‹ Saint GillesChapitre 23 sur 57 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le corps de saint Gilles fut enseveli dans l'église de son monastère, bâtie par ses soins, et dédiée au prince des apôtres (^). Il est impossible d'indiquer, d'une manière précise, l'époque oii ce saint corps reçut, pour la première fois, les honneurs d'un culte public; mais, il est à présumer que ce culte commença, peu après la mort du saint abbé, au monastère même qu'il avait fondé et gouverné avec tant de sagesse. Témoins assidus des vertus de leur maître, les moines de la vallée Flavienne étaient naturellement les mieux placés pour apprécier sa sainteté, et ils durent être les premiers à lui rendre un juste et éclatant hommage. Ce culte ne devait point tarder à franchir l'étroite enceinte de l'abbaye. Moins de cent ans après la mort du thaumaturge, sa sainteté était connue au loin, et sa renommée solidement établie. C'est ce qui résulte, à toute évidence, de deux documents publics d'une haute valeur, oii le titre de saint est accolé au nom de l'anachorète.

Faisant le relevé des monastères de son vaste empire, Charlemagne nomme celui de /Sam^- Gilles, Monasterium

(0 AA. 8S. Sept., tom, i, p. 288, n. 15.

S(ancti) Egidii (^). Louis-le- Débonnaire cite la même maison dans le règlement fait à Aix-la-Chapelle, en 817; in Septimania monasterium S(ancti) Egidii in valle Flaviana (^).

Ce dernier document nous autorise à croire, dit Stilting, qu^à cette époque (817), et probablement dès le siècle précédent, saint Grilles était l'objet d'un culte spécial dans Féglise de l'abbaye, dans tout le diocèse de Nîmes et les lieux avoisinants {^).

B. Caroli Magni Opéra omnia, dans le Patrologiœ cursus completus, de Migne, t. xcviii, Paris. 1851, col. 484. Ce détail est extrait du Liber censuum genuinus. De redditihus omnium provinciarum et ecclesiarum qui dehentur Bomanœ Ecclesiœ; document faisant partie des Monumenta dominationis pontificiœ sive Codex Carolinus. Le Monasterium S. Egidii figure sous la rubrique : Census Provinciœ. In Episcop. Arausice., et est déclaré exempt de toute redevance, parce qu'il est du droit propre de S. Pierre, proprii juris heati Pétri.

(^) Dans l'assemblée d'Aix-la-Chapelle, Louis -le -Débonnaire divisa les monastères de ses états en trois catégories : les uns étaient tenus de faire des présents à l'empereur et de lui fournir un certain nombre de soldats; les autres ne lui devaient que des présents et n'avaient point à livrer de contingent pour le service militaire; les derniers enfin, exempts à la fois de cette double charge, n'avaient d'autre obligation que celle de prier pour l'empereur, pour ses enfants et pour la stabilité de l'empire, nec dona nec miliciam dare dehent, sed solas oraciones pro salute imperatoris vel filiorum ejus et stahilitate imperii. Le monastère de Saint- Gilles était rangé dans cette" troisième catégorie. Ménard donne le texte du règlement d'Aix-la-Chapelle, d'après un manuscrit de l'abbaye de Saint-Gilles, au tome i^' de son Histoire... de la ville de Nismes. Yoyez Preuves, Chroniques, ii, p. 2, col. 2 et suiv. Le passage cité se trouve à la p. 3, col. 1.

Le P. Sirmond publia le premier, dans ses Concilia antiqua Oalliœ, tom. ii, Lutetise Parisiorum 1629, pp. 685, 686, la Notitia de Monasteriis quœ régi militiam, dona, vel solas orationes dehent, dressée au Conventus Aquisgranensis de 817. Après lui, cette pièce a été reproduite par les auteurs suivants : Labbe et CossART, Sacrosancta Concilia ad regiam editionem exacta, tom. vu, Lutet. Paris. 1671, coll. 1513, 1514; Duchesne, Historiœ Francorum Scriptores, tom. ii, Lutet. Paris. 1636, pp. 323, 324; Baluze, Capitularia Begum Francorum, édit. de Chiniac, tom. i, Parisiis 1780, coll. 589 et suiv.; Mabillon, Annales Ordinis S. Benedicti, tom. ii, Lutec. Paris. 1704, pp. 436 et suiv.; Ménard, op. et loc. cit.; Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, édit. Léopold Delisle, tom. vi, Paris 1870, pp. 407 et suiv.

(■^) AA. SS. Sept, tom. i, p. 284, n. 1.

Saint Gilles n'est pas mentionné dans les Martyrologes du IX^ et du siècle; la raison en est, d'après Stilting, que la Vie du Saint n'était pas encore mise par écrit, à cette époque : ...memoria 8. jEgidii non reperitur in GENUiNis seculi IX aut X Martyrologiis, quod contigisse suspicamur, quia Vita Sancti necdum erat conscripta (AA. 88. Sept, tom. et loc. cit.).

Le jugement porté par les rois et les peuples sur les mérites de notre héros^ fut ratifié de bonne heure par les souverains pontifes. Jean YIII ouvre la longue série des papes qui proclamèrent la sainteté du célèbre abbé.

Eemarqnez les termes : in genuinis... Martyrologiis.

Baronms, dans ses Notationes sur le Martyrologe romain, dit, au 1^^ Septembre, en parlant de saint Gilles : De quo etiam Bedœ et Adonis Martyrologia (édit. de Rome, 1586, p. 397); mais ces paroles ne peuvent s'entendre de l'œuvre originale de Bède et d'Adon, elles s'appliquent nécessairement aux additions postérieures.

Le vénérable Bède, bénédictin anglais, mort en 735, composa au commencement du YIII^ siècle, un Martyrologe que nous a conservé Plorus, diacre de Lyon. Celui-ci le produisit, vers 830, avec des ajoutes de sa main, intercalées dans le texte primitif et formant corps avec ce dernier, si bien qu'il est devenu impossible de distinguer les additions de Florus d'avec l'original (De Smedt, Introductio generalis ad Historiam ecclesiasticam, Gandavi 1876, p. 138, et note 1).

L'édition des œuvres du vénérable Bède, publiée à Cologne en 1616, renferme son Martyrologe, qui porte au l^'" Septembre : sancti Egidii ahhatis ■ et confessons (Patrologiœ cursus convpletus, de Migne, tom. xciv, Parisiis 1850, col. 1029).

Migne a mis, en regard de l'édition colonaise du Martyrologe de Bède, • celle du bollandiste Hensclienius, insérée au tome ii des AA. 88. Martii, Antverpise 1668, pp. viii et suiv.; dans cette dernière édition, on lit, au l*^"^ Septembre : Kalendis. Vacat Beda (p. xxx). La phrase : sancti Egidii ablatis et i confessons est bien certainement de Florus, puisque Bède écrivit son Martyrologe du vivant de notre Saint. Cette phrase ne laisse pas d'être fort précieuse; elle prouve qu'en 830, Gilles était, depuis longtemps sans doute, rangé au 1 nombre des Saints, et que le l^'' Septembre était regardé comme le jour de sa mort.

Adon, archevêque de Vienne, en France, décédé en 875, est l'auteur d'un Martyrologe, dont nous devons une excellente édition au savant jésuite Héribert Rosweydas, qui le fit paraître à la suite du Martyrologe romain, publié à A.nvers, chez Plantin, en 1613. Le texte de Eosweydus, réédité par Migne {Patrologiœ cursus completus, tom. cxxiii, Parisiis 1852, coll. 201 et suiv.), ne ■ait aucune mention de saint Gilles, au 1^'' Septembre.

Tout comme le Martyrologe du vénérable Bède, celui d'Adon reçut des Ajoutes, parmi lesquelles on en trouve, de bonne heure, ayant trait à saint jilles. Dominique Giorgi découvrit dans la Bibliothèque du Vatican trois lanuscrits, renfermant, avec beaucoup de variantes sans nom d'auteur, œuvre du saint archevêque de Vienne. Ces manuscrits, provenant de la ibliothèque de Christine, reine de Suède, avaient été acquis, après la mort de 3tte princesse, pour celle du Vatican, par le pape Alexandre VIII. Ils ortaient respectivement les nn. 511, 512, 514; les deux premiers mentionnent ùnt Gilles. Le n. 511, dont l'écriture trahit une main du XI^ siècle, porte j'i 1^"^ Septembre : Provinciœ, natalis sancti Egidii, ahhatis. Le n. 512, parais-

Nos lecteurs connaissent les bulles de Jean VIII, provoquées par les empiétements de l'évêque Gilbert de Nîmes (^). La première fut lancée le 21 Juillet 878, la seconde promulguée, un mois plus tard (18 Août), par le pape lui-même, au concile national de Troyes, et souscrite par les cinquantedeux évêques, présents à rassemblée. Dans ce double document Jean YIII parle du monastère de la vallée Flavienne et de son fondateur. Pesons bien les paroles du pontife : ... monasterium 8. Pétri, ... in quo quiescit coepus BEATI Egidii, in Valle-flavianaj in pago Nemausensi, in finihus Goihie : quant vallem Flavius, quondam rex, ^refato BEATO Egidio donavit. Qui S. Egidius exinde donationem integriter Romane ecclesie fecit et ibi in veneratione principum apostolorum P. et P. monasterium hedificavit (^).

Cette double bulle et sa confirmation solennelle par les

sant remonter au XII^ siècle, nous fait lire, à la même date : Eodem die, in , Gotia sancfi Egidii, cujus vita, virtutihus, et miraculis plena refulsit (Martyrologium Adonis, édit. de Giorgi, Romœ 1745, p. 441).

Un antre Martyrologe célèbre dn IX*^ siècle est celui d'Usuard, moine de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, qui le composa, vers 875, par ordre de Charles- i le-Chauve. Le texte original de ce martyrologe a été publié par Molanus (Lovanii ' 1573), et par le bollandiste Sollerius, dans les tomes vi et vu des AA. 88. Junii. On le trouve aussi dans le Patrologiœ cursus completus, de Migne, tora. cxxiii et cxxiv. Saint Gilles n'est pas nommé au 1^' Septembre; aussi, bien que diverses copies manuscrites fort anciennes du travail d'Usuard mentionnent ce Saint à la date indiquée, Sollerius, rendu méfiant par les variantes de ces manuscrits, y voit une preuve manifeste que le nom de saint Gilles; ne figurait pas dans le texte primitif : Tanta in codicihus variatio, argumentum, ni fallor, evidens est, ad 'primigeniam Usuardi lectionem, Mgidium non pertinere {AA. 88. Junii, tom. vu, Antverpise 1717, p- 505).

Répétons, en terminant ce court aperçu sur les Martyrologes de Bède. d'Adon et d'Usuard, que le silence de ces auteurs n'infirme en rien ce qu( nous avons dit du culte de saint Gilles aux VIII* et IX* siècles. Bède étai; contemporain du saint abbé; il n'en pouvait donc parler. Quant aux dem, autres hagiographes, dans la supposition qu'ils eussent entendu parler di Saint, l'absence de Vie écrite les empêchait de connaître la date de sa mort et, dès lors, d'insérer son nom à jour fixe dans leurs Martyrologes.

(1) Voyez plus haut, pp. 39, 40, 51, 52, 142, 143. '

(^) MÉNAED, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i. Preuves, Chartes, i | p. 11, col. 2. Ce sont les termes de la l""* bulle de Jean VIII; la second j s'exprime d'une façon identique. Voyez ci-dessus, p. 40. i

pères du concile de Troyes établissent merveilleusement notrô tlièse. Dans deux actes émanés de son autorité suprême, le vicaire de Jésus- Christ se plaît à prodiguer à Tillustre abbé les titres de bienheureux et de saint; Fauguste assemblée, qu^il préside, ratifie d^une voix unanime 1^ hommage rendu aux vertus du glorieux ascète {^).

Jean YIII af&rme que le corps de saint Gilles repose au monastère de Saint-Pierre, monasterium S. Petrij in quo quiescit corpus heati Egidii. C''est la première fois, à notre connaissance du moins, que cette assertion se produit dans un document public. A cette époque déjà, — nous n^en pou-

(}) Les bulles de Jean VIII sont d'une importance qui saute aux yeux, mais cette importance, il faut se garder de l'exagérer. M. le chanoine d'Éverlange écrit : " La foi des peuples proclame bien haut la sainteté de saint Gilles. La voix des Souverains Pontifes, la seule qui prononce en dernier ressort et qui soit infaillible, approuve ce titre et le sanctionne. Jean VIII, dans deux bulles datées de 878, 'place saint Gilles au novibre des saints " {Saint Gilles et son pèlerinage, 4^ édit., p. 34). 1 Ces lignes pourraient faire croire qu'on se trouve en présence d'une bulle

j de canonisation, et que Jean VIII proclame ex cathedra la sainteté de Gilles, j Or, il n'en est rien : la seule chose que se propose le pape, c'est de mettre un I terme aux empiétements de l'évêque de Nîmes. En parlant du fondateur de I l'abbaye, que Gilbert prétendait soumettre à sa juridiction, le pontife lui 1 donne les titres de bienheureux et de saint, que lui décernait depuis longtemps j la dévotion des fidèles, sanctionnée par l'autorité ecclésiastique. Il reconnaît i ainsi invplicitement la sainteté du serviteur de Dieu; il approuve, de la même I manière, le culte que lui rendent les peuples, avec l'assentiment de leurs pasteurs. Mais Jean VIII ne porte pas de sentence; il ne prononce pas, en dernier ressort, et ne fait point usage de son autorité infaillible pour " placer saint Gilles au nombre des saints ".

Au reste, il ne fallait pas de décision pontificale pour mettre ou maintenir saint Gilles sur les autels. Personne n'ignore que, dans les onze premiers j siècles de l'Eglise, les causes de béatification et de canonisation n'étaient pas I réservées au Saint-Siège. Durant cette période, le droit d'inscrire des noms au catalogue des Saints ou des Bienheureux était dévolu à l'évêque diocésain; mais l'exercice de ce droit était subordonné à l'accomplissement de certaines formalités, que décrit M. le chanoine Claessens (Les Civilisateurs chrétiens de la Belgique, p. 91). Ce fut seulement au milieu du XII^ siècle, que le pape Alexandre III (1159-1181), voulant mettre un frein au zèle indiscret, réserva i au siège apostolique toutes les causes de béatification et de canonisation. I Voyez, sur cette matière, le Traité de la canonisation des 8aints, dans Butlee, Vies des Pères, Martyrs, etc., édit. De Eam tom. i, Bruxelles 1854, chap. ii, De Vautorité du pape dans les canonisations, pp. Ixv, Ixvi.

vons douter, — le tombeau de saint Gilles voyait affluer de nombreux pèlerins. Un siècle et demi s'était écoulé depuis la mort du Saint, une auréole de gloire entourait son nom, et personne n'ignorait à Fombre de quel sanctuaire reposaient ses reliques; Jean YIII en parle comme d'une chose universellement connue. Peut-on admettre dès lors que les cénobites, heureux possesseurs de ce trésor, fussent les seuls à lui payer un juste tribut de vénération ? Evidemment non; le culte des reliques répond à un besoin de la vie religieuse des peuples, et les pèlerinages se rattachent à ce culte par des liens trop étroits, pour ne pas exclure pareille hypothèse.

Plusieurs auteurs, se basant sur un passage du Pontificium Arelatense, de Saxi (^), affirment que le corps de saint Gilles fut levé de terre, en 925, sous l'abbé Autulphe ou Antulphe. Telle est l'opinion des Bénédictins de la Gallia christiana (^), de Stilting, et de MM. Teissonnier, Trichaud, Goubier et d'Êverlange (^).

Commençons par donner le texte du Pontificium Arelatense; nous verrons ensuite quel parti les auteurs cités ont cru pouvoir en tirer.

(^) Pierre Saxi, chanoine de l'église d'Arles, mort en 1637, s'est acquis une réputation méritée par la publication de divers ouvrages, entre autres celui que nous venons de citer, et dont voici le titre complet : Pétri Saxii, Arelatensis Ecclesiœ Canonici, S. Theol. Doctoris, Pontificium Arelatense seu Historia Primatum Sanctœ Arelatensis Ecclesiœ, Aquis-Sextiis 1629, in-4, avec les armoiries des prélats. Déjà au commencement du siècle passé, les exemplaires du travail de Saxi étaient d'une extrême rareté; ce fut un des motifs qui déterminèrent le savant Burcliard Menckenius à insérer le Pontificium Arelatense dans le premier volume de ses Scriptores rerum Germanicarum, prœcipue Saxonicarum, tom. i, Lipsias 1728, coll. 107-380, ol rerum Arelatensium, dit-il, cum Germanicis et prœsertim Thuringicis affinitaûem et miram libri raritatem. Nous nous sommes servi de cette édition. Menckenius et Brunet, (Manuel du libraire et de Vamateur des livres, 5® édit., tom. v, l""^ partie, Paris 1863, col. 177), assignent par erreur l'année 1620, comme date de la publication du Pontificium, puisque l'auteur parle de la prise de la Rochelle, qui eut lieu le 24 Novembre 1628; c'est 1629 qu'il faut lire, avec De Feller (Biographie universelle, édit. Weiss et Busson, t. vii, p. 471, Saxi [Pierre]).

