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Saint Augustin, De Civitatc fici, I. XIX, c. i

150 SAINT GRÉGOIRE YII.

chefs temporels ont en pour ancêtres des hommes qu' ignorant Dieu, se sont efforcés, avec une passioi. aveugle et une intolérable présomption, de dominer leurs égaux, c'est-îi-dire les hommes, par l'orgueil, les rapines, la perfidie, l'homicide, en un mot par une infinité de movens criminels, très probablement à l'instigation du prince de ce monde, le démon. » Il ne peut s'agir ici que de la fondation des gouvernements temporels, de ce qu'on pourrait appeler l'origine historique des royautés qui est d'ordre humain, ce qui n'empêche pas la source du pouvoir temporefl d'être en Dieu.

C'est précisément ce mode de transmission d'une puissance d'origine divine qui, aux yeux de Grégoire VII, constitue l'infériorité du pouvoir royal par rapport au pouvoir pontifical. Tandis que les royautés se sont constituées par l'œuvre des hommes, l'origine historique de la puissance sacerdotale est divine comme son principe ; Dieu lui-même, en la personne de son Fils, a confié à saint Pierre le pouvoir de lier et de délier. Aucun roi n'invoque en sa faveur pareil privilège.

Bref, pour Grégoire VII, personne ne saurait douter que le pouvoir sacerdotal ne soit supérieur au pouvoir laïque par son origine. Il l'est encore si l'on examine sa nature, son essence.

lia trait uniquement aux choses de Dieu, tandis que le pouvoir temporel a un caractère humain, terrestre, et, par suite, fragile et limité. Le simple exorciste et, à plus forte raison, le prêtre, liton dans la seconde lettre à Hermann de Melz, a tous pouvoirs «ur les démons, tandis que « les rois et princes de la terre qui ne vivent pas saintement et

qui ne redoutent pas Dieu, comme ils le devraient, sont, hélas ! la proie des démons et réduits par eux à une misérable servitude. » En outre, à son litde mort, le roi chrétien, pour paraître devant Dieu, a besoin du ministère du prêtre qui seul peut lui ouvrir les portes de l'éternité ; or quel est le prêtre m\i même le laïque qui, à l'heure fatale, a songé à rechercher le secours d'un roi de la terre? De même, le prêtre seul bapti«e, consacre le corps et le sang du Christ, confère le sacrement de l'ordre.

Ce n'est pas tout encore : pour attester la supériorité du pouvoir sacerdotal, Dieu a accordé à ses serviteurs le don de faire des prodiges. « Sans parler des apôtres et des martyrs, s'écrie Grégoire VII, quel est l'empereur ou le roi qui, comme saint Martin, saint Antoine ou saint Benoît, s'est distingué par ses miracles? Quel empereur, quel roi a ressuscité des morts, guéri des lépreux, rendu la vue à des aveugles? L'empereur Constantin, de pieuse mémoire. Théodose et 'Honorius, Charles et Louis sont loués et vénérés par la sainte Eglise parce qu'ils ont aimé la justice, propagé la religion cliTétienne, protégé les sanctuaires, mais aucun d'eux n'a obtenu le glorieux honneur de faire des miracles. Et enfin à quel roi, à quel empereur a-t-on consacré une basilique ou un autel et quel est celui en l'honneur duquel la sainte Eglise fait célébrer la messe? » Nou^elle preuve que le pouvoir sacerdotal a un caractère surnaturel dont le pouvoir laïque est totalement dépourvu et Grégoire Vil conclut : « Qui donc, si peu instruit qu'il soit, ne comprend pas que les prêtres sont supérieurs aux rois? »

Par suite, puisque le pouvoir sacerdotal l'emporte

loi SAINT GRÉGOIRE VII.

aussi bien par son origine que par sa nature, le pouvoir laïque doit lui être subordonné. Les rois euxmêmes reconnaissent cette supériorité en faisant appel au ministère du prêtre pour être absous du péché et pour avoir accès dans le royaume céleste. Comme au-dessus de tous ces prêtres Dieu a placé le pontife romain, celui-ci a plus que personne le droit de juger les rois et les empereurs, d'exercer sur eux le pouvoir de lier et de délier qu'il tient de Jésus-Christ et qui a trait non seulement aux choses du ciel, mais aussi, à plus forte raison, à celles de la terre. Tel est le principe théocratlque. Reste à déterminer comment et dans quelles limites Grégoire VII en a envisagé l'application.

