CHAPITRE IV
En même temps qu'il fait seutir au clergé, par une vigoureuse centralisation, Taclion du Saint-Siège, Grégoire VII veut aussi imposer la réforme aux princes laïques. De ce côté il va rencontrer des résistances plus vives encore.
Les décrets de 1074 sur la simonie et le nicolaïsme ont été accueillis par les rois et les seigneurs avec une certaine indifférence. Celui de ioj5 sur l'investiture laïque soulève des tempêtes. L'usage avait en effet tempéré la rigueur du droit canonique. Sans doute Grégoire VII pouvait invoquer, à l'appui de la mesure qu'il venait de prendre, les décrets de Chalcédoine (45 1) ou du huitième concile œcuménique (869) qui spécifiaient très nettement qu'aucun prince laïque ne pouvait, sous peine d'anathème, « se mêler de l'élection ou de la promotion du patriarche, du métropolitain ou d'un évêque quelconque », mais dans la réalité les choses se passaient tout autrement et une tradition immémoriale voulait que le choix du clergé et du peuple fût confirmé par le roi, puis, plus tard, lorsque la féodalité eut usurpa les droits régaliens, par le seigneur. Aussi était-il
fatal que le décret de 1075 suscitât des protestations.
Un compromis pouvait paraître possible. L'investiture laïque étant légitimée par le fait qu'une terre était en général jointe h l'évêché, il semblait que l'Église eut pu conférer la dignité spirituelle et le roi intervenir ensuite pour remettre le domaine qui y était en quelque sorte inhérent. C'est cette solution qui sera mise en avant par Yves de Chartres à la fin du xi^ siècle et qui triomphera finalement au concordat de Worms (i 122) . En 107;"), elle n'estenvisagée par personne; grégoriens et antigrégoriens considèrent l'évêché comme un tout indissoluble et leurs théories respectives, tout en s'opposant l'une à l'autre, proviennent d'un principe identique. Pour ceux-ci, le roi ou le seigneur a la propriété éminente des biens ecclésiastiques comme des biens laïques et leur titulaire, l'évêque, assimilé à un vassal, en a simplement la jouissance viagère, tandis que pour ceux-là, cette propriété éminente, que le droit féodal accorde au suzerain, appartient au saint auquel l'église est consacrée et qui en est le véritable maître, le dominus. Dans un cas comme dans l'autre, le spirituel et le temporel restent unis et confondus; c'est là ce qui condamne tout espoir de conciliation et rend fatale la « querelle des investitures ».
Personne en effet ne veut céder, au moins sur le principe. Pendant tout son pontificat, Grégoire VII a maintenu et aggravé la législation de lo-j. Le décret du concile, tenu à Rome le 19 novembre 1078, l'étend à toutes les églises. « Nous interdisons, dit-il, à tous les clercs de recevoir l'investiture d'un évêché, d'une abbaye, d'une église des mains de l'empereur, du roi, d'une personne laïque quelconque, homme ou
femme. Si cette prescription n'est pas respectée, en vertu de l'autorité apostolique, l'investiture sera nulle et celui qui en aura été l'objet sera excommunié jusqu'à ce qu'il ait donné satisfaction » {i^eg., 1. VI, ep. 5''). Le décret du 7 mars 1080 maintient également que les églises ne peuvent être données en fief et stipule que « si un empereur, roi, duc, marquis, comte ou quelque autre personne séculière ose investir d'un évèché ou d'une autre dignité ecclésiastique, cette personne est liée par la même sentence (l'excommunication) » {Reg., 1. VII, ep. \^^).
Le principe est donc formel ; l'application en est moins rigide. Dans la pensée de Grégoire VII, le décret sur l'inveslilure n'est pas une fin, mais un moyen; il est destiné h favoriser le recrutement d'un épiscopat plus chrétien, à supprimer pour l'avenir la simonie et le nicolaïsme. Par suite, dans les pays où les élections donnent des résultats satisfaisants, où le pouvoir laïque, tout en intervenant, se montre honnête et cherche a discerner les garanties d'ordre spirituel que présente le candidat, le décret ne sera jamais promulgué. C'est le cas de l'Angleterre où Guillaume le Conquérant a nommé tous les évêques, mais en procédant toujours à d'excellents choix. C'est le cas de l'Espagne où Aniat d'Oloron a notifié les décrets sur le nicolaïsme et la simonie, mais jamais celui qui concerne l'investiture laïque. Bref, il n'y aura de querelle des investitures que dans deux pays, la France et l'Allemagne, parce que la simonie y exerce d'affreux ravages et qu'il est nécessaire d'y renouveler l'épiscopat, peu docile aux directions du Saint-Siège.
