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INTRODUCTION

LES RELIQUES AUX YEUX DE LA FOI - LEUR IMPORTANCE HISTORIQUE - DIVISION DE CE LIVRE

Le culte que nous rendons aux reliques des Saints, est une conséquence de celui que nous rendons à leurs personnes. Nous honorons les reliques, parce que ce sont de précieux souvenirs de nos meilleurs amis; parce que les corps des Saints ont été les instruments de leurs vertus, les membres vivants de Jésus- Christ, les temples du Saint-Esprit, et qu^ils ressusciteront un jour dans la gloire; parce que de ces restes sacrés, comme d^ autant de sources, découlent sur le monde des bienfaits sans nombre (^) .

(^) Mandat sancta S^jnodus omnibus Episcopis.... ut fidèles diligenter instruant, docentes eos... sanctorum quoque martyrum et aliorum cum Christo viventium sancta corpora, quœ viva membra fuerunt Christi et tenyplum Spiritus sancti, ah ipso ad œternam vitam suscitanda et glorificanda, a fidelihus veneranda esse : per quœ multa bénéficia a Deo hominibus prœstantur (Conc. Trident., sess. XXV, De invocatione, veneratione et Beliquiis Sanctorum, et sacris imaginibus).

On connaît la belle pensée de saint Jean Damascène : Christus Dominus Sanctorum reliquias velut salutares fontes prœhuit, ex quibus plurima ad nos bénéficia manant, suavissimumque unguentum profluit (De Fide orthodoxa, lib. IV, cap. XV, Quis Sanctis, ipsorumque reliquiis honos habendus sit. — S. JoAN. Damasc. Opéra omnia, édit. Michel Lequien, tom. i, Parisiis 1712, p. 278).

Ces ossements^ disait naguère une voix éloquente^ ah. ! ne les méprisez pas, respectez-les. Une âme a passé par là^ une âme venue du ciel^, une âme fille de Dieu; ces ossements lui appartiennent encore^ c^est son bien, sa propriété; ces ossements, elle les a ennoblis par sa présence, elle y a attacbé son nom, le souvenir de ses œuvres, elle y a laissé d'ellemême, de sa noblesse, de sa dignité. Ces ossements ont été les instruments, les témoins de ses luttes, ce sont les trophées de ses victoires, c'est le mémorial de sa vie. Et puis, ces ossements un jour reverdiront dans la tombe, ils reverdiront comme ces ossements arides que le Propliète vit en songe dans les champs de Babylone; l'esprit rentrera en eux, ils reprendront la vie, ils s'uniront de nouveau à cette âme, qui alors leur communiquera sa gloire et son immortalité.

" Un caractère surnaturel survit aux œuvres des Saints, se transmet à leurs reliques, s'y grave et s'y imprime. De là vient que ces ossements bénis germent au sein de la mort, que le miracle s'échappe parfois de cette poussière féconde, \ qu'au contact de ces restes d'un corps sanctifié par la grâce, parfois nos forces se raniment, nos infirmités disparaissent, la vigueur revient à notre corps, le calme et la paix naissent dans notre âme " (^).

Le culte des reliques remonte au berceau de l'Église (^).

Objets de la vénération et de l'amour du chrétien, les reliques des Saints ont aux yeux de l'histoire une importance, qu'on ne saurait nier. Il fut une époque oii le culte des Saints et celui des reliques, qui en dérive, avaient la puissance d'un élément social (^) .

Q) GuÉRiN, Les petits Bollandistes, tom. xvi, Bar-le-Duo 1874, pp. 433, 434. (^) Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2^ édit., Paris 1877, pp. 692 et suiv.

(^) Cette thèse a été développée, en ce qui concerne notre pays, par M. Félix Bogaerts, dans son Histoire du culte des Saints en Belgique, envisagé comme élément social, Anvers 1848.

Les reliques, dit M. le comte Kiant, ont toujours joué un grand rôle dans la vie publique, aussi bien que dans la vie privée du Moyen- Age, soit en raison de la valeur religieuse qu^elles avaient alors, soit même à cause des intérêts matériels, attachés à la possession de ces trésors sacrés : les preuves de cette double importance se lisent à chaque page de T histoire ecclésiastique de P Occident'^ (^).

