I. Cf. Ephcs.^Au. i
moindres gestes de repentir que le roi pourrait esquisser et il insiste plus que jamais sur la pureté de ses intentions. « Dieu m'est témoin, s'écrie-t-il le 3 septembre, que mon attitude n'a été dictée ni par l'orgueil qui anime les hommes du siècle ni par aucun sentiment de vaine cupidité, mais bien parle souci de maintenir les droits du Saint-Siège et de l'Eglise universelle notre mère; aussi, au nom du Seigneur Jésus, je vous prie et je vous enjoins, mes très chers frères, d'accueillir le roi avec bienveillance, s'il revient à Dieu de tout son cœur, et de pratiquer envers lui non pas seulement la justice qui l'empêche de régner, mais aussi la miséricorde qui efface bien des crimes. Souvenez-vous, je nous en supplie, de noire humaine condition et de notre commune fragilité, n'oubliez pas que son père et sa mère, de pieuse et noble mémoire, n'ont pas eu de votre temps leurs pareils pour gouverner le royaume. Déposez sur ses blessures le baume de la piété... » {Reg., 1. IV, ep. 3). En même temps, le pape laisse entendre, dans cette bulle et plus encore dans une autre adressée aux Milanais le 3i octobre {Reg., 1. II, ep. y), que Henri IV doit se hâter de faire sa soumission, s'il ne veut tout perdre, et il fait allusion à l'élection possible d'un autre roi.
A ce moment, en effet, Grégoire VII se trouve débordé et il perd en quelque sorte l'initiative des opérations qui passe aux princes allemands. Les chefs de l'opposition saxonne se sont rencontrés à Ulm, sans doute dans le courant de septembre ioj6; Rodolphe de Souabe, Welf de Bavière, Berthold de Carinthie, les évêques Adalbéron de Wurzbourg, Âdalbert de Worms, Altmann de Passau ont assisté à cette réunion ; ils n'ont pris aucune décision, mais ils ont con-
voqué pour le 16 octobre à Tribur une assemblée plus vaste où il n'est pas douteux que la question du choix d'un nouveau roi sera posée. Les ambitions jusque-là déçues se réveillent; l'affaire de Henri IV sort du terrain canonique et religieux sur lequel le pape essaie de la maintenir; elle est envisagée en Allemagne à un point de vue beaucoup moins surnaturel : les rivaux du roi aperçoivent une excellente occasion, dont il faut profiter, de se libérer de sa tyrannie en lui désignant un successeur, tandis que Grégoire VII continue à espérer que le pécheur, seul souci de son àme sacerdotale, manifestera avec éclat son repentir et sa soumission.
Le pape et les princes essaient de faire triompher leurs vues respectives à l'assemblée de Tribur. Grégoire VII y est représenté par deux légats, Sigehard, archevêque d'Aquilée, ancien chancelier de Henri IV, et Altmann, évêque de Passau. Ils semblent avoir reçu les instructions les plus conciliantes : prévenir l'irréparable, ménager un retour possible de Henri et pour cela empêcher l'élection d'un nouveau roi, réserver au Saint-Siège la sentence finale, tel était leur programme; il différait de celui des princes qui songeaient à trouver un successeur à Henri IV. Celuici a très bien saisi la divergence qui se faisait jour et, comprenant que l'Eglise, indifférente aux questions politiques, jouait un rôle modérateur, il manœuvra en conséquence.
Pendant l'assemblée de Tribur, il séjournait dans la villevoisine d'Oppenheim et continuait à enregistrer de nombreuses défections parmi ses partisans. Le fidèle archevêque de Mayence, Siegfried, l'avaitdéjà abandonné. D'autres évéqucs, sachant qu' Altmann
de Passau avait reçu du pape tous pouvoirs pour les absoudre, allèrent à leur tour faire leur humble soumission entre les mains du légat. Autant de raisons pour Henri IV de tenter un rapprochement! On connaît assez mal le détail des négociations qui s'engagèrent entre Oppenheim et Tribur, mais on a conservé deux documents curieux émanés du roi, connus sous le nom àe promissio et d'edictum. L'un est adressé au Saint-Siège et rédigé en des termes d'une respectueuse déférence : son auteur promet de se « montrer obéissant en toutes choses », de faire pénitence pour toutes les fautes qu'il a commises et pour d'autres « plus graves » dont on l'accuse. L'autre destiné aux sujets, contient les mêmes aveux, renferme les mêmes promesses de soumission au Saint-Siège et, en outre, invite les excommuniés à solliciter une absolution solennelle. Le ton n'est plus le même qu'a Worms, mais promesse et édit ont un caractère très vague; aucun des problèmes brûlants n'est abordé : il n'est question ni des différends avec les princes, ni de l'investiture, ni de la validité de l'excommunication. Henri IV veut éviter tout engagement précis; il espère que les légats, guidés par des raisons d'ordre canonique, se contenteront de ces cauteleuses déclarations et contraindront les princes à surseoir au choix d'un autre roi.
Sur ce point il remporta un plein succès, mais les princes, évidemment déçus, prirent leur revanche en faisant décider que le pape, conservant la décision finale, viendrait en Allemagne au début de l'année suivante, tiendrait à Augsbourg le jour de la Chandeleur (a février) une grande assemblée où, après avoir entendu successivement le roi et les princes,
il prononcerait la sentence qui condamnerait ou absaucîrait Henri. Celui-ci, en attendant, irait à Spire, V vivrait en simple particulier, s'abstiendrait de participer aux sacrements et renverrait ses conseillers excommuniés. Les légats ne pouvaient que se prêtera une pareille combinaison qui donnait au pape un grand prestige, en lui réservant le rôle de juge suprême et qui, en permettant d'entendre accusateurs et accusé, était rigoureusement conforme aux règles canoniques. Tous les plans de Henri IV se trouvaient déjoues du même coup : il était probable qu'à Augsbourg ses adversaires feraient à son sujet des révélations fort j^ènantes et qu'ils emporteraient une sentence de déposition. Dès lors il n'avait plus qu'une chance de salut : négocier directement avec le pape et obtenir son pardon avant la réunion de l'assemblée d'Augsbourg.
Aussi il accentua les signes de soumission, se sépara de ses conseillers excommuniés, puis, par l'intermédiaire de son parrain Hugues de Clunj,. qui malgré sa sainteté avait conservé quelque affection pour son indigne filleul, il essaya de sonder les intentions de Grégoire VII, mais là encore il éprouva un échec. Le pape, auquel Udon de Trêves venait d'apporter les décisions prises à Tribur, ne put que les confirmer et il accepta avec une satisfaction non déguisée le rôle d'arbitre qui lui était proposé. Il quitta Rome après Xoël, traversa Mantoue le 8 janvier et de là se rendit à Canossa, château de la comtesse ^Malhilde, où il pouvait attendre en toute sécurité l'escorte que les princes allemands devaient lui envoyer el qui, si l'on en juge par les bulles pontificales [Ep. coll. ly et i8) était fort en retard.
Dans ces conditions, un seul parti s'offrait à Henri IV : devancer l'escorte, aller lui-même en Italie et par une mise en scène aussi savante qu'hypocrite forcer la main du pape, enlever l'absolution tant désirée.
Il quitta donc Spire dans le plus grand secret, échappa à la surveillance des princes et, par Besançon et Genève, gagna le col du Mont-Cenis. Le chroniqueur Lambert de Hersfeld a fait un récit dramatique du passage des Alpes par Henri IV : froid intense, abondantes chutes de neige qui ont rendu impraticables les chemins étroits semés de précipices, puis sur le versant italien des glaces formant une surface unie et glissante sur laquelle on ne pouvait s'aventurer qu'au prix des plus grands dangers, rien ne manque au tableau qui, malheureusement pour l'autorité du chroniqueur, reproduit d'un peu trop près le célèbre chapitre de Tite-Live sur le passage des Alpes par Hannibal. Quoi qu'il en soit, Henri IV arrive en Lombardie, est salué avec enthousiasme par ses partisans qui s'imaginent déjà qu'il va par un audacieux coup de main enlever le pape, résiste à leurs belliqueuses sollicitations, charge sa belle-mère Adélaïde de Savoie qui avait facilité sa venue, Hugues deCluny et la comtesse Mathilde de faire une suprême tentative auprès du pape pour obtenir son pardon. Il se heurte à un nouveau refus : Grégoire VII, auquel , nous devons un récit à la fois sobre et précis de l'incident de Canossa {Reg., 1. IV, ep. 12), répond froidement qu'il est contraire au droit canon d'instruire le procès d'un accusé hors la présence de ses accusateurs et invite Henri IV h gagner Augsbourg où il lui donne rendez-vous.