Encore en France, Grégoire VII se montre-t-il très
modéré. Il larde beaucoup à publier le décret de lojj dont il n'est pas question aux conciles d'Anse, Clermont et Dijon en ioj6 et lojj. C'est seulement au concile d'Autun, en loyy, qu'il est révélé h l'épiscopat français par Hugues de Die, sur l'invitation du pape : « x\fin, écrit Grégoire VII à son légat le 12 mai, de sauvegarder dans les promotions épiscopales l'autorité canonique et apostolique, qu'aucun métropolitain ou qu'aucun autre évêque n'ose imposer les mains à celui qui aura reçu d'une personne laïque le don d'un évêché, sous peine de perdre lui-même sa dignité, son honneur et sa fonction. » Quant aux laïques qui oseraient ainsi conférer les saints ordres, ils encourront la condamnation prévue par le huitième concile œcuménique, c'est-à-dire l'anathème {Reg., 1. IV, ep. 22).
Le décret du concile d'Autun provoqua une résistance très vive chez le haut clergé qui devinait l'accueil que lui réservait le simoniaque Philippe P"". On opposa la force d'inertie : les archevêques de Reims, Sens, Bourges, Bordeaux ne se rendirent pas à la convocation du légat. Mais Hugues de Die n'était pas homme à admettre de semblables abstentions : il suspendit les évêques qui n'étaient pas venus à Autun et convoqua pour l'année suivante un nouveau concile à Poitiers.
Cette fois le roi lui-même prit position. Il était en désaccord avec le légat pontifical au sujet du siège de Tours sur lequel il voulait maintenir un archevêque simoniaque que Hugues tenait à déposer. L'affaire devait précisément venir devant le concile de Poitiers. Hugues avait pris toutes ses précautions; il avait eu soin de choisir la capitale de l'Aquitaine dont le duc.
80 SAINT GRÉGOIRE Yll.
Guillaume VIII, était connu pour ses sentiments favorables à l'Eglise et au Saint-Siège, mais il éprouva une grosse déception. Guillaume se montra faible et timoré ; il céda aux injonctions royales et se fît l'auxiliaire d'un acte de violence de Philippe P'.
Le roi joua double jeu : il adressa à Hugues une lettre pleine de déférence où il exprimait son désir d'être appelé fils respectueux du légat et sa volonté de faire reconnaître son aulorité. Or, en même temps, il écrivait à Guillaume Vlll et aux évêques qu'il les considérerait comme coupables de lèse-majesté, s'ils laissaient tenir un concile, en quelque lieu que ce fut. Aussi, dès la première séance, Hugues de Die fut abreuvé d'insultes. Il a raconté lui-même, dans une lettre à Grégoire Vïl, comment ceux qu'il considérait comme son bras droit passèrent h sa gauche, comment les portes de l'église où était réunie l'assemblée furent forcées et comment enfin les serviteurs du comte, la hache à la main, vinrent y jeter le trouble. Il conserva pourtant son calme : au milieu du tumulte, il trouva le moyen de suspendre l'archevêque de Tours, de déférer à Rome plusieurs évêques qui avaient usurpé leur siège, surtout de promulguer le décret sur l'investiture qu'il étendit à toutes les dignités ecclésiastiques. « Aucun évêque, abbé, prêtre ou clerc, y était-il dit, ne doit recevoir de la main du roi, d'un comte ou d'un laïque un évêché, une abbaye, une église ou quelque autre fonction ecclésiastique. L'évêque ne doit recevoir l'investiture que de son métropolitain, le clerc de son évêque. »
Le décret fut rigoureusement appliqué. En 1078, une élection a lieu à Amiens où l'évoque, Guy, venait de mourir. Le nouvel élu, Raoul, suscite quelques inquié-
tildes. Grégoire VIT prie Hugues de Die de veiller à ce qu'il ne sollicite pas l'investiture laïque et, au cas où il n'observerait pas le décret, de le punir sévèrement, « afin que les autres ne soient pas tentés d'imiter son exemple » {Ri'g"-, 1. VI, ep. 3). En 10-9, le pape enjoint à son légat de casser l'élection de Froger, évêque de Chàlon, qui a reçu l'investiture royale [Ep. coll. 32) . On ne relève pas d'autres interventions pontificales ef, en somme, quoique le concile de Lyon, en 1080, ait renouvelé le décret sur l'investiture, il faut bien conclure que la querelle en France n'a eu aucune acuité. Dans la plupart des cas, Grégoire VU a fermé les yeux.