Prise à la lettre, la théocratie pouvait avoir pour résultat une ingérence continuelle de l'autorité spirituelle dans les affaires temporelles. Supérieur aux rois, le pape aurait pu s'arroger le droit de leur dicter la marche à suivre dans les moindres détails du gouvernement et de l'administration, de contrôler tous leurs actes proprement politiques, de les considérer comme de simples fonctionnaires du Saint-Siège, de diriger en un mot la chrétienté au point de vue temporel comme au point de vue spirituel. Ce droit, certains papes l'ont revendiqué. Innocent III a pu écrire en II 99, quelque temps après son avènement : « L'Eglise romaine, que j'ai épousée, n'avait pas les mains vides; elle m'a apporté une dot, la plénitude du pouvoir spirituel et l'étendue des possessions

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temporelles, car l'apôtre Pierre est le seul qui ait été appelé à jouir delà double autorité. J'ai reçu de Rome la mitre, signe de ma fonction religieuse, et la tiare qui me confère la domination terrestre. »

On pourrait relever des affirmations du même genre dans les bulles de Grégoire IX ou d'Innocent IV, mais on en trouverait difficilement dans le registre de Grégoire VII. Hildebrand, tout en prétendant exercer largement son pouvoir de lier et de délier, n'a jamais aspiré à cette monarchie universelle, h. celte suzeraineté sur tous les rois chrétiens qui fut le rêve du féodal Lothaire de Segni, devenu le pape Innocent III. Il a une conception trop surnaturelle de sa fonction et de l'action qu'elle lui permet d'exercer pour songer à intervenir dans des questions purement politiques ou administratives, pour vouloir déterminer l'organisation intérieure des Etats ou favoriser telle ambition politique au détriment de telle autre afin d'en tirer lui-même profit ; il considère que la dignité pontificale ne pourrait que se ravaler en se mêlant à. ces contingences terrestres pour lesquelles précisément le pouvoir temporel a été institué. Le successeur de Pierre a un patrimoine autrement important à garder et à défendre : il a reçu les clefs du royaume céleste dont il doit ouvrir les portes à tous ceux qui auront vécu selon la loi ; le souci des affaires du siècle ne pourrait que le détourner de sa mission providentielle qui est de conduire les âmes au salut éternel.

Pour l'aider dans celle tâche, Dieu a donné au pape comme auxiliaires non seulement les évêques et les clercs, mais aussi les rois et les princes laïques qui, ayant reçu leur pouvoir de Dieu, doivent gouverner selon Dieu, c'est-à-dire conformément aux

lois de la morale chrétienne, et c'est ici que «Grégoire VII va pouvoir inlervenir, car, gardien et dépositaire de ces lois, le pape doit veiller à leur observation. « Préférez, écrit-il à Guillaume le Conquérant, la gloire de Dieu et les choses de Dieu à votr€ gloire personnelle et aux choses de ce monde, car c'est en négligeant semblable avertissement que des pouvoirs comme le vôtre ont l'habitude de se perdre et de se livrer aux puissances infernales » {Res^., 1. I, ep. 70). A Harold de Danemark, a Wratislas de Bohême, à Alphonse VI de Castille, à Philippe P'" de France, à Henri IV d'Allemagne le pape tient le même langage et dans les deux lettres à Hermann de Melz, où sa pensée revêt une forme plus dogmatique, il cherche à établir que la royauté est un véritable sacerdoce dont le pape doit contrôler l'exercice.