I. Longtemps avant les croisades, de nombreux pèlerins allaient visiter les lieux sanctifiés par la passion du Christ, bravant, avec un courage admirable, les obstacles et les dangers infinis, qu^ils rencontraient à chaque pas. Au besoin de visiter le tombeau de Jésus- Christ se joignait le désir de recueillir des reliques, recherchées alors avec avidité par la piété des fidèles. Tous ceux qui venaient de F Orient mettaient leur gloire à rapporter dans leur patrie quelques restes précieux de l'antiquité chrétienne, et surtout les ossements des saints martyrs, qui faisaient Fornement, la richesse des églises, et sur lesquels les princes et les rois juraient de respecter la vérité et la justice (^)

Les croisades accentuèrent encore la passion pour les

(^) Exuviœ sacrœ Constantinopolitanœ. Fasciculus documentorum minorum, ad hyzantina lipsana in Occidentem sœculo Xin° translata, spectantium, et Mstoriam quarti helli sacri imperiique gallo-grœci illustrantium, tom. i, Genevae 1877, Préface, p. xxxviij.

M. Natalis de Wailly appréciait ainsi ce remarquable ouvrage, en le présentant à l'Académie des inscriptions et belles-lettres : " Le savant éditeur s'est proposé de réunir dans ces deux volumes les renseignements qui se rattachent aux reliques dont les Croisés s'emparèrent après la prise de Constantinople (1204) et qui furent ensuite transportées en Occident. L'importance d'un tel recueil est incontestable. Ce qui en augmente le prix, c'est la préface étendue dans laquelle M. Eiant discute la valeur des textes qu'il a réunis. Actes de translations, récits des contemporains ou des chroniqueurs d'un âge plus récent, renseignements fournis par les leçons des bréviaires, les hymnes, les correspondances, les chartes, les inscriptions, les rituels, les eucologes et les inventaires d'églises, tel est le cadre embrassé par les recherches et j par la critique de l'auteur. Cet ouvrage est certainement au nombre de ceux dont l'érudition française pourra se faire honneur " (Revue des questions historiques, tom. XXIV, Paris 1878, p. 317).

(2) MiCHAUD, Histoire des Croisades, 4*^ édit., tom. i, Paris 1826, p. 31.

saintes reliques. Pendant toute la durée de ces lointaines expéditions, — c^est M. le comte Riant qui en fait la remarque, — ces pieuses ricliesses furent considérées, à la fois, " comme une part importante de la conquête à faire, et comme un souvenir des sacrifices qu^elle avait pu coûter (^) .

Dans ces siècles de foi, quand un corps saint arrivait, son passage à travers les villes et les campagnes émues présentait Fimage d^un triomphe. Tout s^ ébranlait et s^animait à son approche, toutes les routes se couvraient de foules empressées et ravies; on saluait, par mille acclamations d'espérance et de joie, ce nouveau protecteur dont s'enricliissait la patrie. Voir ces reliques, les toucher, y appliquer des lèvres respectueuses était un bonheur envié. Les malades, les infirmes se traînaient sur la voie suivie par le cortège, et il n'était pas rare qu^un cri soudain, parti du sein de la multitude et bientôt répété par mille cris d'admiration et de reconnaissance, vînt attester qu'un éclatant miracle avait récompensé la confiance des serviteurs de Dieu (^).

M. Riant entre dans des détails minutieux sur les formalités auxquelles donnait lieu l'arrivée en Europe des reliques provenant d'Orient. Ces formalités, les cérémonies qui les accompagnaient, disent comment nos ancêtres savaient apprécier ces dons sacrés.

Arrivés en Occident, — dit M. Riant, parlant des envois officiels de reliques (^), — ces envois sont reçus avec solennité : ouverture est faite des châsses qui les contiennent, et procès verbal dressé de cette ouverture; puis un jour est

{}) Exuvice sacrœ Constantinopolitanœ, tom. ï, Préface, p. xxxix. (^) GuÉRiN, Les petits Bollandistes, tom. xvi, p. 432.