Il en est de même pour les grands fiefs. Nulle part Grégoire VIT n'a réussi à faire admettre ses conceptions. Du moins les seigneurs, tout en maintenant leurs droits à la propriété éminente des églises, ont-ils renoncé à s'ingérer perpétuellement dans les élections épiscopales et c'est là le grand résultat de la réforme grégorienne. Dans certains fiefs, surtout dans le midi, un privilège a consacré celte renonciation; c'est le cos de Toulouse dès lo^j^, de Bordeaux, de Saintes, plus tard de Périgueux, de Poitiers, de tous les évêchés du comté de Toulouse et du marquisat de Gothie. Ailleurs, aucun acte n'est intervenu, mais, pratiquement, les élections ont été libres avec « présentation » de l'élu au comte. Un nouveau droit naîtra de ce niodus vivendi et quand, à In fin du xi" siècle, Yves de Chartres délimitera la part respective du spirituel et du temporel dans l'évêché, il ne fera en somme que s'inspirer des faits qu'il avait sous les yeux.
Quant à Grégoire VII, il s'est condamné au silence,
peut-être parce que les difficultés, beaucoup plus sérieuses, qu'il rencontrait en Allemagne retenaient toute son attention et suffisaient à absorber son activité.
La gravité de la querelle des investitures en Allemagne s'explique tout d'abord par des raisons inhérenies aux évèchés eux-mêmes. En France, l'épiscopat est relativement peu féodal ; il n'y a que six évêques, ceux qu'on appellera les pairs ecclésiastiques, qui aient une véritable seigneurie. En Allemagne au contraire, l'Eglise est très riche : évêques et abbés, grands propriétaires terriens, disposent de domaines très étendus, grâce aux libéralités d'Othon le Grand et de ses successeurs qui, pour rendre plus forte l'autorité impériale, avaient imaginé de concéder de nombreux comtés ou marquisats a des évêques, sûrs d'en maintenir ainsi le caractère viager. Il en a été de même des grandes abbayes, telles que Fulda ou Reichenbach. Par suite, abandonner la nomination des dignitaires ecclésiastiques qui disposent d'une telle puissance, c'est pour le roi renoncer à ce qui lui reste de pouvoir.
De plus, en France, depuis l'avènement du régime féodal, le roi s'est vu déposséder d'un grand nombre d'évêchés, devenus évèchés « seigneuriaux ». En Allemagne, tous les évèchés sont « royaux ». Le roi a donc tout intérêt à conserver le droit d'en nommer les titulaires.
A cette raison qui explique la résistance parlicu-
lièrenient âpre du pouvoir temporel, s'en ajoute une autre non moins grave. La lutte pour l'investiture se soude à une question beaucoup plus générale, qui divise le sacerdoce et l'empire : le pape et le roi de Germanie aspirent également à diriger le monde chrétien et se disputent le dominium mundi.
Pendant près d'un siècle, les empereurs germaniques ont dispoisé de la tiare et paru l'emporter sur les pontifes romains. Habitués à faire et même à défaire les papes (Henri III a déposé Grégoire VI), ils ne peuvent accepter le décret de Nicolas II qui leur arrache la plus importante de leurs prérogatives. D'autre part, c'est le pape qui couronne le roi de Germanie empereur : aucun prince ne peut porter le litre impérial sans être entré à Saint- Pierre par la porte de brortze, sans avoir subi le scrutinium prévu par le cérémonial, sans avoir reçu du pape le diadème et l'anneau qui l'élèvent audessus de tous les autres rois de la chrétienté. De là résultent pour le pape des droits énormes : sollicité de couronner l'empereur, il peut lui opposer un refus et dispose ainsi de l'empire. Le roi de Germanie supporte impatiemment cette subordination du pouvoir temporel au pouvoir spiriluel; il veut par tous les movens la réduire ou en prévenir les effets ; il sera nécessairement hostile h toute nouvelle prétention pontificale^ susceptible d'augmenter dans ses États l'autorité du siège apostolique; comment pourrait-il renoncer au droit de nommer les évêques, à l'investiture?