De même que le pape est responsable devant Dieu du troupeau qui lui est confié, les rois, eux aussi, devront veiller au salut éternel de leurs sujets, car « ils rendront compte à Dieu de tous les hommes qui auront élé soumis à leur pouvoir et, s'il est difficile au simple particulier de sauver son âme à lui seul, quel labeur incombe aux princes qui ont charge de milliers d'âmes ! » Ti en résulte que les rois ne doivent pas régner pour eux-mêmes, mais pour Dieu; il n'auront pas en vu« « une gloire passagère » mais le « salut du grand nombre » pour lequel ils ont été institués. « Qu'ils retiennent avec vigilance, écrit Grégoire VII à Hermann (Reg., 1. VIII, ep. 21), cette parole du Seigneur : Je ne cherche pas ma gloire (Jean, viii, 5o) et cette autre : Celui qui veut être le premier parmi vous sera le

sBï'inteur de tous (Marc, v, 44). Qu'ils placent toujours l'honneur de Dieu avant leur honneur propre, qu'ils soient respectueux de la justice et défendent les droits de chacun; qu'ils ne sollicitent pas les conseils des impies, mais que leur cœur adhère aux avis des hommes religieux! Qu'ils ne cherchent pas à soumettre ni à subjuguer l'Église comme une servante, mais qu'ils reconnaissent et qu ils honorent comme des maîtres et des pères les prêtres de Dieu qui sont pour ainsi dire les yeux de l'Eglise ! » Et Grégoire Vil énumère les vertifs qui doivent permettre aux princes « de passer d'un royaume éphémère au royaume de la liberté et de 1 éternité ». Ce sont l'humanité et la charité qui leur permettront d'assurer le bonheur de leurs sujets et leur vaudront d'être appelés les « membres du Christ )).

A ces « membres du 'Christ », qui ont droit aux encouragements et aux éloges du Saint-Siège, le pape oppose les « membres de l'Antéchrist », les mauvais rois « incarnation du démon » qui poursuivent « non pas l'intérêt de Dieu, mais leur propre intérêt » et qui sont accusés avant tout d' « opprimer les autres avec tyrannie. » -La tyrannie, voilà donc ce que veut prévenir et combattre le régime théocratique.

Du tyran Grégoire VU a retracé la psychologie non sans une certaine finesse. 11 insista tout particulièrement sur son défaut dominant qui englobe tous les autres, l'orgueil. « La gloire mondaine, le souci des affaires du siècle déterminent l'orgueil, surtout chez ceux qui commandent; ils négligent la vertu d'humilité, ne recherchant que leur propre

gloire et veulent dominer leurs frères. Aussi est-il utile, surtout pour les empereurs et les rois, de savoir s'humilier, si du moins leur âme veut s'élever et goûter les charmes de la vraie gloire. « Ce que le pape reproche aux tyrans, c'est donc avant tout, comme il le dit un peu plus loin, « de se réjouir d'être placés au-dessus des autres hommes » et ainsi d'oublier les responsabilités qui pèsent sur eux, de négliger le salut des âmes qu'ils gouvernent. Au lieu de songer au bien de leurs sujets, ils n'ont en effet d'autre souci que d'étendre leur pouvoir et leur insatiable besoin de dominer les pousse à des guerres homicides qui coûtent la vie à des m.illiers de personnes innocentes.

