d'hérésie, qu'on fait planer sur Fauteur : c'est celle, qui montre Charles- Martel prosterné aux pieds de saint Grilles, et faisant l'aveu du péché, que sa conscience lui reprochait depuis si longtemps.
; Recognoscbns igitue eex scelus, quod eeceeat, ad pedes illius procidit. Ces lignes signifient évidemment que Charles -Martel se confessa au Saint. Les écrivains, qui se sont modelés sur
I les Actes, l'ont ainsi compris. Oblata ergo régi cedula, dit Vincent de Beauvais, rex agnito peccato suc procidens veniam petiit (^). Jacques de Yoragine se sert à peu près des mêmes termes (^). Saint Antonin est plus explicite encore : Oblataque schedula régi, peccatum suum recognoscens, humilités coneitens veniam postulavit (^). Citons enfin la Gompilatio historica, éditée par Pistorius : Huic sancto Mgidio, y lit-on, Beus revelavit occultum quoddam peccatum, quod Carolus eruhuit confiteri : quo sibi manifestât o, mox Carolus coneessus pœnituit digne de illo enormi excessu (^).
Parmi les auteurs modernes, qui se sont occupés de cet
Q) Jacques de Yoragine rend la pensée de l'ancien hagiograplie, lorsqu'il
6crit : sed tamen pœnitens et confitens ab illo deinceps abstineret (Legenda
aurea, édit. Grsesse, Lipsiee 1850, p. 584).
C) AA. S8. Sept, tom. i, p. 303, Annotata. d.
(^) Spéculum historiale, édit. de Strasbourg, 1473, t. m, lib. xxiiii, cap. cxl. j Ohlata igitur régi schedula, peccato suo rex agniïo veniam humiliter
\ postulavit (Legenda aurea, loc. cit.).
(^) Chronicorum secunda pars, Lugduni 1586, p. 385, col. 1.
(^) Reruvi Germanicarum Scriptores, tom. i, Ratisbonse 1726, p. 1085. Voyez ci-dessus, p. 5, note 6.
épisode, au point de vue iconograpliique, nous rencontrons Fabbé Grodard, Pabbé Pascal, et le P. Cahier.
Godard est trop sévère et peu correct : Quant à Popinion, écrit-il, qui prétend que Charles-Martel obtint par les prières de S. Gilles le pardon d'un pécbé énorme quHl ne voulait pas confesser, elle est impie et signifie seulement, dit Molanus, que le roi obtint la grâce de confesser ce péché, démarche qui lui répugnait auparavant, ou bien que S. Gilles lui remit une pénitence considérable " (^).
L'abbé Godard a mal lu les Actes : ce n'est pas au mauvais vouloir, mais bien à la honte, à la peur, qu'ils attribuent le silence coupable du prince : Fecerat namque quoddam turpe facinus, quod nemini umquam, nec ipsi Sancto fuerat ausus CONFITEEI (^). L'auteur ne rend pas non plus exactement le sens des paroles de Molanus.
L'abbé Pascal n'est pas hostile au récit des Actes; il l'analyse et l'explique à la façon de Molanus, tout en reconnaissant qu' on ne peut affirmer rien de bien certain sur ces différentes versions" (^). Il termine ainsi: '*^Le trait de l'ange apportant du ciel la cédule de rémission, pendant que saint Gilles est à l'autel, peut être reproduit par l'art chrétien. Il faut cependant ne pas négliger de dire que Stiltingius n'ajoute pas grande foi à cette narration (*), et la critique de ce savant coopérateur du magnifique travail des Bollandistes est constamment sage et éclairée" (^).
Q) Cours d'' archéologie sacrée, tom. ii, Paris 1854, p. 469.
O AA. 88. 8ept., tom. i, p. 302, n. 20.
(^) Institutions de Vart chrétien, tom. ii, Paris 1856, p. 88.
(^) Voici les paroles de Stilting, auxquelles nous souscrivons pleinement : Ceterum nolim jpro facto ipso decertare, sed sufficit illud exposuisse sensu catholico : namque Acta non merentur, ut pro certis admittantur facta quœlibet in iis solis relata, aut apud eos tantum, qui Acta descripserunt (AA. 88. Sept., tom. cit., p. 303, Annotata. d).
