I. Homil. in Ezeck. I, xi
Eleutherîus, et, entré avec lui dans Voratorium^ je lui demandai d'obtenir pour moi de Dieu par ses prières de pouvoir jeûner ce jour-là. Eleutherius pria. Quand il sortit un instant après de Voratorium, je ne sentais plus rien, je pus jeûner jusqu'au soir, je ne me reconnaissais plus, je vaquais au service du. monastère, et, le soir venu, mes forces étaient si grandes, que j'aurais pu jeûner un jour de plus, si j'avais voulu (Dial. lïl, 33).
Nous avons dans ce récit l'aveu de l'infirmité qui ne devait plus quitter Grégoire, et qui s'aggravera avec l'âge. Nous y avons aussi un indice de la part qui lui incombait dans l'administration de son monastère, « in dispositione monasterii occupata mens ». Le mot dispositio éveille l'idée d'affaires temporelles*. C'est notre surprise que Grégoire n'en fût pas déchargé. Nous avons enfin l'indice de l'existence d'un oratorium, un seul, dans le monastère 2. Nous
1. Rapprocher l'épitaphe de l'acolyte Innocentius (iv^ siècle) : Hic ob ecclesiasticam dispositioitem: iTraERiB(us) sàepe labobavit
NAM ITER USQUE IN GRAECIIS MISSUS SAEPE ETIAM CAMPAinA(M) GaBA- BRIAM: et ApnLXAM POSTREMO MISSDS in SaRDINIAM IBl EXIT DE
SAECDLO.' Inscription publiée par O. Marucchi dans Miscellanea G. B. de Rossi (1924), t. II, p. 88.
2. N'oublions pas que les monastères en ce temps-là n'ont pas droit à avoir de missae publicae. Ce point a été réglé par le pape Pelage II, ainsi que nous l'apprendra Grégoire (J. i4»6). Pas de missae publicae, c'est-à-dire de messes de l'évêque, et donc pas de cathedra de l'évêque, « Sed sicut et consuetudo et praecepti ténor (de Pelage II) eloquitur, si mîssas ibidem sibi celebrari voluerint, a te presbyter dirigatur. » Grégoire donne ses raisons dans une lettre à l'évêque de Riminî. Pas de missae publicae célébrées par l'évêque dans le monastère de Saint- André de Rimini, « de peur que, dans la retraite des serviteurs de Dieu, on ne donne occasion à des concours du peuple, et que la présence de trop nombreuses femmes ne soit une occasion de
verrons ailleurs que le monastère avait dans son enclos son cimetière.
Rome aurait dû conserver jalousement la maison et le monastère de saint Grégoire ! La basilique qui porte le nom de Saint-Grégoire ne peut remonter^es origines plus haut que le xii^ siècle *. Telle qu'elle est, reconstruite au début du xvm^, elle est bien l'édifice le plus correct, le plus nu, le plus incolore de Rome, rien n'y évoque l'âge et l'auteur des Dialogues. A l'extrémité d'une terrasse plantée de quelques cyprès, s'alignent dans une architecture théâtrale trois chapelles dédiées respectivement à saint André, à sainte Barbe, à sainte Silvia : elles sont dues à la munificence et à la dévotion du cardinal Baronius, abbé commendataire de l'abbaye du clivus Scauri.
On assure que ces édicules de Baronius reposent sur des restes àHopus reticulatum de l'époque impériale, et l'on peut voir sur la droite un pan de mur déterré qui appartient à l'enceinte du temps des rois : ces restes nous sont indifférents, parce qu'ils ne nous parlent pas de saint Grégoire. Aussi bien ne faisonsnous aucun vœu pour qu'on ouvre des tranchées aux pieds des cyprès de la terrasse ou le long de l'aimable pergola du potager. A défaut de vestiges, si authentiques fussent-ils 2, « Ce l'aria », il y a l'at-
scandale pour les âmes simples » (J. iSôa). Cette formule, missas illic publicas per episcopum fieri omnino prohïbemus, est une formule que l'on retrouve maintes fois dans le registre de saint Grégoire : c'est une règle de droit.