112 SALNT GRÉGOIRE VII.
Le roi ne déféra pas à son injonction ; il se rendit lui-même àCanossa avec une escorte peu nombreuse, afin d'écarter tout soupçon. « Il y fut, dit Grégoire VII, trois jours devant la porte, sans aucun insigne royal, nu-pieds, dans le cosiume de pénitent, ne cessant d'implorer la miséricorde apostolique, tellement qu'il émut jusqu'au fond de l'âme tous ceux qui furent témoins de cette conduite ou en eurent l'écho. » L'entourage de Grégoire VII intercéda en faveur du prince ; la comtesse IMalhilde et Hugues de Cluny se montrèrent stupéfaits de la « dureté inaccoutumée » du pontife et allèrent jusqu'à l'accuser de « cruauté tyrannique ».
De fait, la situation de Grégoire \ II était dramatique et l'on devine par quel poignant état d'âme il passa, de quels sentiments contradictoires il fut assailli en cette heure solennelle où il jouiùt les destinées de l'Eglise et du Saint-Siège. La voix de l'intérêt lui conseillait de ne pas céder, car céder, c'était compromettre les résultats obtenus à ii ibur, renoncer à exercer en x\llemagne le rôle d'arLitre et de juge qui devait asseoir l'autorité du siè^o apostolique en Allemagne et dans toute la chrétien: . i^endant trois jours, Grégoire VII résista. Mais finalement le cœur fut plus fort que la raison, le pi sieur des âmes triompha du diplomate, le disciple iu Christ miséricordieux l'emporta sur l'intraital/l' successeur de Pierre et de cette poitrine haletante jaillit la parole du pardon, comme elle était tomb* -• dix siècles plus tôt des lèvres du Crucifié du Gol^olhii . « Vaincu enfin par la persévérance de son repentir et par les instances de notre entourage, écrivait-il plus tard, nous l'avons reçu dans la grâce de la communion et dans
le sein de l'Eglise. » Les portes du château s'ouvrirent en effet devant le pénitent et l'orgueilleux César qui, un an plus tôt, fulminait la déposition du pontife, parut devant lui vêtu de la chemise de laine, se prosterna à ses pieds, jura de lui laisser toute latitude d'aller en Allemagne, de ne tolérer aucune entrave à son pouvoir et, sur la foi de ce serment, fut réintégré dans la communion de la Sainte Eglise romaine (28 janvier lo-j'j).
A ne considérer que les apparences, quel triomphe pour Grégoire VII, quelle humiliation pour Henri IV! Il semble que le pouvoir temporel s'affale misérablement devant le pouvoir spirituel, que l'empire reconnaisse l'éclatante victoire du sacerdoce. Et pourtant les apparences sont trompeuses; le vaincu de Canossa, ce n'est pas le pénitent qui se prosterne, mais le juge qui l'absout; ce n'est pas Henri IV, c'est Grégoire VII.
Il suffit de lire le serment de Henri IV pour s'en convaincre. Il ne porte que sur un point très particulier : le roi s'engage à laisser le pape venir en Allemagne et il convient, en termes assez alambiqués, que l'absolution qu'il va recevoir ne le dégage pas de l'obligation de se justifier des accusations qui pèsent sur lui, mais sur tous les graves problèmes qui avaient entraîné la rupture entre la Germanie et le Saint-Siège, il observe un silence complet. De l'investiture laïque, de l'affaire de Milan, des droits et prérogatives du Saint-Siège à l'égard des souverains laïques et de leurs sujets il n'est fait aucune mention. Tout peut donc être remis en question, le jour où Henri IV aura recouvré sa couronne; Grégoire VII n'obtient aucune garantie. iNIême en ce qui con-
cerne les affaires cF Allemagne, les promesses du roi ont un caractère vague et obscur : il ne fait pas allusion à l'assemblée d'Augsbourg ni au grand procès où les princes l'accuseront et où le pape sera juge. A supposer même qu'il consente implicitement, en s'engageant à favoriser le voyage du pape en Allemagne, à paraître devant un tel tribunal, combien les conditions seront désormais différentes pour lui ! Il ne fera plus figure d'accusé et d'excommunié, mais il apparaîtra en roi (il prend ce titre dans le serment de Canossa) qui vient rendre compte de sa conduite. Et comment le pape pourrait-il se déjuger à quelques semaines d'intervalle, prononcer une sentence de condamnation contre celui qu il vient d'absoudre et de réconcilier avec Dieu? Avant Canossa, Henri IV était sur de perdre sa couronne; après Canossa, il a toutes chances de la conserver. Dans sa lutte avec le Saint-Siège et avec les princes, il a réussi par un trait de génie à gagner la partie qui, quelques mois auparavant, paraissait perdue pour lui.
On peut ajouter qu'il l'a gagnée sans y mettre un prix très élevé et sans consentir à aucun sacrifice. On aurait tort en effet de prendre sa situation trop au tragique. Ses partisans ont gémi sur les souffrances qu'il a endurées à la porte du château dont l'inflexible pontife pendant trois jours lui refusa l'accès et certains historiens modernes ont cru devoir reprendre ces lamentations. Sans doute on était en hiver et la température était particulièrement rigoureuse, mais les chroniqueurs rapportent que Henri IV est resté chaque jour devant l'enceinle du matin au soir [a mane u&que ad vesperam) ; il a donc pu pen-
dant la nuit se réconforter à son aise. Quant à la chemise de laine, c'était le costume ordinaire des pénitents et il y a tout lieu de supposer qu'elle recouvrait comme une tunique d'autres vêtements plus chauds. Reste la souffrance morale, Ihumiliation, mais n'eùt-elle pas été plus grande si, à Augsbourg, le roi avait été confondu par ses accusateurs et, après l'étalage de toutes ses iniquités et de tousses crimes, solennellement déposé en présence des évêques et des princes assemblés? Entre deux maux Henri IV a choisi le moindre.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que Grégoire VII reste le vaincu. A n'envisager les choses que par le coté humain, il a eu tort d'ouvrir les portes du château, de ne pas tenir jusqu'au bout; d'un geste il a perdu tous les avantages péniblement accumulés au cours de l'année 1076, mais le geste est sublime et cela il n'est aucun historien, sérieux qui ne consente à le reconnaître. « En cet instant, écrit Hauck, le pontife a agi avec grandeur; pour se conduire avec rectitude il a compromis tous ses plans. » On ne peut que souscrire à ce jugement : si Grégoire VII avait tenu, il aurait laissé la réputation d'un politique énergique, d'un diplomate tenace et retors; en pardonnant il a prouvé qu'il était un grand pape et un vrai chrétien. Canossa est donc son apothéose, parce qu'il v apparaît dépouillé de toute idée terrestre et enveloppé de l'auréole de la sainteté, parce qu'emporté par l'élan d'une charité surnaturelle il assure le triomphe de la miséricorde divine sur la justice humaine. La justice exigeait que le coupable fût puni, que cet homme qui avait accumulé sur sa tête tous les péchés d'Israël, qui par sa vie cynique-
ment dépravée avait vécu en marge de la loi chrétienne et foulé aux pieds les règles de la morale, qui avait tyrannisé ses sujets et lancé au pape le plus insolent défi, qui en toutes circonstances s'était montré fourbe, hypocrite, menteur, lâche, pervers, parût en accusé devant le tribunal de ses pairs et que, ployant sous le lourd fardeau de ses ignominies mises au grand jour, il reçût en plein visage la sentence de condamnation. Les princes en avaient ainsi décidé à Tribur, mais à Canossa la miséricorde l'emporte décidément sur la justice : elle relève le pécheur prosterné dans l'altitude suppliante du pénitent et, sans chercher à pénétrer jusqu'au fond de son âme ni à y discerner la sincérité de l'intention, elle le prend par la main, le ramène dans le temple qu'il a brutalement quitté et l'y accueille comme l'enfant prodigue de retour au foyer paternel. Grégoire VII est, en cette heure décisive, l'incarnation vivante de cette miséricorde divine. Et voilà pourquoi il n'a jamais été plus grand ni plus saint.