(^) Op. et tom. cit., p. 89. " Il est à présumer, dit l'abbé Pascal, que ce grand crime de Charles était d'avoir pillé les églises et soldé ses troupes avec ces sacrilèges rapines" (p. 88). Cela nous paraît peu vraisemblable. Les Actes parlent d'un péché honteux, turpe facinus, et tout semble indiquer qu'il s'agis-
Le P. Caliier traite la question dans ses Caractéristiques des Saints dans Vart populaire, et il le fait avec cette érudition et cette abondance de détails^ qui distinguent tout ce qui sort de sa plume. A ^article Confession, Confessionnal, après avoir dit qu^on représente saint Éleuthère^ évêque de Tournai, " signalant à Clovis qui se confessait, un péché qu^il avait caché Féminent écrivain continue en ces termes :
" Nous avons déjà fait observer que le même fait se retrouvait dans la légende de saint Gilles et de saint Leu pour un autre prince nommé Charles. Ces deux saints peuvent donc disputer à saint Éleuthère la caractéristique que nous venons de lui attribuer. Aussi voit-on parfois saint Gilles imposant les mains à Charles-Martel. Mais il n'est pas même bien établi que le saint abbé du Languedoc ait été prêtre; surtout au moment oii, dans sa première retraite, il fit la connaissance du prince (soit goth, soit franc) qui découvrit son gîte à la chasse (^). Ajoutez que Notre- Seigneur n'a pas établi pour la rémission des péchés cette façon sommaire que paraît admettre la légende en dispensant le prince quel- I conque du soin de se confesser; si ce n'est que le pénitent j prenne au moins la peine de s'en prévaloir après coup.
" De vieux textes populaires concourent aussi à poser et à compliquer la question; car l'Office de saint Charlemagne, qui se récitait en plusieurs églises, prononce pour cet empereur et pour saint Gilles {^),
" Ne citons que le Bréviaire d'Halberstadt, conforme à
sait d'un péclié secret, occuUum quoddam peccatum, comme Tappelle la Cornpilatio historica, citée totit à l'heure; sinon, on ne s'expliquerait pas l'extrême répugnance qu'éprouvait Charles-Martel à confesser cette faute. Or, le pillage des églises, les vols sacrilèges qui en sont la conséquence, se pratiquent au vu et au su de tout le monde, ce sont des péchés publics; et, quelque grands qu'on les suppose, ils ne rentrent pas dans la catégorie des péchés honteux, qualification réservée aux péchés de la chair.
Q) Nous croyons avoir solidement établi, que saint Gilles fut ordonné prêtre après sa promotion à la dignité abbatiale. Voyez pp. 129 et suiv.
(^) Les Missels du Valais et de Lausanne, dit le P. Cahier, introduisent mi quatrième prétendant, saint Théodule, évêque de Sion.
celui de Saint-Servais de Maestricht (Cologne, 1503; in-16) dans les passages que je transcris.
" Ad Laudes, antipli. 5 :
In cithara et tympano Laudes dicamus Domino, Qui culpas misit regiae Chartam latricem venise
In secundis Vesperis, ad Magnificat :
Mediante sancto ^gidio Sanctionis (?) dominicas mysterio, Tibi cœlitus per angelum collatam Imploramus peccatorum veniam.
La châsse de Charlemagne à Aix-la-Chapelle Q) parle de même, avec une addition quelque peu bizarre, dans ce qu^il y reste d^inscriptions :
JSjgiàio Carolum crimen pudet edere solum, Illud enim tanti gravât! ^gidio celebranti Angélus occultum perhibet, reseratque sepultum. Crimen mortale convertitur in veniale.
Cette fin doit-elle s'expliquer par l'hostilité notoire qui a été signalée tant de fois entre la rime et la raison ? Le fait est que le dernier vers ne se peut interpréter raisonnablement, sans beaucoup de complaisance. On pourrait néanmoins dire que par la confession de cette faute griève, ce qui était justiciable de Fenfer auparavant, ne ressortissait plus désormais qu'au purgatoire.
" Le livre des Institutions monastiques (X, 9), attribué
Q) Cette châsse renferme nne partie des reliques de Charlemagne; voyez en la description clans Kessel, Geschichtliche Mittheilungen uher die Heiligthumer der Stiftslcirche zu Aachen, Koln nnd Nenss 1874, p. 55.
La p. 53 offre nn des côtés de la châsse, qui affecte la forme d'un coffret oblong, fermé par un couvercle imitant un toit à double versant. Chaque versant est orné de quatre bas-reliefs en argent doré, représentant des scènes de la vie de Charlemagne; le sixième rappelle la confession de cet empereur à saint Gilles : " ... die scchstc cuthâlt Karls Bcichte... ".
à Hugues de Saint-Victor, ne mentionne saint Gilles à propos de Charlemagne que pour les faire contemporains, sans un mot sur leurs relations quelconques. Mais bien d^ autres n^ont pas été si réservés.
Philippe Mouskes, qui avait déjà raconté Taventure de Clovis avec saint Bleutlière (^)^ n'oublie pas cependant celle de Cliarlemagne avec saint Gilles (^).
Nos lecteurs connaissent déjà le trouvère tournaisien, par un fragment de sa chronique métrique. Voici maintenant le passage auquel le P. Cahier fait allusion. Quoique dénué de valeur historique, à cause de Tanachronisme, dans lequel tombe le poëte, ce morceau n^en offre pas moins un intérêt réel, sous le rapport littéraire, comme appartenant à une œuvre, que le baron de Reiffenberg appelle 'He monument le plus entier, le plus vaste de la langue romane en Belgique''(^). Le fragment qu'on va lire, fait suite au passage où Philippe Mouskés raconte la découverte de saint Gilles par Charlemagne (^), car pour notre chroniqueur, c'est un seul et même prince qui intervient dans les deux épisodes.
