‹ Saint Grégoire VIIChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA LUTTE DU SACERDOCE ET DE l'eMPIUE.

Il est h remarquer que, le jour où l'assemblée de Worms prononça la déposition de Grégoire VII, elle évita de désigner immédiatement un antipape. Le roi annonça simplement au concile de Rome, par la bouche de Roland de Parme, qu'il nommerait dans le courant de l'été un successeur au pontife déchu. A ce même concile de Rome Henri IV a été déposé, mais personne pour le moment n'est officiellement candidat à sa succession. Une telle situation laisse la porte ouverte à des négociations; elle rend possible une réconciliation et l'année ne s'écoulera pas sans que cette réconciliation n'ait lieu dans la scène fameuse de Canossa.

Celle-ci a été préparée de longue date; elle a été logiquement amenée par toute une série de circonstances qui ont conduit Henri IV à manifester un repentir apparent; elle est avant tout le résultat d'une évolution qui s'est produite dans l'état de l'Allemagne au lendemain de l'excommunication du roi par le pape.

Au moment de l'assemblée de Worms, tandis que l'Italie restait en général fidèle au pape, Henri IV

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groupait derrière lui à peu près toute l'Allemagne où le clergé ne voulait pas admettre les directions grégoriennes et où l'opposition saxonne venait d'être énergiquement réprimée. Au cours de l'année 1076, cette situation se modifie profondément et la balance, qui semblait favorable au roi, va pencher de plus en plus du côté du pape.

Henri IV a éprouvé, au lendemain des événements de Worms et de Rome, une série de déconvenues. La première est la mort de Godefroy de Lorraine, cet époux peu assidu de la comtesse Mathilde qui, après avoir cultivé des sympathies dans chaque camp, avait finalement opté pour Henri IV. Le roi comptait sur lui : il avait conservé en Italie un bon nombre de partisans et paraissait tout désigné pour installer à Rome le futur antipape ; les accusations abjectes lancées à dessein lors de l'assemblée de Worms sur les rapports de Grégoire VII et de Mathilde ne pouvaient que le gagner aux vues de Henri IV. Or, le 21 février, Godefroy périt assassiné; son héritier fut son neveu Godefroy de Bouillon, le futur chef de la croisade, qui ne voulait ni ne pouvait remplir le même office. L'armée royale se trouvait privée du chef éventuel qui devait la conduire triomphalement en Italie.

Presque au même moment, surgissent de nouvelles préoccupations du côté de la Saxe. L'année précédente, Henri IV avait réussi à mettre la main sur les principaux chefs saxons; il les avait soigneusement répartis à travers tout son royaume sous la garde de serviteurs sur la fidélité desquels il croyait pouvoir compter. Or, ses choix n'avaient pas toujours été très heureux. L'évêque de Metz, Hermann, personnage

assez timoré, mais au fond partisan de Grégoire VII, avait la surveillance d'un de ces groupes : h une date qu'on ne peut fixer exactement, mais très probablement dans le courant d'avril ou de mai, il rendit la liberté aux prisonniers qu'il détenait. Un pea plus lard, en juin, d'autres réussirent à s'évader, comme Burchard, évêque d'Halberstadt, suivi bientôt de Werner, archevêque de Magdebourg, de Werner, évêque de Mersebourg, de Bennon, évêque de Meissen, du comte Magnus. Apeu près au même moment aussi, le comte bavarois Ulrich regagna sa patrie. C'étaient autant de ressources nouvelles pour le parti de la résistance dont les chefs reprennent espoir. La paix intérieure, qui paraissait assurée au moment où Henri lY soulevait l'épiscopat allemand contre Grégoire VII, est devenue, dès l'été de io-6, singulièrement précaire et fragile.

Plus encore que la mort de Godefroy de Lorraine et le réveil de l'opposition saxonne, ce qui va porter au roi un coup fatal, c'est l'eflet moral produit en Allemagne par la sentence d'excommunication lancée au concile de Rome et qui va multiplier les défections autour de lui.

