I. Nous lisons Ferentino, avec Moricca, au lieu de Tibur
et ego operor » (I, 17). Grégoire trouvait une raison de ne pas s'en étonner dans la pensée que la fin du monde était imminente : on touchait au « siècle futur », les miracles en devenant plus éclatants y préludaient
(IV,4i)i. ^ . ; , -
Saint Grégoire avait dû apprendre de saint Augus» tin que les prières de l'Eglise, et le « sacrifice salutaire », et les aumônes, sont un secours que nous pouvons procurer aux morts ^.
Il avait eu au cliçus Scauri un moine nommé lustus, qui connaissait la médecine, « medicinali arte fuerat imbutus », et qui lui donnait ses soins dans les constantes épreuves de sa santé. Il mourut « avant ces trois ans » , dit saint Grégoire. Or, lustus avait un frère, nommé Copiosus, qui présentement gagne sa vie à Rome en exerçant « l'art de la médecine ». A sa dernière heure, lustus avoua à son frère qu'il avait gardé en cachette trois pièces d'or, trois aurei. Les moines qui le soignaient découvrirent les trois pièces d'or cachées. Que faire ? La règle du monastère était absolue, les Frères mettaient tout en commun et ne devaient rien posséder en propre. Il fallait faire un exemple. Grégoire donc manda le prieur (/?rae/?o«YMs) et ordonna que personne n'adressât plus la parole au moribond : quand il serait
1. Le P, Delehaye, p. 77, signale que, pour Grégoire, les miracles de son temps sont en quelque sorte de « rang secondaire » . Ainsi peut-il ailleurs parler de la rareté des miracles, et reprendre la thèse classique que la foi naissante avait besoin d'appuis qui désormais ne sont plus nécessaires. Moral, XXVII, 18. Homil. in, Euang. XXIX.
2. Augustin. Sermo^ CLXII, 2-3. Enchiridion, XYIlï, 69. P. Lejay, Césaire d'Arles (1906), p. 148 : « La doctrine du purgatoire a un relief particulier dans les sermons de Césaire. Il la
trouvait toute formée dans saint Augustin. »
mort, on l'enterrerait à part du cimetière de la cpminunautéj et l'on jetterait dans la fosse les trois pièces d'or. lustus comprit au silence de tous la leçon qu'on lui donnait, et il mourut de tristesse. La communauté comprit mieux encore. Trente jours après, écrit Grégoire, je fus pris de compassion pour le mort, je pensai avec douleur aux supplices qui étaient son châtiment, je cherchai si quelque chose pouvait y remédier. Je mandai à nouveau le prieur et je lui dis ; « Le Frère défunt est au supplice du feu, nous lui devons quelque charité, et, dans la mesure où nous le pouvons, il faut aider à le racheter : va donc, et, à partir de ce jour pendant trente jours consécutifs, offre pour, lui le sacrifice, que pas un jour ne passe sans que l'hostie salutaire ne soit immolée pour sa délivrance. » Le prieur fit ce que nous lui avions commandé. Pour nous, nous eûmes à penser à autre chose, et nous n'avions pas compté les jours, quand le mort , une nuit , apparut en vision à Copiosus son frère, qui lui demanda : « Qu'ya-t-il, frère, et comment es-tu?» Il répondit : « Jusqu'ici, c'a été mal, mais maintenant je suis bien, car aujourd'hui j'ai reçu la communion. » Copiosus en fil part aussitôt au monastère, et les frères découvrirent sans peine que, ce jour, pour la trentième fois l'oblation avait été célébrée. La concordance était trop évidente pour que l'on ne pût douter que « le défunt avait par la salutaire hostie échappé au supplice » (IV, 55).
De cette histoire, qui est célèbre, on tirera cette conclusion aussi : Grégoire croyait aux visions et que Dieu se sert des songes pour nous instruire. Ce n'était pas une nouveauté, puisque saint Pierre et saint Paul avaient eu des songes par lesquels Dieu leur révélait ses desseins. Cependant, au sujet des songes,
Grégoire ne se dissimule pas qu'ils peuvent être une illusion de nos sens dans le sommeil. « Il faut, dit-il, y croire d'autant plus difficilement que l'on ne voit pas facilement de quelle suggestion ils viennent. » Il a un critérium : « Les saints, dit-il, discernent les illusions des révélations à une certaine saveur, quodam intimo sapore. » Grégoire du moins veut que nous soyons sur nos gardes, car le péril est certain que court l'esprit qui manque de prudence en ces matières, « si erga haec mens cauta nonjuerit » (IV, 48) .