(2) Tom. VI, Parisiis 1739, col. 483.

(^) Saint Gilles et son pèlerinage, 4^ édit., pp. 256, 257.

Relatant les faits et gestes de Manassès, LXY^ évêque d'Arles, qui occupa le siège de cette ville de 914 à 962, Saxi est amené à parler de Finvasion des Hongrois, et de la victoire remportée sur ces hordes sauvages par Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane, et Hugues, comte de Vienne : Vir magni animi, dit-il de ce dernier : Hungaris enim GalUœ Gisalpinœ cladem inferentihus occurrit; et de illis insignem victoriam reportavit : " Sis expletis, ait Frodoardus (in Chron. anno 924), Hungari perahrupta transeuntes Alpium juga venerunt m Qalliam, quos Rodiilphus Cisalpinœ Galliœ Bex, et Hugo Viennensis inter angustias collium Alpinoriim claudunt : unde in primo loco per dévia montis evadentes Gothiam impetunt, quos insequentes prœdicti duces sternunt ex eisj quos reperire potuerunt ^\ Lugubrem et deplorandam hujus cladis memoriam hahes in inventione coepoeis Sancti ^GiDii, quœ tamen in eo titubât, quod velit accidisse anno BGDXXVj cum Frodoardus, accuratissimus illius œtatis scriptor, in annum XXIV rejiciat. Verha sunt authographi : Post hœc etiam anno nongentesimo vicesimo quinto incarnationis Bomini, cum prœerat huic monasterio (Sancti scilicet ^gidii ad Rodanum) Bonnus Antulphus Ahhas, gens Ungarorum, quœ et Hunni olim vocahantur, egressa de finihus Fannoniœ, cum pertransisset devastando terminos Italiœ, quasi torrens raptim in convallihus diffusa est, et hanc Frovinciam Narhonensem longe lateque depopulata est (^). Aux mots : in inventione corporis sancti jFgidii, l'auteur fait un renvoi qui porte : Fx hreviario secundum usum Ahhatiœ 8. j^gidii ad Bodanum.

Voilà le passage tout entier de Saxi. Que fait cet Mstonen ? Il décrit les ravages et la défaite des Hongrois, en pre- I nant pour bases un texte de la chronique de Flodoard, et un extrait du Bréviaire de l'abbaye de Saint- Gilles, extrait emprunté, dit-il, au récit de l'invention du corps de notre Saint :

Q) Menckenius, Scriptores rerum Germanicarum, tom. i, Lipsiae 1728, col. 233.

Lugubrenif ce sont ses paroles, et deplorandam hujus cladis memoriam hahes in inventione corports Sancti tEgidii. Ces derniers mots indiquent la source à laquelle Fauteur a puisé, et rien de plus; ils n'ont nullement la valeur d'une assertion, et Saxi n'a point voulu signifier par là, que le corps de saint Gilles fut levé de terre, en 924. Ce fait, du reste, ne se rattachait en rien à la question traitée par le docte chanoine, et l'on ne peut supposer qu'il ait voulu faire une digression inutile. Tous ces motifs nous autorisent à dire que les écrivains nommés plus haut ont exagéré la valeur des paroles de Saxi, en leur prêtant une signification, qui bien certainement n'était pas dans les intentions de cet historien.

Mais écoutons ces auteurs eux-mêmes, et tout d'abord Stilting, qui rapporte les termes dont se sert la Gallia Ghristiana :

Corpus S. j^gidii elevatum fuisse seculo X scrihit

Saxius in Pontijicio Arelatensi citans Breviarium S. ^gidii, quod nohis ad manum non est. Audi scriptores Galliœ Ghristianœ, tom. 6, col. 483, in ahhatihus S. ^gidii : Autulphus vel Autulphus prœerat (anno) CMXXV .... Quo sedente e terra levatœ sunt sacrœ S. Bgidii exuviœ, uti legitur in Pontificio Arelatensi, auctore Saxio (^).

Voici comment s'exprime M. l'abbé Teissonnier :

Cinquante ans après, sous l'administration d'Autulphe, cinquième Abbé connu de S. Gilles, eut lieu, dans le Monastère, un événement qui mérite d'être mentionné ici; nous voulons parler de l'enlèvement du corps de S. Gilles et de sa translation dans l'église dite église majeure.

Il était temps de retirer du sein de la terre, oii il gisait depuis près de deux cents ans, ce corps vénéré et de le placer dans le sanctuaire, oii l'appelait la dévotion des fidèles et des pieux cénobites. La cérémonie qui eut lieu pour l'enlèvement de ces glorieuses dépouilles du saint Patron, est i

(1) AA. SS. Sept, tom. i, p. 288, n. 15.

ce que rancien historien des évêques Arles, Saxius, appelle V Invention du coiys de 8. Gilles (^) .

Ce corps précieux, vénéré de plus en plus, dit M. Fabbé Trichaud, méritait une place plus ostensible. On le mit en évidence dans un reliquaire artistement travaillé, en laissant dans le sarcophage si simple, où il avait été déposé, quelques ossements, et le fer, pense-t-on, de Farbalète qui avait percé la main du pieux solitaire. Cette translation eut lieu le 15 Juin de Tannée 925. Saxi, dans son Pontificium Arelatense, p. 188, appelle à tort cette translation Inventio corporis sancti ^gidii : car les pèlerins qui venaient à Saint-Gilles, n'avaient pas d'autre intention que d'y vénérer le corps du saint abbé. " (^). Enfin, M. le curé Goubier écrit :

" A cette même époque (10°^^ siècle), les moines

crurent devoir soustraire le précieux corps de leur père à l'action du temps et de l'Humidité de son modeste sépulcre, en l' exhumant, pour en recueillir les restes dans un reliquaire qu'ils destinaient à une église monumentale, un jour élevée au-dessus de la crypte. L'ancien historien des Evêques d'Arles, Saxius, fait mention de cette cérémonie d'exhumation, et l'appelle fête de l'invention du corps de St.-Gilles " (^).

Si MM. Trichaud et Goubier avaient pu consulter le Pontificium Arelatense, ils n'eussent certes pas écrit ce que nous venons de lire. Nous aurons à revenir bientôt sur leurs assertions.

Eésumons. Nous admettons volontiers que le corps de saint Gilles fut retiré du tombeau en 924, mais nous disons qu'il est impossible de constater historiquement ce fait par le témoignage de Saxi. Tout ce qu'il est permis de conclure des paroles de cet écrivain, c'est que le Bréviaire à l'usage des moines de Saint- Gilles renfermait un office pour la fête com-

(^) Notice historique sur Saint Gilles, pp. 58, 59.

(^) Histoire de Vinvention du tomheau de 8. Gilles, pp, 40, 41, et note 1 d© la p. 41.

(^) Vie admirable du grand Gilles, pp. 16, 17.

mémorative de rin\rention ou de la première élévation des reliques du saint abbé, fête connue sous le nom de Inventio corporis sancti JEgidii{^). Cet office, auquel Saxi emprunte certains détails relatifs à l'invasion des Hongrois, devait nécessairement relater les circonstances dans lesquelles s'effectua rinvention du saint corps. Le texte seul de cet office pourrait donc nous apprendre la vérité détaillée sur ce fait; nous n'avons pas eu la bonne fortune de rencontrer le précieux livre liturgique qui le renferme (^).

Les auteurs avouent ne pas savoir à quelle occasion fut levé de terre le corps de saint Gilles. Laissons parler M. Teissonnier :

Ni les écrivains du temps, dit-il, ni le chanoine Saxius que nous venons de citer, ne nous en instruisent. Il faut donc, sur ce point, nous arrêter à de simples conjectures, en prenant pour guide la critique, toujours lumineuse, des savants continuateurs de Bollandus.

Lorsqu'on voulut jeter les fondements de l'église actuelle en 1116, on commença par démolir trois anciennes églises; l'église de Notre-Dame, la plus petite des trois, l'église de Saint-Pierre, qui pouvait contenir dans son chœur jusqu'à quatre-vingts religieux et apparemment la même que S. Gilles

(^) L'Église célèbre plusieurs fêtes analogues. Sans parler de la fête de l'invention de la sainte Croix, Inventio 8. Crucis (3 Mai), elle solennise, le 3 Août, BOUS le titre de Inventio S. Stephani, l'invention, à Jérusalem, des corps de saint Etienne, premier martyr, et des SS. Gamaliel, Nicodème et Abibon. Le Martyrologe romain fait mémoire de diverses autres inventions de corps saints et même de reliques insignes, au 17 Janvier, au 24 Février et au 10 Mai. Voyez VIndex nominum Sanctorum, qui termine le Martyrologe, au mot Inventio.

(^) Les termes dont se sert Saxi semblent indiquer que le Bréviaire, auquel il renvoie ses lecteurs, était manuscrit, car il fait précéder l'extrait qu'n en donne, de ces mots : Verha sunt authographi. Brunet consacre vingt colonnes de son Manuel du libraire et de Vamateur des livres à la description des anciens Bréviaires imprimés de la fin du XV^ siècle et du commencement du XVI« (5^ édit., tom. i, 2« part., Paris 1860, coll. 1228-1247); il ne signale pas le Breviarium secundum usum Ahhatiœ S. vEgidii ad Rodanum, utilisé par Saxi.

avait fait élever en Flionneur du Prince des apôtres^ enfin VÉglise majeure qui avait dû être bâtie en Fhonneur de S. Gilles^ par les religieux du Monastère de ce nom. Cette église était appelée Majeure^ parce qu'elle était plus grande que chacune des deux autres. Un écrivain du commencement du XII^ siècle, frère Pierre Guillaume, bibliothécaire du Monastère de St. -Gilles, nous dit comment ces trois églises furent démolies, et en parlant de F église Majeure, il fait observer qu'elle avait été bâtie anciennement, quœ... antiquitus exœdificata fuerat {}). L'expression dont il se sert, antiquitus , ne saurait se justifier, si on ne fait remonter la construction de cette église Majeure au moins à trois cents ans avant l'époque de sa démolition en 1116, ce qui nous conduit à une époque au moins très- voisine de Charlemagne. Quoi qu'il en soit de

Q) Voici le passage tout entier du Liher miraculorum sancti Mgidii, composé par le bibliothécaire Pierre Guillaume, sur les ordres de l'abbé Hugues. Nous l'extrayons du tome V des Annales Ordinis 8. Benedicti de Mabillon, (Lutecise Parisiorum 1713), p. 623, § cxxxi; Stilting l'a reproduit (AA. 8S. Sept, tom. I, p. 288, n. 16) :

Bum.... anno incarnationis dominicœ MCXVI fundamenta hasilicœ novcB poneremus, quia ecclesia alia minus continens erat, et multitudinem adventantium capere non poterat, suhversioni ecclesiarum operam dedimus. Cum autem ecclesiam majorem, quœ cum tribus cryptis, maximis et quadratis lapidihus ANTIQUITUS EXŒDIFICATA fuerat, destituer evius, nec non et ecclesiam sancti Pétri, quœ octoginta fratres in choro capere poterat, simul cum porticu lapidea, quœ ei adhœrehat, a parte Septemtrionis et a capite superioris ecclesiœ usque ad extremitatem ecclesiœ sancti Pétri in longum protendébatur, in qua fratres ad processionem diehus solemnihus egredi soliti erant, et antiquitus Via sacra vocahatur, nec non et ecclesiam sanctœ Mariœ destrueremus; mira virtus or)vnipotentis Dei patefiehat. Inter tôt quippe moles ruinarum et œdificiorum corruentiwm, leato JEgidio interveniente, et plebem fidelem defendente, numquam aliquis ingredientium et egredientium ecclesias ipsas lapidis unius ictu attaminatns est. Ce passage ne se trouve pas dans les Miracula heati Egidii, publiés par Pertz, dans ses Monumenta Germaniœ historica, tom. xiv (Scriptorum xii), Hannoverse 1856, pp. 316-323. Philippe JafEé, l'éditeur du manuscrit inédit de Pierre Guillaume, observe que Mabillon doit s'être servi d'une copie plus complète jque la sienne, puisque des trois miracles rapportés par l'érudit bénédictin, iil en manque deux à son exemplaire. (Peetz, op. et tom. cit., pp. 288, 289.) I Au reste, Jaffé supplée à cette lacune, en mettant en note, d'après le texte de Mabillon, les parties omises dans son manuscrit (p. 289, n. 15). Inutile de remarquer que le fait raconté par Pierre Guillaume n'est pas un miracle proprement dit.

l'époque précise de sa construction^ elle existait certainement en 925; elle avait été érigée en Thonneur de S. Gilles; les religieux, ses enfants, s'y réunissaient pour prier et pour chanter les heures canoniales; elle était plus grande que Féglise primitive de St. -Pierre : elle dut, pour toutes ces raisons, être jugée plus convenable que cette dernière pour contenir les reliques du Saint, dans un temps surtout où les pieux pèlerins commençaient à affluer à son tombeau, pour vénérer ses précieuses reliques. Telle fut vraisemblablement Foccasion de l'enlèvement du corps de S. Gilles. G^est là, du moins, ce que les Bollandistes conjecturent avec beaucoup de probabilité. Nous ne pouvons que nous ranger à l'avis de ces savants " (^) .

M. l'abbé Teissonnier a vu dans les Bollandistes des choses, que nous y avons vainement cherchées. Après avoir allégué le passage de la Gallia christiana, cité plus haut (^), Stilting ajoute qu'il n'a pu découvrir à quelle occasion fut levé de terre le corps de saint Gilles; il est permis de supposer, dit-il, que ce saint corps fut transféré, soit alors, soit à une autre époque, dans l'église majeure, dédiée au saint abbé: Qua occasione, — ce sont ses paroles, — facta sit hœc elevatio, non invenio. At suspicio esse potest vel tunc vel alio tempore corpus sacrum fuisse translatum ad ecclesiam majorem, quœ 8. ^gidio haud dubie dicata fuit. Stilting prouve l'existence de cette église majeure, par l'extrait du Liber miraculorum sancti Mgidii : Gerte, dit-il, prœter ecclesiam minorem S. Pétri alia ibidem fuit ecclesia etiam antiqua, quœ simul cum priore dejecta fuit anno 1116, ut magnificentior exstrueretur. Golliguntur hœc ex libro Miraculorum, quem Petrus Guilielmus ejus temporis et loci monachus Hugoni abbati suo inscripsit (^).

Stilting, on le voit, évite de se prononcer; les termes : vel tune vel alio tempore le disent assez. L'argument tiré des

(1) Teissonnier, op. cit., pp. 59, 60.

(■■') AA. SS. Sept., tom. i, p. 288, nn. 15, 16.

mots antiquitus exœdificata, appliqués à l'église majeure, est tout entier de M. Teissonnier; le docte jésuite rapporte le passage de Pierre Guillaume, sans y ajouter le moindre commentaire. Ainsi donc, Stilting admet comme probable que les reliques de saint Gilles ont été transférées à Féglise majeure, mais il ne s'arrête pas à reclierclier la date, moins encore le motif de cette translation; il laisse la question complètement indécise, et, pour la résoudre, il n'est pas permis d'invoquer son témoignage.

Malgré le caractère de vraisemblance qu'offrent, à première vue, les conjectures de M. l'abbé Teissonnier, nous ne pouvons adopter les conclusions de cet estimable écrivain. L'opinion, que nous allons formuler, est neuve; mais cette opinion a pour elle des présomptions si fortes, elle repose sur des arguments si Bolides, que nous la soumettons sans crainte à l'appréciation impartiale du lecteur.

Les ossements du saint abbé furent extraits du sépulcre qui les gardait depuis deux siècles, non parce que l'église majeure, érigée sous le vocable de Saint- Gilles et plus grande que l'église primitive de Saint-Pierre, înt^' ji^gée plus convenable que cette dernière pour contenir les reliques du Saint, dans un temps surtout où les pieux pèlerins commençaient à affluer à son tombeau ". Cet enlèvement eut lieu moins encore pour soustraire le précieux corps.... à l'action du temps et de l'humidité de son modeste sépulcre ", et " pour en recueillir les restes dans un reliquaire ".

Le véritable et le seul motif qui guida les moines dans l'exhumation de ce saint corps, fut l'invasion des Hongrois ou Magyares, qui, en 924, firent irruption dans la Gotbie ou Septimanie, et mirent à feu et à sang cette malheureuse province. La description que fait de cette invasion le Bréviaire monastique de Saint-Gilles, dans l'office de inventione corporis sancti Mgidii, ne laisse aucun doute à cet égard. Si ces deux événements n'avaient pas eu entre eux la relation de cause

à effet, quel motif pouvait-il y avoir de signaler, dans les leçons historiques de la fête, les déprédations de ces barbares ?