I. Toyez V. MoscHiNi, S. Gregorio al Celio, s. d., et la bibliographie qui l'accompagne. Voyez le • plan de Grisar dans le Dict. archéol. chrét. t. VI, p. 1758.
3. «f In i8go, a seàrch in the cellars of the monastery revealed the fact that deep beneath the modem buildings the old house
mosphère, comme disait un jour de saint François à M^"^ Dachesne un franciscain qui lui faisait visiter les Carceri, il y a tout ce qui flotte d'histoire entre ces murs et dans cette lumière.
L'horizon, est ici celui que saint Grégoire a vu de ses yeux : face à sa demeure, le Palatin, jadis arx imperii, et, au premier plan du Palatin, le palais de Septime Sévère, le Septizonium; sur la gauche, le Girque Maxime, où Totila fit courir en 549 pour la dernière fois; sur la droite,- l'amphithéâtre Flavien, qu'on n'appelait pas encore le Colisée, et où les derniers jeux furent donnés au temps de Théodoric ; et sur la droite encore, à l'extrémité dé la via triumphalis qui séparait le Caelius du Palatin, l'arc de Constantin... La demeure patricienne de Grégoire était aux abords du quartier le plus monumental de Rome, un monastère y pouvait trouver maintenant • une solitude.
Il n'était pas possible qu'un romain de la naissance et de la valeur de Grégoire fut par l'Eglise romaine laissé dans la retraite que son renoncement avait cherchée et où se complaisait son âme contemplative. Dans les desseins de la Providence, cette initiation à la vie monastique ne devait être qu'une préparation de plus. On a lieu de croire que le pape Pelage II (579-590), au début même de son pontificat, décida d'attacher Grégoire à son service.
still exists in a marvellous state of préservation, and might easily be excavated -without impairing the stability of the church above. Unfortunately, the projected excavation has not been carried out. » Ddddçn, t. I, p. 11,
Si l'acte par lequel Grégoire, préfet de Rome, a servi de garant à la cautio de l'évêque de Milan Laurentius, est de 574, on peut accorder au plus cinq années à la vie de Grégoire dans son monastère.
Le pontificat de Pelage II commençait (3o juillet Sno) dans les terreurs d'un siège, les Lombards assiégeaient Rome. On avait dû procéder à l'ordination du pape sans attendre la confirmation de son élection par l'empereur, qui était pour lors Tibère II (578-582). Grégoire, qui ne pouvait que se soumettre à la volonté du papp sur lui, accepta" d'être fait diacre, quoi qu'il en eût, et encore ignorait-il qu'on le destinait à être envoyé aussitôt à la cour de Constantinople. Le pape, en effet, ne le faisait pas diacre pour le service d'une des sept régions ecclésiastiques de Rome confiées aux sept diacres de l'Église romaine, mais pour la mission de <c veiller dans un palais terrestre ». Les apocrisiaires du pape à Constantinople étaient presque toujours des diacres de l'Eglise romaine. Le diacre qu'on envoyait cette fois avait l'originalité d'être un moine, mais sans doute l'ancien préfet de Rome n'était-il pas un inconnu à Constantinople.
Un historien récent de saint Grégoire s'est plu à décrire l'éclat de Constantinople à pareille date, l'animation de son port, la Corne d'Or, la richesse de la ville, la beauté de ses architectures, la Sainte- Sophie de Justinien resplendissante de jeunesse, et la cour impériale dans sa dignité cérémonielle, tout ce qui dut frapper les regards de Grégoire, sinon les éblouir*. Plus brillant et animé était l'aspect de la nouvelle Rome, urbs regia, plus mélancolique devait être pour Grégoire l'image inoubliable de la vieille Rome qu'il venait de quitter, et de la solitude qui s'était faite dans ses murs, et des menaces qui pesaient sur elle.