Toutes réserves faites sur la critique de saint Grégoire, prenons les Dialogues pour ce qu'ils sont, un livre populaire, délibérément populaire. Grégoire avait dû faire l'expérience que, dans les homélies qu'il prêchait à son peuple, ce bon peuple goûtait plus que tout les^ récits édifiants qu'il y entremêlait. Il savait que « les exemples mieux' que les exhortations enflamment dans les cœurs l'amour de la patrie céleste » [Prolog.).
Puis, les temps étaient durs, très durs. Les Lombards, qui étaient, en Italie les maîtres de l'heure, étaient des ariens et des païens. Est-ce donc que Dieu avait abandonné les fidèles de la sainte Eglise? Grégoire trouvait dans les miracles qu'il recueillait la preuve que Dieu était avec son peuple, toujours présent, toujours secourable*. Le diacre Pierre en fait la
I. Voyez la jolie lettre àDominica, femme d'un vir gloriosus, Jean, et revenue à l'unité de la foi. Grégoire lui représente qu'elle aurait dû considérer quelle multitude de fidèles il y a dans le sein de la mère Eglise^ « quanlisque virtutibus sacerdotes qui in ista fide defuncti sunt coruscarunt, vel quanta ad corpora sua miracula faciant, atque eos nos non diiudicare, sed plus
remarque : « Nous soÉames dans, de grandes tribulations, mais que pourtant nous ne soyons pas abandonnés par notre créateur, les miracles étonnants dont tu m'instruis en témoignent assez » (III, 3o). Les Dialogues étaient la Cité de Dieu récrite pour les simples.
Us inculquaient aux simples la foi des simples, et que la simplicité est plus près de la iSainteté que la science. Grégoire ne méprisait pas la science, assurément, la science ^par exemple de Paschasius, « diacre de ce Siège apostolique, et dont chez nous subsistent les livres de saine et riche doctrine sur le saint Esprit, homme d'une admirable sainteté, très aumônier, plein d'amour des pauvres et de mépris de soi », inais qui eut le malheur, au temps du pape Symmaque, d'appartenir à la faction de son compétiteur Laurèntius (IV, 4o)- Je n'oserais pas dire que Grégoire ne mettait pas plus haut que la doctrine de Paschasius l'ignorance du prêtre Sanctulus, dèNursie, qui savait à peine lire. « Il ignorait les préceptes de la Loi, mais il savait que la charité est la plénitude de la Loi » , suivant saint Paul. « Ce que du dehors il n'avait pas appris par l'étude, au dedans il le vivait dans l'amour, quod forts in cognitione non noverat, intus vivehat in amore. » Nous parlons de la vertu ; lui, il la pratiquait. Comparons, s'il vous plaît, cette docte ignorance à notre ignorante science * ! Réminiscence d'Au-
tantîs viris ac sacerdotibus quam tibi credere debuisti »-, On oppose aux hérétiques les virtutes et les miracida des évêques de la Catholica (J. 1480). La carence de miracles chez les ariens esl le grand argument des catholiques. SchubebT) p. aS.
I. Grégoire tenait à celte antithèse. Il dit de saint Benoît, quand il abandonne le siècle : « Recessit scienter nescitià et sapienter indoctus » [Dialog. II, Prolog.) .
gustin^, qui servait à Grégoire à exalter l'éminente dignité dès simples : « Comparemus, si placet, curn hoc nostra indocta scientia illius doctam ignorantiam » (III, 3 7).
Au dire du diacre Pierre, dans le sein même de la sainte Eglise on trouvait alors nombre de gens qui doutaient qu'il y eût pour l'ame Une vie après la mort de la chair (III, 38). Le quatrième livre des Dialogues est consacré à l'autre vie. Grégoire traite de réternité du supplice de l'enfer, du lieu où se trouve l'enfer, de la nature du feu qui y dévore les pécheurs. Grégoire a appris de saint Augustin ^ que pour certains pécheurs ce supplice est temporaire et ce feu purgatoire.