L^histoire va nous faire connaître les Hongrois, et elle nous dira si les religieux de la vallée Flavienne avaient raison de craindre que des mains sacrilèges ne vinssent profaner les restes vénérés de leur fondateur.

Les Hongrois ou Magyares étaient originaires de la Scytbie. La férocité de leurs moeurs, la difformité de leurs visages, leur manière de combattre, tout concourait à inspirer la terreur. Plus cruels que toute espèce de bêtes sauvages, dit une chronique contemporaine, ils vivent, non comme des hommes, mais comme des animaux féroces (^). Sous le règne de l'empereur Charles -le- Grros (884-887), les Hongrois s'emparèrent de la Pannonie, à laquelle ils donnèrent leur nom, après en avoir chassé les Huns, leurs anciens compatriotes. De là ils étendirent leurs courses dans les provinces voisines, et, après avoir ravagé la Germanie, ils passèrent en Italie, Fan 900, et y établirent leur demeure. En 924 (^), tournant du côté des Alpes, ils franchirent ces montagnes et entrèrent dans les Graules, avec le dessein sans doute d'attaquer les états de Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane. Ce prince, averti de leur marche, courut en toute diligence au devant d'eux pour s'opposer à leur passage, et s'étant joint à ! Hugues, comte de Vienne, aussi intéressé que lui à les re- | pousser, il les obligea à rebrousser chemin.

Les Hongrois bien résolus de pénétrer dans les Gaules, cherchèrent alors une autre issue, et ayant fait un détour, ils descendirent enfin dans les plaines de la Provence et s'avancèrent vers le Rhône; à peine eurent-ils traversé ce fleuve, qu'ils se répandirent comme un torrent dans la Gothie, et i

(}) Gabourd, Histoire de France, tom. i, Tournai 1847, p. 217. j (^) Le Bréviaire de Saint-Gilles, comme le remarque Saxi (voyez ci-dessus, | p. 201), se trompe en assignant à cet événement la date de 925. riodoard ou i Frodoard, accuratissimus illius œtatis scriptor, dit Saxi (1. c), le rapporte à ! Tannée 924. Il faut tenir bonne note de ce détail.

donnèrent un libre cours à leur fureur. Gens Ungarorum, dit le Bréviaire de Saint- Gilles, ... cum pertransisset devastando terminas Italiœ, quasi torrens raptim in convallibus diffusa est, et hanc Provinciam Narhonensem longe lateque depopulata est (^). La terreur des habitants était à son comble; ceux qu^épargna le glaive prirent la fuite, et leur départ rendit le pays presque désert (^) .

Les évêques de la province de Narbonne parlent de cette invasion des Hongrois dans une lettre écrite, peu de temps après, au pape Jean X. Ils lui exposent que le pays avait été si cruellement ravagé par ces peuples, que, quoique riche et fort productif de sa nature, il se trouvait réduit à la dernière misère. Les barbares avaient fait périr la plupart des habitants, et cette province, qui comptait jadis un grand nombre d^illustres personnages, surtout de Perdre ecclésiastique, en était pour lors entièrement dépourvue. Cette lettre montre de quels excès les Hongrois avaient souillé leur conquête (^).

Et voilà Pépoque, — époque de carnage et de ruines, — à laquelle on fait remonter " la cérémonie de T enlèvement des glorieuses dépouilles du saint patron leur translation *^*^dans le sanctuaire où les appelait la dévotion des fidèles et des pieux cénobites leur mise " en évidence dans un reliquaire artistement travaillé !

Nos lecteurs se rappellent qu'en 719, lors de Pinvasionde la Septimanie par les Sarrasins, les moines de Saint- Baudile, de Nîmes, à la veille de fuir, enterrèrent sous les murs de

C) Voyez ci-dessus, p. 201.

(^) L'occupation de la Gothie par les Hongrois fut de courte durée. Une épidémie décima ces barbares, et, la même année encore (924), Eaymond III, surnommé Pons, comte de Toulouse et marquis de Gothie, expulsa de ses états le reste de ces bandes saurag-es.

(^) De Vic et Vaissete, Histoire générale de Languedoc, tom. ii, Paris 1733, pp. 59, 60; MÉNARD, Histoire... de la ville de Nismes, tom. i, pp. 143, 144; Gabourd, op. et loc. cit. Ménard rapporte l'invasion de la Gothie à l'année 925; nous avons suivi Saxi, de Vic et Vaissete, qui, appuyés sur Flodoard, tiennent pour 924.

réglise conventuelle le corps du saint martyr^ leur patron, pour le dérober aux profanations des Musulmans (^). Ailleurs déjà de pareilles précautions avaient été prises. L^auteur anonyme de la Vie de saint Porcaire de Lérins rapporte que ce saint abbé apprit, par révélation, que les Sarrasins étaient sur le point de saccager son monastère, et reçut ordre de cacher les reliques qu^on y possédait. Ce fut peut-être sur un semblable avertissement, ou du moins diaprés cet exemple^ qu^à Marseille on cacba le corps de saint Lazare, à Tarascon celui de sainte Marthe, à Notre-Dame de la Mer les corps des saintes Maries Jacobé et Salomé, et à Saint- Maximin celui de sainte Marie-Madeleine (^).

Vivant de meurtres et de rapines, les Hongrois ne le cédaient aux Sarrasins ni en cruauté, ni en avarice. Comme eux, ils égorgeaient les prêtres et les moines; comme eux, ils pillaient et renversaient les églises et les monastères. Saisis d^épouvante, les moines de la vallée Flavienne se seront empressés de soustraire le corps de leur saint fondateur aux outrages qui le menaçaient; comme autrefois les religieux de Saint-Baudile, ils auront confié ce riche trésor à quelque retraite cachée, ou, chargeant ce précieux fardeau sur leurs épaules^ Sauront emporté au loin dans leur fuite (^).

(^) Voyez plus haut, p. 156.

(^) Faillon, Monuments inédits sur Vapostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, etc., tom. i, Paris 1848, col. 681. Ces détails sont tirés du chapitre où le savant snlpicien raconte, fort en détail, le recèlement des saintes reliques de Provence, au commencement du VIII'^ siècle, pour les abriter, par ce moyen, contre la fureur des Sarrasins. Voyez aussi Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine, 4*= édit., Paris 1875, pp. 195 et suiv.

(^) Lorsque les barbares faisaient irruption dans un pays, les circonstances indiquaient le meilleur mode à suivre pour la conservation des reliques. Les corps saints, retirés de leurs tombeaux, étaient tantôt cachés sous terre, dans des creux de rochers, etc., tantôt transférés dans des villes fortes ou d'autres endroits sûrs. Cette dernière mesure de précaution semble avoir été préférée, ou du moins fréquemment employée, à l'approche des Hongrois. Quand, deux ans après leur défaite par Raymond de Toulouse, ces barbares reparurent sur les frontières de la Lorraine et de la Champagne, " une terreur profonde saisit les peuples, dit Gabourd, et on se hâta de transporter au loin les saintes reliques " (Op. cit., tom. i, p. 217).

L^acte de prudence et de piété filiale, dont nous faisons honneur aux moines de Saint- Gilles, ne constitue pas un fait isolé dans les annales religieuses des peuples. Il se rattache à tout un ensemble de faits analogues, qui forment autant d^indices de la vérité de nos assertions. C^est une chose historiquement prouvée, qu^à chaque invasion de barbares, le premier soin des fidèles était de mettre en sûreté les reliques des Saints. Bien plus, les incursions de ces peuples ont été l'une des premières et des principales causes de la levée des corps saints, jusqu'alors renfermés dans des sarcophages, et de leur placement dans des châsses mobiles. MM. Yiollet-le-Duc (^) et Tabbé Duclos (^) ont solidement établi cette thèse.

M. Viollet-le-Duc recherche à quelle époque les corps des Saints commencèrent à être déposés dans des châsses, que l'on pouvait transporter d'un lieu à un autre. Originairement, dit-il, ces restes vénérés étaient placés dans des sarcophages, au-dessus et au-devant desquels on élevait un autel. Mais, sauf quelques rares exceptions, et dès l'époque carlovingienne déjà, on retira les restes des corps saints des tombeaux fixes, pour les renfermer dans des coffres meubles. Les incursions des Normands contribuèrent à répandre cet usage. Ces barbares, faisant subitement irruption dans les Gaules, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, se jetaient de préférence sur les riches abbayes, sur les églises qui possédaient des trésors; les religieux voulurent empêcher que les sépultures des saints martyrs (^) ne fussent violées, leurs restes dispersés. Car, à cette I époque, outre le respect dont on entourait ces reliques, cellesj ci étaient pour les monastères une source intarissable de richesses. L'église pillée, dévastée, brûlée, se relevait promptement de ses ruines, si les reliques du saint vénéré dans son enceinte

Q) Dictionnaire raisonné du mobilier français, tom. i, v" Châsse, pp. 64 et suiv.

(2) Étude sur la conservation des saintes Reliques, pp. 47 et suiv. (^) Inutile de faire observer que les sépultures des confesseurs, des vierges, etc., inspiraient la même sollicitude.

étaient conservées. Il y a donc lieu de croire que c^est surtout pendant les IX^ et siècles^ que Fusage des cHâsses mobiles devint général^ spécialement sur le littoral nord et ouest de la France 0).

Pendant les invasions normandes^ il est sans cesse question de corps saints enlevés et cacliés, ou plus souvent encore transportés au loin, en attendant des temps meilleurs.

^' Les dicts Danois, disent les Annales â/ Aquitaine, firent tant de grands excès et dommages en France, qu'on ne le sauroit réciter au long qu'il ne feut ennuyeux. Pour laquelle cause et qu'ils estoient infidèles et dépopuloient les citez de gens de vertu, despouilloient les eglizes de joyaux et brusloient les corps saincts et reliques, aucuns ministres des eglizes où reposoient les corps d'aucuns saincts et sainctes de grande renommée, firent transporter d'ung lieu en l'autre lesdicts corps saincts et reliques, comme il est contenu en la grande mer des histoires; et récite Sigebert que le corps de sainct Maur, disciple de sainct Benoist, feiist transporté de l'églize où il estoit en Bourgogne, à l'abbaye de Foussac; et le corps de sainct Martin de son eglize de Tours en l'eglize cathédrale d'Ausserre, comme récite Antoninus Florentinus au 17^ titre de la seconde partie de sa Chronique. J^ay leu au calendaire de l'eglize Saincte-Radegonde de Poictiers que le corps de ladicte saincte feut ainsi transporté de son eglize de Poictiers en l'abbaye de Sainct-Benoist de Quinçay, distanct dudict Poictiers de demi-lieue ou environ, et depuis rapporté en ladicte eglize.... Il est à conjecturer que ledict transport feust durant la persécution desdicts Danois " (").

Voici d'autres faits, qui se rapportent aux excursions des Normands, mais nous intéressent davantage, parce qu'ils eurent nos provinces pour théâtre.

(') Dictionnaire raisonné du mobilier français, tom. i, v° Châsse, p. 64.

(2) Sainte Véronique, apôtre de V Aquitaine, son tombeau et son culte à Soulac, publication de l'Œuvre bénédictine des Milices apostoliciues, 2*= cdit., Toulouse 1877, pp. 133, 134.

Nos populations conservaient en grande vénération les corps de leurs premiers apôtres^ et, au milieu de leur détresse, elles croyaient n^avoir pas tout perdu, lorsqu'elles les pouvaient sauver. C^était pour elles comme un palladium sacré, dont Tenlèvement devait amener un grand malheur. De leur côté, les barbares recherchaient les reliques avec une sauvage avidité (^).

En 851, les Normands saccagèrent quantité d'églises et de monastères en Belgique, entre autres la riche abbaye de Saint-Bavon, à Gand. Les moines eurent à peine le temps de sauver leurs reliques, qu'ils transportèrent dans le pays de Laon, au couvent de Saint- Vincent (^) .

En 876, ces pirates se répandirent le long des rives de la S carpe et de l'Escaut. A leur approche, on transporta dans l'église de Sainte-Marie de Douai, pour les soustraire à la profanation, les corps de saint Amé de Merville, de sainte Rictrude et de saint Mauront de l'abbaye de Marchiennes, de saint Audebert, de sainte Reine, de sainte Rainfrède de l'abbaye de Denain, enfin celui de saint Amand de l'abbaye d'Elnon, et quantité d'autres reliques (^).

En 870, là crainte d'une nouvelle invasion provoqua la translation du corps de sainte Amelberge de l'église de Tamise, où il reposait, dans celle de l'abbaye de Saint-Pierre, à Gand (4).

(^) Le Glay, Histoire des comtes de Flandre jusqu^à V avènement de là Maison de Bourgogne, tom. i, Paris 1843, Préliminaires, pp. 29, 30. (^) Le Glay, op. et tom. cit., Préliminaires, p. 30.

(^) Le Glay, op. et tom. cit., p. 42. En 881, le corps de saint Amand, l'un des premiers et des plus célèbres apôtres de la Belgique, qui était l'objet d'une profonde vénération, fut transporté en toute bâte au monastère de Saint- Germain-des-Prés, à Paris. (Destombes, Histoire de saint Amand, Paris 1850,

Les Natales Sanctorum Belgii, de Molanus (Lovanii 1595), mentionnent beaucoup d'autres translations de corps saints, effectuées à l'époque des Normands. Voyez, à la fin du volume, la Chronica Sanctorum Belgii recapitulatio, cap. xxiii, Tertia Belgarum vastatio per Nordmannos, p. 305 v".

(^) De Eoo, De %vonderbare Maagd Sinte Amelherga, Brussel 1872, pp. 209 et suiv.

En 880, les peuples du Nord s'abattent, avec une rage nouvelle, sur notre pauvre pays, qu'ils ravagèrent, en tout sens, durant plusieurs années. La tradition rapporte que pendant cette néfaste période, en 887, Régnier-au-Long-Col, comte de Mons, dont le zèle religieux égalait la bravoure, prit sur ses épaules les corps de saint Landelin de Crespin, de saint Gbislain de Celles et de saint Vincent de Soignies, et que, cbeminant pieds nus, suivi d'une immense foule de peuple, il les porta lui-même jusqu'à la ville de Mons, où il les enferma avec les reliques de sainte Waudru, pour les préserver de la fureur des Normands, qui allaient fondre sur le Hainaut (^) .

Pour étayer notre tbèse, nous avons mis en parallèle les Sarrasins, les Normands et les Hongrois. Cliez tous ces peuples nous avons constaté la même rage de destruction, la même fureur sacrilège contre les églises, les maisons religieuses, les choses saintes. Mais partout aussi, en face de ces horreurs, nous avons admiré les héroïques efforts, tentés pour arracher aux mains de ces barbares ce que les fidèles d'alors estimaient plus que toutes les richesses, les reliques de leurs saints tutélaires.

Pour qui tient compte de ce double fait, et des nombreux exemples qui en confirment la réalité, le doute n'est pas possible. Force lui est de reconnaître que VInventio ou la première élévation du corps de saint Gilles, accomplie en 924,

(^) Le Glay, Histoire des comtes de Flandre, tom. i, p. 48.

En temps de guerre ou d'invasion, on choisissait de préférence les villes fortes, comme asiles des saintes reliques. Beaucoup de villes mêmes furent fortifiées, en vue de la conservation de ces précieux dépôts. Baudouin-Bras-de- Fer, premier comte de Flandre, renferma les reliques de saint Donatien, qu'Ebbon, archevêque de Eeinis, lui avait données, dans le bourg de Thorhont, en attendant qu'il eût édifié à Bruges une forteresse, où il pût les abriter. En même temps, il fortifia la ville de Furnes pour sauvegarder les reliques de sainte Walburge et de ses frères, qu'il avait obtenues, en 870, de Charlesle-Chanve, son beau-père (Duclos, Étude sur la conservation des saintes Reliques, p. 49).

en pleine invasion liongroise, eut lieu dans le seul but de préserver ces vénérables dépouilles d^une profanation imminente; en d^ autres termes^ que la nécessité seule motiva cette mesure.

Dès que Eaymond de Toulouse eut purgé la G-otliie des barbares qui ^infestaient^ et rendu la tranquillité au pays, on put songer à réparer les désastres de Finvasion, et bientôt les reliques des Saints furent réintégrées dans leurs sanctuaires.

Le corps de saint Gilles fut replacé dans sa tombe^ ou déposé dans une châsse. Les deux suppositions sont également probables.

MM. Tricliaud et Goubier disent que les restes du Saint^ sitôt levés de terre, furent enchâssés dans un reliquaire; le tombeau primitif, humide et modeste, ne paraissait pas digne de garder plus longtemps cet inestimable dépôt

Ces auteurs semblent croire que Félévation d^un corps saint amenait nécessairement sa translation dans une châsse; cette conclusion n^est pas légitime.