En 10^5, au moment où paraît le décret sur l'investiture laïque, Henri IV n'est pas encore couronné empereur; il aspire h l'être, afin de conquérir par là
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aux yeux des Allemands un prestige qui lui manque. Le meilleur moyen d'obtenir cette faveur de Grégoire VII serait de manifester une filiale soumission. Mais il lui paraît dur de renoncer, pour cela, à inonder les diocèses allemands de ses créatures et à se priver ainsi -d'un solide point d'appui. Situation délicate et complexe que la sienne! Il n'était pas dépourvu de ressources ; avec son intelligence habituelle qu'aucun scrupule ne gênait, il jugea que l'attitude la plus avantageuse consistait à ignorer le décret sur l'investiture que le pape ne paraissait pas autrement pressé de lui notifier et à poursuivre, en les accélérant, ses négociations en vue d'un prochain couronnement impérial qui lui laisserait les mains libres pour Tavenir.
Il continue donc à nommer des évêques : Hozmann à Spire, Henri à Liège, 11 évite d'ailleurs de recevoir à cette occasion le moindre présent. A Bamberg, il aide Grégoire VII à se débarrasser du fameux Hermann, mais il désigne lui-même son successeur en la personne de Robert, prieur de Goslar. Il ne semble pas que le pape ait protesté, au moins immédiatement. Les nouveaux élus reçoivent sans dilficulté la consécration de leurs métropolitains. Tout se passe comme si le décret sur l'invesiilure était inexistant.
D'autre part, pressentant un conflit prochain, Henri IV essaie de se faire couronner empereur. C'est du moins ce qui ressort de la correspondance que le pape échange avec lui et aussi d'une lettre de Grégoire VII aux comtesses Béatrix et Malhilde {Reg., 1. III, ep. 5 et 7). On voit par ces bulles que Henri IV envoya à Rome, en juillet lojS, une
ambassade secrète qui devait en quelque sorte préparer les voies à une autre plus solennelle, chargée évidemment de porter la demande ollicielle du roi. De son côté Grégoire VII, qui éprouve pour Henri IV une confiance aussi aveugle qu'injustifiée, ne semble pas avoir accueilli avec défaveur l'idée du couronnement; il se déclare prêt à recevoir le jeune roi comme le ferait un père, à lui prêter secours en toute circonstance, à lui accorder tout ce qu'il désire, à condition qu'il ne cesse de glorifier le Seigneur au sujet de sa propre gloire et qu'il rende à Dieu les honneurs qui lui sont dus. Il se réjouit même très sincèrement des succès remportés par Henri IV sur les Saxons et ne fait aucune allusion aux dernières nominations épiscopales. Une entente paraissait donc probable. Pourtant, dans une lettre du 1 1 septembre loyS à Béatrix et à ^Mathilde {Heg., 1. III, ep. 5), Grégoire VII exprime la crainte qu'elle ne puisse avoir lieu.
Il faut, sans aucun doute, chercher la véritable cause de cette brouille naissante dans l'afîaire de Milan. Le lundi 3o mars lojo, la ville avait été en grande partie consumée par un incendie qui anéantit notamment la cathédrale et plusieurs autres églises. Le bruit se répandit aussitôt qu'il avait été allumé par les Patares, et les vieilles discordes entre partisans et adversaires de la réforme reprirent avec plus d'intensité que jamais. Le chef des Patares, Erlemband, fut surpris et assassiné. Or personne n'était capable de le remplacer : son parti se trouva désorganisé, ce dont ses ennemis profitèrent avec empressement. Ils firent preuve de beaucoup de diplomatie : abandonnant l'évèque qu'ils avaient
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jusque là soutenu, Godefroy, ils prétendirent, afin de Taire échec à Atlon, désigné par les Patares, que, pour ramener la paix, il fallait un homme nouveau. Aussi envoyèrent-ils a Henri IV une ambassade qui devait lui demander de désigner un nouvel archevêque.