Sur le ciel, Grégoire est très réservé, bien qu'il soit convaincu que a parfois les âmes, au moment de la mort, peuvent goûter par avance les mystères célestes, mjsteria caelestia praelibarcy non en songe, mais éveillées » (IV, 26). La mort est le sujet préféré de Grégoire. Il n'hésiie pas à décrire la mort du réprouvé, et le récit est cruel de la mort de cet enfant de cinq ans, a qui avait accoutumé de blasphémer la majesté de Dieu », et qui expire dans les bras de son père en criant : ce Arrête-les, père, arrête-les, père », car il voyait des Maures (les démons) qui voulaient l'emporter (IV, 18). Ce récit d'épouvante n'est pas le seul qui marquera pour des siècles l'imagination populaire. Grégoire a des récits consolateurs aussi. Il a plus qu'aucun autre, peut-être, encouragé le fidèle à croire à la bonne mort : les Dialogues ont adouci
1. P. Batipïoi., Catholicisme de Saint Augustin {1^7.0)^ p. 63. a. Augustin. Civit. Dei, XXI, 16.
et embelli la mort, on y trouve décrites des agonies qui sont un enchantement ^
Au temps où il était entré au monastère, une vieille femme, Redempta, qui avait été disciple de cette Herundo ermite de la montagne de Palestrina, était établie à Rome près de l'église de la bienheureuse Marie toujours vierge, et, moniale, elle avait auprès d'elle deux disciples, l'une, Romula, l'autre que le pape connaissait de vue, mais dont il ignorait le nom. Romula, atteinte de paralysie, fut des années clouée sur son lit, et son infirmité épanouit toute sa vertu. Une nuit, elle appela : <c Mère, viens, mèrei, viens. » Redempta accourut avec sa compagne. Comme, au milieu de la nuit, elles étaient là autour du lit de l'infirme, voici qu'une lumière céleste emplit la cellule, on entendit un grand mouvement, comme si une foule entrait, on sentit un parfum d'une suavité pénétrante. Cependant Romula consolait sa mère et sa compagne t a N'aie pas peur, mère, je ne meurs pas encore. » Elle survécut, en effet, deux jours, trois jours. La nuit du quatrième jour, elle demanda et reçut le viatique.
« Et voici soudaia que, sui- la place, devant la porle de la cellula, deux chœurs de psalmodiants s'arrêtèrent, comme on les discernait à leurs voix, les hommes chantant le psaume, les femmes disant le refrain. Tandis que, devant la porte de la cellula, les obsèques célestes étaient ainsi célébrées, la sainte âme de l'infirme fut libérée de'sa chair. Elle fut .conduite au ciel, et à mesure que les chœurs des psalmodiants montaient plus haut, la psalmodie devenait de plus en plus douce, jusqu'à ce que le son de
I. Voyez Dialog. IV, lo (la mort de l'abbé Spes), ii (du prêtre Nursinus), la (de l'évêqueProbus), i3(de la moniale Galla), 14 (du laïque Servulùs), 16 (de la moniale Tarsilla), 17 (de la vierge Musa), etc.
la psalmodie dans l'ëloignement s'éteignit et avec elle se dissipa la suavité du parfum » (IV, i5).
Nous sommes ici à une des sources vives de la Légende dorée. Dans ces récits, où la fiction est évocatrice de tout ce que nous espérons de l'au-delà, la poésie de l'invisible prend naissance. C'est proprement le merveilleux chrétien. Ajouterons-nous que tel de ces récits est, sans que Grégoire en ait pris la peine, d'une perfection achevée? Nous ne parlons plus de récits funéraires. Nous pensons à l'histoire d'une si fine bonhomie de l'ermite Florentins et de son ours (III, i5), un ours cousin de celui de notre saint Martin^; nous pensons à l'histoire de l'évêque de Noie Paulinus qui se vend comme, esclave en Afrique pour racheter un prisonnier des Vandales (III, i), histoire d'une émotion si vraie; nous pensons à l'histoire du prêtre Sanctulus ofiPrant sa tête pour un diacre fugitif (III, 87), petit chef-d'œuvre de drame et d'esprit, que nous préférons même au récit autrement célèbre et si beau du dernier entretien de saint Benoît et de sa sœur.
Nul n'ignore, en effet, que tout un livre des Z)ialogues^ le second, est consacré à saint Benoît, De tant de figures d'évêques, de moines, de saints, de l'Italie mystique du vi^ siècle, saint Benoît est celle qui a attiré davantage la dévotion de saint Grégoire. Il l'aimait sans doute d'abord pour sa règle. D'autres fondateurs de monastères avaient donné des règles à leurs naoines : Grégoire estimait très haut Honoratus,