M. Tabbé Duclos prouve, par de nombreux exemples, que, du lY^ au IX^ siècle, on maintint, pour les confesseurs aussi bien que pour les martyrs, la coutume de conserver leurs reliques dans des tombeaux, même après leur élévation ou leur translation; des vestiges de cet usage se rencontrent jusqu'au XII^ siècle [^).

Quand saint Ambroise eut découvert, en 386, les corps des saints martyrs Gervais et Protais, il les déposa dans un nouveau sarcophage^, sous Fautel de la basilique ambrosienne, à Tendroit même où ils furent retrouvés, le 9 Août 1871 (^).

(^) Voyez pins haut, p. 203.

(^) Op. cit., pp. 15 et sv. — Mabillon écrit à ce sujet : ...per sœculum nonum pleraque 8anctorum corpora in suhterraneis locis etiam quiescehant... QuiN ETiAM s^cuLO XI ADHUC CONSUETUDO ILLA viGEBAT (Prœfationes Âctis SanctO' mm Ordinis 8. Benedicti, in sœculorum classes distrihutis, prœfixœ, Eotomagi 1V32, pp. 91, 92).

(^) Baunard, Histoire de saint Amhroise, 2^ édit., Paris 1872, p. 354.

— 2MÎ —

Eu 438, eut lieu la translation des reliques de saint Jean Chrysostome (f 407), de Comane à Constantinople. Arrivé dans la capitale de F Orient, le corps est porté à Péglise des saints apôtres, et déposé dans un caveau au pied de Pautel. Plus tard on le transféra à Rome; il repose encore aujourd'hui sous l'autel dédié à saint Jean Chrysostome, dans l'église du Vatican.

La basilique des saints Jean et Paul, hors des murs de Poitiers, gardait dans une tombe de marbre le corps de saint Hilaire (f 368). Cette église fut entièrement dévastée par les Vandales et les Goths, au V^ siècle. En 507, une nouvelle église, dédiée au saint évêque, fut construite sur les décombres de l'ancienne; on ouvrit le tombeau primitif, et les reliques du Saint furent déposées dans un nouveau sépulcre.

Au VII^ siècle, saint Êloi fit plusieurs élévations fort importantes; il replaça les corps saints dans des tombeaux (^).

Saint Amand (f 661) (^) avait été enseveli dans l'église du monastère d'Elnon, dédiée à saint Pierre. Son corps fut retiré du tombeau, le 26 Octobre 700, et transféré à la basilique, qu'on venait de lui bâtir; mais, après les cérémonies, il fut soigneusement déposé dans un nouveau sarcophage. Une seconde élévation eut lieu en 809; après trente-deux jours, le corps sacré fut placé dans une tombe nouvelle p).

Saint Hubert était mort à Tervueren, en l'année 727. Son corps fut transporté à Liège, et inhumé dans l'église de Saint-Pierre, devant l'autel de Saint- Aubin; il y reposa pendant seize ans, après lesquels on ouvrit son tombeau pour j lui donner une sépulture plus honorable. Le corps du Saint, placé dans un nouveau cercueil, fut porté solennellement devant le maître-autel, et déposé dans un sépulcre, oii il resta |

(^) DucLos, op cit., pp. 16 et suiv.

(2) Les historiens ne s'accordent pas sur la date de la mort de saint ^ Amand; il en est qui recnlent celle-ci jusqu'en 675, et même jusqu'en 684.

(^) De Smet, Vie de saint Amand, apôtre des Flandres, Gand 1861, pp. 221 et suiv. — DucLOS, op. oit,, p. 49.

jusqu'à Fépoque de sa translation à Andage, au mois de Septembre 825 0).

En 1108, le bienheureux Jean de Warnêton, évêque de Térouane, leva de terre le corps de saint Humfroi, Tun de ses prédécesseurs, décédé en 874, et le plaça dans sa cathédrale, sous Pautel de la Vierge {^),

Dans le courant du même siècle, Fillustre Suger enleva de la crypte de Péglise abbatiale de Saint-Denis, oii elles étaient déposées, les reliques de saint Denis et de ses deux compagnons, Rustique et Bleuthère, pour les placer sous l'autel des martyrs, au fond du sanctuaire (^) .

Nous avons voulu consigner ici ces détails, pour prouver qu'il n'est pas permis de conclure de l'élévation des reliques de saint Gilles à leur translation immédiate dans une châsse. Il se peut, nous n'en disconvenons pas, que le corps saint, après l'expulsion des Magyares, ait été conservé dans un coffre meuble ou reliquaire (*), puisque les incursions des bar-

Q) Hallet, L'Œuvre de Saint Hubert ou Manuel du pèlerin de Saint- Huhert, en Ardenne, Bruxelles 1871, pp. 14, 15. — Duclos, op. cit., p. 18.

(^). Destombes, Vies des Saints des diocèses de Cambrai et d''Arras, tom. m, Cambrai 1852, pp. 233, 234. ■ — Duclos, op. cit., p. 19.

(^) ViOLLET-LE-Duc, Dictionnaire raisonné de V architecture française du XI^ au XVP siècle, tom. iv, Paris 1861, v° Crypte, p. 452. — Duclos, op. cit., p. 19.

La coutume de laisser les corps saints dans leurs tombeaux, coutume suivie durant tant de siècles, était basée sur de sérieux motifs, que développe fort bien M. Tabbé Duclos (op. cit., pp. 9 et suiv.).

(*) M. Trichaud (op. cit., p. 40) appelle la première châsse de saint Gilles un reliquaire artistement travaillé. Faisons observer à M. Trichaud, que les châsses de cette époque, pour la plupart confectionnées à la hâte, étaient d'ordinaire en bois; ce n'étaient que des coffres, de dimension sufl&sante pour contenir un corps ayant conservé sa forme, assez légers pour être facilement transportés d'un lieu à un autre, assez simples pour ne pas exciter la cupidité. Jusqu'au XIII^ siècle, on conserva aux châsses l'aspect de coffres, de cercueils qu'elles avaient eu dans l'origine. A cette époque, beaucoup de ces anciennes châsses de bois, faites pour soustraire les corps saints au pillage des barbares, existaient encore. Lorsqu'elles tombèrent de vétusté, ou semblèrent trop 1 pauvres au milieu du luxe déployé dans la décoration intérieure des églises, on les remplaça par des châsses de cuivre repoussé ou émaillé, d'argent ou de vermeil (Viollet-lb-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français, tom. i, v" CMsse, pp. 64, 66, 67). — Nous attribuons à une distraction de M. l'abbé I Trichaud, la note que met cet auteur au bas de la p. 41 de son livre :

Ipares contribuèrent à répandre cet usage; mais, il est possible aussi, — et cette hypothèse nous sourit davantage, — que les restes du Saint, replacés dans son sépulcre, au départ des Hongrois, y aient reposé bien des années encore, avant d'être levés une seconde fois, et définitivement renfermés dans une châsse (^).

Nous nous sommes arrêté en 924. Cent ans plus tard, le tombeau de saint Gilles était devenu le centre et le but d'un des principaux pèlerinages de la chrétienté. Déjà au milieu du XI^ siècle, ce pèlerinage prenait rang à côté de ceux de Sainte-Marie- Majeure et de Saint-Pierre, à Rome, et de Saint-Jacques de Oompostelle. Nous l'apprenons par un acte de l'an 1046, émané d'Ulric, archevêque de Lyon, et dont Mabillon a donné un extrait dans ses Annales Ordinis 8. Benedicti (^) . Le prélat approuve la donation, faite au monastère de Savigny, par un certain Aschiric (Aschiricus) (^), de l'église de Notre-Dame et de Saint-Baldomer, avec les offrandes apportées par ceux qui vont en pèlerinage, tant à Sainte-Marie et à Saint-Pierre de Rome, qu'à Saint-Jacques et à Saint-Gilles; cum ohlationihus quas attulerint homines

" Saxi, dans son Pontificium arelatense, p. 188, appelle à tort cette translation Inventio corporis sancti ^gidii : car les pèlerins qui venaient à Saint- Gilles n'avaient pas d'autre intention que d'y vénérer le corps du saint abbé. "

Le mot Inventio ne doit nullement se prendre ici dans le sens de " découverte d'ujie chose inconnue il est synonyme de Elevatio, l'action de lever quelque chose de terre, et désigne l'extraction des reliques de saint Gilles d'un tombeau, dont l'existence était parfaitement connue.

(') Plusieurs auteurs, dont nous citerons plus loin les paroles, du Saussay, Giry, Baillet, Papebrochius, aflBrment que le corps de saint Gilles fut trouvé tout entier et levé de terre au temps des Albigeois; cette opinion, qui confirme notre manière de voir, n'a rien d'improbable, mais les historiens qui la patronnent se trompent, en rapportant à la même époque la translation du saint corps à Toulouse.

(2) Tom. IV, Luteciae-Parisiorum 1707, p. 473, n. xcviii. — Item AA. 8S. Sept., tom. I, p. 285, n. 4. Cet acte est mentionné dans la Gallia christiana, tom. IV, Parisiis 1728, col. 84, mais le passage cité n'y figure pas.

(^) La Gallia christiana nomme deux donateurs : Ascheric^^s et Willelmvs (tom. cit., col. 84).

peregrini et Romei, pergentes ad loca Sanctoruiii, tam acï heatam Mariam et sanctum Petrum Bomœj quant ad sanctum Jacohum et sanctum ^gidium (^).

Des milliers de pèlerins accourent de tous les points de TEurope, pour vénérer les reliques de saint Gilles. Dieu récompense cet ardent amour, cette légitime confiance du peuple chrétien, par des bienfaits miraculeux. Une heureuse inspiration de Tabbé Hugues (1106-1124) nous a conservé le souvenir de ces prodiges; le frère Pierre- Guillaume, bibliothécaire de Tabbaye, reçut ordre de les mettre par écrit. C'est l'origine du Liber miraculorum sancti jEgidii (^).

Une ville se forme autour du monastère et devient une des cités les plus populeuses de la France, le rendez -vous favori des croisés, qui aimaient à visiter le saint tombeau avant d'aller guerroyer contre les infidèles.

La grande église de l'abbaye, V église majeure, ne suffisait plus à contenir le flot toujours grossissant des pèlerins; on résolut de l'abattre, ainsi que les deux autres, et d'élever sur leur emplacement une basilique aux proportions colossales; quia ecclesia alia minus continens erat, dit le moine Pierre- Guillaume, et multitudinem adventantium capere non poterat, subversioni ecclesiarum operam dedimus (^).

" Cette immense multitude de chrétiens qui s'acheminaient vers la Palestine ou qui regagnaient la patrie, écrit M. Germain, s'arrêtaient devant la vieille abbaye, que les

(^) Le texte de cette charte porte qu'elle fut écrite, die Jovis, luna prima, anno ah incarnatione Domini MXLVI, régnante domno Heinrico imperatore in Burgondia (Mabillon, loc. cit.). M. Teissonnier, qui parle de ce document, en fixe par erreur la date à l'année 1044. " Il y est dit, ajoute-t-il, que les pèlerins iront visiter Sainte-Marie-Majeure et Saint-Pierre de Rome, ou Saint- Jacques de Compostelle, ou Saint- Gilles : ce qui suppose un usage déjà établi. de longue main " (Notice historique sur Saint Gilles, p. 61). Cette plirase ne rend pas bien le sens du texte, qui n'impose aucune obligation, maisconstate un simple faitj celui des pèlerinages aux sanctuaires indiqués.

(-) Nous avons parlé de ce manuscrit, en faisant le relevé des sources denotre travail.

(■') Voyez plus haut, p. 205.

vicaires du Christ ne manquaient jamais de visitèr, ndn plm que les rois. Le tombeau du bon ermite attirait annuellement une si prodigieuse affluence, que la grande église dédiée sous son invocation ne pouvait contenir la foule toujours croissante. On la démolit, ainsi que celles de Saint-Pierre et de la Sainte-Yierge, qui lui étaient contiguës; et, sur les débris de ces trois édifices, on jeta les fondements d^une gigantesque basilique, qui passait pour une des plus belles de T Europe, pour une des merveilles du moyen-âge " (^).

Le pape Jules II professait une si haute estime pour cette basilique, qu^il se plaisait à répéter qu'on n'en trouverait pas une pareille dans tout le royaume de France, si on parvenait à la terminer (^). La première pierre en fut posée le Lundi de l'octave de Pâques de Tannée 1116, comme Tatteste une inscription, qu'on peut lire sur un des murs extérieurs de l'édifice, au côté sudp). Cette église, à laquelle on travailla pendant près d'un siècle, et dont la construction fut sans doute interrompue par la croisade albigeoise (^), eut à

(^) Histoire de Véglise de Nimes, tom. i, Nimes 1838, p. 198.

(^) Si perficeretur similis structura in toto Galliœ regno non inveniretur (Germain, op. et tom. cit., p. 198, note 2; d'Éverlange, Saint Gilles et son pèlerinage, 4*^ édit., p. 40, note 1).

(^) Voici cette inscription; elle est mutilée, mais la date est fort lisible :

0 DNI M°CoXVP HOC TEMPLVM

GIDII AEDIFICARI CEPIT

EIL FER^ IP IN OCTAB PASCHE.

([^Ann'jo Domini MCXVI hoc templum [^sancti E^gidii œdificari cepit [mense Ap'\ril[i'] feria II in octob[a] Pasche. — Mérimée, Notes d'un voijage dans le Midi de la France, Bruxelles 1835, p. 823. Mérimée fait remarquer le changement du V en B dans le mot OCTABA, suivant la prononciation qui s'est conservée dans plusieurs provinces du Midi de la France. — M. d'Éverlange rapporte ainsi cette inscription : ...O DNI MCXVI HOC TEMPLU.... GIDII ^DIFICAEI CŒPIT... AP FER II IN OCTAB. PASCHE [op. et edit. cit., p. 153, note 1].)

(■*) Germain, op. cit., tom. i, p. 198, note 2. — " Conçue sur un plan gigantesque, dit Mérimée, l'église de Saint- Gilles a été abandonnée avant d'être achevée, probablement pour les mêmes causes qui ont laissé tant de beaux monuments imparfaits : les maux de la guerre, le manque de fonds, la diminution de la ferveur religieuse, et la décadence du pouvoir ecclésiastique.... Suivant toute apparence, c'est dans les premières années du XIII^ siècle que les travaux auront été interrompus " (op. cit., pp. 316, 323).

subir affreuses mutilations pendant les guerres de religion,, qui ensanglantèrent le Midi de la France, à la fin du XVP et au commencement du XVII^ siècle Q), Elle n^échappa que

(^) La ville de Saint- Gilles fut assiégée, prise et reprise, en 1562, 1567, 1570, 1574, 1575. Dès les premières années du XVII^ siècle, la basilique n'était plus qu'un amas de ruines; elle fut convertie en forteresse par les religionnaires, et, en 1622, le duc de Eohan, l'un des principaux chefs du parti calviniste, craignant qu'elle ne vînt à tomber aux mains des royalistes, ordonna de la raser jusqu'à terre. L'arrivée du roi Louis XIII devant Montpellier interrompit les travaux des démolisseurs, et empêclia la consommation de cet acte de vandalisme.

Voyez, sur les ravages exercés par les religionnaires à Saint- Gilles et sur le sort de la basilique à cette triste époque, Ménard, Histoire... de la ville de Nismes, tom. iv, Paris 1753, pp. 363, 364, et tom. v, Paris 1754, pp. 41, 397, 398, 457, 458; Teissonnier, op. cit., pp. 173 et suiv.; d'Éverlange, op. et edit. cit., pp. 109 et suiv.

Avant sa destruction presque intégrale par les Calvinistes, la basilique de Saint- Gilles, que Mérimée appelle " le nec plus ultra de l'art byzantin " (op. cit., p. 316), mesurait 94 mètres de longueur, sur 25 mètres 50 c. de largeur, dans œuvre. L'église actuelle a conservé la même largeur, mais sa longueur a été réduite à 49 mètres 50 c. On a laissé en dehors l'ancien chœur, dont les vestiges sont grandioses (Béchard, Consultation pour la Fabrique de Saint-Gilles \^Gard'], Nîmes 1866, p. 27. — d'Éverlange, op. et edit. cit.,

Nous possédons un plan de l'église haute, telle qu'on la voyait avant les troubles religieux du XVI^ siècle; ce plan, que nous a gracieusement offert M"^ Eudoxie Delmas, a été levé et dessiné, en 1842, par M. l'architecte Questel, le même qui dirigea, par ordre du gouvernement français, les fouilles exécutées sur l'emplacement des parties détruites de la basilique, et les travaux de restauration assez importants entrepris à cette époque.