(^) M. EiaBt divise en deux classes bien distinctes les reliques transmises, an XIII^ siècle, de Byzance en Occident. La première classe comprend les envois officiels, c'est-à-dire, les reliques parties avec l'attaclie officielle de l'empereur, des évêques, légats et abbés de l'armée, et postérieurement du clergé latiu de Eomanie. La seconde se compose des apports particuliers, ou des reliques apportées par des clercs ou des pèlerins isolés, qui se les étaient procurées, de façon ou d'autre (Exuviœ sacrœ Constaviinopolitanœ, tom. i, Préface, pp. xliv, xlv).

fixé pour Fentrée solennelle des reliques dans les sanctuaires où elles doivent désormais reposer. Quelques-unes de ces cérémonies revêtent une pompe inusitée; le peuple y est convoqué à son de trompe, les princes tiennent à honneur de faire partie du cortège; dans Péglise même un sermon est prononcé, relatant les circonstances principales de la translation; quelquefois un récit spécial de ces circonstances est commandé, sur riieure, à quelque écrivain de renom; enfin une solennité commémorative vient, chaque année, rappeler aux fidèles du lieu cette arrivée mémorable, soit au moyen d^une homélie hagiographique, soit par la lecture de leçons et le chant d^hymnes rappelant, en abrégé, les faits exposés autrefois, en détail, le jour de la fête originaire (^).

Ce serait une erreur de croire que les témoignages de vénération et les manifestations enthousiastes, dont nous venons de parler, étaient réservés aux seules reliques apportées d^ Orient et prirent fin avec les expéditions des croisés.

En 1368, près d^un siècle après la dernière croisade, la translation d'Italie en France des reliques de saint Thomas d'Aquin remua profondément toute la chrétienté. Eendus à Tordre de Saint-Dominique, par la volonté expresse du pape Urbain V, les restes vénérés du docteur angélique devaient être transférés à Toulouse, et déposés dans l'église des Frères- Prêcheurs de cette ville.

Pour prémunir les reliques contre les tentatives sacrilèges des bandes armées qui sillonnaient le nord de l'Italie, et contre la jalouse avidité des princes et des peuples, Urbain avait ordonné de les transporter sans appareil et aussi secrètement que possible. Partis de Monte-Fiascone, avec leur trésor, les commissaires pontificaux arrivèrent vers la fin de Novembre 1368, après deux mois de marche, au monastère de Prouille; ils s'y arrêtèrent un mois, pendant qu'on faisait à Toulouse les préparatifs nécessaires pour la réception du sacré dépôt

(^) Exuviuî sacrœ Constantinopolitanoi, tom. i, Préface, p. xlvj.

Entretemps^ le secret transpira et le reste du voyage ne fut plus qu'une série non interrompue d'ovations. Les populations accouraient de loin et se pressaient sur le passage des glorieuses dépouilles^ .autant pour implorer la protection du Saint, que pour lui rendre leurs hommages; de nombreux miracles récompensèrent cette confiance.

Le Dimanclie, 28 Janvier 1369, jour fixé pour Feutrée solennelle des reliques dans la cité toulousaine, plus de cent cinquante mille personnes se portèrent au devant du saint corps, pour honorer son triomphe. A leur tête marchaient Louis duc d'Anjou, frère de Charles Y, roi de France, plusieurs évoques et abbés, tout le clergé séculier et régulier, l'université, les cours et toutes les corporations de la ville. Un cortège d'une magnificence inouïe conduisit les ossements du saint docteur à l'église des Dominicains;, où ils devaient reposer désormais; ces précieux restes j furent fidèlement gardés jusqu'à la révolution française, dans une châsse en vermeil, d'un admirable travail (^). Chaque année, le 28 Janvier, la liturgie dominicaine célèbre l'anniversaire de cette glorieuse translation.

IL Beaucoup de villes doivent leur origine et leur prospérité au tombeau d'un Saint, à quelque insigne relique de martyr ou de confesseur, qui, attirant des milliers de pèlerins, finissait presque toujours par les enchaîner au sol béni et fertile en miracles, but de leurs pieuses pérégrinations.

(^) Bareille, Histoire de saint Thomas d''Aquin, Louvain 1846, pp. 279 et sniv. Après avoir dit que la nouvelle de la prochaine arrivée des reliques de saint Thomas à Toulouse avait doublé la population de cette ville, l'auteur ajoute ces lignes, qui s'adaptent on ne peut mieux à notre sujet : " La présence des princes de la terre au milieu d'une population peu accoutumée à repaître ses yeux de la majesté royale; le passage même d'un conquérant, dont la vue flatte tous les instincts d'un peuple belliqueux, ne peuvent nous donner qu'une image affaiblie de l'immense concours qui se faisait, durant ces âges de foi, autour des reliques d'un Saint, ne nous disent absolument rien des sympathies, de l'enthousiasme qui soulevaient les multitudes, des transports que faisait éclater au milieu d'elles l'aspect de ces ossements sacrés " (pp. 280, 281),