De tels tyrans, qui méprisent ainsi les lois de l'humilité et de la charité, sont gravement coupables à la fois devant Dieu et devant les hommes. Dès lors, il appartient au Saint-Siège, gardien des droits de Dieu et institué pour déraciner le péché dans le monde, de leur rappeler les principes divins. « Le devoir de notre charge, écrit Grégoire Vil à Hermann de Metz, est d'exhorter chacun suivant sa place et sa dignité. Aux empereurs, aux rois, aux autres princes, afin qu'ils puissent calmer en eux les flots de l'orgueil, nous aurons soin de rappeler, avec l'aide de Dieu, les lois de l'humilité. » Ainsi conçue, la théocratie n'a en vue aucune dominalion temporelle, mais elle a pour but exclusif d'assurer le triomphe de la doctrine chrétienne et* de la morale évangélique ; elle n'est qu'une forme de la lutte menée par l'Eglise contre le mal et principalement contre le péché de ceux qui sont haut placés, l'orgueil qui engendre la tyrannie. Ses

interventions se trouvent du même coup strictement limitées.

Il semble pourtant que l'on pourrait faire une objection à la thèse ci-dessus énoncée. Dans certains États, Grégoire YII a levé un cens qu'on a interprété comme un signe de vassalité, de dépendance temporelle. Or, si l'on examine les rapports du .pape avec les souverains de ces Etats, on constate qu'ils ne ressemblent en rien à ceux de suzerain ù vassal. Ce nom de çassalus n'est jamais prononcé et le pape lui substitue celui beaucoup plus vague de miles sancti Pétri qui n'implique pas fatalement les obligations vassaliques; on ne relève d'ailleurs rien qui ressemble à celles-ci et le mot à' aide, qui s'applique plus spécialement aux redevances féodales, ne paraît jamais; celui àecens, qui le remplace, est le même dont se sert la papauté pour indiquer les redevances que contractent envers elle les abbayes exemptes qui veulent se soustraire à la juridiction épiscopale. C'est à ces abbayes qu'il faut assimiler les États censiers qui se placent, eux aussi, sous la protection de l'Apôtre, et, en échange, lui apportent leur secours financier.

En Danemark, par exemple, Grégoire VII a une correspondance suivie avec les rois Suein et Harold Hein qui lui ont remis des dons en argent et lui ont juré « foi et amour » ifidem et dilectionem), mais non pas « foi et hommage » suivant la formule féodale [Reg., l. V, ep. lo). Il leur accorde en

15« .^ALNT taiEGOIRE Vfl.

échange la protection de l'Apôtre, patrocinium beati Pétri {Reg., 1. Il, ep. ^jo) et il s'en autorise pour leur donner des conseils sur le gouvernement de leurs Etats; ceux-ci ont un caractère très général et relèvent surtout d'un directeur de conscience. « Ayez soin, écrit Grégoire Vil à Suein le 20 janvier loyS, d'administrer selon Dieu le royaume qui vous est confié... Vous savez combien chancelante et trompeuse est la gloire de ce monde. Vous savez que notre corps est chaque jour plus proche de sa fin et que bon gré, mal gré, la mort n'épargne personne. Vous savez que les rois, comme les pauvres, ne sont que poussière et cendre, que tous il nous faudra en passer par le jugement et combien est-il plus redoutable pour nous prêtres, pour vous autres aussi rois qui aurez, comme nous, à rendre compte non seulement de vos actes, mais de ceux de vos sujets » [Reg., 1. Il, ep. 5i). Mêmes conseils à Harold Hein lorsqu'il eut succédé à Suein : Grégoire VII guide sa piété filiale en l'exhortant à prier et à faire l'aumône pour obtenir le salut éternel de son père [Reg., 1. V, ep. lo), ou il l'invite à donner le bon exemple à ses sujets, à s'entourer de bons conseillers, en lui rappelant à lui aussi combien « les joies de cette vie sont caduques et fugitives » [R^g.^ l.V^Il, ep. j). En Norvège également, Grégoire VII supplie Olal III de bien gouverner el de veiller surtout à l'instruction de ses sujets, en même temps qu'il le détourne de ses tentatives immorales pour affaiblir son voisin de Danemark, en lui opposant ses propres frères {Reg., 1, VII ep. i3).