Malgré toutes les dégradations qu'a subies l'église de Saint-Gilles, cet édifice religieux offre encore à l'admiration de l'archéologue et du touriste des parties d'une beauté achevée; citons la crypte et surtout la façade.

Prosper Mérimée dit qu' " il faudrait un volume pom^ décrire la façade de Saint- Gilles "; il la regarde " comme le type le plus parfait du style byzantin ! parvenu au plus haut degré de splendeur ". L'auteur consacre trois pages à sa j description (op. cit., pp. 319 et suiv.). Personne n'a mieux étudié et plus savamjment décrit cette façade, que M. Henri Eévoil, architecte du gouvernement, dans son grand ouvrage : Architecture romane du Midi de la France (3 vol. infol., avec nombreuses planches, édités à Paris, par A. Morel). M. le chanoine d'Everlange a obtenu de M. Eévoil l'autorisation d'insérer cette description Idans son travail, dont elle occupe quinze pages (op. et edit. cit., pp. 158 et suiv.).

j Une société anglaise, fondée en 1863, sous le titre de : Architectural photo- \graphic Association, a publié trois magnifiques photographies, grand format, beprésentant la porte principale et les deux entrées latérales de la façade.

par miracle, et grâce à la solidité exceptionnelle de ses murs, à une destruction complète.

L^hérésie des Albigeois (^) et les ravages affreux qui en furent la suite, portèrent un rude coup au pèlerinage de Saint-Gilles. Raymond VI, comte de Toulouse, dont relevait la ville, oublieux de ^héritage de gloire que lui avait légué son aïeul Raymond de Saint-Grilles, " le Nestor de la première croisade '\ se trouvait à la tête des hérétiques; forts de cette protection et méprisant les censures de PÊglise, les sectaires

avec leurs tympans, archivoltes, etc. (nn. 13, 14, 15. /S' Giles. Ahhey church. West Portai, Centre-, North-, So^ith doorway).

Une vue de la façade de Saint-Gilles orne les deux dernières éditions du beau travail de M. le chanoine d'Êverlange, qui a bien voulu nous offrir une épreuve de luxe de cette superbe eau-forte, et de celle qui représente la crypte. La maison Méphisto, d'Arles, a publié, de son côté, une photographie très-bien réussie de cet admirable morceau d'architecture; nous en devons un exemplaire à l'obligeance de M™^ Parrier, de Saint- Gilles.

Nous parlerons en détail de la crypte au deuxième chapitre de ce livre.

(^) On fait remonter l'origine de cette hérésie aux environs de l'année 1160. Les Albigeois furent ainsi nommés, " non point, dit Honoré Bouche, qu'ils ayent pris leur naissance en la ville d'Alby; dautant que nous avons veu qu'ils estoient sortis des hautes montagnes du Dauphiné et de Provence, et allèrent puis après infecter le Languedoc : mais parce qu'ils furent condamnez dans cette ville d'Alby. " (La Chorographie ou Description de Provence et VHistoire chronologique du mesme pays, tom. ii, Aix 1664, p. 142.) Bergier, dans son Dictionnaire de Théologie, au mot Albigeois, est d'un autre, avis que Bouche. La qualification d'Albigeois est, dit-il, " un nom général donné aux hérétiques qui parurent en France dans les douzième et treizième siècles, et qui furent ainsi nommés, parce qu'ils se multiplièrent non-seulement dans la ville d'Albi, mais encore dans le Bas-Languedoc, dont les habitants sont nommés par les auteurs de ce temps-là Alhigenses... Leur condamnation, prononcée au concile d'Albi, l'an 1176, fut confirmée dans celui de Latran l'an 1179, et dans d'autres conciles provinciaux : mais la protection que leur accorda Raymond VI, comte de Toulouse,.... les rendit plus entreprenants, empêcha le fruit des prédications de saint Dominique et des atitreS: missionnaires, que l'on envoya pour les instruire et les convertir " (tom. i. Lille 1852, pp. 42, 43). Les Albigeois enlevaient des tabernacles les vases' sacrés, profanaient le corps de Jésus-Christ, arrachaient aux images des Saintfleurs ornements pour en couvrir des femmes perdues; ils détruisaient la églises de fond en comble; les prêtres étaient meurtris à coups de verges oi de bâton; plusieurs furent écorchés vifs. (Lacordaire, Vie de saint Dominiqne 7* édit., Paris 1871, p. 71. — Voyez aussi d'Éverlaxgr, Saint Gilles et soi pèlerinage, 4^ édit., pp. 86 et suiv.)

purent impunément propager leurs erreurs et se livrer à des excès sans nom. Le meurtre de Pierre de Castelnau, légat du Saint-Siège^ commis aux portes de Saint-Gilles^ le 15 Janvier 1208 (^)j et que la voix publique mettait à cliarge de Eaymondj fut le signal d^une guerre atroce, dont le P. Lacordaire, dans son admirable Vie de saint Dominique, a retracé, d^une façon magistrale, les sanglantes péripéties (^) .

En présence des déprédations et des cruautés sacrilèges des Albigeois, il fallut songer à mettre en lieu sûr le corps de saint Gilles, pour le soustraire aux profanations. La plupart des historiens du XVII^ et du XYIIP siècle fixent à cette époque la translation des reliques du Saint à Toulouse, et leur dépôt dans la crypte de F église abbatiale de Saint- Saturnin. Cette opinion est erronée; il est aujourd'hui prouvé à toute évidence, que cette translation n'eut lieu qu'en 1562, pendant les guerres de religion. L'importance de cette question exige que- nous la traitions avec quelques développements.

Parmi les écrivains qui patronnent la première opinion, nous rencontrons du Saussay, Giry, Baillet, Mabillon, de Yic et Yaissete, les auteurs du Martyrologe de Paris; cette opinion a été soutenue, récemment encore, par M. Alphonse Bremond.

Papebrochius constate simplement la translation à Toulouse, mais sans assigner d'époque. Stilting se trouvant en présence d'assertions contradictoires, n'a su de quel côté se ranger et a fini par laisser la question indécise.

Le corps de Pierre de Castelnau fut porté à Tabbaye de Saint-Gilles et enseveli dans le cloître du monastère; on le transféra, l'année suivante, dans l'église souterraine, oii il reçut les honneurs du culte, jusqu'à la fin iu XVI^ siècle, époque de sa profanation par les Calvinistes. (Gallia chrù' tiana, tom. vi, Parisiis 1739, col. 491; Lacoedaiee, op. et edit. cit., p. 65; Trichaud, Histoire de V invention du tomleau de S. Gilles, pp. 66, 67, oii l'on trouve un extrait de V Instruction pastorale de Mgr. Plantier, sur Vhérésie des ilhigeois, à Voccasion de V établissement, dans son diocèse, du culte public du nenheureux Pierre de Castelnau, martijrisé près de Saint-Gilles, par la haine le ces sectaires; d'Êverlange, op. et edit. cit., pp. 91 et suiv.) (^) Chap. V, Guerre des Albigeois, édit. cit., pp. 67 et suiv.

. La seconde opinion, seule admissible, a pour partisans les Bénédictins de la Gallia Christiana, Ménard, Butler, MM. Salvan, Teissonnier, Tricbaud, Goubier, d'Éverlange, etc.

Laissons tout d'abord les patrons de la première opinion exposer eux-mêmes leur sentiment :

Cœterum, écrit du Saussay, parlant de saint Gilles, sacrum ejus corpuSf quod in ipsius monasterio per plura sœcula conditum quieveratj tempore hœresis Alhigensium de terra levatum, omnino incorruptum repertum fuit. Indeque Tolosam delatum, in hasilica S. Saturnini, multorum cum Apostolorum, Martyrum Gonfessorumque sacratissimis cadaverihus, condigno cultu hue usque in ara sui nominis, arcaque pretiosa ohservatur (^).

Le P. Giry n'a fait que traduire du Saussay : Son corps, dit-il, ayant reposé dans son monastère pendant plusieurs années, fut trouvé entier et levé de terre au temps de Fhérésie des Albigeois. On le transporta à Saint- Sernin de Toulouse, où il est conservé dans une châsse précieuse, sur un autel dédié en son nom, avec les corps de quelques autres martyrs et confesseurs (^).

Baillet s'exprime à peu près dans les mêmes termes : Le corps du Saint, dit-il, y demeura (dans Fabbaye), jusqu'à ce que les troubles excités dans le pays par les Albigeois le firent lever de terre. Il fut transporté pour lors dans la ville de Toulouse, et déposé dans l'église de saint Saturnin ou saint Sernin, oîi on le garde encore aujourd'hui renfermé dans une châsse, sur un autel dédié en son nom, avec d'autres corps de Saints " (^).

S. ^gidii Beliquiœ a tempore Alhigensium hœreticorum, Tolosœ in Ecclesia S. Saturnini servantur; ainsi parle Ma-

biiion n.

(^) Martyrologium Gallicanum, tom. ii, Lntetiae Parisiorum 1637, p- 578.

(2) Vie des Saints, contin. par P. Gnérin, 4^ éd., t. viii, Paris 1863, p. 485.

(^) Les Vies des Saints, tom. vi, Paris 1739, Mois de Septembre, p. 3.

('*) Acta Sanctorum Ordinis 8. Benedicti, tom. i, Venetiis 1733, en tête du volume, dans V Index Sanctorum prœtermissorum in... primo sœculo Benedicl^no, art. Mgidius.

Les reliques de S. Gilles^ — écrivent DD. de Vie et Vaissete, en traitant du monastère de la vallée Flavienne, ■ — y furent conservées avec soin jusqu'au tems des troubles et de la guerre des Albigeois, qui donnèrent lieu à leur translation dans Féglise de S. Saturnin de Toulouse, où elles sont encore aujourd'hui'^ (^).

Dans l'ancien Martyrologe de Paris, au P^" Septembre, on lit : Apud Vallem Flavianam pagi Nemausensis in Occitania, heati jEgidii ahhatis, cujus tumulus nomen dédit hasi-

licœ super illum œdificatœ, unde corpus ejus pr opter

Alhigensium motus Tolosam translatum, in ecclesia sancti Saturnini depositum est Ç").

M. Alphonse Bremond partage la même opinion. Cet écrivain, parlant du corps de saint Œlles, s'exprime foi t lestement sur le compte du docte Ménard : Ménard, dit-il, auteur d'une Histoire de Nimes, est complètement dans l'erreur lorsqu'il prétend qu'on doit placer la translation de ce corps- saint, non pas à l'époque de la guerre des Albigeois, mais à celle -de la Réforme. Nous n'en voulons pour preuve que ce passage de l'Histoire de Saint- Saturnin, par M. l'abbé Salvan : " 1340. — Le 6 mars de cette année, Béringuier Daydé lègue par son testament à l'œuvre de Saint- Saturnin, pour suppléer à l'entretien de l'huile nécessaire aux deux lampes qui ont été données au luminaire des corps de saint " Saturnin et de saint Gilles, par Louis, duc de Bourbon, un immeuble désigné dans son testament" (^). Nous tâcherons de résoudre, en son lieu, la difficulté que présente ce passage.

Le savant et fécond Papebrochius n'a pas traité eso professo la Yie de saint- Gilles; il donne une très-courte notice

(^) Histoire générale de Languedoc, tom. i, Paris 1730, pp. 258, 259.

(") AA. 88. Sept, tom. i, p. 288, n. 18. N'ayant pas vu ce Martyrologe, nous n'en pouvons donner le titre exact, ni assigner la page oii figurent ces lignes.

(^) Histoire de toutes les Saintes Reliques conservées dans Vinsigne basilique de Saint-Saturnin, suivie du catalogue général des Reliques que possèdent le^ églises et les chapelles de la ville de Toulouse, Toulouse, s. d., pp. 57, 58.

sur le saint abbé dans son petit manuel des patrons du mois,

et la termine comme suit : heato fine quievit, quousque

inventiim seculo 12 integrum corpus, loci renovavit celehritatem: ipsum deinde Tolosam translatum est ad S. Saturnini {^).

Comme nous l'avons fait remarquer déjà, la plupart des écrivains, dont nous venons d'enregistrer les témoignages, placent la levée du corps de saint Gilles au temps des Albigeois, c'est-à-dire, vers la fin du XIP ou au commencement du XIIP siècle.

L'embarras du P. Stilting est visible dans la question qui nous occupe. Tous les auteurs conviennent, dit le docte bollandiste, que le corps de saint Gilles a été transféré à Toulouse, et qu'il y est conservé dans l'église de Saint- Saturnin; mais, nulle part je ne trouve en quelle année et par qui cette translation s'est faite. Du Saussay, il est vrai, et, à sa suite, d'autres historiens afiBirment que la chose eut lieu au temps de l'hérésie des Albigeois, mais cette indication est vague, et ne repose sur aucune preuve. Stilting rapporte ensuite le passage du Martyrologe de Paris, cité plus haut, et ajoute : Si cette opinion est fondée, la translation du saint corps doit avoir eu lieu au XIP siècle, ou avant le milieu du XIIP, puisque les troubles des Albigeois datent de cette époque.

D'autre part, Stilting voit cette opinion rejetée par les Bénédictins de la GalUa christiana. Ces auteurs mentionnent deux ordonnances de Nicolas Habert, évoque de Nîmes, datées du 24 Juillet 1424, et relatives au chef de saint Gilles; ordonnances disant, en termes exprès, qu'à cette époque le corps du Saint reposait encore dans son monastère {') . Les mêmes auteurs se basent sur diverses bulles de Clément IV, et concluent en disant : Proindeque sacrum heati Egidii corpus non

(^) Acta Sanctorum, pro menstrua Patroni sortitione selectorum, hreviter digesta, etc., part, ii, Antverpiae, s. d., p. 257.

(2) Nous donnons le texte de ces lettres an paragraphe suivant, qui traite du chef de saint Gilles.

Alhigensium tempore, sed potius XVI sœculo Tolosam translatum e8t{^). Je croirais plus volontiers ces auteurs, continue Stilting, s^ils avaient eu soin de donner le texte même des documents qu^ils allèguent. En vérité, je n^ai pas mes pleins apaisements au sujet de la translation des reliques de saint Gilles à Toulouse au XVI^ siècle, surtout quand je vois Nicolas Bertrandi, dans son livre de Tholosanorum gestis (^), publié au commencement des années 1500, faire le relevé des corps saints, qu^on gardait de son temps à Toulouse, et citer parmi eux celui de saint Gilles (^). Je me vois donc forcé de laisser la question indécise; rem igitur relinquere cogor incertam (^).

La lacune, que regrettait Stilting et qui l^empêcliait de

se prononcer, a été comblée par Ménard, dans son Histoire

de la ville de Nismes. Cet important ouvrage renferme le texte complet des deux lettres de Nicolas Habert : Cum igitur, dit le prélat, in nostra diocesi Nemausensi et venerabili cenohio (il s'agit du monastère de Saint-Gilles) corpus heatissimi patris Bgidii requiescat, etc. (^). Voilà donc une preuve certaine que, longtemps après les Albigeois, le corps du Saint se gardait encore dans Péglise de Fabbaye. Ménard développe cet argu-

Q) Gallia christiana, tom. Yi, Parisiis 1739, col. 502. — Item AA. 88. Sept, tom. I, p. 288, 289, n. 19. Stilting insère dans son travail tout le passage de la Gallia christiana.

I (^) Voici le titre complet de l'ouvrage de Nicolas Bertrandi, avocat an

I parlement de Tonlonse : Opus de Tholosanorum gestis ah urhe condita, cunctis mortalihus apprime dignum conspectihus. (à la fin) Impressum Tholose industria

I Magistri Johannis Magni, 1515, pet. in-fol. goth., contenant, outre 8 ff. non

I chiffrés, y compris le titre, 88 ff ., plus 1 f au verso duquel on voit les armes de Toulouse, et au-dessous : Gesta Tholosanor.y-^aY. sur bois. C'est un " ouvrage précieux par son ancienneté, dit Brunet, mais qui contient bien des

j fables, surtout pour les premiers temps : les exemplaires en sont rares, moins cependant que ceux de la traduction française faite par l'auteur lui-même ".

I (Manuel du libraire et de l'amateur des livres, 5^ édit., tom i, 1" part., Paris

1 1860, coll. 822, 823.)

I (3) Fol. 5 v°.

I (') AA. 88. 8epf., tom. i, pp. 288, 289, nn. 18, 19.

(^) Tom. III, Paris 1752, Preuves de Vhistoire de la ville de Nismes, Chartes, Lv, p. 218.

ment dans une note spéciale, et le renforce par d'autres preuves dont nous aurons à parler bientôt .

Les lettres de Févêque Habert ne forment pas un argument isolé; toute une série de bulles pontificales, allant du XI® au XVP siècle, constatent le même fait, et défient, par leur témoignage éminemment authentique, la critique la plus sévère. Ces précieux documents font partie du bullaire de Péglise de Saint-Gilles; nous en donnerons une courte analyse, en prenant pour guide M. Fabbé Teissonnier, et tout en regrettant que ce savant écrivain n'ait pas jugé à propos de mettre les textes originaux sous les yeux de ses lecteurs.