(^) Voyez sa Chronique rimée, édit. de Eeiffenberg, tom. i, Brtixelles 1836, p. 21, vv. 496-507. Le P. CaHer a repris ce passage dans ses Caractéristiques, art. Confession, confessionnal, tom. i, p. 248, note 6.
(2) Op. cit., 1. 1, pp. 248, 249, et la note 1 de la p. 249. Yoyez aussi les art. Banderole, 1. 1, p. 112, Calice, id., p. 173, note 8, et Main divine, t. ii, p. 535.
(^) Chronique rimée de Philippe Moushes ou Moushés, édit. cit., tom. i, Introduction, p. ocxxxii. Ce n'est pas la faculté poétique qui domine cliez Philippe Mouskés : " Quant à l'imagination, écrit de Eeiffenberg, Monskes en était dépourvu. On sent qu'il a sous les yeux un texte et qu'il laisse aller sa phrase tant qu'à l'aide de la rime, elle ait épuisé le sens de l'original. Dans cette course vagabonde la rime est-elle près de défaillir ? Les chevilles, les phrases de convention sont là pour le tirer d'embarras et il se remet en route, se confiant dans la providence et la longueur de son parchemin " (Introduction, p. ccxxxi). Quel est donc le mérite littéraire du travail de Mouskés? " Renonçant au titre ambitieux de poème, répond de Reiffenberg, il restera répertoire très-riche de mots et de phrases, s' expliquant les uns par les autres et par juxtaposition. Il n'est pas de situation de la vie qui n'y soit indiquée, pas de fait social ou domestique qui n'y ait son expression; de sorte que tout le vocabulaire, toute la grammaire, toute la syntaxe de ce temps -là s'y retrouvent d'une manière pratique et animée " (Id., p. ccxxxii).
(**) Voyez plus haut, pp. 116 et suiv.
Après avoir dit que le monarque visitait fréquemment saint Gilles, le poëte entre en matière :
Et li rois ot (2) fait I péciet (3)
Ki forment l'avoit enteciet(5),
N'ainc(^) à home ne l'osa dire
De paour(') et de honte et d'ire (^).
3980. Dolans(9) en iert(io) et repentans
Et moult en ot fait, à son tans ("),
Aumosnes, junesP) ^t penences (^^^
Et proiières {^^) et astinences.
De son gret C'^) faites les avoit, 3985. QuarH nus(i7) fors(i«) Dieu ne le savoit,
(^) Voyez snr le titre de roi donné à Charlemagne, p. 116. O Ot, avait.
(3) Péciet, péché. Du latin peccatum les Provençaux ont fait peccat, puis pechat, ce qu'a imité la langue d'oïl dans péchiet, pécié (Gachet, Gloss., p. 921).
Forment, beaucoup, fort, fortement. Cette forme reproduit le provençal fortment. Elle est la syncope de fortement, que l'on retrouve plus régulier dans le catalan fortament, l'espagnol fuertemente, le portugais et l'italien fortemente; en basse latinité, forte ou forta mente (Gachet, op. cit., p. V79, v" Forment).
(^) Enteciet, entaché. Du roman entecar, variante de entacar, entachât, entacher (Raynouaed, Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours, tom. V, p. 294, col. i, n. 6).
(^) Wainc. Aine, le même que onc, unkes, d'où le français oncques, provient du latin unquam, jamais (Gachet, op. cit., p. 571, v° Aine). N'ainc équivaut donc à non unquam, nunquam.
(^) Paour, peur.
(^) Ire, colère, du latin ira; c'est une cheville. (°) Dolans, repentant, dolens. (10^ leri, était, erat.
(") Tans, temps.
(^2) Junes, jeûnes.
(^^) Penences, pénitences. Du roman pener, châtier, punir (Roquefort, Glossaire de la langue romane, t. ii, p. 330, v" Pener. — Gachet, op. cit., p. 921, V" Pénance).
^14^ Proiières, prières, proier, prier (Roquefort, op. et tom. cit., p. 398).
(^^) Gret, gré.
(^^) Quar, car.
(^') Nus, syncope du latin nullus, nul, personne.
(^^) La préposition fors, excepté, hormis, hors, vient du latin foras ou foris. On écrivait plus souvent fors que, forques, mais, comme on le voit ici, l'addition de la conjonction que n'était pas obligatoire. " Tout est perdu fors l'honneur ", écrivait François I" (Gachet op. cit., p. 779, v° Fors que). Nus fors Dieu signifie donc : nul hormis, personne excepté Dieu.
Et lui ki de cors et de cuer(^) Ot le malisse gieté puer (2), La messe oiitf) en l'ermitage Del preudome('*) loial et sage 3990. Saint Gille, ki biel le cantoit(5). Et si com el secré(^) estoit,
De cors et de cuer, de corps et de cœur. (2) Puer, pour fuer, du latin foras, dehors (Caepentier, Qlossarium novum, tom. 11, col. 470, v° Foras. — Roquefort, op. et tom. cit., p. 404, v° Puer). Carpentier cite, à l'appui de son interprétation, ces deux vers d'un poème manuscrit, du Biche et du Ladre :
Se veuls avoir à pais ton cuer, Ire et hayne jette puer.