Notre sujet même fournit une preuve éclatante de cette vérité. Au XIII^ siècle, le lieu où est situé Saint- Grilles n'était plus la vaste forêt, oii vint se caclier l'humble athénien Êgidius, pour se dérober aux séductions du monde. Le tombeau du saint ermite, glorifié de Dieu, avait été une bénédiction féconde pour le pays; la solitude s'était transformée et peuplée. A l'ombre de la basilique, qui abritait les ossements du saint abbé, s'épanouissait une riche et puissante cité, fîère de ses nombreuses églises, de ses monastères, de ses institutions charitables; fière de son hôtel des monnaies et de son port sur le Rhône, qui la mettait en relations commerciales avec tout l'Orient et en faisait le rendez-vous des croisés Q).

Dans notre pays, on vit, toute proportion gardée, les mêmes causes produire les mêmes effets.

" Un fait digne de remarque, écrit M. Félix Bogaerts, c'est que la vénération de nos ancêtres pour les reliques d'un Saint célèbre, donna lieu aux premiers développements de plusieurs de nos villes à peine naissantes. C'est même à ce point de vue, que l'on peut avancer que S. Bavon, S. Servais et S. Gommaire ont été les fondateurs des villes de Gand, de Liège et de Lierre. Les prodiges qui éclataient auprès de leurs dépouilles mortelles, attirèrent peu à peu, en effet, une multitude de chrétiens qui fixèrent leurs demeures autour de l'église ou du monastère où reposaient ces dépouilles, persuadés qu'ils étaient, que Dieu ne pouvait manquer de répandre d'abondantes bénédictions sur ceux qui l'invoquaient à l'ombre des tombeaux de ces élus privilégiés " (^).

M. Schayes est du même avis. Il recherche les causes de l'origine et de l'accroissement des villes de la Belgique. Parmi ces causes il place, comme de juste, l'introduction du christianisme et la fondation des monastères. Nos premiers missionnaires se bâtissaient, dans quelque endroit sauvage, au milieu

(') Teissonnier, Notice historique sur Saint Gilles, pp. 153 et suiv.

(^) Histoire du culte des Saints en Belgique, envisagé comme élément social, p. 137.

de peuplades barbares, une cellule avec une petite chapelle, pour servir de retraite et de siège principal de leurs missions. Les habitants que leurs prédications avaient convertis à la nouvelle foi, abandonnaient leurs forêts et venaient, dans la première ferveur religieuse, construire leurs cabanes autour de la résidence de leurs pasteurs, afin d^être plus à même de profiter des instructions pastorales et d^assister avec plus de facilité au service divin. Après la mort de ces apôtres, dit M. Scbayes, la renommée de leur sainteté et le bruit des prodiges opérés à leurs tombeaux, contribuèrent encore davantage à grouper les populations autour des lieux saints. L^auteur cite ces paroles de Oapefigue (^) : L^élévation d^une église, d^une chapelle, devenait une source de richesse pour le monastère et la contrée; c^était une fête, une ovation de pèlerinage. Tout autour s^élevaient bientôt des monastères, des oratoires; et tel hameau devenait une grande cité à cause des reliques renfermées dans les châsses du monastère voisin (^) .

Parmi les villes de Belgique, redevables de leur existence, ou tout au moins de leurs accroissements, aux reliques des Saints, nommons Saint-Hubert et Saint-Trond.

Quand les reliques de saint Hubert furent transférées à Andage (825), les nombreux miracles qui s^opérèrent sur

{}) Histoire de Philippe-Auguste, tom. i, p. 364.

(^) La Belgique et les Pays-Bas avant et pendant la domination romaine, 2^ édit., tom. m, Bruxelles 1859, pp. 201, 202. Ce volume presque tout entier est l'œuvre de M. Charles Piot, archiviste adjoint aux Archives générales du royaume, qui l'a publié après la mort de son ami, M. Schayes (Préface, pp. V et suiv.). Le narré des causes du développement de l'agriculture et de celles de l'origine et de l'accroissement des villes (pp. 165 et suiv.) a été complètement remanié par M. Piot.

M. le chanoine Claessens admet les explications de M. Schayes, et reproduit en entier le passage qui les développe, dans Les Civilisateurs chrétiens de la Belgique, Liège 1872, pp. 257, 258.