Par sa bulle du 12 Septembre 1095, Urbain II ordonne que l'entrée de l'église, où repose le corps du bienheureux Gilles, soit laissée libre aux fidèles, qui viendront la visiter et y accomplir leurs vœux {^).

Adrien IV, dans sa bulle du 12 Décembre 1159, accorde des indulgences aux pieux pèlerins qui, bravant les fatigues et les dangers du voyage, se rendront à ce sanctuaire oii repose le très-précieux corps du bienheureux Gilles : hac ratione inductif dit le pontife, vobis qui, relictis domibus et familiis vestris, ad Bcclesiam Beati ^gidii, m qua ipsius coepus PEETiosiSSiMUM EEQUIESCIT, in multis laboribus et periculis,

causa peregrinationis, acceditis ; suit une concession d'iii-

dulgences (^).

Le 17 Mai 1233, le pape Grégoire IX, en accordant à l'abbé de Saint- Gilles l'usage de l'anneau et de la mitre, donne pour motif qu'il convient de relever la dignité abbatiale, à cause de la multitude des fidèles, qui afflue en ce lieu, de diverses contrées, j90?^r vénérer le corps de saint Gilles qui y repose (*).

(*) Tom. IV, Paris 1753, Notes sur VHistoire de la ville de Nismes. Note Vin. Époque de la translation des reliques de S. Gilles à Toulouse, pp. 25, 26. (2) Teissonnier, op. cit., p. 62.

(^) Id.; le texte latin nous a été commnniqué par M. Teissonnier, le 5 Mai 1873.

{') Id., pp. 62, 63.

Innocent IV renouvelle toutes ces concessions, et, le 20 Juin 1245, il accorde à Tabbé le pouvoir de réconcilier, le cas écliéant, F église où repose le corps du Saint, attendu qu'elle est exposée à être violée, à cause de la multitude qui se rend au tombeau de saint Gilles, où s'opèrent de fréquents miracles (^).

Clément lY (^), par sa bulle du 30 Novembre 1265,

(^) Teissonnibr, op. cit., p. 63.

(2) Clément IV (Gui de Foulques ou Fulcodi) naquit à Saint- Gilles, au commencement du XIII® siècle. Successivement militaire, jurisconsulte, secrétaire de saint Louis, il fut marié et père de famille; après la mort de sa femme, il embrassa l'état ecclésiastique, devint chanoine, archidiacre, évêque, cardinal, ceignit la tiare au mois de Février 1265, et mourut à Viterbe, le 29 Novembre 1268.

M. le chanoine d'Êverlange a enrichi son travail d'une étude fort intéressante sur ce grand pape, dont le corps repose à Yiterbe, dans l'église de Sainte-Marie de Gradi, jadis desservie par les Frères-Prêcheurs. Un sarcophage de marbre, travaillé en mosaïque, et orné d'une inscription remarquable, renferme la dépouille mortelle de cet illustre pontife. Craignant que cette église, privée de ses gardiens naturels, les enfants de Saint-Dominique, expulsés par le gouvernement italien, ne fût destinée à la destruction ou à une profanation non moins redoutable, M. d'Everlange, appuyé par son conseil de fabrique, fit des démarches auprès de Son Êminence le cardinal Louis Serafini, évêque de Viterbe et Toscanella, pour obtenir la translation des restes vénérés de Clément IV à Saint-Gilles, sa patrie. Ces démarches, comme il fallait s'y attendre, ne devaient point aboutir; mais elles valurent au zélé pasteur une lettre des plus aimables de Son Éminence, qui lui adressa, le 5 avril 1877, avec de précieux détails, l'épitaphe de Clément IV, qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. d'Everlange. Voyez Baint Gilles et son pèlerinage, 4* édit., pp. 49 et suiv. — Item Teissonniee, op. cit., pp. 144 et suiv.

Clément IV avait une grande dévotion au patron de sa viUe natale; il~ n'omit rien pour relever la splendeur de son culte, et enrichit de nombreux privilèges le monastère dont saint Gilles avait été le fondateur. Sur les cent i trente-huit bulles dont se compose le bullaire de cette maison, on en compte plus de quarante émanées de Clément IV, et se rapportant à l'abbaye (Teissonniee, op. cit., p. 150).

Suivant une tradition généralement reçue, c'est dans la Maison romane, qui se dresse en face de la basilique de Saint-Gilles, que le pape Clément IV, aurait vu le jour. Eestauré, grâce aux subsides réunis du gouvernement, de la commune et de la fabrique, cet intéressant édifice sert aujourd'hui d'habitation au curé et au clergé de la paroisse. Le 14 Avril 1877, Mgr. Besson, évêque j de Nîmes, bénit la Maison romane. L'inscription suivante, gravée sur l'un I des murs, rappelle le souvenir de cette cérémonie et celui de Clément IV : I Anno Dni MDCCCLXXVII die XIV Aprilis, hanc Mdem démentis P. P. IV I nomine clarçim et œre puhlico restauratam henedixit III. ac RR. DD. Ludovicvs

ouvre le trésor des indulgences en faveur de ceux qui viendront:, avec les dispositions requises, visiter le sanctuaire où reposent les reliques de saint Gilles (^).

Peu après, c^est-à-dire, le 19 Décembre 1265, il écrit aux religieux : Le glorieux saint Gilles est en possession de l'éternelle félicité; il a reçu de Dieu, dans le ciel, la couronne immortelle. Rien ne saurait désormais ternir ou diminuer la gloire qui F environne, en récompense de la vie humble et dure, qu'il mena ici-bas. Le monastère de la vallée Flavienne peut être fier de posséder Vinstrument de tant de victoires, son saint corps, que Dieu s'est plu si souvent à glorifier par d'éclatants miracles, qui s'opèrent sur son tombeau, et font connaître partout, jusqu'aux contrées les plus lointaines, le mérite de son serviteur " (^).

Dans une autre bulle, datée du 29 Juin 1266, le même pontife accorde à l'abbé l'usage de l'anneau pastoral, et fait observer qu'en cbercbant à relever la dignité abbatiale, il se propose surtout de témoigner son respect pour le glorieux saint Gilles, dont le corps repose dans le monastère de ce nom, et attire des flots de pèlerins des diverses parties du monde : pro reverentia heati j^gidii, cujus corpus in vesteo monas- TEEio EEQUIESCIT, ad quod de diversis mundi partibus fidelium confluit multitudo (^).

Enfin la bulle de sécularisation de l'abbaye de Saint- Gilles, donnée par le pape Paul III, le 17 Août 1538, atteste que les reliques du Saint se conservaient encore à cette époque dans le monastère. La supplique, rapportée dans la bulle,

Besson episcopus Nemausensis, H. Revoil archit., P. Gauthier œdili primo, P. E. d'Everlange parocho.

M. le chanoine d'Everlange donne une description détaillée de la Maison romane, accompagnée d'une jolie gravure (op. et edit. cit., pp. 183 et suiv.). -^me Parrier nous a fait parvenir une belle photographie de cette construction remarquable, sortant des ateliers de M. Méphisto, à Arles.

(^) Teissonnier, op. cit., p. 148.

(2) Id., pp. 148, 149.

Id., p. 149. Le texte latin nous a été transmis par l'auteur.

inonce qu'une foule de fidèles venait visiter dévotement, et ivec grand respect, le corps du saint abbé, qui y reposait : Terum ctim monasterium ipsum^ in quo coepus peefati ]. EaiDii, quod a diversis fidelihus dévote et venerahiliter visiatuTj EEQuiESCiT, etc. (1).

Un fait allégué par Ménard nous prouve qu'en 1560, la )asilique de Saint- Grilles était encore en possession de son )rincipal trésor. Écoutons cet historien : Le peuple de ]. Gilles, dit-il, s'étoit assemblé dans Féglise collégiale le iremier de Septembre de Fan 1560, jour de la fête du saint, >our assister à la procession qu'on avoit accoutumé de faire e jour-là. Il attendoit avec impatience de voir sortir le corps le S. Gilles, ainsi qu'il s'étoit toujours pratiqué, pour l'accom- )agner affectueusement, et satisfaire à sa dévotion. Les clialoines néanmoins craignant d'exposer ce dépôt à de grands langers, en un temps où les religionnaires commençoient à aire éclater toute leur haine contre le culte catholique, firent L'abord difîiculté de sortir la châsse du saint. Ils se détermilèrent enfin à réquérir, par un acte du même jour (^), le âguier (^) et le clavaire (^) de. leur prêter main forte; afin,

(^) Teissonniee, op. cit., p. 170. Ménard donne le texte latin dans sa note ur l'époque de la translation des reliques de S' Gilles à Toulouse. L'auteur fait uivi-e ce passage, et l'argument qu'il en déduit, de la réflexion suivante : ' J'avoue pourtant, car je ne dois rien dissimuler, que les énonciations dans es suppliques présentées au pape, ne font pas foi, suivant le concordat qui i abrogé la clémentine Litteris, par laquelle ces énonciations étoient reçues 3our des preuves certaines; et que suivant nos usages, il faut que le fait soit trouvé d'ailleurs. Mais n'avons-nous pas ici d'autres preuves positives et ittérales de ce fait ? Les ordonnances de l'évêque Nicolas Habert nous en ournissent pour les temps antérieurs à la bulle. Je passe à celles que nous vons aussi pour les temps qui suivent cette époque. Le peuple de S. Gilles, etc."

(^) Ménard renvoie, pour cet acte, aux archives du chapitre de Saint liUes.

{^)-Viguier, Vigerius, Vigarius, altération de Vicarius, lieutenant. Les iguiers étaient des officiers à qui les comtes déléguaient une partie de leur utorité, et qui administraient, en leur nom, une portion du comté. (Du Cangb, 'lossarium, tom. vi, Parisiis 1736, col. 1589, v° Vigerius. — Littr:é, Dictionnaire 'p la langue française, tom. IV, Paris 1875, p. 2491, v° Viguier.)

{*) Clavaire, Clavarius, de clavis, clef. C'était un officier chargé du recou-

dirent-ils, de pouvoir porter le corps de S. Gilles en sûreté ; sans quoi, ils protestèrent qu'ils ne pouvoient faire la procession qu'autour de leur cloître'' (^).

Nous voici arrivés en 1562. Durant cette année néfaste, les Calvinistes se rendent maîtres de la ville de Saint- Gilles, et y signalent leur présence par des excès de tout genre; c'est en cette même année, qu'il faut placer la translation des reliques du saint abbé à Toulouse. Laissons Ménard nous raconter la suite des événements :

Les religionnaires n'épargnèrent pas les églises du voisinage. L'argenterie qu'elles possédoient fut aussi l'objet de leur cupidité. De ce nombre fut, entre autres, l'église de S. Gilles. Après s'être emparés de cette ville, ils y firent un

ravage étonnant Le consistoire de Nismes, qui étendoit

son autorité sur tous les environs, songea d'abord de s'emparer des reliquaires de l'église collégiale. Mais les chanoines, plus jaloux encore de la conservation des reliques que de celle des cbâsses, prévinrent l'orage et mirent à couvert les reliques de S. Gilles. Ils les remirent (^) entre les mains du sieur de Pousillac (^), gentilhomme du pays, distingué par sa naissance autant que par sa piété. Celui-ci les fit passer secrètement à Toulouse, et sauva par là du naufrage ce précieux dépôt; qui y est aujourd'hui conservé dans l'église abbatiale de S. Sernin. C'est la véritable époque de cette translation, qu'on avoit mal à propos jusqu'ici fixée au temps des troubles des Albigeois. D'un autre côté, on donna les reliquaires 1

vrement et de la garde des deniers publics; cui clavesfisci communis commissi sunt. (Du Cange, Glossarium, tom. ii, Parisiis 1733, col. 667, v° Clavarius. - Carpentiek, Glossarium novum, tom. iv, Parisiis 1766, col. 149, v" Clavaire.)

{}) Op. cit., tom. IV, Notes sur VHistoire de la ville de Nismes. Note vu Époque de la translation des reliques de 8. Gilles à Toulouse, p. 26, col. 2.

(2) Ménard dit avoir extrait ces détails des archives du chapitre de Sain' Gilles.

(3) M. l'abbé Teissonnier, qui reproduit aussi ce passage de Ménari écrit de Pouzilhac (op. cit., p. 171).

C) Ménard écrivait ces lignes en 1753.

garder à Guillaume Bellon,, capiscol (^) ou précenteur (^) de cette église.

Il arriva cependant que ce précenteur se trouvant à Msmes au mois d^ Août de cette année 1662, ceux du consistoire de cette ville, qui le savoient dépositaire de ces reliquaires, le firent arrêter et conduire dans les prisons, pour Fobliger à les leur remettre. Michel Bellon, son frère, instruit de sa détention, et bien assuré qu'il n'obtiendroit sa liberté qu'en remettant les reliquaires^ songea à prendre des précautions;, qui lui servissent un jour^ en cas de rechercliej et qui établissent qu'il n'avoit rien fait que par les impressions et les mouvements d'une force majeure. Dans cette vue, il fit assembler le consistoire de S. Grilles, le 29 du même mois d'Août, devant un notaire, en présence de plusieurs témoins. Là, il déclara à ceux qui formoient ce consistoire, que pour parvenir à avoir l'élargissement de son frère, il leur remettoit les reliquaires dont il avoit été chargé. Sur quoi on nomma deux membres du consistoire, qui les reçurent et s'en chargèrent. Ces reliquaires consistoient en plusieurs pièces, qui étoient toutes d'argent, savoir : la châsse du corps de S. Gilles, avec sa bordure, sans tête, ni collier, ni aucun autre ornement; une main, à laquelle manquoit le pouce; un tronçon de bras, orné de pierres précieuses; la moitié d'un bras, avec la main, sans garniture; un ciboire surdoré, en quatre pièces; le tout pesant vingt-cinq livres et demie, poids de Komaine. Le consistoire de Nismes, à qui celui de S. Grilles répondoit, fit retirer toute cette argenterie par Jacques Lageret, seigneur

(^) Capiscol, Capischûlus^ corruption de Caput scholœ, écolâtre. Dignitas Ecclesiastica, dit Du Cange, in œdihus cathedralihus, collegiatis, {et Monasteriis,) quœ alias, et in aliis Ecclesiis, Soliolastici dicitur (Glossarium, tom. ii, Parisiis 1733, col. 295, v'^ Caput Scholœ, Capischolus).

(^) Précenteur, Prœcentor, proprement qui vocem prœr)iittit in cantu, qui commence le chant. Primus Cantorum in Ecclesia, dit Du Cange, qui Gantorihus prœest : dignitas Ecclesiastica in Cathedralihus, vulgo Préchantre (Glossarium, tom. V, Parisiis 1734, col. 732, v° Prœcentor). Les collégiales avaient aussi leur préchantre. Il paraît, par le texte de Ménard, que le préchantre de la collégiale de Saint-Gilles cumulait cette dignité avec les fonctions d'écolâtre.

de Caissargues, qui se rendit pour cela à S. Gilles. Il en donna sa reconnaissance, le 3 de Septembre suivant, aux deux membres du consistoire de cette dernière ville, qui en avoient été cbargés. Cette remise se fit dans la maison de François de Villages, seigneur de Beauvoisin, l^un des plus zélés d'entre les capitaines religionnaires du pays (^) .