L'absolution deCanossaaeudegraves conséquences. Elle a tout d'abord profondément modifié les dispositions des partisans et des adversaires de Henri IV.
Tous ceux qui étaient restés fidèles au roi, malgré les censures pontificales, luiontreprochéde s'être humilié devant le pouvoir sacerdotal. Le clergé lombard, pourri de simonie et de nicolaïsme, qui, à l'apparition de Henri IV en Italie, s'était abandonné aux plus folles espérances, s'est montré particulièrement sévère; à en croire Lambert de Hersfeld, il aurait été
fortement question de substituer comme roi à Henri son propre fils, encore enfant, de conduire celui-ci à Rome pour le faire couronner empereur par un antipape qu'il aurait préalablement désigné. Sans doute Lambert est suspect d'exagération, mais il résulte de son récit et de celui du panégyriste delà comtesse INIalhilde, le poète Donizon, que les défections se multiplièrent autour de Henri IV et que le roi, inquiet, essaya sans succès de réconcilier ses partisans avec le pape. La Lombardie se trouva plus que jamais divisée. Sur certains points le parti de la réformeregag-na duterrain. A Milan parexemple, le peuple abandonna l'archevêque nommé par Henri IV, Tedald, adressa à Grégoire VII une ambassade et acclama les légats pontificaux, Géraud d'Ostie et Anselme de Lucques, que le pape avait aussitôt envoyés dans la ville de saint Ambroise. Ailleurs, au contraire, les évêques se montrèrent plus hostiles que jamais au Saint-Siège. C'est ainsi que Denis de Plaisance emprisonna les légats pontificaux à leur retour de Milan et résista à toutes les sollicitations de Henri IV qui s'employa de son mieux à obtenir leur liberté. Cet incident prouve à quel point l'autorité du roi de Germanie se trouvait diminuée dans l'Italie du nord. En Allemagne, l'absolution de Canossa a produit un effet diamétralement opposé. Là, ce sont les partisans de la papauté qui ont été stupéfaits et déçus; ils n'ont pas compris la beauté du geste magnanime de Grégoire VII et se sont aussitôt rendu compte que la situation était gravement compromise. Il était clair que tous les hésitants et les timides qui s'étaient séparés sans éclat de Henri IV au lendemain de la sentence du concile de Rome allaient, à son retour
d'Italie, raccueillir avec enihousiasme, qu'ils s'efforceraieul par toutes sortes de prévenances de lui faire oublier leur défection, trop heureux de pouvoir maintenant lui obéii', sans risquer d'encourir, avec l'anathème pontifical, la damnation éternelle. Sans doute Grégoire VII annonce aux princes que l'absolution qu'il n'a pu refuser au pécheur repentant ne change rien à ses intentions, cju'elle ne saurait faire préjuger de sa décision finale, que lui-même persiste dans son intention de « venir en Germanie h la première occasion » {i^eg\, l. IV, ep, i->.). Mais, quoiqu'un envoyé pontifical, le fidèle llapoton, vienne confirmer de vive voix le message adressé aux princes, ceux-ci, avec un sens beaucoup plus clair de la situation, considèrent que l'assemblée d'Augsbourg n'a plus aucune raison d'être, puisque Henri IV absous pourra y paraître en roi, et ils témoignent au pape la plus froide indifférence. Leurs dispositions paraissent même avoir totalement changé : autant la venue de Grégoire VII était ardemment souhaitée quelques semaines plus tôt, autant ou désire maintenant se passer du pape pour lequel on éprouve une instinctive méfiance.
Vers le milieu de février, une première assemblée se tient à Ulm. L'archevêque Siegfried de Mayence, les évêques x\dalbérou de Wurzbourg et Hermann de Metz, les ducs Rodolphe deSouabe, Welf de Bavière, Berthold de Carinlhie examinent la situation, mais ajournent la décision définitive à une autre assemblée qui devait se réunir à Forcheim lei3 mars. Il fut également question de la conduite à observer à l'égard ; du Saint-Siège et il est fort probable que c'est à ce moment que Rapoton repartit pour Rome, chargé
de la réponse aux propositions de Grégoire VII. Les princes exprimaient au pape leur désir de le voir venir à Forcheim, mais ajoutaient qu'à leur avis il agirait prudemment en sollicitant « l'approbation et l'aide » de Henri IV. Celle restriction indique d'une façon évidente qu'ils ne tenaient nullement à la présence de Grégoire VII. On était à la fin de février et il était impossible au pape de mener à bien, avant le i3 mars, les négociations avec Henri IV. Il eût été beaucoup plus simple d'envoyer une escorte à Canossa et, si on ne l'a pas fait, comme il avait été primitivement entendu à Tribur, c'est qu'en Allemagne on se défie des conceptions théologiques de Grégoire VII et qu'on redoute son influence modératrice. Telle est la première conséquence de Canossa : le pape est mis à l'écart; rinilialive de la lutte contre Henri IV est passée aux princes et aux évêques allemands.
Grégoire VII ne put que consentir à l'abdication qui lui était imposée et il dut se rallier à la combinaison des princes. « Voici, leur écrivait-il, notre volonté et notre désir : avec l'assentiment du roi ou sans cet assentiment, si la chose est possible, nous viendrons vers vous pour le bien général, et le salut de tous. Si nous ne le pouvons, empêchés par les efforts des méchants et des pécheurs, nous ne cesserons, quoique absents, de prier avec insistance le Dieu tout-puissant pour qu'il affermisse vos cœurs et votre foi, pour qu'en toutes choses II inspire vos décisions et vos. actes, pour qu'il vous aide à défendre avec un indomptable courage la liberté delà religion chrétienne, à disposer et à poursuivre ce qui vous paraîtra le plus propre à assurer, dans l'ordre de Dieu et
120 SALXT GREGOIRE VII.
pour votre plus grand bien, la paix et la gloire de votre très noble royaume » {Ep-, coll. 20).
Cette lettre n'a plus l'allure nette et tranchante des bulles antérieures à Canossa : le ton est celui du découragement et delà résignation. Le pape en est réduit à se conformer aux suggestions des princes. Il envoya, comme il était convenu, une ambassade, conduite par le cardinal Grégoire, prier Henri IV de comparaître à Forchheim où lui-même allait se rendre, pour se justifier des accusations qui pesaient sur lui. Le roi répondit qu'il n'était pas prêt à venir; depuis le début de son règne, i! n'avait jamais eu l'occasion de séjourner en Italie : il ne pouvait donc se retirer aussi vite sans risquer de blesser des populations fidèles qui pendant longtemps Tavaient attendu avec la plus vive impatience pour lui ménager ensuite le plus cordial accueil. D'ailleurs on ne lui laissait pas le temps suffisant pour gagner Forchheim et, dans ces conditions, il se voyait obligé de décliner l'invitation qui lui était adressée.
Il était impossible d'opposer un refus plus poli. Grégoire VII aurait pu y voir une violation du serment de Canossa, et une fois en Allemagne condamner le roi par contumace, mais il se serait ainsi exposé aux plus graves périls. Les princes n'avaient offert aucune escorte et sortir du repaire de Canossa, traverser la Lombardie infestée d'ennemis, c'était risquer le sort de Géraud dOstie et d'Anselme de Lucques, que l'évêque de Plaisance n'avait pas craint d'emprisonner. En outre, il résulte de toute la correspondance pontificale que le pape ne tenait nullement à frapper de nouveau Henri, avant d'avoir pu démêler ses véritables intentions et d'être fixé sur la sincérité
réelle ou appareille de sa soumission. Il préféra donc temporiser et se contenta de se faire représenter à Forchheim par des légats auxquels il donna pour instructions, comme jadis à Tribur, de prévenir l'élection d'un nouveau roi.