Ot le malisse gieté puer, avait la malice jeté dehors, c'est-à-dire, avait renoncé à toute malice, à tout mal, de corps et de cœur, de corps et d'âme, comme on dirait de nos jours. (^) ont, ouït, entendit.
Preudome, prud'homme. Ce mot signifiait autrefois un homme d'une sagesse et d'une prudence reconnues.
(^) Cantoit, chantait; hi hiel le cantoit, qui chantait, célébrait bien, helle, l'office.
(^) Secré. D'après de Eeiffenberg, ce mot est l'équivalent de consécration; le sens de ce vers serait donc : Et comme il (S. Gilles) était à la consécration.
Nous n'admettons pas cette explication. Secré est une altération du latin sécréta, et désigne ici le canon de la messe. Par secrète on entend aujourd'hui la prière qui précède immédiatement la préface, et qui est appelée ainsi, dit Grancolas " parce qu'on ne la commençoit que quand on avoit fait sortir les Catéchumènes et les Pénitens, et qu'il ne restoit que les fidelles qui en étoient pour lors séparez; Sécréta a secernendo, comme on appelloit collecte a colligendo celle qui se disoit au commencement quand le peuple étoit assemblé". Mais jadis le canon lui-même portait le nom de secrète : " Le nom de la Secrette n'étoit pas particulier à cette prière, continue Grancolas, on le donnoit encore à tout ce qui se disoit depuis la sortie des Catéchumènes, d'oii vient que le canon est souvent appellé Sécréta missœ; dans la messe d'IUyricus on lit ces paroles, Oratio ante Sécréta, prière avant le canon : un concile d'Yorc sous le pape Celestin III. marque la même chose, Sacerdos secretum incipit, pour dire que le prêtre commence le canon " (Traité de la Messe et de VOfice Divin, Paris 1713, pp. 92, 93).
1 Que le mot secré doive s'entendre ici dans ce dernier sens, c'est ce qui 'ésulte clairement du texte des Actes, où on lit : ...dum Vir sanctus Missam de nore celehrans, pro jam dicto rege Dominum m canonb deprecaretur,.... {AA. SS. ^ept, tom I, p. 302, n. 21). Les Actes précisent l'endroit du canon, où était )arvenu le Saint, quand lui apparut l'ange; c'était celui où le prêtre, en vertu lu précepte de l'Église, prie pour le roi et prononce son nom : ...et rege nostro N.,
ioutume qui remonte au règne de Constantin, le premier empereur chrétien Lebrun, Explication des prières et des cérémonies de la Messe, 2^ édit., tom. 11, *aris 1777, p. 414).
Esvous(^) l'angle (2) Dieu à l'autel
Si li a mis sour le mesel {^)
Une chartre (^) nouviele (^) escrite,
3995. Efc li preudom l'a moult tos lite (^). S'i trouva escriut (') le pécié Ki Charlon avoit entecié, Tel k'il n'ozoit dire entresait (^), Pour l'ordure del péciet lait (^).
4000. Et quant la cartre revisa Et espielin et devisa 0^), Si vit que Dieu al roi sené(^2) Avoit cel péciet pardonné.
Quant il ot finé(^^) son service
4005. D'uevre et d'orison non faintice (^^), Al roi Charlon tout aconta(^^) Ki moult volentiers l'escouta Et lies Q^) en fu de grant manière; S'en fist à Dieu grase et proière
(^) Esvous, voilà.
(^) Vangle. l'ange, angélus.
(^) Mesel, missel.
Chartre, papier on parchemin, charta, mais proprement papier. (^) Nouviele, nouvellement, fraîchement.
Lite, lue; Va moult tos lite, l'a très-tôt, bien vite lue. (') Escriut, écrit.
(^) Entresait, entretemps, interea.
(9) Lai*, laid.
(1") Espieli, lut attentivement, syllabe à syllabe, épela. (1^) Devisa, s'expliqua cet écrit à lui-même, y réfléchit. (^2) Sené, sensé, sage.
(}^) Finé, fini, terminé, achevé (Gachet, op. cit., p. 772, v° Finance).
i}'^) Non faintice, i. e., nonficta, non trompeuse, non feinte. Faintis, trompeur, dissimulé, y^c^us (Roquefoet, op. cit., t. i, p. 570, y° Faintes). C'est-à-dire, interprète M. de Reiffenberg, qu'il était tout entier à son œuvre sainte. Cette explication trop libre ne rend pas tout à fait, ce nous semble, la pensée du poëte. Nous croyons qu'il faut plutôt comprendre ainsi ce passage : Quand il eut fini son service, quHl accomplissait sans piété feinte....
(^^) Aconta, raconta.
(16) Lies, liez, lie, joyeux, lœtus; de là le substantif liesse, joie, encore usité aujourd'hui. Le vieux mot lie nous est resté dans cette seule expression : Faire chère lie, c'est-à-dire, bonne chère avec gaieté, et c'est sans doute à La Fontaine qu'il le doit (Gachet, op. cit., p. 845, Lie).