Le cas de la Pologne est assez identique. Boleslas envoie des offrandes à saint Pierre et Grégoire VU

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le félicite d'avoir ainsi manifesté a sa foi et sa charité ». Le pape est surtout soucieux de l'org-anisation religieuse de sou Etat où évèchés et paroisses sont dispersés et manquent de trait d'union {Reg., 1. II, ep. 73). Ce sont les mêmes problèmes qui se posent pour la Bohême, où le duc, Wratislas II, témoignait aussi d'un grand respect pour le Siège apostolique {Reg., 1. II, ep. 6, 7, 8). Pourtant, il eut plus tard des rapports avec les excommuniés qui, le 2 janvier 1080, lui valurent des reproches, d'ailleurs assez paternels, accompagnés des considérations habituelles en pareil cas: « Ne préférez pas votre gloire à celle de Dieu, ni l'argent à la justice... Rappelez-vous que les richesses qui sont en votre pouvoir ne vous ont pas été données pour récompenser vos mérites, mais pour qu'il en soit fait bon usage. » La conclusion seule est un peu impérieuse. « Nous voulons ou plutôt nous ordonnons à votre Excellence d'avoir sans cesse sous les yeux ces conseils et ces ordres, de les relire et de les méditer souvent, non que vous ne puissiez les retrouver sous une forme plus élégante dans les écrits des saints, mais parce qu'ils vous sont plus spécialement destinés par nous ou plutôt par le bienheureux Pierre » {Reg., 1. VII,

ep- II)-

On ne saurait légitimement inférer de ces diverses

bulles que Grégoire Vil ait prétendu exercer des droits suzerains sur les États qui ont réclamé le « patronage de saint Pierre », Les offrandes qu'il a reçues et les conseils qu'il a prodigués ne peuvent autoriser pareille conclusion. Il en est de même pour les royaumes comme l'Angleterre et la France, auxquels, à la fin de son pontificat, il a essayé d'imposer des

ICO SAINT GREGOIRE Vil.

redevances, pour subvenir aux dépenses, sans cesse croissantes, que va nécessiter la lutte contre Henri IV. En France, il veut rétablir certains usages remontant, dit-il, à Charlemagne qui chaque année aurait centralisé à Aix-la-Chapelle, au Puy, à Saint-Girons douze cents deniers pour les envoyer à Rome et, en conséquence , il ordonne à ses légats de percevoir un denier sur chaque maison {Jieg., 1. VIII, ep. 23), mais cela ne veut pas dire qu'il considère, la France comme vassale du Saint-Siège. En Angleterre également, il cherche à recouvrer tout l'arriéré du denier de saint Pierre et il demande à Guillaume le Conquérant de se montrer « obéissant » envers lui, mais, ni l'une ni l'autre des deux lettres écrites à quelques jours de distance, le i>4 avril et le 8 mai io8o [l^eg., 1. VII, ep. 23 et 25), n'indiquent que cette obéissance ait un caractère féodal et non pas simplement chrétien ; il estbeaucoup plus probable que, si Grégoire VII met une certaine insistance à rappeler au roi ses devoirs envers le Saint-Siège, c'est uniquement parce que le roi d'Angleterre empêchait les évêques de son royaume de faire leur visite ad limina {Reg., 1. VII, ep. i), ce qui semblait être une grave atteinte aux droits du Siège apostolique sur les églises locales.