Mais les choses ont changé depuis Tribur et les légats, le cardinal diacre Bernard et un autre Bernard, abbé de Saint- Victor de ^larseille, n'ont plus l'autorité suffisante pour imposer la volonté pontificale. Le i5 mars, réunis à Forchheim, les évêques et les princes allemands déposent Henri IV, puis élisent roi de Germanie Rodolphe de Rheinfelden duc de Souabe, époux d'Adélaïde de Turin, elle-même sœur de la femme de Henri IV, Bertlie. C'est une nouvelle défaite pour Grégoire VIT; l'assemblée de Forchheim lui a ouvertement désobéi et il n'y a rien à retenir de l'affirmalion, d'ailleurs assez vague, du pamphlétaire saxon. Brun, suivant lequel a la présence d'un légat du Saint-Siège sanctionna, au nom de l'autorité apostolique, toutes les dispositions prises pour régler la situation du royaume ».
Quelle allait être, en présence du fait accompli, l'attitude du pape? Il eût pu légitimement confirmer l'élection de Rodolphe de Souabe, car la promesse de Canossa n'a pas été tenue, Henri IV n'ayant pas donné au pontife les facilités nécessaires pour se rendre en Allemagne. Il semble en outre, d'après une allusion assez vague que Ton relève dans la lettre aux princes allemands précédemment citée, que Grégoire VII avait encore d'autres griefs contre le roi. Par contre Rodolphe de Souabe, au moment de son élection, a pris des engagements très précis : il a promis de ne pas pratiquer la simonie, de ne jamais
intervenir dans les élections épiscopales qui désormais se feront en toute liberté et conformément aux règles canoniques; il a. en outre, assuré le pape de sa filiale et respectueuse obéissance et, pour mettre ses actes en accord avec ses paroles, dès le lendemain de son élection, il a aidé les légats pontificaux à faire exécuter dans l'Allemagne du sud les décrets des conciles de 1074 6t lOTO contre les simoniaques et les prêtres mariés. C'étaient là de vraies garanties, alors que Henri IV se confinait dans de vagues promesses et que, ni à Oppenheim ni à Canossa, il n'avait reconnu le décret sur l'investiture laïque. En outre Grégoire VII a tout avantage à prendre u .:■ décision immédiate : les Allemands n'ont pas encore eu le temps de se ressaisir, les princes ont l'opinion pour eux et il suffira que le chef de l'Église sanctionne leur choix pour qu'ils abandonnent Henri IV sur lequel pèse encore le souvenir de l'injure de Worms.
Grégoire Vil, cédant aux exigences d'une conscience particulièrement scrupuleuse et délicate, n'a pas osé prendre un tel parti avant d'avoir examiné avec un soin méticuleux le fond du débat. Il veut, avant tout, être informé sur les origines du différend de Henri IV avec ses sujets et il va rester fidèle à son attitude première, très exactement définie dans deux bulles du 3i mai 1077, adressées l'une à ses légats en Allemagne, le cardinal diacre Bernard et l'abbé de Saint- Victor de Marseille, l'autre aux fidèles de la Germanie {Heg., l. IV, ep. 23 et ^4)- H y i*appelle son projet de venir en Allemagne « pour la gloire de Dieu et la paix de la sainte Eglise », que le retard de l'escorte promise par les princes et l'arrivée inopinée de Henri IV en Italie l'ont empêché de réa-
User, mais, malgré les ëvénemenls ultérieurs, il ne veut pas y renoncer : « Priez les deux rois, à savoir Henri et Rodolphe, écrit-il aux légats, d'assurer la sécurité de notre voyage, de nous venir en aide et de nous faire conduire par des personnes qui aient votre confiance.Nous voulons en elTet, avec l'avis des clercs et des laïques de leur royaume qui aiment Dieu, examiner leur cause et proclamer quelle est celle de& deux parties qui peut gouverner conformément à la justice. Vous savez qu'il appartient à notre fonction et a notre pouvoir apostolique d'évoquer les affaires importantes des églises et de les terminer justement Or l'affaire actuelle est d'une telle gravité et présente de tels dangers que, si nous apportons quelque négligence à la régler, il en résultera un dommage aussi étendu que regrettable pour eux, pour nous et pour l'Église universelle. » Dès lors, si l'un des souverains refuse d'obéir, il encourra l'anathème, tandis que celui qui se montrera pour le Saint-Siège un fils respectueux et docile sera considéré comme roi.
Le pape revient donc à la ligne de conduite qui lui avait été tracée parles princes avant Ganossa, mais la situation est singulièrement différente. Avant Ganossa, il n'y avait aucun roi; maintenant il y en a deux. Avant Ganossa, la sentence du pape était ardemment sollicitée par les princes sûrs de la condamnation de Henri IV; maintenant, instruits par l'expérience, ils la redoutent, et craignant le renouvellement d'une absolution que les circonstances rendront plus solennelle encore. Bref la question de droit est reléguée au second plan ; de part et d'autre on est peu enclin à écouter la parole du successeur de Pierre ; il semble que les armes seules puissent décider. A la
nouvelle de l'élection deForchheim, Henri IV a quitté l'Italie dès le mois de mai, tandis que Rodolphe, mettant à profit l'avance que lui donne sa présence en Allemagne, a concentré une armée en Saxe et commencé le siège de Wurzbourg où ses alliés, Welf et Berthold, doivent venir le rejoindre.
Ainsi, tout en accueillant avec déférence les bulles pontificales, ni Henri IV ni Rodolphe ne songent à faciliter la venue de Grégoire VII qui leur paraît incapable de terminer le conflit. Le pape, auquel chaque parti adresse des reproches qui ont transpiré dans les relations des chroniqueurs, est désorienté et découragé ; il en vient peu à peu à une conception plus nette de la situation. Dès le 9 juin il écrit à l'archevêque de Grado qu'il a renoncé à son voyage en Germanie [Reg., 1. IV, ep. 26). Le 16 septembre il est à Rome et continue à observer la même neutralité hésitante; dans ses bulles, il allirme plus énergiquement que jamais la primauté romaine {Reg., 1. IV, ep. 28;, mais pratiquement il ne peut arriver h une solution. Il passe par les plus douloureux états d'âme. Ses intentions restent toujours d'une touchante et candide pureté. Il n'a d'autre programme que de hâter le règne de la justice et de donner h l'Allemagne la paix dont elle a soif. « Quel souci, écrit-il à Udon de Trêves, le 3o septembre lo-j, nous causent les troubles du royaume teuton, quelle anxiété nous éprouvons à son sujet, celui-là seul le sait qui peut scruter les âmes et y lire clairement. Nous l'avons supplié, nous le supplierons encore, en invitant les moines et les communautés religieuses à s'unir à nous, d'avoir pitié de cette nation, de ne pas permettre qu'elle tourne ses armes contre elle-même ni qu'elle
consomme dans la guerre la ruine de ses vertus domestiques, d'anéantir de sa main puissante toutes les causes de discorde » [Reg. , 1. V, ep. y).