Voici le texte même de F acte notarié et de la reconnaissance, dont parle Ménard; Fauteur avait trouvé ces deux pièces dans les arcbives du chapitre de Saint- Gilles :

L'an M. V LXII. et le XXIX. jour du mois d'Aoust, à la ville de S. Gilles, diocèse de Msmes, et au lieu soubzescript, en présence et devant moi notaire et tesmoings soubznommés, s'est présenté M. Michel Bellon, frère à maistre Guillaume Bellon; lequel a dit avoir esté adverti sondict frère estre de présent arresté à la cité de ISTismes, à la réquisition et du mandement de messieurs de l'église refformée du dict Nismes, ou du consistoire d'icelle, pour le regard de certaines reliques que ledict maistre Gruillaume Bellon, son frère, auroit en son pouvoir, a dict qu'il fust constrainct à rendre et remettre entre les mains de messieurs du consistoire de la présent ville de S. Gilles et aultres de réglise refformée en icelle; par quoi, pour avoir l'élargissement de sondict frère, et satisfaisant au vouloir et mandement desdicts messieurs du consistoire de l'église dudict Nismes, a présentement bailhé et délivré reallement, présents moi notaire et tesmoings, à messieurs maistres Faulquet Maistral, viguier, Anthoine de Villages, docteur, Anthoine Eouge, Jehan Hugon, Gabriel Beraud, Bermond du Mas, Danis Pomier, Bernardin Payan, Jacques Arnaud, Thomas Giraud, Jehan Badaron, Bourc Mirai, Paulet Ravier, Jehan Giraud jeune, et Jean Sobeyran, habitants dudict S. Gilles, présents, comme estants du consistoire dudict S. Gilles, ou la plus grand partie d'iceulx, et en leurs personnes à tout le consistoire et église dudict S. Gilles, et suivant le vouloir et par le ctDmmandement des dessusdits nommés, les reliques que sondict frère auroit en son pouvoir, les pièces qui s'ensuivent: premièrement la chasse du corps de S. Gilles, d'argent, avec sa brodure, sans collier ni teste, ne aultre ornement quelconque; item une main ayant les quatres doigts seulement, sans poulce sur le gros doigt; item ung troncson de bois, ayant une grosse pierre cristalhine, et sept aultres petites pierres à l'entour, avec son bois

(1) MÉNARP, op. cit., tom. IV, Paris 1753, pp. 357, 358.

edans; item la moitié d'ung bras, ayant la main sans garniture; lem une custode, d'argent surdoré, en quatre pièces; le tout pesant ingt-cinq livres et demi d'argent. Si a requis lesdicts dessus nommé, lisants et représentants comme dessus la plus grand et majeur partie udict consistoire, et en leurs personnes tout ledict consistoire et glise dudict S. Gilles, lui vouloir faire acquit et descharge de ladicte rgenterie et reliques dessus spécifiées, à lui et à sondict frère, pour sur servir en temps et lieu, au besoin. Et de tout a requis acte à moi- Lict notaire y présent. Et illec les dessus nommés ont esleu et nommé, ommis et depputé, pour prendre et recepvoir lesdittes reliques, et se harger d'icelles, et les garder, lesdicts Bernardin Payan et Jacques Lrnaud, présents, à la charge qu'ils s'en obligeront de les rendre, )aillier, et deslivrer, oii et quand, et à qui appartiendra. Et là mesme edict Jacques Arnaud a prins ladicte argenterie, et a confessé avoir îu et receu reallement lesdictes reliques dessus spécifiées, et du poids ;usdict, et d'icelles lui seul s'en est chargé, et prins en son pouvoir, 3romettant les rendre et restituer comme dessus, oii et quand, et à qui 1 appartiendra, et requis sera, soubz l'obligé de sa personne et biens lux cours de S. Gilles, conventions royaulx et présidial de Nismes; et linsi l'a juré sur les escriptures, avec duë renonciation. Faict à la maison dudict maistre Guillaume Bellon, présents maistre André de Lomme dudict S. Gilles, et Jacques Cost, d'Anduse, soldat, et moi Anthoine Giraudi, notaire royal dudict S. Gilles, soubzsigné. A. Giraudi, notaire.

L'an susdict et le III. jour de Septembre, noble Jacques Lageret, seigneur de Caissargues, suivant la charge et mandement qu'il a dict avoir de messieurs du consistoire et députés de Nismes, a confessé avoir eu, comme a receu reallement, des susdicts Jacques Arnaud et Bernardin Payan, présents, les vingt-cinq livres et demie d'argent, de poids de romaine, du relique de S. Gilles, en pièces cy-dessus spécifiées, comme ils estoient chargés par le précèdent acte; et d'icelles^ reliques et argenterie les a quictés et promis de les faire tenir quictes envers messieurs dudict consistoire et depputés dudict Nismes, et à tous aultres qu'il appartiendra, soubs l'obligé de ses biens aux cours de S. Gilles, conventions et présidial de ISTismes: et ainsin l'a jurésur les escriptures, avec deuë renonciation. Faict à S. Gilles et dans la salle basse de la maison de noble François de Villages, seigneur de Beauvoisin, présents maistre Damian Yedel, notaire de Calvisson,. et Anthoine Kouge, de S. Gilles, et moy Antoine Giraudi, notaire (^).

O MÉNARD, op. cit., tom. IV, Preuves, de l'Histoire de la ville de Nismes^ Titres, cxiii, pp. 302, 303.

Ces documents achèvent de prouver notre thèse. Trois points sont donc clairement établis :

1. Le monastère de Saint-Gilles possédait encore, en 1562, le corps de son fondateur.

2. En cette même année, le corps du Saint fut transféré à Toulouse, pour ^empêcher d^être profané par les Calvinistes.

3. Les reliques de saint Gilles furent déposées provisoirement dans la crypte de Saint- Sernin, en attendant que des temps meilleurs permissent de les replacer dans leur ancien sanctuaire de la vallée Flavienne. Ce dernier point mérite une sérieuse attention. ^' L^Bglise de Toulouse, dit M. Teissonnier, possède les reliques de notre saint patron; cette possession est son titre, nous ne le nions pas. Mais il faut, tout en reconnaissant ce titre, ne point en exagérer la valeur. La possession remonte à 1562, elle ne remonte pas au temps des Albigeois. Son point de départ ne fut pas une cession, une donation, une aliénation; on ne peut j trouver qu'un dépôt, un dépôt sacré et motivé par des raisons de force majeure, qui le rendaient plus sacré encore ^^(^).

Après tout ce que nous venons de dire, et en présence des documents rapportés par Ménard, l^assertion de Nicolas Bertrandi, qui faisait hésiter le P. Stilting (^), et le passage de V Histoire de saint Saturnin, objecté par M. Alphonse Bremond (^), ne peuvent créer grand embarras. Le corps de saint Gilles, dont parlent ces auteurs, comme reposant à Saint- Sernin de Toulouse, longtemps avant Fépoque assignée pour sa translation, doit s^entendre non pas du corps entier, mais d^une relique plus ou moins considérable du saint abbé.

Op. cit., p. 173. Cette opinion compte parmi ses partisans, Butler, Vies des Pères, Martyrs et autres principaux Saints, édit. de Eam, t. V, Bruxelles, 1854, p. 1; Trichaud, Histoire de l'invention du tombeau de 8. Gilles, pp. 91, 92; Goubier, Vie admirable du grand 8' Gilles, p. 17; Guérin, Les petits Bollandistes, tom. x, p. 405; de Kerval, Vie et culte de saint Gilles, 2" édit., p. 74; d'Éverlange, op. et edit. cit., pp. 98 et suiv.

(') Voyez plus haut, p. 227.

(«) Id., p. 225.

En fait de. reliques^ rien n'était plus commun au moyen âge^ que de prendi^e la partie pour le tout, un ossement de quelque importance pour le corps entier, un fragment de la tête pour la tête elle-même, et ainsi de suite. C'est la remarque du savant Arnould de Raisse (Raissius), dans la préface de son Hierogazophylacium Belgicum : Ne te.... confundat, dit-il, aut in suspicionem qiiarumdam sacrarum reliquiarum adducat, cum aut a me, aiit a qiiovis alio scripfMm legis caput, brachium, aut corpus aut qiiodvis aliud memhrum cujusdam 8'^^^ hic aut alibi reperiri : cum sœpissime pars una pro toïo, aut ex parte particula accipi debeat Q). Le P. Stilting parle dans le même sens (^). '

Ce qui confirme cette explication, c'est que M. Salvan, auquel M. Bremond emprunte le passage destiné à réfuter Ménard, adopte sans réserve les conclusions de cet historien :

^'^ On a cru faussement, écrit M. Salvan, que le corps de saint Gilles avait été transporté à Toulouse à l'époque de la guerre des Albigeois, au treizième siècle. L'auteur de l'histoire de Nismes a prouvé, d'une manière incontestable, que cette translation a eu lieu dans l'année 1562, lorsque les religionnaires s'emparèrent de la ville et de l'abbaye de Saint- Grilles. Les chanoines désirant soustraire les ossements du Saint aux horreurs d'une profanation, les remirent entre les mains du sieur de Pousillac, gentilhomme du pays, qui les fit secrètement déposer à Toulouse, dans la basilique de Saint- Saturnin. L'historien, que nous avons cité, rapporte les pièces authentiques à l'appui de cette mémorable translation " (^) .

Q) On trouvera le passage complet d'Arnonld de Baisse, en tête du chapitre III de ce livre.

(2) ÂA. 88. Sept, tom. i, p. 289, n. 23.

(^) Histoire de 8aint Saturnin, Martyr et premier Évêque de Toulouse; ou recherches historiques et critiques sur V apostolat et le martyo'-e de ce 8aint, la hasilique de son nom et les reliques qu'elle renferme; suivies des annales de l ia hasilique et de Vabbaye depuis leur fondation jusqu'à nos jours; avec les ipièces justificatives, par M. Vahbé A.... 8(alvan), Chanoine honoraire de la Métropole de Toulouse, Toulouse 1840, pp. 186, 187. — M. l'abbé Auguste

M. Bremond aurait dû peser ces lignes, avant de jeter la pierre à Ménard, qui, d'après lui, est comjpletement dans Verreur. Il est aisé de voir de quel côté se trouve cette erreur complète.

" On assure, continue M. Salvan, qu'à Fépoque de cette translation, il s'opéra un très-grand nombre de miracles par l'intercession du saint abbé, miracles sur lesquels le sieur de Martyris, chanoine de Saint- Saturnin, composa une relation détaillée " (^). Cette relation, précieuse à tant de titres, et qui devait jeter un si grand jour sur la question, n'a pu être retrouvée; il est probable que jamais elle n'aura été livrée à l'impression, et que le manuscrit se sera égaré à une époque déjà éloignée. Si cet ouvrage a vu le jour, comme quelquesuns le supposent, les exemplaires doivent en être d'une rareté fabuleuse (^).

Lucie, vicaire de Saint- Sernin, à Toulouse, nous a offert un exemplaire de cet important ouvrage. Nous devons, en outre, à M. Lucie des renseignements trèscomplets sur l'état actuel des reliques de saint Gilles, conservées à Saint- Sernin, la copie des procès-verbaux dressés lors des diverses ouvertures de la châsse qui contient le saint corps, et une foule d'autres détails du plus haut intérêt, dont nous avons été heureux d'enrichir notre travail. Toutes ces communications formaient l'objet de deux longues lettres, datées du 26 Décembre 1871 et du 16 Janvier 1872. Nous nous plaisons à réitérer au digne et obligeant M. Lucie l'hommage de notre plus affectueuse gratitude. {}) Histoire de Saint Saturnin, p. 187.

(^) Yoici ce que nous écrivait M. l'abbé Lucie, au sujet du travail du chanoine de Martjris : " Du livre des miracles de S. Gilles, pas de vestiges, ni ici, à la basilique de S* Sernin, ni aux archives départementales, où j'ai été le

demander Je comprends tout le profit que vous pourriez tirer des choses

qu'il contient, et c'est pourquoi je voudrais bien vous donner quelque espoir que je le dénicherai quelque part, mais je ne l'espère plus. Cependant je trouve dans un répertoire intitulé : Cahier concernant les tables de tout ce qui est contenu dans deux grands livres sur velin, qui sont aux archives, etc., l'indication suivante :

" Le livre des miracles de S* Gilles et autres corps saints reposant à VÉglise " S^ Sernin, composé par de Martiris, chanoine et infirmier de S' Sernin, fut " donné et dédié par le Sieur de Martiris aux Capitouls de Toulouse, pour lors " appelés Centule, etc. " Donc il serait peut-être possible de retrouver ce livre dans quelque bibliothèque publique.... " M. Lucie paraît croire que le manuscrit du chanoine de Martyris a été imprimé; Brunet ne signale pas cet ouvrage dans la dernière édition de son Manuel du libraire et de V amateur de livres.

Il est impossible de se faire une idée des cruautés et des spoliations exercées à Saint- Gilles par les religionnaires. L^église abbatiale^ — nous l^avons dit déjà (^), — souffrit horriblement : saccagée, brûlée, transformée en cbâteau fort, et enfin condamnée à être rasée jusqu^au sol, la superbe basilique, entamée de tous côtés par le marteau des démolisseurs, n'offrait plus, au départ des Calvinistes, qu'un monceau de décombres. Il fallut de longues années et des sacrifices en disproportion avec les ressources épuisées des habitants, pour faire sortir de ces ruines Féglise actuelle, qui date de 1655.

On comprend, dit M. Teissonnier, que, pendant des temps si calamiteux, où les fidèles de Saint- Gilles n'avaient pas même une église pour célébrer les offices divins, ils ne pouvaient guère penser à réclamer le trésor des saintes Reliques confié à l'Église de Toulouse, et cependant un siècle s'était écoulé à partir du moment où une force vraiment majeure, s'il en fût jamais, les avait déterminés à diriger vers Toulouse les précieuses Reliques, pour les soustraire au péril certain de profanation et de destruction. Et puis, il fut trop tard pour les réclamer intégralement; et l'unique raison qui

nous empêche de les réclamer, est toujours la même raison:

il est trop tard " (2).

Nous allons esquisser maintenant l'histoire des reliques ide saint Gilles, depuis leur translation à Toulouse.

Le corps de saint Gilles, dit M. Alphonse Bremond, fut solennellement déposé dans la basilique, et mis dans une "hapelle qui lui fut dans la suite dédiée. Plus tard, on procéda pompeusement à la translation des reliques, qui furent mises ians un superbe reliquaire en argent, et la tête du saint abbé :ut extraite de la grande châsse, pour être déposée dans un mste d'argent, afin que les saints ossements pussent être

Q) Voyez pins haut, p. 221, note 1.

O Op. cit., p. 177.

exposés plus facilement à la vénération des fidèles et portés aux processions (^) . Cette translation eut lieu au dix-septième siècle (2); le procès-verbal suivant, daté du 17 Octobre 1644, paraît s^y rapporter (^) :

Anno 1644 et die 17 mensis Odohris.

Beliquiœ 8. jEgidii, ahhatis, hic fuerunt repositœ fer D. Joannem Hieronymum Butelh, p^'^'*'", canonicum'et vicarium generalem BD. ahhatis Jiujus ecclesiœ, presentihus ut infra.

Dutelh, vie. gen.; Berthier, premier président au parlement de Tholose; de Cambolus, canonicus; de Thoura, canonicus; Caux, juge mage ("*); D...., avocat du roi; de Lassus, canonicus; de Lagarrigue, capitoul (^); Bernardy, capitoul; Farle, capitoul; Loubem, capitolinus;

(^) Histoire de toutes les Saintes Reliques, etc., p. 58- (2) Salvan, Histoire de Saint Saturnin, p. 187.

(^) Telle est du moins l'opinion de M. Lucie, qui nous écrit : " Vous me demandez si le procès-verbal de 1644 se rapporte à une ouverture de la châsse de S* Gilles, ou au placement des reliques à l'endroit qu'elles occupent actuellement ? Je manque d'éléments détaillés à ce sujet, et rien ne peut m'aider à trancher la question. Je vous ai envoyé le procès-verbal tel que je l'ai trouvé, sans ajouter ni omettre un iota; encore même n'ai-je pas eu l'original sons les yeux, mais une simple copie. Cependant ce que dit M. Salvan (p. 187), semble indiquer, et à mon avis indique clairement, qu'il s'agit de la translation du corps de S' Gilles dans la châsse à lames d'argent, qui le renferma jusqu'à la révolution ". Peut-être les archives de la basilique de Saint-Sernin comprenaient-elles d'autres pièces de nature à éclaircir cette question; en 1865, la basilique fut dépouillée de ce trésor, qui alla enrichir le dépôt des archives départementales. Pour juger de la grandeur de cette perte, il suffit de parcourir le Catalogue des titres originaux et authentiques, formant la collection des archives de la basilique, telle qu'elle existe en 1840, catalogue qui figure en tête des pièces justificatives du livre de M. Salvan, et ne comprend pas moins de 23 pages. On y voit figurer bon nombre de documents relatifs aux Corps Saints, à leur élévation, etc.

C) Juge mage, lieutenant du sénéchal dans quelques provinces. C'est la seule expression où l'adjectif mage soit usité. Mage dérive de l'italien maggio, plus grand, qui vient lui-même d'un adjectif latin fictif magius, forme de magis, plus, et non de major, qui avait donné maire. (Littké, Dictionnaire de la langue française, tom. m, Paris 1874, p. 374, v° Mage.)

(^) Capitoul, nom qu'on donnait aux magistrats municipaux de la ville de Toulouse. Ce terme dérive de capitolium, basse-latinité, pour capitulum, pris dans le sens de maison communale. Capitulum, dit Carpentier, Domus urhi^ puhlica, in qua œdiles seu scahini jus dicunt, aut coeunt. Hinc Capitulare^^ et Capitularii appellahantur, qui iidem sunt, quos hac tempestate Capitoiilf vocant (Glnsistarinm, novum., tom. i, Pariaiis 1766, col. 797, V Co,pitulum).

Biram, capitolinus; Bart. Sentin, sacrista, corp. s'''"" custos; Jean Cabruele, notaire " (^).

