‹ Saint Grégoire VIIChapitre 11 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans la lutte du sacerdoce et de l'empire Taltltude de Grégoire VII a toujours été inspirée par des motifs d'ordre surnaturel. Soucieux d'être en règle avec sa conscience, le pape a obéi à des impulsions successives et sa politique a été le plus souvent maladroite, décousup, contradictoire.

Cette conception ne s'est pas traduite seulement dans les faits; elle a pris aussi une forme doctrinale. En arrivant au pontificat, Grégoire VII apporte des idées très arrêtées sur les rapports du pouvoir sacerdotal et du pouvoir laïque, nous dirions aujourd'hui de l'Église et de l'Etat, mais, s'il les énonce dès ses premières bulles, il ne leur a pas encore imprimé l'allure systématique qu'elles ont revêtue plus tard. Elles se sont en effet précisées sous l'empire des circonstances, au cours du conflit avec Henri IV, et, au moment du concile de Rome (1080), elles ont pris leur forme définitive. La sentence prononcée contre Henri IV n'en est que la traduciion et, lorsque, quelques mois plus tard, l'évêque de Metz, Hermann, violemment pris à partie par les partisans

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de Henri IV, demanda au pape de lui indiquer les principaux arguments à développer en sa faveur, Grégoire VII, dans une bulle justement célèbre en date du 20 mars 1081 {Reg., 1. VIII, ep. 21), exposa tout son plan de gouvernement théocratique.

Les théories de Grégoire VII sur les rapports de l'Église et de l'État, du Saint-Siège et des rois, dérivent de la conception qu'il se fait du pouvoir pontifical et qui a été précédemment exposée.

Successeur de saint Pierre, le pape a toutes les prérogatives et tous les droits conférés par le Christ à l'Apôtre lors de la fondation de l'Église. « Qui ignore, est-il dit au début de la lettre à Hermann de Metz, la parole de Notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ : Tu es Pien-e, et sur cette pierre Je bâtirai mon Eglise et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume du ciel. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel; tout ce que tu délieras sur ta terre sera délié dans le ciel (Matth. xvi, 18-19)? "

Il résulte de ce texte que le pape a tout pouvoir de lier et de délier. Il ne saurait y avoir aucune limite à l'exercice de son droit qui ne comporte aucune réserve, aucune restriction. « Les rois, ajoute en effet Grégoire VII, font-ils exception à cette règle? Sont-ils en dehors du troupeau que le fils de Dieu a confié à saint Pierre? Qui peut se soustraire à ce pouvoir de saint Pierre de lier et de délier, sinon le malheureux qui refuse de porter le joug du Seigneur

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et de faire partie du troupeau du Christ pour se soumettre au démon? »

Ainsi les rois, comme les simples mortels, doivent reconnaître la juridiction de l'Apôtre. Gomment pourrait-il en être autrement, étant donné — et c'est ce que Grégoire VII s'attache à prouver — que le pouvoir pontifical est supérieur au pouvoir royal à la fois dans sa source et dans sa nature ?

On a parfois reproché à Grégoire VII de n'avoir pas reconnu l'origine divine du pouvoir temporel, telle qu'elle est établie par plusieurs textes de l'Ecriture et notamment par Tépître aux Romains. Que tout homme, dit saint Paul, soit soumis aux pouvoirs qui sont au-dessus de lui, car il n'y a pas de puissance, si elle ne vient de Dieu, et celles qui existent sont établies par Dieu. Ainsi celui qui est rebelle au pouvoir s^oppose à Vordre établi par Dieu (Rom. xiii, r-a). A ce texte si net et si décisif dans sa brièveté on a opposé une phrase d'une bulle de 1076 dont Hermann de Metz est déjà le destinataire [Reg., 1. IV, ep. 2) : « Il y a des hommes, écrit Grégoire VII, qui pensent que la dignité royale l'emporte sur la dignité épiscopale. On peut voir pourtant, d'après leur origine, combien elles différent l'une de l'autre. C'est l'orgueil humain qui a découvert celle-là, tandis que la piété divine a institué celle-ci ». Dans la seconde lettre au même Hermann, en date du r5 mars 1081 {Reg., 1. VIÏI, ep. 21), on lit encore : « Comment donc une dignité, inventée par des hommes du siècle qui parfois même ignoraient Dieu, ne seraitelle pas soumise à cette dignité que la providence du Dieu tout -puissant a instituée pour sa gloire et accordée au monde par un effet de sa miséricorde? »

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Il semblerait résulter de ces deux textes que, pour Grégoire VII, ce qui démontre la supériorité du pouvoir sacerdotal, c'est que, seul, et à l'exclusion du pouvoir laïque, il a une origine divine. Le pape irait ainsi à l'encontre de l'affirmation si catégorique de saint Paul : // n'y a pas de puissance, si elle ne nent de Dieu. Pourtant, si l'on va au fond des choses, les deux passages des lettres à Hermann de Metz, quelque délicate qu'en soit l'explication, ne justifient pas semblable conclusion.