Témoin de sa propre faiblesse, le pape se retourne vers Dieu. ^lais comment réaliser cette paix chrétienne, but de toutes ses actions et dont personne ne veut? Comment faire régner la justice, alors qu'il est si difficile de savoir de quel côté elle se trouve? Que se passe-t-il exactement en Germanie? Autant de problèmes que Grégoire YII ne peut parvenir à résoudre. Il reçoit d'Allemagne des indications contradictoires qui l'empêchent de se faire une idée nette de la situation. Un jour il apprend que son légat Bernard a été fait prisonnier par Ulrich de Lenzbourg et déjà on soupçonne Henri IV d'être complice de cet attentat, mais bientôt arrive la nouvelle que Bernard vient d'être remis en liberté sur la demande de Henri IV lui-même dont l'intervention a été sollicitée par Hugues de Cluny. Dès lors que faut-il penser? Peut-on en conscience condamner un roi qui met une certaine coquetterie à être agréable au Saint-Siège et qui depuis Canossa, malgré quelques indices défavorables, ne s'est signalé par aucun acte positif d'hostilité, alors que son rival, tout en prodiguant les preuves de soumission et de déférence envers le siège apostolique, n'est arrivé au trône qu'au prix d'un acte formel de désobéissance aux instructions pontificales? Assailli par de telles hésitations, Grégoire VII ne sentit jamais peser aussi lourdement sur ses épaules le fardeau de la papauté. Déjà à Canossa il avait vécu quelques heures de mortelles angoisses, mais il lui avait suffi de se recueillir un instant, en présence de ce Christ dont il voulait, jusque dans ses moindres
acles, faij'e revivre les enseignements et les exemples, pour que l'Esprit l'inondât de ses lumières et lui dictât la conduite à tenir. Maintenant il s'évertue à invoquer TEsprit : l'Esprit reste sourd à sa prière ; pendant des semaines, pendant des mois il lui faut s'astreindre à pratiquer la vertu de patience et il semble que l'àme ardente du pape qui, à Canossa, avait si bien su s'identifier, en un miséricordieux pardon, avec le Maître dont il se proclamait à tout moment l'humble serviteur, ait beaucoup de peine, dans l'été de loj-, à prononcer avec lui le Fiat de la résignation.
Ces tourments eurent pourtant une fin dans les dernières semaines de l'année lo^j ou au début de ioj8. Il semble qu'à ce moment Grégoire VII ait eu une vision plus claire des événements. C'est en effet vers cette date que, renonçant définitivement à son projet de voyage en Allemagne, il prend le parti beaucoup plus sage de porter le différend d'Henri et de Rodolphe devant le concile qui, suivant la tradition, allait se réunir à Rome au début du carême, le 2 5 février ioj8. Il invita les deux rois à se faire représenter, ce qu'ils acceptèrent l'un et l'autre.
Henri IV désigna comme ambassadeurs Bennon, évêque d'Osnabriick, et Thierrv, évêque de Verdun, qui plaidèrent fort habilement sa cause; ils se montrèrent si éloquents que plusieurs membres du concile proposèrent de déposer immédiatement Rodolphe. Grégoire VII ne se jugea pas suffisamment éclairé; il demanda un délai pour se recueillir et c'est seulement à la fin du concile qu'il rendit sa sentence. Lne enquête serait faite en Allemagne, hors la présence des deux rois, par des légats pontificaux,
après quoi le pape prononcerait, en toute connaissance de cause.
Celte solution très équitable fut ratifiée par l'unanimité des membres du concile et Grégoire VII s'employa aussitôt à la faire adopter aux deux parties en présence.. Il paraît avoir beaucoup compté, à cet effet, sur l'archevêque de Trêves, Udon, prélat très modéré, fervent partisan de Henri IV jusqu'à la rupture de Worms, mais qui n'avait pas voulu suivre le roi dans sa révolte; le pape qui, en vertu de son passé et de l'honnêteté dont il avait fait preuve, attachait une très grande importance à son avis, le manda à Rome [Reg., L V, ep. i5), mais Udon, sans doute déjà malade (il mourut le ii novembre 1078), ne se rendit pas à sa convocation.
Les décisions du concile romain furent communiquées à Henri IV peu après Pâques. 11 les reçut avec respect et accepta qu'une conférence eût lieu à Fritzlar entre ses partisans et les Saxons. Ceux-ci paraissent avoir accueilli beaucoup plus froidement la solution adoptée par Grégoire VII. Ils ont vivement reproché au pape, dans une lettre dont Brun a conservé le texte, d'avoir traité Henri IV en roi, alors qu'un autre concile romain l'avait précédemment déposé et qu'un autre prince avait été élu à sa place; sans doute il y avait eu, entre temps, l'incident de Canossa, mais, à Canossa, Henri avait été simplement relevé de l'excommunication et réconcilié avec l'Eglise; la question de la royauté n'avait pu être tranchée.
Ces dispositions étaient fâcheuses et il semblait que les négociations fussent d'avance condamnées à un échec. Elles n'aboutirent en effet à aucun
résultat. On en connaît fort mal le détail et les adversaires en présence se sont réciproquement rejeté la responsabilité de la rupture. Il semble probable que les torts ont été partagés : peut-être Henri IV a-t-il affiché des prétentions excessives, mais, d'autre part, il est certain que ce sont les Saxons qui ont rompu la trêve imposée par Grégoire VII et repris les hostilités au cours de l'été. Celles-ci se traduisent par la sanglante bataille de Melrichsladt en Franconie, (7 août 1078) à la suite de laquelle chaque parti s'attribua la victoire et demanda au pape de consacrer son triomphe.
Plus que jamais, Grégoire VII est désolé et désemparé; la bataille de Melrichstadt est un nouvel échec pour la politique qu'il a suivie et dont il vient tout récemment encore de préciser les directions dans une bulle adressée, le i'^'' juillet 1078, aux évoques et fidèles de la Germanie [Reg., 1. VI, ep. i), qui commençait par ces mots : « A quel point nous nous sommes souciés et nous nous soucions encore de faire disparaître de votre royaume la peste, la ruine et la désolation pour lui rendre une paix aussi honnête qu'honorable, nous l'avons proclamé au synode tenu à Rome au carême de cette année. » Le fracas des armes avait répondu à cet effort de paix, la conférence projetée n'avait pu avoir lieu. Le pape crut nécessaire de convoquer de toute urgence un nouveau concile à Rome pour le 19 novembre.
Ce concile n'est que la réédition du précédent. Henri IV et Rodolphe de Souabe envoient de nouveau des délégués par l'intermédiaire desquels ils essaient de dégager leur responsabilité au sujet des événements de l'été et renouvellent la promesse de
favoriser par tous les moyens l'enquête des légats pontificaux ^. Toutefois les choses en étaient toujours au même point lorsque se réunit, le 1 1 février, le concile du carême de 1079, mais, cette fois, les négociations vont faire un pas décisif.
D'abord Grégoire VII, devinant les difficultés qu'éprouveront les légats au cours de leur mission, a eu l'heureuse idée de mander à Rome des évêques dont le témoignage peut l'aider très efficacement à faire la lumière, tels que Hermann de Metz, Altmann de Passau, et aussi le cardinal diacre Bernard qui, au cours de sa longue légation, avait pu étudier de près la situation de l'Allemagne. Mais surtout il a pu arracher aux envoyés de Henri IV et de Rodolphe des promesses plus précises et plus immédiates. Henri IV s'engagea dans un serment qui a pris place parmi les actes officiels du concile [tieg., 1. VI, ep. 17 "), à faire chercher les légats pontificaux en Italie avant la fêle de l'Ascension, à « leur obéir en toutes choses selon la justice » et à « reconnaître la sentence qu'ils rendraient. » Rodolphe fit naturellement une promesse identique et il semblait dès lorsque la solution put intervenir dans l'année. Les Saxons, dans leur hâte de voir reconnaître leur roi, eussent souhaité qu'elle fût plus prompte encore; ils avaient fait transmettre au pape une lettre destinéee à l'apitoyer sur leur sort où étaient énumérées toutes les atrocités commises en Souabe par Henri IV après la bataille deMelrichsiadt, mais Grégoire VII ne se laissa pas attendrir; il s'en tint
I. C'est également à ce concile que Grégoire VII renouvela le de'cret sur l'investiture laïque. Cf. Supra, p. 83.
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à sa décision qui présentait l'immense avantage de contraindre Henri à découvir enfin les réels sentiments qu'il nourrissait à l'égard du Saint-Siège.
Les légats, Pierre, cardinal -évoque d'Albano et Ulrich, évêque de Padoue, partirent plus tôt qu'il n'avait été décidé; dès le milieu de mai, ils se trouvaient déjà en Allemagne. Il semble toutefois qu'ils n'étaient chargés que d'une mission préliminaire, car, dans une bulle du i*"" octobre 1079 {Reg.j 1. VII, ep. 3), Grégoire VII fait allusion à une autre légation qui doit aller terminer l'affaire au lieu et au moment qui auront été fixés. D'autre part, le pape se réservait toujours la décision finale et ses représentants devaient se limiter au rôle d'enquêteurs.