M. Claessens fait observer aussi que " la présence de la tombe vénérée de quelque Saint " compte parmi les circonstances qui amenèrent la transformation d'une villa en oppidum (op. cit, p. 257). Le monastère de Landen, ravagé par les Normands, en 853, obtint, un siècle plus tard, en 946, la permission d'y construire un oppidum, pour protéger les reliques des Saints contre les payens I (Schayes, op. et tom. cit., p. 202).

son tombeau, et surtout les effets merveilleux de la Saiute- Etole, y firent affluer une foule de pèlerins, de marchands et d^étrangers, qui peu à peu y fixèrent leurs demeures, pour se rapprocher du monastère et vivre sous le patronage du Saint. Le nombre des habitations s'accrut rapidement, et bientôt le village existe. Le saint patron lui donne son nom; les foires, les processions, les marchés y sont régulièrement établis; sa prospérité augmente avec la réputation de la Sainte- Etole et avec les bienfaits du monastère. Le village arrive insensiblement à Pétat de ville (^).

Saint-Trond, déjà village important sous le règne de Charlemagne, prit de grands développements lorsque, vers le milieu du XI^ siècle^ une multitude innombrable de pèlerins y accourut de toutes parts pour vénérer le tombeau de saint Trond; la foule était tellement considérable, qu'elle ne trouvait plus à se loger. Les marchands y affluèrent à leur tour^, de sorte que l'endroit, déjà considéré comme ville à cette époque, fut entouré de murs vers 1058 (^).

(^) Berteand, Pèlerinage de Saint-Hubert en Ardennes, 2^ édifc., Gand 1862, p. 73. — ScKAYES, op. et tom. cit., p. 376. " Les foires que les moines établirent près de lenr abbaye, dit ce dernier, et les pèlerinages faits aux reliques de saint Hubert, donnèrent à l'endroit un certain développement, et furent cause qu'il reçut le titre de ville, on ignore quand et comment. "

(^) ScHAYES, op. et tom. cit., pp. 357, 358.

La chronique de l'abbaye renferme sur les pèlerinages au tombeau de saint Trond des détails qui nous sembleraient incroyables, si nous ne connaissions l'esprit de foi qui animait les populations de cette époque. Le passage, auquel nous faisons allusion, est un des textes les plus remarquables que nous connaissions sur la dévotion de nos ancêtres aux reliques des Saints. Il nouB fait, pour ainsi dire, assister à la formation de la ville de Saint-Trond.

Accedehat quoque, — dit le chroniqueur, en parlant de la prospérité croissante de cette localité, — ad augendam illi divitiarum magnitudinem sepulchrum heati Trudonis frequentissimis cotidie mirahilibusque choruscans miraculis, quœ tanta toto orbe terrarum fama resperserat, ut multitudinem peregrinorum non solum templi ambitus, sed et ipse quoque totus oppidi nostri locus ferre minime posset. Namque ab oppido nostro pœne usque ad dimidium miliare per omnes in circuitu populares vias ad nos se dirigentes, necnon et per campos atque per prata tantus peregrinorum cœtus, nobilium videlicet liberorumque atque popularium sexus utriusque pene cotidie, maxime vero diebus solempnibus i confluebat, ut in papilionibus tabernaculisque frondeis cortinatisque habitantes,

III. Si le culte des reliques donna naissance à beaucoup de nos villes et de nos villages^ s'il amena Faugmentation successive de leur population, on peut dire que, par une conséquence nécessaire, il exerça une grande influence sur rétablissement des foires et des marchés publics. Le savant Bocquillot Ta parfaitement démontré pour la France.

Nous voyons... grand nombre de Foires, dit cet éminent liturgiste, qui se tenoient des jours de Fêtes, et il y en a encore plusieurs sur pied. Qui voudroit cbercber Forigine de ces Foires, trouveroit peut-être ce que j^ay trouvé de quelques-unes, qu'elles n'en ont point d'autres que la Fête des Saints dont elles portent le nom. Yoicy à peu prés comment cela s'est fait dans les lieux où il y avoit quelques Eeliques considérables. Tous les Peuples des environs, et ceux mêmes qui en étoient éloignez, venoient honorer les Reliques du Saint le jour de sa Fête. Ce n'est pas le menu Peuple seulement; les Personnes de qualité y venoient aussi en famille, comme nous l'apprenons de saint Grégoire de Tours. Ils entendoient l'Office divin, ils faisoient leurs offrandes, et communioient à la Messe. Comme ce concours de Peuple étoit grand, faute d'Hôtelleries qui pussent les contenir tous, et leur fournir la nourriture nécessaire, il y venoit grand nombre de gens qui apportoient tout ce qui étoit nécessaire à la vie, et l'exposoient en vente auprès des Eglises {}). De plus l'usage commun de ces tems-là, étoit d'offrir des animaux