Depuis cette époque jusqu^à la révolution française, soit durant un siècle et demi^ nous ne rencontrons aucun détail touchant les reliques de saint Gilles. Pendant la tourmente révolutionnaire^ les nombreuses et remarquables reliques de Saint-Sernin furent sauvées^ comme par miracle. M. Salvan donne à ce sujet de curieux renseignements, empruntés au procès-verbal général et authentique^, qui fut dressé, en 1807, par ordre de Monseigneur l^archevêque de Toulouse, et dont nous parlerons plus loin. Une partie de ces détails a trait aux châsses renfermant les Corps Saints, et, partant, aux reliques de saint Gilles; il est donc de notre devoir de les insérer ici, pour montrer comment le corps du saint abbé est parvenu jusqu^à nous.

La constitution civile du clergé, — c^est M. Salvan qui parle, — venait d^être publiée. En vertu de cette constitution, le Père Hubert, provincial des Minimes, fut nommé curé de Saint- Saturnin. M. Castillon, pasteur légitime de la paroisse, cessa les fonctions de son ministère, au mois de mai 1791. Depuis cette époque jusqu'au 27 février 1794, les châsses, bustes et reliquaires demeurèrent dans leur état primitif, sans i aucune espèce de fracture ou de violation

Le 11 octobre 1794, les commissaires du district vinrent à Saint -Saturnin pour retirer toute Fargenterie de

l'église Quant aux grandes châsses de bois, on se contenta

:1e les dépouiller de leur argenterie (^).

Le dimanche 16 mars 1795, la basilique fut fermée, ît tout culte cessa dans son enceinte. Quelque temps après, e Père Cassé, religieux de saint François de la grande obser- -— ■

(^) Quelques noms sont d'une lecture fort difficile, et nous n'osons garanir la parfaite exactitude de leur orthographe.

(^) La châsse de saint Gilles, pas plus que les autres, ne fut donc ouyerte; lie demeura intacte, et on se borna à Tenlèvement des plaques d'argent, lui la recouvraient.

vance, messieurs Gabriel -Pierre Limes et François-Médard Pontié^ laïquesj délégués par M. Dubourg, vicaire-général de M. de Fontanges, cberclièrent à préserver les reliques, renfermées dans la basilique, d^me profanation qui paraissait imminente. A cet effet, ils se rendirent dans la maison du sieur Passerieux, sacristain du chapitre.

" A sept heures du soir, ils pénétrèrent dans la basilique par la porte du cloître, dont le sacristain s'était procuré la clef; ils étaient accompagnés des époux Passerieux et des époux Labat. (Suivent quelques détails concernant les reliques extraites des bustes de Saints, le 11 Octobre 1794.).*... Ils transportèrent ensuite dans la sacristie des Corps Saints toutes les grandes châsses, les rangeant par ordre et plaçant audessus le nom du Saint auquel elles appartenaient. Toutes les reliques qu'ils avaient trouvées (dans les armoires et provenant des bustes) furent renfermées dans un coffre et transportées d'abord à la maison de M. Pontié, et ensuite dans rhôtel de Comminges. Le lendemain du jour oii se fit l'enlèvement des reliques de la basilique, les mêmes personnes voulurent faire une seconde tentative, à l'effet d'enlever les grandes châsses; mais elles trouvèrent la porte fermée en dedans.

" Le 22 juillet 1795, la liberté du culte fut rendue momentanément aux catholiques. (M. Salvan raconte ensuite comment les reliques furent rapportées, le lendemain, à la basilique, et replacées dans leurs armoires respectives.).... Enfin les grandes châsses furent aussi retrouvées intactes dans la sacristie des Corps Saints, et dans le même ordre qui y avait été établi, lors de l'enlèvement nocturne opéré par les commissaires. Après cette première opération, M. Dubourg délégua messieurs Jean-Êtienne-Marguerite Yidal et Jean- Denis Cailhive, prêtres, à l'effet d'apposer sur toutes les reliques les sceaux de M. de Fontanges.

Cette opération eut lieu dans l'après-midi du mêmt jour. Les ecclésiastiques scellèrent successivement les capsula

(contenant les reliques extraites des bustes et des reliquaires de moindre dimension) et les cMsses^ ainsi que toutes les autres reliques, qui n'avaient point été enlevées de la basilique.

Au mois d'octobre 1795, l'église fut de nouveau enlevée aux catholiques et rendue aux constitutionnels, qui y demeurèrent jusqu'au 14 novembre 1802. Les temps étaient devenus beaucoup plus calmes; on n'avait plus à craindre une profanation. Toutefois, pour préserver ces reliques de toute atteinte, dès que les constitutionnels eurent pris possession de la basilique, on apposa les sceaux de la république sur la plus grande partie des capsules et des châsses, et ce cachet demeura empreint sur elles jusqu'à l'époque de la vérification solennelle de toutes les reliques, qui fut faite en 1807; en sorte que ce fut l'autorité publique elle-même qui veilla, pendant sept années, à la garde de ce précieux trésor" (^).

Nous tenions à n'omettre aucun des détails qui précèdent; outre l'intérêt qu'ils présentent, ils prouvent, à toute évidence, qu'à part la spoliation sacrilège dont elles furent l'objet, les reliques de saint Gilles n'eurent à subir aucune profanation. Chose curieuse, et dont l'histoire de ces tristes temps offre, sans doute, bien peu d'exemples : la châsse de saint Gilles, regardée comme propriété nationale, est revêtue du sceau de la république, elle a pour gardiens les autorités mêmes issues de la révolution !

Nous voici en 1807. Dans le cours de cette année, et par ordre de Mgr. Claude Primat, archevêque de Toulouse, on pro- 1 céda à la vérification de toutes les reliques renfermées dans l'enceinte de la basilique de Saint- Sernin. On tint onze séances dans les mois de Juin, Juillet et Août (^), qui furent 1 toutes présidées par M. Clément de Barbazan, vicaire général j de Mgr. l'archevêque de Toulouse. M. Mathieu, curé de la I paroisse, MM. les vicaires, les membres de la fabrique, les

{}) Salvan, Histoire de Saint Saturnin, pp. 351 et sniv.

(^) La séance eut lieu le 10 Juin 1807, et la onzième, le 5 Août suivant.

commissaires qui avaient opéré Fenlèvement des reliques en 1794, et plusieurs ecclésiastiques, assistèrent comme témoins à toutes ces séances, et signèrent, en cette qualité, le procèsverbal détaillé, qui fut dressé à cette occasion (^).

La vérification des reliques de saint Gilles eut lieu dans la neuvième séance, tenue le 6 Juillet; voici, en partie, le procès-verbal de cette séance, malheureusement fort sobre de détails en ce qui concerne les reliques du saint abbé :

Extrait du procès-verbal dressé par nous Clément de Barbazan, premier vicaire-général de M^"^"'' Claude- François-Marie Primat, archevêque de Toulouse, nommé spécialement à Teffet de vérifier les précieuses reliques, qui reposent dans l'insigne église de S' Sernin, et qui avaient été, dans le cours de la révolution, dépouillées de leurs ornements d'or,, d'argent et de pierres précieuses, et pour constater l'identité de celles qui avaient été enlevées par les soins de M. l'abbé Dubourg, alors vicaire-général de M^'"^''' de Fontanges, et reportées dans la dite église.

Cejourd'hui, lundi, 6 Juillet, à 4 heures de relevée, nous Clément de Barbazan, vicaire-général, le saint nom de Dieu invoqué, avons continué nos opérations, en présence de M. Mathieu, vicaire, représentant M. le curé, absent et malade, de MM. Papillon et Garrigou, prêtres habitués de l'église, de M. Duprat, fabricien, et de M. Limes, laïc.

1° On nous a présenté 5° Nous avons visité successivement et

examiné avec attention : 1° Une châsse recouverte d'étoffe de soie violette^ contenant le corps de 8^ Gilles, ahhé; 2° Une autre en bois doré, etc.

Vu l'heure tardive, nous avons clôturé la séance par le Suh tuum prœsidium, avons ajourné la suivante à Jeudi prochain, 9™^ du courant, et la présente ont signé, avec nous et notre secrétaire, (Sign.) D. Mathieu, vie; Garrigou, prêtre; Papillon, rel. feuill. prêtre; Duprat, fabricien; Limes, cadet; de Barbazan, vie. gén.; V. Amoureux, vice-secrétaire {^).

(^) Salvan, op. cit., p. 356. L'antenr avait reçu communication de cette pièce importante, conservée aux archives de l'arclievêché de Toulouse; des extraits de ce procès-verbal se trouvent parmi les rares documents, qui sont restés à Saint- Sernin, lors de Tenlèvement de son riche dépôt d'archives.

(^) Cet extrait nous a été transmis par M. le vicaire Lucie, qui s'était donné beaucoup de mal pour le découvrir, et exprime, à juste titre, sa surprise de le voir si laconique. " En fouillant encore dans les débris de nos archives, écrit-il, j'ai mis la main sur le procès-verbal tant désiré de 1807- La partie de ce procès-verbal, qui se rapporte aux reliques de saint Gilles, est très-suc-

La châsse de saint Grilles fut ouverte, une deuxième fois, dans le courant de ce siècle, en Tannée 1816. Jusqu^ alors, rancienne église abbatiale de Saint-Gilles, si fière jadis de garder le corps entier de son illustre patron, ne possédait pas même la moindre parcelle de ses reliques. Faisant droit aux instances de M. Estève, Tun des citoyens les plus respectables de la ville de Saint-Gilles, 1^ archevêque de Toulouse consentit à ouvrir la châsse, pour en extraire une petite portion des ossements du saint abbé. Yoici le procès-verbal de cette ouverture :

L'an mil huit cent seize, et le septième jour du mois de Mai, nous Claude-François-Marie Primat, archevêque de Toulouse, etc., nous étant transporté dans l'insigne église de S' Sernin de Toulouse, et après avoir fait notre prière à la chapelle du S' Esprit, nous nous sommes fait représenter la châsse contenant le corps de S' Gilles, abbé, et après avoir reconnu l'intégrité des sceaux, l'avons fait ouvrir en notre présence, par M. Mathieu, curé de la dite église, et en avons respectueusement extrait une partie des ossements du dit corps de S* Gilles (^), que nous avons renfermée dans une petite boîte de bois rouge, en forme ovale, liée par un cordon de soie rouge, à laquelle nous avons apposé le sceau de nos armes. De suite nous avons procédé à la fermeture de la dite châsse. Mais ayant reconnu que la boîte était peu décente et vermoulue, avons ordonné qu'il en serait fait une autre, Iqui nous a été ensuite présentée, faite en bois de noyer, et recouverte |sn bandes de laiton; le tout bien reconnu, l'avons fait fermer, et y ivons apposé le sceau de nos armes. Du tout avons dressé le présent procès-verbal, en présence du dit sieur Mathieu, curé de S* Sernin, ie M. Mortier, vicaire de la même église, et de M. Mouy, clerc tonsuré, (ui ont signé avec nous et notre secrétaire. (Signé) f C. F. M., archeêque de Toulouse; Mathieu, curé de S* Sernin; Mortier, vie; Mouy, 1ère tonsuré; l'abbé de Prépaud, Ch. Secrét(2).

En 1846, la châsse oii reposaient les ossements de saint Hlles, fut encore renouvelée; le procès-verbal suivant en fait foi :

note, beaucoup plus que je pouvais le pressentir par les passages ayant trait d'autres reliques, et que j'avais déjà trouvés. "

(^) On trouvera la description de ces reliques, et d'autres détails qui s concernent, au chapitre m de ce livre.

(^) Communiqué par M. Lucie.

Ânno Domini 1846, die vero 28 7^"% nos commissarii infrasœipti, deputati a D. D. Paulo Theresia David d'Astros, Archiepiscopo Tolosano, ad visitandas quasdam tliecas, in quïbus asservantur sacrœ réliquiœ, quibus gaudd insignis Ecclesia /S'' Saturnini Tolosœ, aperta tlieca in qua réliquiœ sandi ^gidii, abhatis, ah antiquis temporihus quiescunt, certioresque facti de ipsarum authenticitate, tum ipso tumuli statu, tum lectione instrumentorum, quœ in ipso reduduntur, sacras reliquias in novam thecani deposuimus cmn instrumentis, ipsamque nemon et prœsentes litteras sigillo D. D. Arcliiepiscopi consignavimus. Tolosœ, die 28 Septembris 1846. (Sign.) Berdoulat, vie. gen., Ferai, diOM. secrétaire (}).

Les habitants de Saint-Gilles avaient reçu, en 1816, une petite portion des reliques de leur patron, mais cette portion si exiguë était loin de répondre à Tardeur de leurs désirs. Ils souhaitaient de rentrer en possession du corps entier de saint Gilles, et, à défaut d'une restitution complète, ils se croyaient en droit de réclamer une concession moins parcimonieuse, que celle dont ils avaient été l'objet. Les évoques de Nîmes plaidèrent chaleureusement leur cause, et ne s'épargnèrent aucune peine pour obtenir de FEglise de Toulouse le recouvrement d'une partie plus notable du sacré dépôt. M. Teissonnier raconte en détail, dans le dernier chapitre de son livre, les démarches faites par ces prélats, et surtout par Mgr. Cart, le prédécesseur immédiat de Mgr. Plantier; nous croyons ne pouvoir mieux faire, que de suivre l'auteur dans cet exposé.

Le recouvrement des reliques de saint Gilles fut une des grandes préoccupations de Mgr. Cart, pendant la cruelle et longue maladie, qui devait le ravir à Faffection de son troupeau. Ne pouvant aller en personne à Toulouse, à cause de l'état de faiblesse oii le mal l'avait réduit, il écrivit plusieurs lettres à l'archevêque de cette grande ville, pour le presser de satisfaire le vœu si légitime des habitants de Saint-Gilles. Il fit même porter ses réclamations auprès de ce prélat par Mgr. Guibert, évêque de Viviers (^), qui se rendait à Toulouse,

{}) Transmis par M. Lucie.

(2) Plus tard archevêque de Tours; aujourd'hui cardinal et archevêque Paris.

ajoutant que^ s^il ne pouvait obtenir autrement satisfaction pour une demande si juste, il solliciterait Pappui moral du Saint-Père. Ceci se passait vers la fin de Tannée 1854.

Le 13 Décembre de cette année, Mgr. Mioland, archevêque de Toulouse, écrivait à Févêque de Nîmes la lettre suivante, dans laquelle il reconnaît hautement le bon droit des fidèles de Saint- Gilles, en même temps qu^il confesse ^impuissance morale où il est de leur rendre la justice qu'ils réclament :

Toulouse, le 13 Décembre 1854.

Monseigneur,

Je suis tout à fait de votre avis; S. Gilles vous est dû. Si cela dépendait de moi, vous l'auriez déjà; mais je n'en suis pas le maître : curé, fabrique, paroissiens, surtout conseil municipal, maire, ville; tout éela m'excommunierait sans aucun doute, sans compter l'émeute et tout ce qui s'ensuit.

Il y a vingt-huit ans, le cardinal de Clermont-Tonnerre voulut tirer la tête de saint Thomas du trésor de Saint- Sernin, pour la déposer au séminaire; horribles clameurs ! il fallut renoncer au projet (^).

Mgr. de Viviers me dit que vous tenteriez un autre moyen (le recours au Pape); vous ferez très-bien et, de mon côté, j'y concourrai de tout mon pouvoir.

Je remercie S. Gilles de m'avoir procuré de vos nouvelles par ' votre lettre.

t Jean-Marie, Archev. de Toulouse.

A la réception de cette lettre, Mgr. Cart comprit bien qu'il lui restait peu d'espoir de réussir, même en s' adressant au souverain pontife; car le grand obstacle ne venait pas de Tautorité ecclésiastique, parfaitement édifiée sur le bon droit des habitants de Saint-Gilles, mais de la dévotion et de l'invincible attachement de la population toulousaine pour les saintes reliques, même pour celles dont elle était simplement constituée dépositaire. Cependant, afin de pouvoir se rendre

Q) Voyez là-dessus Salvan, Histoire de Saint Saturnin, pp. 359, 360. On y trouve la belle lettre du conseil municipal de Toulouse au cardinal de Clermont-Tonnerre, lettre qui fit renoncer ce dernier à son dessein.

cette justice qu^il n^avait rien négligé pour recouvrer ce trésor^ Mgr. Cart crut devoir recourir au Saint-Père. Il lui exposa Fliistoire des reliques de saint Gilles et de leur translation forcée à Toulouse; les droits des fidèles de Saint- Gilles et leurs vœux persévérants; en un mot, toute la suite de cette grave affaire^, et terminait en suppliant le Saint-Père d^appuyer, de sa suprême approbation, la demande qu'il se proposait de réitérer auprès de T Église de Toulouse.

Pie IX ne tarda pas à répondre à Mgr. Cart par le bref suivant, dont nous donnons le texte en note :

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