Si l'on met à part les Normands de l'Italie méridionale, voisins de l'Etat romain, qui ont eux-mêmes recherché la suzeraineté pontificale parce qu'ils n'en trouvaient pas d'autre possible et qu'ils tenaient malgré tout à prendre place dans la hiérarchie féodale, il n'y a guère que l'Espagne et la Hongrie qui se trouvent vis-à-vis du Saint-Siège dans une situation un peu spéciale, l'Espagne, parce qu'elle faisait partie

tE-ttOtfV£R.\EMENT THÉOCRATIQLE. 161

de la fameuse donation de Constantin dont l'authenticité n'était guère contestée, la Hongrie où saint Etienne s'était formellement reconnu vassal du pape. Grégoire VII n'a pas voulu abandonner les droits qu'il croyait avoir sur ces deux royaumes. Encore, pour l'Espagne, ses interventions visent-elles surtout à introduire la réforme de l'Eglise et la liturgie romaine ÇReg., 1. II, ep. 5o et 1, 1, ep. 64); Sanche d'Aragon et Alphonse VI de Casiille ont reçu des conseils qui ne difierent pas beaucoup de ceux que Grégoire VII a adressés aux souverains danois et norvégiens {Reg., 1. I, ep. 63, 1. I, ep. 83, 1. VII, ep. 6); Alphonse VI a été mis en demeure de renoncer à de mauvais conseillers et à une union canoniquement illégale (/^Ê-o^., 1. VIII, ep. 3); il n'a donc pas été traité autrement que les divers princes chrétiens. En Hongrie seulement, il est vraiment question de suzeraineté; Grégoire VII, à plusieurs reprises, a rappelé que ce rovaume était tenu de l'Eglise romaine et non pas de l'empereur {Reg., 1. II, ep. 63 et ^o); le nouveau roi, Ladislas, semble bien avoir prêté hommage comme à un suzerain [Reg., 1. IV, ep. aS), mais c'est le seul cas où l'on puisse entrevoir une cérémonie de ce genre.

En résumé, beaucoup de rois ont promis obéissance et fidélité au Siège apostolique, lui sont venus en aide pécuniairement, se sont conformés dans leur gouvernement aux principes généraux posés par lui, mais aucun n'a formellement reconnu sur ses biens la propriété Eminente du Saint-Siège, ni prêté l'hommage. Grégoire VII n'a d'ailleurs pas songé à revendiquer de tels droits, sauf sur les États normands, dont la situation est tout à fait spéciale. Même quand

il doanera à Altmann de Passai! le texte du serment à exiger d'un nouveau roi de Germanie, il se contentera de cette docilité aux enseigii^ments de TApôlre qui caractérisre le miles sancii Pétri. Ce n'est quau xir siècle que la théocratie se doublera d'un programme précis de domination temporelle. Dans les pavs où les rois sont moins dociles à la volonté du Saint-Siège, les interventions de Grégoire VII sont tout aussi caractéristiques et apparaissent également comme la traduction de ses idées théocratiques. En France, son conflit avec Philippe I" n"a été vraiment aigu qu'à la suite d'un acte de brigandage qui « plaçait ce roi même au-dessous des princes païens m [Reg., 1. lï, ep. Sa); c'est pour avoir détroussé des marchands italiens qui traversaient -son royaume, que Philippe a été menacé d'excommunication et d interdit. Même attitude à l'égard des princes normands d'Italie dont les instincts pillards se donnaient hbre cours: malgré l'intérêt qu il v avait aies ménager, Grégoire VII n'a pas hésité à les excommunier pour leurs incursions dans les domaines de l'Église. Même en Allemagne, les injustices et les violences dont Henri IV s'était rendu coupable à l'égard de ses sujets ont contribué, autant que les atteintes portées à l'indépendance de l'Eglise, à attirer sur lui les foudres du Saint-Siège. La première excommunication est nne riposte à la déposition prononcée à U omis, mais, dans les négociations qui suivirent, soit avant soit après Canossa, Grégoire VII est préoccupé avant tout d'examiner les plaintes des Allemands contre la tyrannie de leur roi ; lorsqu'il rend sa sentence en 1080, il lui donne le caractère d'un arbitrage, e:taminant « de quel côté

était le droit », et se prononce « en faveur de la justice ». Ce qu'il reproche à Henri IV, c'est à la fois d'avoir oppressé ses sujets et de s'être montré parjure, en ne tenant pas les engagements qui lui avaient valu son absolution et qu'il avait pris par serment.