Henri IV consentit à abandonner Godefroy et se déclara prêt à donner l'investiture à celui que les Milanais voudraient bien librement élire. Ils proposèrent Tedald, sous-diacre de l'église de Milan, alors à la cour. Tedald fut aussitôt investi et se hâta ensuite de solliciter la confirmation pontificale. Naturellement il se heurta à un refus {Re^., 1. III, ep. 8). Pour Grégoire VII il n'y avait pas d'autre évèque qu'Alton, déjà reconnu par lui. Le pape ne pouvait ici fermer les yeux comme il l'avait fait à Spire et à Liège où les sièges épiscopaux étaient réellement vacants. Dans ces conditions un conflit était fatal, d'autant plus que Henri IV venait de nommer également, au mépris du décret sur l'investiture, des évêques à Fermo et à Spolète.
Le 8 décembre ioj5, Grégoire VII écrit à la fois à IVdald pour le prier de comparaître au concile du prochain carême, à Grégoire de Verceil pour lui interdire, sous peine d'excommunication, de consacrer Tedald, à Henri IV pour lui reprocher une conduite qui contraste étrangement avec le ton affectueux de ses lettres (I^eg., 1. III, ep, 8, 9, 10). Cette dernière bulle est une véritable sommation, qui pourtant ne ferme pas la porte à toute négociation, car le pape laisse prévoir qu'il y aurait moyen de modifier le décret sur l'investiture, si Henri IV se décidait à devenir le fils respectueux de l'Eglise et à rompre de nouveau
LA QUERELLE DES INVESTITURES. 'Xi
les rapports récemment renoues avec des conseillers excommuniés sur lesquels il paraît disposé à rejeter la responsabilité des fautes commises.
Dans cette même lettre, Grégoire VII annonçait au roi qu'il lui envoyait une ambassade qu'il le priait de tenir secrète. Les légats pontificaux arrivèrent en efiet à Goslar le i^"" janvier 10^76; ils étaient chargés d'admonester sérieusement le jeune prince et de l'avertir que, s'il ne faisait pénitence et ne se séparait des excommuniés, il risquait d'encourir lui-même à nouveau l'excommunication. Jugeant une entente impossible et ne voulant pas céder sur l'affaire de Milan, Henri IV ne tint aucun compte de ces avis et se décida à la révolte.
La situation de l'Allemagne s'était de plus en plus améliorée en sa faveur. Il pouvait compter sur l'appui du clergé dont les sentiments à Tégard de la réforme ne s'étaient pas modifiés au cours de l'année lOjS, malgré les efforts du pape. Grégoire VII, après avoir renouvelé les décrets sur le nicolaïsme et la simonie, n'a cessé de multiplier les exhortations, en même temps qu'il a frappé durement les rebelles. A V^écil de Magdebourg il propose en exemple Josué qui reçut du Seigneurie pouvoir de commander aux éléments et de renverser les murs de Jéricho, symbole des passions réprouvées [Reg., 1. II, ep. 68). A Siegfried de Mayence il écrit le 3 septembre lojS : « Faites avec soin une enquête sur l'hérésie simoniaque et sur la fornication des clercs, comme le Saint-Siège vous l'a prescrit; punissez tous les coupables suivant les lois ; coupez et taillez ce mauvais arbre jusque dans ses racines, afin qu'il ne puisse refleurir parmi vous » [Reg., 1. III, ep. 4). Conformément à ces prescriptions, Siegfried
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teule un dernier effort : en octobre 1 0^5, il réunit ses suffragants, donne lecture de la lettre pontificale ordonnant aux clercs de quitter leurs femmes ou de renoncer au sacerdoce; il ne peut obtenir gain de cause.
Henri IV est donc sur, s'il résiste au pape, de grouper derrière lui la majeure partie du clergé allemand, hostile aux directions du Saint-Siège. Il peut aussi compter sur les princes. Pendantrété de lojj, la situation politique, jusque-là menaçante, s'est retournée à son avantage ; il a remporté sur les Saxons révoltés une grande victoire qui Ta mené à Halberstadt et à Goslar. A la suite d'une seconde expédition, en octobre, ses adversaires ont capitulé. Ces succès, qui enorgueillissent le roi, sont certainement pour beaucoup dans la décision qu'il a prise, à la fin de 10^75, de tenir tète au pape.