Il est assez difficile de savoir exactement ce qui s'est passé dans l'été de 1079. On est réduit au seul Berthold de Reichenau, qu'il faut lire avec une certaine défiance, et à quelques allusions de Grégoire VII dans deux de ses bulles {Reg., 1. VII, ep. 3 et Ep. coll., 3i). Les légats furent, semble-t-il, introduits auprès de Henri IV, tandis qu'il séjournait à Ratisbonne. Le roi consentit à ce qu'une conférence eût lieu à Fritzlar, au mois de juin, entre ses partisans et les Saxons. Rodolphe de Souabe ayant lui aussi donné son assentiment à ce projet, la conférence put se tenir sans difficulté, mais on n'agita guère que la question d'un armistice que l'on s'engagea à observer de part et d'autre jusqu'à la réunion d'une autre conférence à Wurzbourg. C'est à ce moment que Henri IV paraît avoir fait volte-face; il autorisa la conférence de Wurzbourg, mais annonça qu'il s'y rendrait en personne pour y
LA LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'EMPIRE. 13 r
recevoir la soumission des partisans de Rodolphe. Naturellement ceux-ci s'abstinrent et, dès lors, l'assemblée changea totalement de caractère. Les partisans de Henri IV seuls y parurent et ce fut une occasion pour le roi de lancer un manifeste dans lequel, après avoir établi ses droits à la couronne et assuré le pape de son entière soumission, il concluait que Rodolphe devait être excommunié. Les légats n'osèrent pas donner leur assentiment : mais pourtant — et ce fut pour le pape une nouvelle déconvenue — ils s'étaient laissé corrompre. Ont-ils reçu de l'argent et des présents, comme le veulent à la fois Berthold de Reichenau et Hugues de Flavigny? La chose n'est pas impossible, car un diplôme de Henri IV, en date du 23 juillet, accorda à l'église de Padoue, dont Ulrich était évêque, l'immunité et toutes sortes de libertés. D'autre part des plaintes sont parvenues au pape qui a formellement accusé Ulrich d'avoir a^ri avec duplicité {Ep. coll. 3i).
Quoi qu'il en soit, la conférence, telle qu'elle avait été décidée par Grégoire VII, n'a pu avoir lieu, la paix n'a pu être rétablie en Allemagne, et, dès le début de 1080, la guerre civile recommence pour aboutir le 2y janvier à la sanglante bataille de Flarcheim, en Thuringe qui, bien que les deux partis l'aient également célébrée comme une victoire, tourna à l'avantage de Henri IV.
Dans tous ces événements la responsabilité de Henri IV est nettement engagée. Grégoire VII l'a accusé avec raison d'avoir empêché la réunion de la conférence prévue au concile de 10^9, au mépris des engagements qu'il avait pris h celte date (/^e^., l. VII^
ep. i4)- En outre, bien des faits nouveaux s'étaient produits qui aggravaient singulièrement son cas. Au concile de l'automne de 1078, le pape avait renouvelé le décret sur l'investiture laïque ; Henri IV, sans en tenir compte, avait nommé des évêques à Cologne, à Trêves, à Augsbourg, à Aquilée, à Strasbourg, à Hildesheim. Il avait ainsi accumulé les désobéissances, et à toutes ses fautes il avait ajouté le scandale d'une tentative de corruption (avouée par Ulrich) des légats pontificaux. Dès lors l'hésitation n'est plus permise : Henri IV s'est montré indigne du pardon qui lui a été accordé à Canossa et la justice exige que la sentence de 1076 soit renouvelée contre lui.
Le 7 mars 1080 s'ouvre à Rome le concile du carême. Henri IV y est représenté par l'archevêque de Brème, Liémar, qui avait autrefois donné au clergé allemand l'ordre de la révolte, et par Robert, évêque de Bamberg, également excommunié. Selon certains chroniqueurs, ces deux prélats auraient sommé le pape d'excommunier Rodolphe, sous peine de déposition. La chose n'est pas impossible. Le choix même des ambassadeurs était à lui seul une inconvenance et une menace. Grégoire VII ne se laissa pas émouvoir et, après avoir renouvelé une fois de plus le décret sur l'investiture laïque et menacé des censures ecclésiastiques les Normands qui pillaient les territoires de l'Eglise, il aborda l'affaire de Germanie. Prenant à témoin les apôtres Pierre et Paul, il résuma en un raccourci saisfssant l'histoire des dernières années, pour mettre en lumière avec une parfaite mesure et une majestueuse dignité toute la perversité déployée par Henri IV dans ses rapports
avec le Saint-Siège. Voici la conclusion de ce long discours : « Ledit Henri, parce qu'il n'a pas craint d'affronter le péril de la désobéissance qui se confond avec le crime d'idolâtrie, a encouru l'excommunication et du fait qu'il a empêché la réunion de l'assemblée, s'est enchaîné dans les liens de l'anaihème... Aussi, confiant dans le jugement et la miséricorde de Dieu et de sa sainte mère, la Vierge Marie, fort de votre autorité, saints Apôtres, j'excommunie et je frappe d'anathème cet Henri, si souvent nommé, ainsi que tous ses partisans. De nouveau, au nom du Dieu tout-puissant et au vôtre, je lui interdis le royaume d'Allemagne et d'Italie, je lui enlève le pouvoir royal et la dignité qui y est attachée, je défends à tous les chrétiens de lui obéir comme à un roi, je délie de leur serment tous ceux qui lui ont juré ou lui jureront fidélité. » Et, après avoir ainsi excommunié et déposé Henri IV, le pape reconnaît avec la même solennité la royauté de Rodolphe de Souabe [Reg., 1. VII, ep. i4*).
La sentence du concile romain de 1080 a donné lieu, dès la fin du xi'' siècle, à des commentaires variés : elle a été le point de départ de polémiques ardentes, étayées de nombreux textes canoniques ou juridiques. Elle a été aussi très diversement jugée par les historiens modernes. Si tous ont admis qu'en 10^76 Henri IV a été l'agresseur, plusieurs ont rejeté au contraire sur Grégoire VII l'initiative de la seconde rupture et ont âprement reproché au pape d'avoir pris loffensive sans raison suffisante. Une telle opinion paraît contestable. En réalité, dès la fin de loyy, les engagements de Canossa n'ayant pas été tenus, Grégoire VII pouvait
opter pour Rodophe de Souabe el ruiner son rival ; la seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est de ne l'avoir pas fait, c'est d'avoir muhiplié les tentatives en faveur de Henri IV, de lui avoir tendu à tous moments une main secourable, et permis en tergiversant de rétablir à son profit une situation gravement compromise, d'avoir persisté dans une neutralité déconcertante, alors que Rodolphe représentait évidemment le parti de la justice et du droit. Lorsqu'il se décide enfin, au bout de trois ans, au lendemain de la défaite saxonne de Melrichstadt, à édicter sa sentence, c'est en faveur du vaincu qu'il se prononce, alors qu'il n'a n'a pas un seul allié sérieux et que le rapprochement avec les Normands est encore loin d'aboutir ! Mais que lui importe ? Il domine les choses temporelles, dédaigne et méprise les combinaisons diplomatiques. A Canossa déjà, il a fait taire tout sentiment humain pour écouter la voix du Dieu qui pardonne. En 1080, il n'a également d'autre préoccupation que d'interpréter la volonté divine, de se montrer digne de l'Apôtre dont il est le successeur et du maître juste et et bon dont il se proclame le disciple. Pénétré du sentiment des grandes responsabilités qui pèsent sur lui, il a voulu éviter toute décision hâtive, s'éclairer par tous les moyens d'information en son pouvoir afin de connaître quel était « celui que favorisait la justice. » Et, lorsqu'il eut enfin réussi à calmer les tourments d'une conscience inquiète et à faire jaillir en son âme anxieuse les sources vives de la vérité, il rendit son jugement avec la tranquille sérénité de l'homme de bien et avec la magistrale autorité du pontife qui n'a d'autre but que de faire triompher la justice immanente de Dieu et d'as-
surer aux hommes les bieafaits de la paix chrétienne.