(!') Chronique rimée de Philippe Mouslces ou Mouskés., édit. de EeifEenberg, tom. I, Bruxelles 1836, vv. 3976-4009, pp. 161, 162.
Jean d^Outremeuse n^a pas omis cet épisode dans sa grande chronique^ Ly Myreur des Histors; il traduit en scène les mêmes personnages^ saint Grilles et Charlemagne. Le lecteur nous saura gré de lui mettre sous les yeux le passage de rtistorien liégeois^ spécimen curieux de notre littérature au XIV^ siècle.
L^an VII^XCIX, le jour del Paske florie (i), estoit Charle l'empereur à Orliens^ où saint Giele estoit à Testude et y avoit demoreit longtemps; si advient que ly roy le mandat pour dire messe devant ly^ et quant il fut revestis pour célébrer messe, se ly dest (^) ly roy^ en depriant, qu'il volsist (^) prier à Dieu qu'il ly pardonnast une pechiet qu'il avoit faict, si énorme qu'il ne l'oisoit dire en confession pour le grande vergoingne (*) qu'il en avoit. Et ch'estoit, chu veut-on dire, qu'il avoit cognut sa serour (^) Bertaine cliarnellement; et saint Giele ly oit en couvent (^) et le fist; sique une angle apportât le pecliiet en escript à saint Giele, en l'heure qu'il prioit pour ly, et ly donnoit Dieu poioir (^) del pardonneir et de relaxeir (^) . Quant il veiit chu, si dest au roy : Vous aveis faict tel pechiet; confessez-le à moy. " Ly roy Charle ly dest : Je l'ai faict et m'en confesse; si en prie Dieu merchi et en demande absolution ". Et il l'absolit " (^).
Paske florie^ 'parques fleuries, pascha florum on floridum, en flamand Uoe'nypasclien. C'est nn des noms donnés an Dimanclie des Rameanx, à cause des bouquets de fleurs, qu'on bénissait autrefois avec les rameaux, et qu'on portait sur de hautes tiges, à la procession de ce jour. ' (2) Dest, dit.
(^) Volsist, voulût.
(^) Vergoingne, honte, pudeur.
(^) Serour, sœur, soror.
(^) Convent, convention, promesse. Avoir couvent ou avoir en couvent, 3' est avoir fait un accord ou une promesse (Gachet, op. cit, p. 658, v° Couvent). Le chroniqueur veut dire que saint Gilles promit à l'empereur de prier pour ui, et qu'il tint sa promesse, et le fist.
(') Poioir, pouvoir.
(^) Belaxeir, de relaxare, proprement relâcher, desserrer des liens, délier; i'est ici le synonyme de pardonner, ôter les liens du péché.
(^) L'absolit, lui donna l'absolution. — Ly Myreur des Histors, chronique le Jean des Preis, dit d'Outremeuse, publiée par Ad. Borgnet, dans le Corps
Près de deux années s^étaient écoulées depuis le jour où saint Gilles avait pris le chemin de l'exil. Ni la protection de Charles-Martel, ni l'estime et la confiance que lui témoignait ce prince, ni la vénération universelle dont il était l'objet, n'avaient pu faire oublier au saint abbé le monastère de la vallée Flavienne. Il lui tardait de revoir ces lieux si chers, d'y ramener ses disciples, et de relever de ses ruines une maison, oii il avait coulé tant d'années de bonheur et de paix. L'exil touchait à son terme; l'heure du retour allait sonner.
Maitre de la Septimanie, Zama tourna ses armes contre les états d'Eudes, duc d'Aquitaine. Soit pour étendre ses conquêtes, soit pour se venger de ce prince, qui avait donné du secours aux habitants de la province conquise, le général arabe s'avança vers le Rhône, et fit tous ses efforts pour pénétrer dans le pays situé au delà de ce fleuve, pays oii régnait le duc. La vigoureuse résistance des peuples de ces contrées l'obligea d'abandonner son entreprise. Repoussé de ce côté, Zama marcha sur Toulouse, capitale de l'Aquitaine, et mit le siège devant cette ville, vers le mois de Mai de l'an 72 L Cette expédition ne réussit pas mieux que la précédente. Les assiégés se défendirent avec un courage héroïque, et l'ennemi qui avait eu recours, pour forcer la place, à tous les engins de guerre alors en usage, eut bientôt perdu l'espoir d'entamer les remparts de la vaillante cité. Eudes, de son coté, rassembla une nombreuse armée, et vint livrer bataille aux Sarrasins, sous les murs mômes de Toulouse. Le premier choc fut terrible, et la victoire balança quelque temps entre les deux camps; mais les chrétiens ayant fait plier enfin les Mahométans, les taillèrent en pièces et en firent un carnage horrible. Zama lui-même périt dans la mêlée, et les débris de son armée, qui avaient échappé au fer du vainqueur, se sauvèrent par une fuite honteuse.
des chroniques liégeoises, tom. m, Bruxelles 1873, p. 5. M. Borguet renvoie, pour cette légende, à Yllistoire j^oétique de Charleinugne, par Gaston Paris, pp. 378 et suiv.