Ainsi, que le pape donne des conseils aux souverair>s ou qu'il les retranche de la société chrétienne, ses interventions n'ont aucun caractère arbitraire. Ellesprocèdent toujours d'une idée d'ordre spirituel et ne visent qu'à faire respecter le droit et la morale.

On a reproché à Grégoire VII non pas les sanctions qu'il avait prises au nom de ses idées théocratiques, mais la nature de ces sanctions. Le pape, a-ton dit, aurait dû se conlenter d'user des armes spirituelles, c'est-à-dire de l'excommunication, mais il a outrepassé ses droits en ayant recours aux armes temporelles, en déposant Henri IV et en proclamant à sa place Rodolphe de Souabe. En un mot, c'est la question non pas de la sanction elle-même, mais du caractère donné à la sanction qui se pose.

On remarquera tout d'abord qu'en 1080 Grégoire VII était sollicité depuis trois ans de se prononcer entre Henri IV et Rodolphe de Souabe, que ces deux princes avaient été également élus par les Allemands et que, l'Eglise n'ayant jamais admis que l'hérédité du pouvoir était de droit divin, le pape était parfaitement libre de faire son choix et de ratifier, sHl y avait lieu, une révolution légitime. En outre, il y a lieu de rappeler une fois de plus que, pour les hommes du moyen âge, la déposition accompagne presque fatalement l'excommunication, puisque, d'après le droit canon, l'excommunié se trouve absolument retranché delà société aveclaquelle

il ne peut avoir aucun rapport. Mais surtout, si l'on admet que Henri IV était vraiment un tyran, ne pas délier ses sujets du serment de fidélité, c'eut été se faire complice de sa tyrannie.

Dans la lettre à Hermann de Metz, Grégoire VII a fort bien mis en lumière que la tyrannie est non seulement un outrage à Dieu, puisqu'elle est le fruit de l'orgueil, mais qu'elle lèse aussi les hommes qui en supportent toutes les conséquences. L'excommunication est l'œuvre de la justice divine, mais il est bien évident que la justice humaine doit intervenir à sou tour. Si le pape se borne à lancer les foudres de l'anathème sans délier les sujets de leur serment d'obéissance, le tyran peut continuer à les opprimer à son gré, à déchaîner la guerre, à semer partout autour de lui la souffrance, la ruine et la mort, A ses victimes innocentes faudra-t-il donc simplement prêcher la résignation, gage du salut? Grégoire VII ne l'a pas cru. Il ne pouvait oublier que celui dont il se proclamait le disciple ne s'était pas contenté d'ouvrir les portes de l'éternité à tous les deshérités de ce monde, mais qu'il avait aussi travaillé à assurer sur terre le règne de la charité ou de ce que l'on appellerait aujourd'hui la justice sociale. Dès lors, en réponse aux clameurs de la Saxe opprimée, alors qu'on lui mettait sous les yeux tous les sanctuaires profanés, les villes détruites, les campagnes ravagées, les femmes outragées, alors que Henri, déposé déjà par ses sujets, ne voulait ni ne pouvait se justifier d'aucun des crimes qu'on lui imputait et qu'il reniait ses serments, le pape pouvait-il dire aux Allemands : « J'excommunie Henri, mais vous devez continuer à lui obéir en vertu du serment de fidélité que vous lui

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avez juré et rejeter Rodolphe comme un vil usurpateur » ? Un tel langage dans la bouche d'un pape eut été une monstruosité et l'Eglise eût pu être légitimement accusée de se faire complice des fantaisies, des caprices et des crimes du despotisme.