totum ipsum oppidum circumsedisse ohsidionis specie viderentiir, quos prœ multitvdine ipsœ oppidanorum domus aliis refertœ capere non poterant, tum mercatoTum copia, qui vix in equis et currihus, plaustris et animalihus tanta poterant advehere, quœ suffocerent multUudini peregrinœ (Gest. abb. Trnd., p. 234). — ScHAYES, op. et tom. cit., p. 358, note 1.

Q) Comparez ces lignes de Bocquillot avec l'extrait cité des Gesta dblatum Trudonop., qui décrit l'énorme quantité de pèlerins, accourant au tombeau de saint Trond; l'aflauence était si considérable, raconte le chroniqueur, que les marchands avaient grand' peine à amener à l'aide de chariots et voitures, avec chevaux et autres bêtes de somme, tout ce qu'il fallait pour subvenir aux besoins de cette immense multitude,- ...mercatorum copia, qui vix in equis et currihus, plaustris et animalihus tanta poterant advehere, quœ sufficerent multitudini père- (jrinœ.

vivans de toutes sortes, tant pour ^entretien et la décoration des Eglises, que pour la subsistance des Clercs qui les desservoient. Apparemment plusieurs Marchands amenoient des Bestiaux pour en vendre à ceux qui venant de loin ne pouvoient en amener, et vouloient néanmoins en offrir. Les petits Merciers ne manquoient pas de courir ces foires, comme ils font aujourd'hui. Yoilà comme ces Marchez se sont établis (^).

Mgr De Ram semble s'inspirer de ces lignes, lorsqu'il écrit :

Au moyen-âge, avant l'établissement des foires et des marchés publics, les apports, c'est-à-dire le concours populaire aux fêtes et aux tombeaux des Saints, furent en Belgique comme ailleurs les rendez-vous ordinaires des négociants, des centres sûrs pour les transactions commerciales, et comme les premiers jalons de l'industrie et des relations internationales. Chez nos voisins la première foire franche s'établit à l'ombre de la basilique de saint Denys; chez nous les foires et les marchés publics prirent leur origine et leurs développements à l'occasion des solennités consacrées en l'honneur des Saints, et le peuple, en s'y réunissant pour rendre un culte à leurs reliques, y trouvait en même temps l'avantage de se procurer ce que réclamaient les besoins matériels de la vie" (2).

Nous terminons notre introduction par cette magnifique page de M. VioUet-le-Duc, qui la résume tout entière :

" Un corps saint, pour une population, avait une importance dont nous ne trouvons pas aujourd'hui l'équivalent. Le corps saint faisait de l'église un lieu inviolable; il était le témoin muet de tous les actes publics, le protecteur du faible contre l'oppresseur; c'était sur lui que l'on prêtait serment; c'était à lui qu'on demandait la cessation des fléaux,

{}) Traité historique de la Liturgie sacrée ou de la Messe, Paris 1701, p. 21. (2) Vies des Saints et des personnes d'une éminente piété qui ont vécu dam les anciennes provinces belges, tom. i, Louvain 1864, Introduction, p. xviii.