C'est à Bamberg, vers Pâques, qui tombait cette année là le 12 avril, que Henri IV connut la sentence d'excommunication et de déposition dont il avait été l'objet au concile romain. Il se rapprocha aussitôt du Rhin et, le jour de la Pentecôte (3i mai), réunit à Mayence dix-neuf évêques allemands dont il voulait prendre l'avis avant d'adopter une attitude h l'égard du pape. Tous lui conseillèrent de déposer Grégoire VII, « source de toute dissension et tète de tout schisme », ainsi que l'écrivait peu après le nouvel archevêque de Trêves, Egilbert. On en décida ainsi et l'évêque de Spire, Hozmann, fut chargé de notifier cet avis aux évêques lombards; il leur rappela à cette occasion qu'Hildebrand était un « exécrable perturbateur des lois humaines et divines » et qu'il était urgent d'écraser « la tête de ce serpent empesté » dont le « souffle vénéneux » avait bouleversé l'Eglise et le royaume.
Les évêques lombards furent également sollicités de se joindre à leurs collègues allemands pour procéder au choix d'un nouveau pape. On choisit, en vue de cette réunion, la petite ville de Brixen, située aux confins de l'Allemagne et de l'Italie et dont l'évêque, Allwin, était un homme sûr. L'assemblée s'ouvrit le aS juin 1080. Les évoques allemands y vinrent en petit nombre; seuls les fidèles partisans du roi, comme Liémar de Brème, Robert de Bamberg, Conrad d'Utrechl, Burchard de
Lausanne, répondirent à l'appel. En revanche, les Lombards furent particulièrement empressés. Henri d'Aquilée accourut avec le prestige de sa dignité patriarcale et le cardinal Hugues Candide représenta à lui tout seul le Sacré Collège; renégats l'un et l'autre, ils venaient à Brixen avec toutes leurs basses rancunes, leurs convoitises mal assouvies, et surtout une jalousie mauvaise à l'égard du pontife que pour les plus futiles raisons ils avaient abandonné.
Les chroniqueurs sont très sobres de détails et l'on connaît surtout l'histoire de l'assemblée de Brixen par le procès-verbal de déposition de Grégoire VII. Il reproduit certaines accusations formulées à Worms en ioj6, notamment celles qui ont trait à l'usurpalioa par Hildebrand du siège pontifical, appuyées sur une fausse version du décret de Nicolas II que l'on avait fabriquée pour la circonstance. D'autres griefs apparaissent pour la première fois : ils concernent la vie privée d'Hildebrand et reproduisent à peu de chose près — ce qui suffît à en indiquer la valeur — un passage des Historiée Farfenses relatif à un autre moine Hildebrand qui vivait au monastère de Farfa autour de 970 et sur la conduite duquel il y avait beaucoup à dire. Une autre accusation est également nou'elle : c'est celle d'hérésie. Grégoire VII, « disciple de Bérenger ^), aurait « mis en doute la foi catholique et apostolique sur le corps et le sang du Seigneur. » Or, Grégoire VII a réconcilié à plusieurs reprises Bérenger avec l'Eglise, notamment au concile de Tours sous Léon IX, puis aux conciles romains de novembre 10^8 et de février 1079, mais à la suite de rétractations formelles. Voici la dernière : « Moi Bérenger, je crois de cœur et professe de bouche que
le pain et le vin, placés sur l'autel sont, par le mystère de la sainte prière et par les paroles de notre Rédempteur, suhslaniieWemeni (substantialiter) changés en la chair vraie, propre et vivifiante de notre Seigneur Jésus-Christ et en son sang, qu'après la consécration ils sont le vrai corps du Christ, né de la Vierge, offert sur la croix pour le salut du monde, assis à la droite du Père, et son vrai sang qui a coulé de son côté, non seulement par le signe et la vertu du sacrement, mais avec la propriété de la nature et la vérité de la substance. » Il était impossible d'être plus explicite et l'on ne voit pas dès lors ce que les évêques de Brixen pouvaient reprocher à la doctrine de Grégoire VII sur l'Eucharistie. Mais le pape avait prié, au lendemain de cette rétractation qui faisait rentrer Bérenger dans l'Eglise, de cesser toute persécution contre lui; c'est évidemment cette mansuétude, pleinement justifiée par la vie très digne et même austère de Bérenger, qui a sans doute donné lieu à la légende accréditée par l'assemblée de Brixen.
De toutes les accusations échafaudées à Brixen il ne subsiste donc absolument rien. Grégoire VII est déposé sans preuves ; à sa place on élève sur le siège pontifical l'archevêque de Ravenne, Guibert, excommunié depuis lo-jS, qui prend le nom de Clément III et devant lequel Henri IV vient dévotement plier le tgenou. Cette élection est illégale. L'assemblée de [Brixen n'avait pas qualité pour élire un pape et l'on I s'étonne qu'elle ait osé faire mention du décret de Nicolas II qui est sa propre condamnation. D'après ce décret le pape est élu par les cardinaux-évêques Iqui, une fois qu'ils se sont mis d'accord sur un nom, [sollicitent l'assentiment des cardinaux-prêtres et des
cardinaux-diacres, puis font acclamer celui qu'ils ont désigné par le clergé et le peuple de Rome. Or, à Brixen il n'y avait pas un cardinal-évêque elles cardinaux-prêtres étaient représentés par le seul Hugues Candide. Il semble d'ailleurs probable que les choses se sont passées comme avant l'apparition du décret de Nicolas II : les évoques ont dû demander au roi de Germanie de désigner un pape, en vertu de son patriciat, ainsi que cela s'était toujours fait avant loSg. De là le choix de Guibert de Ravenne, personnage effacé, sans grande ambition ni grande énergie, incapable de toute idée personnelle, en qui Henri IV pouvait apercevoir l'instrument docile de ses volontés.
C'est en eflfet le roi qui paraît avoir inspiré toutes les décisions de l'assemblée. Son rêve a été de se faire couronner empereur; n'ayant pu l'être par Grégoire VII, il le sera par Clément III, qu'il intronisera à Rome, dès qu'il aura achevé de battre et d'anéantir les Saxons qui le rappellent en Allemagne aussitôt après l'élection de l'antipape, mais dont la résistance ne semble pas devoir se prolonger longtemps.
Grégoire VII s'est immédiatement rendu compte de la gravité de la situation, mais il en a envisagé froidement les consécpiences avec un courage qui ne s'est ;amais démenti. Comme dans toutes les périodes de crise, il conserve une foi inaltérable dans le succès, car il compte sur le secours divin. Sa pensée s'est exprimée dans une bulle du 21 juillet 1080 {Beg., 1. VIII, ep. 5) qu'il a écrite sans doute après avoir appris ce qui s'était passé à Brixen. Il aperçoit dans
LA LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'EMPIRE. l^d
l'assemblée qui s'y est tenue l'œuvre de Satan, le renouvellement de celte « vieille conspiration contre le Seigneur et la sainte Eglise universelle » dont le schisme de Cadalus avait déjà été une forme et, précisément parce que toutes ces tractations ont été l'œuvre du démon, il ne veut pas s'abandonner au découragement. « Parla miséricorde de Dieu et la prière du bienheureux Pierre qui a miraculeusement terrassé Simon le ^lagicien, leur maître à tous, au moment où il voulait s'élever trop haut, nous espérons en vérité que la ruine de ces hommes perdus ne tardera pas longtemps et que la sainte Eglise, après avoir vaincu et confondu ses ennemis, jouira enfin du repos dans la gloire. »
Tout en envisageant l'avenir avec confiance, parce qu'il compte sur les puissances du ciel, le pape prend pourtant ses dispositions pour prévenir la victoire de ses ennemis. Il lui faut des alliés. Or Rodolphe de Souabe se débat péniblement et risque de ne pas retenir Henri IV très longtemps. La valeureuse comtesse Mathilde peut retarder quelque temps le flot des armées germaniques, lorsqu'il déferlera sur l'Italie^ mais ne saurait l'endiguer complètement. Dès lors, le seul moyen de sauver Rome, c'est de revenir à la politique de Nicolas II et de faire appel aux Normands, en particulier à Robert Guiscard.