La théocratie apparaît au contraire comme une limitation de l'absolutisme et les principes sur lesquels elle repose sont voisins de ceux qui animent les gouvernements populaires. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner la forme très particulière qu'elle a prise chez certains disciples de Grégoire VII, notamment chez l'Alsacien Manegold de Lautenbach qui écrivait dans la dernière année du pontificat de Grégoire VIL

Pour Manegold, la royauté tire son origine d'un contrat intervenu entre le roi et ses sujets. Aux termes de ce contrat, les sujets promettent fidélité et obéissance, tandis que le roi, de son côté, s'engage à gouverner selon la justice. Le contrat sera valable aussi longtemps que le prince pratiquera les vertus inhérentes à sa fonction, mais du jour où il deviendra un tyran, le peuple se trouvera dégagé de ses obligations envers lui. « Lorsque celui qui est élu pour châtier les méchants et défendre les honnêtes gens, écrit ÎNIanegold, commence h faire preuve lui-même de méchanceté, à tracasseries hommes de bien, à exercer cruellement sur ses sujets la tyrannie qu'il aurait dû combattre, est-ce que, de toute évidence, il n'est pas juste qu'il soit déchu de la dignité qui lui a été concédée, que le peuple soit libre de sa domination et de sa sujétion, car il est bien clair qu'il a brisé le pacte par lequel il a été établi. Personne ne pourra avec équité ni avec raison accuser les sujets de perfidie, puisque leur sou-

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verain a, le premier, violé sa parole. » En un mot, l'obéissance est conditionnelle et le serment de fidélité nettement limité. Manegold est, en plein moyen âge, un théoricien du gouvernement populaire.

Il est aussi grégorien et, comme tel, il attribue une place au pape. Celui-ci sera en quelque sorte le garant du contrat, et, lorsque les sujets songeront à le rompre, il aura seul qualité pour dire s'ils peuvent déposer leur souverain en toute sécurité de conscience. Il jouera en somme le rôle que les princes allemands sollicitaient de Grégoire VII au moment de l'assemblée de Tribur, celui d'arbitre suprême qui écoute les deux parties et prononce la sentence. Ainsi, loin d'aller à l'encontre des idées développées dans la lettre à Hermann de Metz, Manegold de Lautenbach les reprend et les complète, prouvant ainsi que la théocratie grégorienne, bien loin d'être un instrument de despotisme, peut au contraire favoriser le progrès social.

Et, de fait, tel a bien été son rôle. Elle a eu pour principal elFet d'attirer l'attention des souverains sur les devoirs inhérents à leur charge, de leur montrer que, comme l'épiscopat, la royauté n'est pas un honneur, mais une fonction, de les obliger à donner l'exemple et à se conduire conformément aux préceptes de la morale évangélique dont la vertu sociale n'a jamais été contestée. L'idéal de Grégoire VII était avant tout d'organiser la société chrétienne conformément à la justice et à la charité, de réaliser sur terre cette « cité de Dieu », dont les membres, tous frères, unis par la communauté de la foi, de l'espérance et de la charité, n'eus&ent formé qu'un seul corps dont Jésus-Christ, représenté par son Vicaire,

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eût été le chef. Comme saint Jean dans la vision apocalyptique, Grégoire VII, en bâtissant le système théocratique, dut apercevoir cette sainte cité qui descendait du ciel, venant de Dieu. Mais, au même moment, surgit devant son regard attristé la cité de la terre, qui selon l'expression de saint Augustin, repose non plus sur l'amour de Dieu, mais sur l'amour de soi, qui, ne se glorifie pas dans le Seigneur, mais en elle-même, et où les hommes, enflés d'orgueil, au lieu de rendre hommage à Dieu, se perdent dans la vanité de leurs pensées.

Il y avait en effet fort loin du rêve théocratique à la réalité. La lettre à Hermann de Metz est du i5 mars loSi. A la fin de ce même mois de mars, Henri IV passait les Alpes, bien décidé a introniser l'antipape et à recevoir de ses mains la couronne impériale. La lutte pour Rome allait commencer.

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