A la suite de cette éclatante victoire, Eudes reprit sur les Sarrasins la plupart des places qu^ils avaient conquises dans la Septimanie, et aida les habitants du pays à les en chasser (^).
Dès que le duc d^ Aquitaine eut battu la grande armée des Musulmans, et mis les peuples de la Septimanie en état de refouler ces ennemis du Christ, saint Gilles quitta le sol franc, et se hâta de regagner la vallée Flavienne (^). Un douloureux spectacle Vj attendait : un monceau de décombres occupait la place de son beau monastère, et témoignait de la rage avec laquelle les Sarrasins s^étaient rués sur cette pieuse demeure. Heureusement, la Providence avait ménagé au saint abbé, dans la personne de Charles-Martel, un bienfaiteur aussi puissant que généreux. Grâce aux libéralités de ce prince, les ruines faites par le marteau des démolisseurs disparurent; cloître et temple furent rebâtis, et le fils de Pépin mérita le titre de second fondateur du monastère de la vallée Flavienne p).
(') De Vic et Vaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. i, pp. 391, 392. — !MÉNARD, Histoire.... de la ville de Nismes, tom. i, pp. 100, 101.
(^) MÉNARD, op. et tom. cit., p. 102. — AA. 88. 8ept., tom. i, p. 296, n. 54.
Après leur défaite de Tonlonse, les Sarrasins ne furent pas expulsés de toute la Septimanie, mais ils j perdirent bon nombre de places importantes, entre autres Carcassonne et Nîmes (de Vic et Vaissete, op. et tom, cit., p. 392; MÉNARD, op. et tom. cit., p. 101). Les environs de cette dernière ville étaient donc libres, et l'on comprend que saint Gilles ait pu retourner à la vallée Flavienne, qui n'en était distante que de quatre lieues. Porro, si Actisfidem hahemus, dit Stilting, sanctus Ahhas post congressum cum Carolo ad alhatiam suam est regressus. Istud rêvera contingere potuit anno 721 aut 722, quando Saraceni, ingenti prope Tolosam clade affecti ah Eudone Aquitaniœ duce, magnam Septiinaniœ partem rursus amiserant (AA. 88. 8ept., tom. cit., p. 296, n. 54).
(■^) Ce fait a induit en erreur des historiens, qui, confondant la restauration de l'abbaye avec sa première construction, ont décerné à Charles- Martel le titre de fondateur du monastère. C'est ainsi que l'appelle un manuscrit, jadis conservé dans les archives de cette maison, et mentionné par les auteurs delà Gallia christiana; on y lisait, an sujet d'Atticus, premier successeur connu de saint Gilles : Atticus sedisse octavo sœculo inihi prœfectus a Carolo Martello CŒXOBii FUXDATOEE dicitur a 8tephanotio nostro, laudante codicem ms. 8. Egidii «ed recentiorum (Gallia christiana, tom. vi, col. 482, 8eries Ahhatum, ii).
A prendre les termes dans leur signification rigoureuse, la qualification de
Saint Gilles survécut peu de temps à la restauration de son abbaye. Plein de jours et de mérites^ il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, un dimanche, P^' Septembre {^),
cœnohii fundator n'est pas applicable à Charles-Martel; seul, Flavius Wamba y a droit. On pourrait toutefois, dans une certaine mesure, justifier cette expression, en attribuant au mot fundator le sens de restaurateur, ou, pour mieux dire, de second fondateur; et, de fait, l'abbaye ayant été ruinée de fond en comble, sa restauration équivalait à une fondation nouvelle. Voyez ci-dessus, p. 35, note 3, p. 36, note 1, p. 123, et les AA. SS. Sept, tom. i, p. 293, n. 38.
(^) Media... Bominica. nocte Calendarum Septembris migravit ad Dominum {AA. S8. Sept, tom. cit., p. 303, n. 25).
Les plus anciens martyrologes inscrivent la fête de saint Gilles au 1^'^ Septembre.
Contentons -nous de citer ici le martyrologe du vénérable Bède (f 735), augmenté par Plorus, diacre de Lyon , vers 830, et sur lequel il nous faudra revenir plus loin. L'édition colonaise de 1616 porte au l^"" Septembre : sancti Egidii ahhatis et confessoris (Patrologiœ citrsus completus, de Migne, tom. xciv, Parisiis 1850, col. 1029). T
Citons encore le martyrologe d'Adon, archevêque de Vienne (f 875). Le texte publié à Anvers, en 1613, par le jésuite Héribert Eosweydus, ne mentionne pas saint Gilles au 1^'' Septembre, mais deux codices de la bibliothèque vaticane, nn. 511, 512, découverts par Dominique Giorgi, et attribués par ce savant, le premier au XI*^, le second au XII^ siècle, renseignent à cette date la fête du Saint (Martyrologium Adonis, Archiepiscopi Viennensis,.... ope Codicum Bihliothecœ Vaticanœ recognitum et adnotationihus illustratum, opéra et studio Dominici Georgii, Eomse 1745, p. 441).