En revanche, l'Italie est pour Grégoire Vil. A Home même, sa situation a été consolidée par un attentat dont il faillit être victime. Le 20 décembre, tandis qu'il célébrait la messe de la nuit de Noël h Sainte-Marie-Majeure, des hommes armés, sous la conduite de Cenci, pénètrent dans l'église, se saisissent du pontife, l'arrachent à l'autel et l'emmènent prisonnier dans une tour. Mais le peuple indigné se soulève et délivre le pa.pe qui pardonne à Cenci. Bonîzon de Sutri accuse Henri IV et l'archevêque Guibert de Ravenne, le futur antipape Clément tll, d'avoir été complices de cet attentat. Le fait est loin d'être prouvé et paraît invraisemblable. II est plus probable que Cenci, noble Romain aussi turbulent qu'ambitieux, a simplement voulu s'emparer du pouvoir ; en réalité, il n'a réussi qu'à renforcer l'autorité de Grégoire VII .
D'autre part, il semble qu'un rapprochement se prépare entre la papauté et les princes normands, à la suite d'une démarche assez risquée de Henri IV auprès de Robert Guiscard par l'intermédiaire du comte Eberhard et de Grégoire, évêque de Verceil. Guiscard repoussa ces avances intéressées et, redoutant l'arrivée du roi en Italie, il se rapprocha des autres princes normands, conclut notamment un accord avec son rival, Richard de Capoue, en présence de l'abbé du Mont-Gassin, Didier, qui espérait que le Saint- Siège tirerait parti de cette réconciliation. En tous cas, il se crée là une force capa])le de paralvser Henri IV et de l'empêcher, s'il en a l'intention, de dominer l'Italie. La papauté pourra éveniuellement en tirer parti.
Malgré cet échec, Henri IV se décide à l'offensive. H invite les princes et les évèques allemands avenir à Worms pour le dimanche de la Septuagésime (24 j^u~ vier 10^6). Les princes laïques ne répondent pas à son appel, à l'exception de Godefrov de Lorraine qui, décidément brouillé avec sa femme, la comtesse Mathilde, se trouve rejeté du côté du roi. Deux archevêques et vingt évèques se rendent à la convocation. Le cardinal Hugues Candide, qui vient d'abandonner Grégoire Vil, se joint à eux; il semble, d'après le témoiguage très catégorique de Lambert de Hersfeld, qu'il a dû jouer un rôle de premier plan et prendre une part importante à la rédaction d'un violent réquisitoire contre Grégoire VII rédigé par quelques prélats audacieux.
L'assemblée de Worms adressa en effet au « frère Hildebrand » une lettre où étaient accumulés les griefs les plus variés. Le pape est incriminé d'avoir
9G SALXT GREGOIRE VII.
détruit la paix de TEglise, allumé un vaste incendie qui de Rome s'est propagé en Italie, en Germanie, en Gaule, en Espagne, de ne reconnaître comme évèques et comme prêtres que ceux qui ont su le gagner par d'indignes flatteries, de s'arroger une puissance inouïe aux dépens de l'épiscopat en prétendant juger toutes les affaires qui devraient relever des évèques. A ces accusations vagues s'en joignent d'autres qui, tout en avant un caractère plus précis, ne tiennent pas debout. Grégoire VII aurait usurpé son pouvoir parce qu'il aurait autrefois promis à Henri III et juré en d'autres circonstances de ne jamais devenir pape ! En outre il laisserait les femmes gouverner l'Eglise et son intimité avec Mathilde — dont on a vu plus haut le caractère — serait un sujet de scandale ! Pour conclure, chaque évèque souscrivit la déclaration suivante : « Moi, N.... évèque deN..., je notifie à Hiidebrandque dès ce moment je lui refuse soumission et obéissance, que je ne le reconnaîtrai plus comme pape et ne lui donnerai plus ce litre. »
Ce résultat pouvait satisfaire pleinement Henri IV. Grégoire ^ II n'était pas déposé par lui. mais par l'épiscopat allemand, ce qui, à ses veux, donnait à son acte révolutionnaire une apparence de légalité. Il s'empressa, en conséquence, d'envoveren Lombardie les évèques de Spire et de Bàle pour recueillir l'adhésion, qui ne pouvait manquer, des prélats de la Haute Italie. Lui-même adressaau pape une lettre injurieuse où il luireprochait de l'avoir toujours traité en ennemi malgré toutes les preuves de soumission qu'il lui avait prodiguées, d'avoir projeté de lui arracher la dignité royale, ce qui l'obligeait à adhérer h la « juste
sentence » de Worms et à lui enjoindre, en vertu de sa dignité de patrice, de quitter Rome.