Il n'est pas douteux en effet qu'à maintes reprises Grégoire VII a affirmé avec saint Paul l'origine divine du pouvoir temporel. Dans sa lettre du 6 mai 1073 à Godefroy le Bossu {Re^\, 1. I, ep. 9), il fait allusion au si grand honneur confié à Henri IV par le Dieu tout-puissant. Au mois de décembre de la même année, il écrit à Adélaïde, comtesse de Turin : « Le Seigneur vous a concédé votre dignité et votre pouvoir pour que vous l'employiez à le servir, lui et les siens » [Reg., l. I, ep. 37). Au cours du conflit avec Henri IV, la pensée du pape ne subit aucune modification. Témoin la lettre du 28 juin 1077 aux princes espagnols : « Ne placez pas vos espérances dans les richesses incertaines de ce siècle, mais plutôt en celui dont il a été écrit : Les /-ois régnent par moi [Vrov. viii, i5) et aussi : Puisque le pouvoir cous a été donné par le Seigneur et par la vertu du Très Haut (Sap. vi, 4) « {Reg., l. IV, ep. 28). Témoin surtout une bulle adressée à Guillaume le Conquérant le 8 mai 1080, c'est-à-dire quelques semaines seulement après le concile de Rome, et qui est plus explicite qu'aucune autre : « Vous n'ignorez pas que le Dieu tout-puissant a donné au

monde, pour le gouverner, ces deux dignités qui l'emportent sur toutes les autres, la dignité apostolique et la dignité royale » {Re^., l. VII, ep. aS).

On pourrait multiplier les textes, citer des lettres à Harold Hein, roi de Danemark [Reg., 1. V, ep. lo etl. Vil, ep. 2i), h Alphonse VI, roi de Castllle [Reg., 1. VIII, ep. 25), à Henri IV lui-même [Reg., 1. III, ep. 7) où est exprimée la même id* e sous une forme identique. Faut -il dès lors admettre que Grégoire VII s'est contredit d'une bulle à l'autre?

En réalité l'opposition qui semble exister a priori entre les lettres à Hermann de ^letz et les autres bulles est purement formelle et ce sont deux aspects différents de la doctrine de l'Eglise qui reviennent alternativement sous la plume du pape. On peut s'en rendre compte en rapprochant les textes en question de deux passages de la Cité de Dieu où saint Augustin, que Grégoire \ l\ a lu et relu, explique cpie la puissance séculière, tout en ayant sa source en Dieu, a été souvent usurpée, avec la permission de Dieu, par des hommes impies et pervers. i< Dieu, auteur et dispensateur de la félicité, parce qu'il est le seul vrai Dieu, est aussi le seul qui distribue les royaumes de la terre aux

bons et aux méchants N'attribuons la puissance

de disposer des royaumes qu'au vrai Dieu qui ne donne qu'aux bons le royaume 'u ciel, mais qui remet les royaumes de la terre aux bons et aux méchants, selon qu'il lui plaît, lui à qui rien d'injuste ne peut phiire. C'est lui qui a élevé au pouvoir suprême Marius et César, Auguste et Titus, les délices du genre humain, et Domiiien, le plus cruel des tyrans. C'est lui enfin qui a porté au trône

impérial et le chrétien Constantin et ce Julien l'apostat dont le bon naturel fut corrompu par l'ambition et par une curiosité détestable et sacrilège^ ». Résumant toute sa pensée, saint Augustin écrit encore : « Toute victoire, même celles que remportent les méchants, est un elFet des justes jugements de Dieu qui humilie par là les vaincus pour les amender ou les punir » '^.

Ainsi, d'après saint Augustin, les hommes du siècle ont pu s'emparer de la royauté, mais, même avec le concours du démon, ils n'auraient pu réaliser leurs fins ambitieuses sans l'assentiment de Dieu, d'où vient tout pouvoir. En d'autres termes, la source première de la souveraineté réside en Dieu, mais Dieu permet le mal, comme conséquence du péché, si bien qu'en fait et historiquement des royaumes ont pu s'édifier par un effet des passions humaines. La double théorie de Grégoire VII interprète fidèlement cette doctrine dont elle est le reflet : le pape peut légitimement affirmer à plusieurs reprises que le pouvoir temporel est donné par Dieu et déclarer pourtant dans les lettres àHermann de Metz que « la dignité royale a été inventée par des hommes du siècle qui parfois ignoraient Dieu >). Il suffit d'ailleurs, à propos de ce dernier passage, de lire le contexte pour constater qu'il y est fait allusion non pas à l'origine transcendante de la souveraineté qui pour le moment n'est pas en cause, mais aux circonstances particulières dans lesquelles celle-ci a pu être acquise. « Qui ne sait, que les rois et les

1. Saint Augustin;, De Ciri/alc Dei, 1. IV, c. 33 et 1. V,c. 21.

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