Aux martyrologes viennent s'ajouter les anciens calendriers ecclésiastiques, dont Frédéric Althanus a publié un grand nombre, dans son ouvrage : De Calendariis in génère, et speciatim de Calendario Ecaesiastico Dissertatio, oui adnectuntur complura pervetusta Hagiologia nunc primum édita, atque illustrata, etc., Venetiis 1753.
Saint Gilles figure au 1'^'' Septembre, dans le Calendarium Mosacense I (p. 145) et II (p. 168), tous deux du douzième siècle, composés pour un monastère bénédictin d'Allemagne, probablement celui de Saint-Vit, en Carinthie, et ayant appartenu ensuite au monasterium Mosacense, en Italie, d'où leur vient leur nom; dans le Calendarium Sanctœ Elisabeth (p. 185), ainsi nommé de sainte Elisabeth, épouse du landgrave de Thuringe, qui ^e donna, en 1220, au chapitre de Fréjus, et dans le Calendarium Aquileiense I (p. 204), l'un et l'autre du XIII^ siècle; dans le Calendarium Bononiense (p. 228), Aquileiense II (p. 248) et Parmense- Aquileiense (p. 272), appartenant au XI V^ siècle.
On trouve encore le saint abbé mentionné à la même date, dans le Calendarium Palatino-Vaticanum, placé en tête d'un Sacramentaire de saint Grégoire, du XII^ siècle, et dans le Calendarium Cisterciense, du XIII^ siècle, reproduits par Giorgi, à la suite du martyrologe d'Adon (op. cit., pp. 708, 712).
Le Lihellus, quo Aquileiensi in Ecclesia festivitates olim edehantur, rédige ' au XIII^ siècle, s'exprime ainsi au 30 Août : Crastina die.... festivitas erit heati
sans qu^on puisse dire au juste en quelle année. Stilting incline à croire que le Saint n^ était plus en vie, lors de la seconde invasion de la Septimanie par les Sarrasins^ invasion accomplie,, en 72 5^ sous la conduite du général Ambiza^ successeur de Zama^ dans le gouvernement de FEspagne (^). Cette opinion, que nous embrassons, place la mort de saint Gilles entre les années 720 et 726 (2).
Egidii Oonfessoris Christi : omnes ah opère ahstinentes devotissime celehremus- (Althanus, op. cit., p. 294).
La fête de saint Gilles fut connue de bonne heure à Bruges. Le compte communal de 1281, f° 5, parle du Jeudi après la Saint- Gilles, Feria quinta post Egidii (Gilliodts-van Severen, Inventaire des Archives de la ville de Bruges, l''^ série, Introduction, Bruges 1878, p. 92, n. 2). Un calendrier, mis en tête d'un livre d'heures manuscrit, appartenant à la Bibliothèque publique de cette ville, et datant du XY^ siècle, nomme ;S^. Gielys au 1^"^ de Qheerstmaent (Septembre) (GiLLioDTS-VAN Severen, op. et tom. cit, p. 96). Ce livre d'heures est renseigné, sous le n. 325, dans le Catalogue des manuscrits, dressé par M. Laude, Bruges, 1859, p. 286.
i}) Voyez sur cette seconde invasion des Sarrasins, de Yic et Yaissete, op. cit., tom. I, pp. 392, 393; Ménard, op. cit., tom. i, pp. 102, 103; Germain, Histoire de l'Église de Nimes, tom. i, p. 85.
(^) Ohiit verosimiliter S. JEgidius ante secundar)% Baracenorum irru^tionem, qua anno 725 totam occuparunt Septirnaniam. Quidquid sit, non est verisimile Banctum multis annis vixisse post congressum cum Carolo, ideo mortem ejus ex conjectura signavi inter annum 720 et 725 (ÂÂ. 88. Sept, tom. i, p. 296, n. 54).
Il eût été, ce nous semble, plus exact d'écrire : inter annum 720 et 726. Si nous comprenons bien les derniers mots de la phrase de Stilting, l'auteur veut dire que saint Gilles mourut en l'une des années comprises entre 720 et 725, c'est-à-dire, au plus tôt en 721, au plus tard en 724. Il est fort probable que le saint abbé ne vit pas la seconde invasion des Sarrasins, en 725, mais il se peut qu'il soit passé de vie à trépas cette même année, savoir quelques mois ou quelques semaines avant que l'irruption musulmane fût consommée.
Nous aimons donc mieux fixer la mort du Saint entre les années 720 et 726, ce qui équivaut à dire qu'elle arriva en 721, 722, 723, 724 ou 725.