C'est pour Grégoire VII une dure nécessité. Il a peu de sympathie pour Guiscard. Sans doute, après l'échec du projet oriental qui empêchait toute entente et surloulau lendemaindela première ruptureavec HenrilV, il avait tenté un rapprochement, mais le rusé Normand avait voulu profiter delà situation critique delà papauté pour obtenir des concessions qui parurent
incompatibles avec la dignité du Siège apostolique. Aussi les rapports s'altérèrent-ils de nouveau. Très habilement, Robert Guiscard se réconcilia avec son rival Richard de Capoue, jusque-là allié du Saint- Siège, et une expédition contre Salerne, dont le prince, Gisulf, était le plus sûr appui de la papauté dans l'Italie du sud, fui, en i07y,le fruit de cet accord. Salerne fut prise, puis, le 19 décembre de la même année, Robert Guiscard commença le siège de Bénévent, et, s'avança nt dans la région des Abruzzes, déborda sur les territoires de Fermo et de Spolète. C'était une déclaration de guerre au pape. Le 3 mars 1078, au concile de Rome, Grégoire VII excommunia les princes normands qui s'attaquaient à l'Etat pontifical. Richard étant mort sur cesen ire faites (7 avril 1078), son fils, Jourdain, qui lui succéda, se rapprocha du pape et, pour prouver ses bonnes dispositions, força Robert Guiscard à s'éloigner de Bénévent, mais il ne tarda pas à revenir à la politique de son père, si bien qu'en 1080 Grégoire VII ne pouvait plus compter sur lui.
Ainsi la politique des princes normands n'avait guère été favorable au Saint-Siège. On comprend donc que Grégoire VII n'éprouvât aucun penchant à s'allier avec eux, d'autant plus qu'ils exploiteraient la situation et en retireraient des avantages sérieux. Il finit pourtant par vaincre ses répugnances et autorisa Didier du Mont-Cassin, très lié aussi bien avec Jourdain de Capoue qu'avec Robert Guiscard, à ménager l'accord que l'abbé souhaitait depuis longtemps. Le comte deCrépyetde Valois, Simon, quise trouvait alors à Rome, alla également trouver Guiscard et contribua lui aussi à faire aboutir les négociations.
Elles étaient terminées dès le début de juin avant
l'assemblée de Brixen. Grégoire Vil se rendit alorsdans l'Italie du sud, reçut àCeperano, le lo juin, le serment de fidélité de Jourdain de Capoue, puis, le 29, il eut une entrevue avec Robert Guiscard qui renouvela, en des termes à peu près identiques, les promesses qu'il avait faites autrefois à Nicolas II. Il se reconnut à nouveau vassal du Saint-Siège; en échange, le pape reconnut ses dernières conquêtes, notamment celle de Salerne, et surtout il favorisa un peu candidement ses projets orientaux : il l'encouragea en effet à venir en aide à l'empereur de Constantinople, Michel VII, détrôné en 10^8 et réfugié en Italie; il alla même jusqu'à inviter les évêques de Fouille et de Calabre à favoriser cette expédition, en exhortant les chevaliers à partir {Reg., 1. VIII, ep. 6). Une fois de plus, Grégoire VII montrait qu'il n'entendait rien à la diplomatie ; il eût pu prévoir que Robert travaillerait pour lui-même et non pour Michel, et il l'éloignait de l'Italie au moment même où il pouvait avoir besoin de lui; il renonçait ainsi par avance à tous les bénéfices d'une alliance qui devenait plus avantageuse pour le prince normand que pour la papauté.
Pourtant Grégoire Vil attend beaucoup de Robert Guiscard. Peu après son voyage dans l'Italie du Sud, il annonce joyeusement qu'en septembre, quand la saison sera plus propice, il ira, avec le concours des Normands, arracher l'église de Ravenne à l'impie qui la gouverne [J^eg., l. VIII, ep. 7). Le 22 septembre, bien que Robert n'ait pas encore paru, il encourage ses partisans en Allemagne à tenir bon, à se souvenir que Dieu a permis l'épreuve passagère comme châtiment du péché, à chanter enfin avec le psalmiste : Espérez dans le Seigneur (Ps. iv, 6). : «. La malice
de nos adversaires conclut-il , ne s'exercera plus lontemps; ceux qui ont désespéré dans le Seigneur et se sont élevés contre la sainte Eglise romaine, mère de toutes les autres, ne larderont pas à être châtiés de leur témérité « {Reg., 1. VIII, ep. 9).
Cet optimisme était mal fondé. L'automne qai devait amener la délivrance fut au contraire marqué par une série d'échecs successifs.
Plus préoccupé des préparatifs de son expédition orientale que de la situation de la papauté, Robert Guiscard ne bougea pas. La marche sur Ravenne dut être ajournée et, au lieu de détrôner Guibert par les armes, Grégoire VII fut obligé de se livrer à une manifestation sans grande portée : le i5 octobre io8a, il invita les clercs et laïques de Ravenne, restés fidèles à l'Eglise romaine, à élire un nouvel archevêque, pour remplacer le sacrilège et le parjure qui avait médité de s'emparer du Siège apostolique [Reg., 1. VIII, ep. i.j . C'était souligner son impuissance.
Or, le jour même où Grégoire VII écrivait ces lignes, avait lieu en Allemagne, sur l'Elster, une bataille décisive où Rodolphe de Souabe trouva la mort. Cette disparition de son rival était pour Henri IV un grand succès, d'autant plus que les contemporains y virent un jugement de Dieu et qu'il en résulta, par suite, de nombreux ralliements. En outre, il faudra dix mois aux Saxons pour découvrir en Hermann de Luxembourg un anti-roi qui n'aura ni l'énergie ni la valeur de Rodolphe de Souabe. Henri IV est donc tranquille du côté de l'Allemagne; il peut descendre en Italie.
Et, toujours au même moment, les troupes de la fidèle Maihilde sont battues par ses adversaires à Voita, sur le Mincio, si bien que la pieuse comtesse,
réduite à défendre ses places fortes, ne pourra barrer au roi de Germanie le chemin qui conduit à Rome. Partout dans l'Italie du Nord les partisans de la papauté reculent; Anselme, évêque de Lucques, est chassé de son siège épiscopal et Grégoire VII privé par là d'un de ses meilleurs défenseurs.
Bref, à la fin de l'année 1080, la cause grégorienne semble perdue. Vers la Noël, le bruit se répand que Henri IV va descendre en Italie, pour s'emparer de Rome, introniser l'antipape et recevoir de ses mains la couronne impériale. Grégoire VII n'a aucun moyen de le retenir en Allemagne, ni aucune armée à lui opposer; il semble être à sa merci. Il ne songe pourtant pas à reculer ni à négocier un compromis auquel sa conscience se fût opposée ; il se montre aussi intrépide dans l'épreuve qu'il avait été généreux dans la victoire, au jour où Henri IV était venu à Canossa humblement implorer sa miséricorde.
Tandis que Henri IV fait ses préparatifs, le pape, le II décembre 1080, donne lui-même un pasteur à l'église de Ra venue qui n'avait osé élire un successeur à Guibert et, de même que le bienheureux Pierre lui avait envoyé Apollinaire, il lui dépèche Richard pour la gouverner. A la fin de février 1081, il réunit tranquillement a Rome le concile habituel du carême, renouvelle l'excommunication contre Henri IV et ses partisans {Heg., 1 VIII, ep. 20*). Enfin, le i5 mars, il adresse à l'évêquc de Metz, Hermann, une bulle solennelle où définissant ce qu'on appelé le gouvernement théocratique, il proclame avec une audacieuse sérénité que le pouvoir temporel est subordonné au pouvoir spirituel et que les rois doivent être dooiles à la volonté du Siège apostolique.