MORICGA, p. XLIX
vieillard, un pauvre, et comme la conversation des vieillards m'est chère, ut mihi senum collocutio esse semper amahilis solet, je lui ai demandé avec intérêt d'où il était. Il me répondit qu'il était de la cité de Todi. Je lui dis aussitôt: Est-ce que, père, tu as connu l'évêque Fortunatus. Il me dit: Je l'ai connu et bien connu. Je répliquai: Dis-moi, je te prie, si tu connais de lui quelque miracle et réponds à mon désir en m' apprenant quel homme il était. Alors le vieillard me dit : C'était un homme bien différent des hommes que nous voyons maintenant... » La jolie scène, prise sur le vif, et qui nous révèle la méthodede Grégoire !
Chacun des récits des Dialogues a ainsi son répondant, et Grég-oire s'impose cette règle, pensant prévenir par là chez ses lecteurs toute tentation de doute, « iit duhitatiojiisoccasionemlegentibussuhtraham » (Prolog.). Mais, en fait, la bonne foi de Grégoire est si crédule, que certains naguère encore voulaient douter que les Dialogues fussent d'un si fermé esprit. Ils sont de lui, comme la vie de saint Martin est de Sulpice Sévère, comme Vin gloria confessorum est de Grégoire de Tours. Les plus graves gens de son temps étaient ainsi. Le pape Pelage et d'autres « très religieuses personnes » avaient raconté devant Grégoire les aventures de l'ermite de Marsico en Campa nie (III, i6). Le vénérable Valenlio, qui fut mis à la tête du monastère du clivus Scaurif ne doutait pas que deux de ses moines de Valérie n'eussent chanté les psaumes après avoir été pendus haut et court par les Lombards à un même arbre (IV, 21).
Le temps était loin où les prédicateurs, pressés de répondre à la question de savoir pourquoi on ne voyait plus de miracles, répondaient que les miracles, qui avaient accrédité la prédication apostolique, avaient
été nécessaires et qu'ils suffisaient*. Le culte des martyrs était venu; autour de leurs tombes, autour de leurs reliques, on avait vu renaître les miracles. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, aurait pu dire comme Grégoire : « Auprès de leurs- restes éteints, les malades vivants viennent et sont guéris; les parjures viennent et sont dénoncés par le démon; les démoniaques viennent et sont délivrés ; les lépreux viennent et sont guéris;' les morts sont apportés et ressuscitent » (ÏV, 6). Les tombeaux des martyrs maintenant n'étaient plus seuls à faire des miracles, les saints en faisaient, les saints vivants, les saints en chair et en os, et leurs miracles étaient la preuve de leur sainteté.
Dans la ville de Todi, un homme vivait avec ses deux sœurs, il s'appelait Marcellus, et était un homme de bonne vie. Il mourut un soir de samedi saint. Ses sœurs en larmes coururent à l'évêque de Todi Fortunatus et à grands cris se mirent à le supplier : « Nous savons que ta vie est celle des apôtres, tu purifies les lépreux, tu rends la lumière aux aveugles, viens et ressuscite notre mort. » L'évêque se refusa à tenter Dieu et congédia les pauvres filles, mais il était triste, et, le matin de Pâques venu, avec deux de ses diacres, il se rendit à la maison du mort, il pria auprès du corps inanimé, puis doucement il appela le mort par son nom : Frère Marcellus. Et le mort, comme s'il avait dormi d'un sommeil léger, ouvrit les yeux(I, lo). Telle est auprès de Dieu la puissance impétratoire de la prière des saints, pensait Grégoire. Il pensait,
I. H. Decehaye^ Saint Martin et Sulpice Sévère (igio), p. 73. Encore ne faut-il pas oublier que saint Athanase avait écrit la Fie de saint Antoine, qui a été vite si populaire en Occident.
il est vrai, non moins sagement et voulait qu'on n'oubliât pas que les saints peuvent être saints et ne pas faire de miracles. « La vraie valeur de la vie^ disait-il, est dans les œuvres de vertu, non dans les miracles : il est nombre de saints qui, bien qu'ils ne fassent pas de miracles, ne le cèdent pas à ceux qui en font ». (I, 12).
A Ferentino *, il y avait un prêtre, nommé Amantius, et d'une grande simplicité, qui, à la manière des apôtres, posait ses mains sur les malades et les guérissait. «J'ai voulu voir moi-même un homme d'une si grande vertu, écrit Grégoire, je me le suis fait amener, j'ai voulu qu'il demeurât quelques jours in infirmorum domo, où on pourrait vite vérifier s'il avait une grâce de guérison. » Il vint donc, accompagné de Floridùs, son évêque. Et en effet il obtint par sa seule prière la guérison d'un malade, qui était « ce que les médecins nomment d'un mot grec frénétique » (III, 35). Toujours l'intervention de la prière, le recours à Dieu tout-puissant et secourable, telle était pour saint Grégoire la moralité du miracle, sa conformité à la maxime évangélique : Demandez et vous recevrez. Et notez une autre conformité : Amantius guérissait à la manière des apôtres. Dieu n'opère pas autrement qu'il n'opérait par les mains des prophètes et des apôtres : il ressuscite des morts, il guérit des aveugles, des muets, des possédés, il multiplie les pains dans le four, l'huile et le vin dans le pressoir. Mais Dieu opère, il opère tous les jours, et le diacre Pierre, en écoutant les récits de Grégoire, peut dire : « Nous constatons que chaque jour s'accomplit la parole de la vérité : Pater meus iisqiie modo operatiir,