Béchard, Consultation pour la Fabrique de Saint-Gilles (Oard), p. 28, Goubier, Vie admirable du grand S* Gilles, p. 15, Trichaud, Histoire de Vinvention du tombeau de 8. Gilles, p. 38, Guérin, Les petits Bollandistes, tom. x, p. 405, disent que saint Gilles mourut dans son monastère, le l^"" Septembre 720. Ces auteurs n'ont pas songé qu'à cette époque les Sarrasins occupaient encore la Septimanie tout entière, et que le Saint quitta seulement la France en 721, après la défaite de ces peuples sous les murs de Toulouse et leur expulsion partielle de la Septimanie; la mort du Saint est donc postérieure à ce double événement. M. d'Everlange, 8aint Gilles et son pèlerinage, 4® édit., p. 16, fixe cette mort au 1" Septembre 721.
A défaut de données certaines, il nous paraît impossible d'assigner,.
Dieu aura voulu épargner à son lidèle serviteur le spectacle de nouvelles horreurs et les tristesses d'un second exil.
Saint Gilles eut donc la suprême consolation de mourir dans son monastère (^), au milieu de ses enfants. Une révélation céleste lui avait appris que Fheure de la délivrance était proche; il fit part de cette heureuse nouvelle à quelques disciples, et les conjura de Faider, par leurs prières, à se préparer au grand passage du temps à Féternité : ...innotuit ei per spiritum exitus sui diem imminere. Quod ille quihusdam spiritualihus fratrihus indicavit, eos, ut pro se orarent, suppliciter deprecans (^).
La mort du saint abbé fut le digne couronnement de toute une vie d'abnégation, de prière et de pénitence; pour montrer combien cette mort était précieuse à ses yeux, Dieu permit à * ses anges d'honorer de leurs plus suaves mélodies le trépas du
comme le font ces autenrs, une date précise à la mort de saint Gilles. Tenonsnous en donc an sentiment de Stilting, et disons que très-prolahlement le Saint passa de ce monde à une vie meilleure, durant la période comprise entre son retour de France (721) et la seconde irruption des Sarrasins dans la Septimanie (725); en d'autres termes, qu'il mourut après 720, mais avant 726, comme l'écrit M. Teissonnier (Notice historique sur Saint Gilles, p. 41).
Nous disons très-prohallement, car la chose n'est pas certaine, et le champ reste toujours ouvert aux conjectures : ...incertus est annus Sancti... emortualis, avoue Stilting, positusque ex mera conjectura, cwni Sanctus adhuc diu post annum 720 superesse potuerit, et nonagenarius vel centenarius mori (AA..8S. Sept, tom. I, p. 297, n. 56).
(^) Faisant allusion à la mort du saint abbé dans la maison qu'il avait fondée, l'office de saint Gilles, d'après le rit parisien, met dans la bouche du Saint cette parole empruntée au livre de Job : In nidulo meo moriar (xxix, 18), je mourrai dans mon petit nid (4*^ antienne des 2^"^^ vêpres). Voyez Teissonnier, op. cit., p. 40, note 2. L'auteur entend sans doute parler de l'office propre de saint Gilles, tel que le récite, ou le récitait jadis du moins, le clergé de l'église paroissiale de Saint-Leu-Saint-Gilles, à Paris; office, dont M. Teissonnier parle avec éloge, et dont il cite même quelques fragments (pp. 139 et suiv.). Le diocèse de Paris suit la liturgie romaine depuis le premier Dimanche du carême (21 Février) de l'année 1874.
(2) AA. S8. Sept, tom. i, p. 303, n. 25. Beaucoup d'autres Saints ont eu connaissance, par des voies surnaturelles, du jour, voire même de l'heure de leur mort. On en trouvera une nomenclature, incomplète toutefois, dans GuÉRiN, Les petits Bollandistes, tom. xvii, Table générale alphabético-analytique, art. Mort, II. Prodiges qui signalent la mort des Saints, 1", p. 705.
fervent cénobite. Affuerunt... in illius transitu fidèles, racontent les Actes, qui dicerent se choros angelorum audivisse sanctam illius animam in cœliim cum laudibus ferentiiim (^).
La première partie de notre travail est aclievée. Nous n^avons rien négligé pour la rendre complète; il n^est pas un détail de la vie de notre héros^ que nous n^ajons traité avec un soin scrupuleux. Puissions-nous avoir réussi à mettre dans son vrai jour cette grande figure ! Puissions-nous surtout avoir contribué à la faire admirer et aimer !
Si le succès n^a pas toujours répondu à nos efforts, nous avons, du moins, Fespoir fondé que saint Gilles nous tiendra compte de nos peines et de nos sueurs. Rempli de confiance dans sa puissante intercession, nous lui adressons, en terminant, la prière par laquelle le premier historien de Fillustre abbé conclut son œuvre : Succurrant ergo et auxilientur nohis, petimus, tua sancta mérita, pater ^gidi, apud Dominum Beum nostrum, gui cum Filio suo et Spiritic sancto vivit et régnât unus Deus per cuncta secula seculorum. Amen i^)
(^) AA. 8S. Sept., tom. i, p. 303, n. 25. Ces concerts miracnleTix ont signalé la mort d'un grand, nombre de Saints. Voyez Guérin, op. et tom. cit., Tahle générale, etc., p. 706, 3".
(2) AA. 88. 8ept., tom. cit., p. 303, n. 25.