Constaiitinople était une ville pour lors unique au monde, où refluait la vie de ce qui subsistait de l'empire romain, et où le basileus en personnifiait le pres-
Justinien (Say-SôS), dans un règne long et glorieux qui avait rétabli la domination romaine « d'un Océan à l'autre Océan », avait réalisé l'autocratie la plus systématique qu'on eût jamais vue. En distinguant théoriquement les deux domaines da sacerdoce et de l'empire, il estimait avoir des devoirs envers le sacer-
I. DoDDEN, t. I, p. i33-i36. Schubert, p. .102, évalue à 36i millions de marks or le coût de la construction de Sainte- Sophie.
doce, et à roccasion il les concevait comme une extension de sa souveraineté. Il entendait être orthodoxe, quitte à dicter lui-même l'orthodoxie ; il entendait être déférent pour le sacerdoce, quitte à déposer les évoques qui lui résistaient ; il entendait laisser à l'Eglise le service des choses divines, quitte à légiférer sur toutes les naatières ecclésiastiques sous couleur de sanctionner les canons. Le Siège apostolique, grand de l'autorité d'un saint Léon, d'un Gélase, d'un Hormisdas, était bien menacé par ce césaropapisme : le maintien de son principatus était un problème de tous les jours. Au concile de Constantinople de 536, on avait vu le patriarche Menas déclarer : « Bien de ce qui se fait dans la très sainte Eglise ne doit se faire sans l'avis et sans l'ordre de l'empereur, et, comme vous savez, nous suivons le Siège apostolique et lui obéissons, sa communion est la nôtre, nous condamnons ceux qu'il condamne. > La coordination de ces deux autorités était pour l'Eglise universelle la «question d'Orient* ».
Tibère II est l'empereur que Grégoire trouve à Constantinople en y arrivant. Grégoire da Tours (VI, 3o) fait le plus vif éloge de ce prince, de sa prudence, de sa justice, de sa bienveillance égale pour tous, et de . la sympathie universelle qui s'attache à lui. Il oppose là vertu et la religion de Tibère II à l'avarice féroce de Justin II et à son orthodoxie suspecte. Les moyens de rigueur appliqués par Justin II aux dissidents monophysites ont été sans résultat, et sans résultat les tentatives de compromis. Avec Tibère II, on a renoncé aux rigueurs et aux traç-
I. P. Batiffol, « L'empereur Justinien et le Siège apostolique», Recherches de science religieuse^ 1926, p. 193-264.
talions : nous ne voyons pas que Grégoire se plaigne de cette politique de non-intervention.
Le patriarche de Constantinople est Eutychios. Promu au siè^e par la faveur de Justinîen en 552, il a présidé en 553 le concile qui a consenti à Jastinién la condamnation des Trois Chapitres. Eutychios a été l'homme de Justinien jusqu'en 565, presque jusqu'à la fin du règne. A la dernière heure, pour des raisons qui ne sont pas toutes claires, Eutychios a été déposé, exilé, d'ordre de Justinien, et il n'a été rappelé qu'en 577, quand est mort le patriarche que Justinien avait mis à sa place. Restauré après douze ans d'exil, Eutychios fait figure de confesseur. Rome cependant a une médiocre confiance dans Eutychios, Rome n'est à peu près jamais en confiance avec les évêques de Constantinople.
Grégoire ne sait pas le grec, infériorité grave pour lui à Constantinople. A la cour, dans le monde officiel, chez les romains réfugiés, on parle latin, sans doute, mais avec le clergé oriental qui ne sait que le grec, et pour ne rien dire du clergé de langue syriaque, les relations ne peuvent être que limitées.
La culture byzantine est pour Rome un monde désormais inaccessible. Or le siècle de Justinien n'a pas produit que sa législation, il â produit une littérature ecclésiastique débordante, dont on aurait tort .de déprécier l'intérêt^. En retour de la condamnation définitive d'Origène au concile de 553, une théologie résolument- aristotélicienne donne naissance à la première en date des Scolastiques. Et en réaction de celte dogmatique spéculative s'accrédite sous le nom du pseudo-a'réopagite Denys la dogmatique mystique.