de la peste^ de la famine; lui seul avait le pouvoir d'arrêter souvent la main de Fhomme violent; quand l'ennemi était aux portes, sa châsse, paraissant sur les murailles, donnait du courage aux défenseurs de la cité. Ce n'est pas tout; s'il avait le pouvoir de protéger la vie des citoyens, d'exciter leur patriotisme, de les guérir de leurs maux et de détourner les calamités qui les affligeaient, il était encore une source de richesse matérielle, non-seulement pour l'église, mais pour la population au milieu de laquelle il résidait, en attirant de nombreux pèlerins, des étrangers, en devenant l'occasion de fêtes qui étaient presque toujours aussi bien commerciales que religieuses. Il nous suffit, nous le croyons, de signaler cette influence pour faire comprendre que rien aujourd'hui, si ce n'est peut-être le drapeau pour l'armée, ne remplace le corps saint au milieu de nos cités. Qui donc oserait traiter de superstition le sentiment qui fait que le soldat se jette au milieu de la mitraille pour reprendre un morceau d'étoffe cloué à une hampe ? Et comment nous tous, qui regardons cet acte comme un simple devoir que l'on ne saurait discuter, I dont l'accomplissement fait la force d'une armée, comme le I symbole de la discipline et du patriotisme le plus pur, comment n'aurions-nous plus, à défaut de foi vive, un profond respect pour ces châsses qui^ elles aussi, ont été si longtemps en France l'arche de la civilisation ? (}).

Les considérants, que nous venons de développer, et I que M. Viollet-le-Duc a si admirablement résumés, en disent

Dictionnaire raisonné du mobilier français de Vépoque carlovingienne à la renaissance, tom. i, Paris 1865, art. Châsse, pp. 64, 65.

Conçoit-on qne Tliomme qui a écrit ces lignes, ait terminé sa vie en librepenseur ? M. Yiollet-le-Duc est mort à Lausanne, le 15 Septembre 1879. " C'est avec un sentiment de profonde tristesse, écrit le rédacteur de sa notice biograpkique, insérée dans le Polytihlion (tom. xxvi, p. 354), qu'on a vu cet architecte I d'édifices religieux prendre place parmi les chefs du parti qui voit un ennemi j dans la religion et être déposé en terre sans passer, pour j recevoir la béné- I diction de l'Église, sous les voûtes de ces temples auxquels il a si souvent ' rendu leur antique splendeur. "

assez pour faire ressortir le rôle important, joué dans Thistoire par les reliques des Saints. Encore, n^ avons-nous fait qu'effleurer la question; il y aurait un volume à écrire, pour la traiter à fond (^). Il nous suffit d'avoir levé un coin du voile, qui caclie aux yeux de bien des gens l'intérêt capital, que présentent ces pieux trésors. L'importance des reliques une fois comprise, on ne sera plus surpris de nous voir consacrer à celles de saint Gilles tout un livre de notre travail. L'incrédule même, si cette étude lui tombe entre les mains, saura apprécier les longues et minutieuses reclierclies, auxquelles nous nous sommes livré, pour retrouver les restes bénis de notre glorieux patron dans tous les sanctuaires de l'Europe chrétienne, oii la piété des fidèles les a disséminés.

Ce livre comprend quatre chapitres.

Le premier chapitre traite du corps de saint Gilles, c'est-à-dire, des reliques du Saint prises dans leur ensemble, sans tenir compte des portions plus ou moins considérables détachées du saint corps, et distribuées, à des époques diverses, aux églises du monde catholique. Un paragraphe spécial contient des détails sur le chef du saint abbé.

Le deuxième chapitre raconte les événements, qui ont amené et suivi la découverte du tombeau de saint Gilles dans la crypte de l'ancienne église abbatiale, le 29 Août 1865.

Il existe un grand nombre de travaux, tant anciens que modernes, sur les reliques des Saints. Parmi ceux qui ont vu le jour dans ces derniers temps, nous nous plaisons à signaler, et à recommander d'une façon spéciale à Tattention de nos lecteurs, le remarquable travail de notre digne ami, M. l'abbé Duclos, intitulé : Étude sur la conservation des saintes Reliques (Bruges 1875, in-4, de viii-173 pp., avec planches). Fruit d'immenses recherches, traitant une foule de questions neuves et du plus haut intérêt, cette œuvre cache, sous un titre modeste, un véritable trésor d'érudition ecclésiastique, et mérite une place d'honneur dans toute bibliothèque sérieuse. Ce travail a paru dans le 8^ bulletin de la Gilde de S. Thomas et de S. Luc, dont l'auteur est un des membres les plus actifs. Nous apprenons avec bonheur que M. l'abbé Duclos prépare une nouvelle édition, considérablement augmentée, de cette savante Étude.

Le troisième chapitre offre la liste détaillée des reliques de saint Grilles^ qui ont été vénérées jadis, ou le sont encore aujourd'hui, dans les diverses églises de la chrétienté.

Le quatrième chapitre retrace l'histoire des reliques de saint Gilles, conservées dans l'église paroissiale de ce nom à Bruges.

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