Roland, clerc de Parme, fut chargé de porter celte lettre au concile que Grégoire VII avait convoqué à Rome pour la première semaine du carême (i4-22 février). A peine l'assemblée eut-elle été ouverte qu'il signifia impérieusement au pape de descendre de son siège et somma les clercs de se rendre auprès du roi pour la Pentecôte, afin de « recevoir un pontife de ses mains ». Les laïques, indignés d'une telle provocation, se jetèrent sur lui et ils lui auraient fait un mauvais parti, si Grégoire Vil, en le couvrant de sa personne, ne lui avait sauvé la vie. Le lendemain, le pape prononça solennellement l'excommunication et la déposition de Henri IV. « Bienheureux Pierre, prince des apôtres, s'écriait-il, inclinez vers moi, je, vous en supplie, une oreille favorable; écoutez vdtre serviteur que vous avez nourri depuis son enfance, que jusqu'à ce jour vous avez arraché à la main des impies qui l'ont haï et le haïssent encore pour sa fidélité envers vous! Vous m'êtes témoin, et avec vous ma souveraine, la mère de Dieu, ainsi que le bienheureux Paul, votre frère parmi tous les saints, que votre sainte Église romaine m'a contraint malgré moi à la {gouverner... Aussi je crois que c'est par votre grâce et non à cause de mes mérites que le peuple chrétien, qui m'a été spécialement confié, m'obéit, car le pouvoir de lier et de délier dans le ciel et sur la terre m'a été remis par Dieu sur votre demande pour que je l'exerce en votre nom. » En vertu de ce pouvoir, Grégoire VII interdit à Henri IV « qui s'est élevé contre l'Eglise avec un orgueil insensé » de continuer à gouver-
Uy SAINT GRÉGOIRE VII.
lier ritalie et l'Allemagne, délie tous les chrétiens du serment de fidélité qu'ils ont contracté envers lui; enfin il le frappe de l'analhème pour avoir entretenu des rapports avec les excommuniés, commis de nombreuses iniquités et méprisé les ordres du Saint-Siège, pour s'être enfin séparé de l'Eglise en tentant de la diviser.
Cette sentence était la réponse tout indiquée à celle qui avait été formulée h Worms. Depuis un an, les événements s'élaient précipités; du décret de 1075, qui en avait été l'origine première, il n'est plus question. A la querelle des investitures a succédé la lutte du sacerdoce et de l'empire.
Gebhard de Salzbourg a pu écrire quelques années plus tard : « L'assemblée de Worms a été l'oriffine de tous les maux dont nous souffrons. » On ne peut que souscrire h cette appréciation. La déposition de Grégoire VII a entraîné l'excommunication de Henri IV. Ainsi la paix chrétienne se trouve brisée, les « deux moitiés de Dieu » se disjoignent et se dressent hostiles en face l'une de l'autre. Et déjà, au moment de cette rupture tragique, lesdeuxphvsionomiesdu roi et du pape s'opposent en un contraste violent qui ne fera que s'accentuer au cours du duel gigantesque qui -vient de s'engager. L'un représente la force brutale au service d'un orgueil insensé et cette force brutale s'allie à une diplomatie astucieuse qui sème à pleines mains le mensonge et la calomnie, qui projette contre ses victimes les plus pures les accusations les plus ignominieuses et qui, pour satisfaire une ambition démesurée, ne recule devant aucune perfidie. L'autre est le chevalier de Dieu, soldat de l'idéal chrétien, qui sait parler haut
lorsqu'il lui faut défendre les droits de Pierre ou faire respecter la morale outragée, mais qui est toujours prêt — il va le montrer à Canossa — à accueillir avec empressement dans le giron de l'Eglise les brebis égarées et à réconcilier avec Dieu le pécheur qui aura murmuré de vagues paroles de repentir; pour permettre le triomphe du bien sur le mal, de la vertu sur le vice, de Dieu dont il est le serviteur sur les puissances infernales, il n'opposera à l'épée de son adversaire que le glaive de sa charité.