L'excommunication a toujours été au Moyen Age une arme redoutable; elle met celui qu'elle atteint en marge de la société; le droit canon interdit tous rapports avec les excommuniés : on ne peut, au risque d'encourir la même peine, coucher sous leur toit, s'asseoir à leur table, leur adresser la parole même pour les motifs les plus futiles. Par suite les hésitants et les timides, qui constituent la majorité de l'épiscopat allemand, ont pu s'insurger contre les décrets sur le célibat qui les empêchaient de donner

libre cours à leurs mauvais penchants; ils ont pu, par lâcheté et par crainte du roi, souscrire aux décisions de l'assemblée de Worms, mais la peur, seul mobile de leur conduite, va réveiller ces consciences endormies et, comme au fond de leur âme ces prélats ne doutent pas de la légitimité du pouvoir de Grégoire VII, ils vont essayer timidement, sans ostentation et sans éclat, de se soustraire aux obligations qu'ils ont contractées, de se ménager une prudente retraite où ils essaieront de vivre obscurément en obéissant au pape sans désavouer trop ouvertement le roi.

Telles sont les dispositions de l'épiscopat allemand au moment où parvient, dans les derniers jours de mars, la nouvelle de l'excommunication portée contre le roi de Germanie.

Henri IV se trouvait alors à Utrecht, entouré de l'évêque de celte ville, Guillaume, qui comptait parmi ses plus chauds partisans, et de deux autres prélats également favorables à sa cause, Pibon, évêque de Toul, et Thierry, évèque de Verdun. C'est le samedi saint qu'il apprit la sentence dont il avait été l'objet ; il en conçut une violente colère et rédigea aussitôt une lettre ouverte au pape dans laquelle, après avoir renouvelé toutes ses accusations antérieures, il lui ordonnait d'abandonner le siège apostolique. « Nous Henri, roi par la grâce de Dieu, disait-il, nous vous clamons avec tous les évêques : Descendez, descendez, puisque vous êtes condamné h tout jamais ».

Le roi avait également décidé que Pibon de Toul lirait, à la messe pontificale du lendemain, qui était le jour de Pâques, une sentence d'excouimu-

loi SAINT GREGOIRE VII.

nicaiion contre celui qu'on n'appelait plus dans son entourage que « le faux moine Hildebrand ». Dans la nuit du samedi au dimanche, Pibon, raconte ie chroniqueur Hugues de Flavign\, quitta secrètement Utrecht, et Thierrv de Verdun, craignant sans doute de voir retomber sur lui le périlleux honneur réservé à Tévêque de Toul, l'accompagna dans sa fuite symptomatique. Bravement Guillaume d'Utrecht se chargea de la mission à laquelle ses deux collègues s'étaient dérobés avec empressement et, promulguant Tanathème, il l'accompagna d'un discours injurieux où le pape était successivement traité de parjure, d'adultère et de faux apôtre. Par un hasard qui impressionna beaucoup les contemporains, la foudre tomba, le jour de Pâques sur la cathédrale d'Utrecht et l'anéantit, puis, quelques semaines plus tard, Guillaume fut terrassé par la maladie et mourut : nul doute qu'il n'v eût la un jugement de Dieu, et le zèle des partisans du roi s'en trouva encore refroidi. En Allemagne, l'épiscopat avait observé une altitude assez analogue à celle de Pibon de Toul et de Thierry de Verdun : Udon de Trêves s'en était allé à Rome pour se réconcilier avec le pape; Adalbéron de Wurzbourg s'était hâté, lui aussi, de faire sa soumission ; les autres se taisaient et ce silence impressionna Henri IV qui, pour ressaisir ses partisans, convoqua une assemblée d'évèques et de princes allemands à Worms pour le jour de la Pentecôte (i5 mai). Le but de cette réunion était d'instruire le procès de Grégoire VII. Trois évêques en étaient plus particulièrement chargés : Guillaume d'Utrecht, Allwin de Brixen, Eberhard de Zeitz. Or Guillaume mourut, Altwin fut cueilli au passage, tandis qu'il se rendait

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h Worms, par le comte Hartmann de DlUingen, partisan de Grégoire \ II, et seul Eberhard put arriver sans encombre. Il ne trouva à peu près personne : aucun prince n'avait répondu à l'appel du roi et les prélats eux-mêmes, parmi lesquels figuraient Siegfried de Mayence etHidulf, successeur d'Annon sur le siège de Cologne, étaient si peu nombreux que Henri IV ne put ouvrir l'assemblée. Après avoir attendu jusqu'au 23 mai, il décida qu'elle aurait lieu seulement le 29 juin et qu'elle serait transférée à Mayence.

L'assemblée de Mayence n'eut pas plus de succès que celle de Worms : les princes persistèrent dans leur abstention dédaigneuse ; l'archevêque de Trêves, autorisé par le pape à causer avec le roi, fit bien une apparition, mais ce fut pour refuser tout entretien avec ses collègues excommuniés, ce qui n'était pas fait pour ramener à Henri IV les volontés chancelantes et défaillantes. Les défections se multiplièrent et l'on peut dire avec l'annaliste saxon que « ceux qui avaient été convoqués évitaient le roi a cause de l'anathème qui pesait sur lui et plus encore parce qu'ils avaient confiance dans le succès de la cause pontificale ». Or, au même moment, parvenait à Henri IV la nouvelle de l'évasion de Burchard d'Halberstadt, de Werner de Magdebourg et des autres prisonniers saxons. Tout croulait autour de lui et, s'il voulait garder sa couronne, il n'avait plus qu'une seule ressource : se réconcilier avec le pape et obtenir l'absolution.

Grégoire VII n'avait cessé, depuis le synode de Rome, de déclarer qu'il était prêt à pardonner au pécheur pénitent, s'il était disposé à une sincère soumission. Dès le mois de février, en notifiant à la

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chrédenté les décisions du concile, il supplie les fidèles de prier Dieu pour qu'il « incline à la pénitence les cœurs des impies » {Reg., 1. III, ep. 6). Au cours des mois suivants, il ne néglige aucune occasion de faire savoir à Henri qu'il est* animé des dispositions les plus bienveillantes, à la condition toutefois que le roi veuille bien reconnaître la validité de la sentence prononcée contre lui. Sollicité de plusieurs côtés de faire la paix, il écrit au chevalier Guifred de Milan, vers le moisd'avril : «Nous répondons que nous voulons avoir la paix avec Henri si luimême veut la faire avec Dieu, si, conformément à nos avertissements, il revient sur les mesures qu'il a prises pour le plus grand péril de la sainte Église et pour sa propre perte » [Reg., 1. III, ep. 1 5). Deux encycliques, l'une à la chrétienté (1. IV, ep.i), l'autre aux évêques allemands (£'/?. co?Z. i4) donnent exactement la même note. « Nous prions sans cesse Dieu à vos intentions lit-on dans la seconde, afin qu'il vous accorde d'être affermis avec puissance en son nom par son esprit ^ qu'il incline à la pénitence le cœur du roi et lui fasse comprendre que nous l'aimons beaucoup plus sincèrement que ceux qui applaudissent à ses iniquités et les favorisent. Si, inspiré par Dieu, il veut revenir à de meilleurs sentiments envers nous, il nous trouvera toujours prêts, avec votre assentiment, à l'accueillir et à lui rendre la communion. »

Il était difficile d'être plus conciliant, de souhaiter avec plus d'ardeur le retour au bercail de la brebis égarée. Les bulles de l'automne sont encore plus pressantes; Grégoire VII épie avec sollicitude les

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