CHAPITRE III
Officiellement investi de Tautorité souveraine, Henri, deuxième roi de ce nom en Allemagne, avait tout d*abord à imposer le respect de sa dignité royale à son compétiteur Hermann, toujours en armes sur la rive gauche du Rhin. De Mayence il remonta donc le cours du fleuve par la rive droite et, à travers la Franconie qui lui était dévouée, il se dirigea sur l'Alemanie. Hermann n'osa mesurer ses forces avec celles du roi; mais secondé par son gendre Conrad, il marcha sur Strasbourg dont Tévêque Werinher avait à ses yeux le grand tort de s'être toujours montré fidèle à Henri, son ami de jeunesse. Le duc força les remparts et prit la ville. A son insu peut-être, ses soldats y commirent les plus odieux ravages. La cathédrale, dédiée à la Sainte Vierge, fut envahie, dépouillée de ses trésors et finalement livrée aux flammes. D'autres violences furent exercées dans toute la cité, sans rencontrer une résistance suffisante de la part des soldats de l'évêque. Un tel désordre accompagnait d'ailleurs les scènes de sauvagerie qu'un bon nombre des envahisseurs se
percèrent muluellement de leurs lances. Hermann parut afflig-é de ces excès ; mais il dut les laisser impunis à cause du grand nombre des coupables.
Henri célébrait la fête de saint Jean- Baptiste à Reîchenau, sur le lac de Constance, quand on lui apporta la nouvelle que son adversaire demandait à vider la commune querelle en combat singulier. Cette manière de trancher les différends avait quelque chose de chevaleresque , et présentait le double avantage d'épargner la vie des soldats et de mettre à l'épreuve la bravoure des chefs. Le roi accepta la proposition et se rendit aussitôt dans une plaine voisine pour y attendre Hermann. Le 29 juin il attendait encore quand on lui apprit que le duc ne pouvait ou ne voulait se présenter au combat. Quelqu'un lui conseilla alors de venger les violences commises à Strasbourg en exerçant des représailles sur la ville de Constance, qui dépendait du duché de Souabe. « Ravager Constance à cause de Strasbourg, répondit sagement Henri, ce serait doubler le dommage et non le diminuer. D'ailleurs la royauté serait mal acquise si je l'obtenais au détriment de mon âme. Dieu ne m'a pas donné la couronne pour violer les églises, mais pour châtier ceux qui les violent. »
Jugeant inutile d'épuiser ses forces k la poursuite d'un adversaire qui se dérobait et n'occupait en somme qu'une partie des provinces méridionales du royaume, le roi laissa continuer la campagne par ses amis, les évêques de Strasbourg et de Bâle, secondés par Gérard, comte d'Alsace, qui avait épousé Éva, sœur de Cunégonde. Luimême s'en retourna par l'Alemanie, où les troupes
royales ne manquèrent pas de causer de grands ravages, parce que le pays appartenait a Hermanh. Sur la plainte des pauvres gens , le roi fit cesser le pillage, estimant que le petit peuple n'était pas responsable de Topiniâtreté de son seigneur.
En Thuringe, Wilhelm, comte de Weimar, vint rendre hommage k Henri. Cet exemple entraîna tous les seigneurs de la région. Leur fidélité fut récompensée par la suppression d'un impôt assez lourd qu*ils avaient à payer chaque année au fisc royal. En Saxe, où la plupart des seigneurs s'étaient précédemment ralliés à la candidature du malheureux Ekkehard, Henri fut magnifiquement reçu à Mersebourg par l'abbé Heimon et le comte Ésikon, fidèles à sa cause dès le début. A eux se joignirent alors sans hésiter les anciens partisans de son rival, les archevêques Libentius de Brème et Giseler de Magdebourg , les évèques de toute la contrée, les ducs Bernhard de Saxe et Boleslav de Pologne, les margraves Luithar et Géron, le comte palatin Friedrich et quantité d'autres seigneurs. C'était le aS juillet 1002. Leduc de Saxe se fit l'interprète des loyaux sentiments de toute l'assistance, et Henri promit en retour de respecter les droits de ses sujets saxons, de se prêter à leurs légitimes désirs et de ne rien entreprendre contre leur volonté, toutes les fois qu'elle serait raisonnable. Le peuple fit éclater sa joie, et tous les seigneurs présents jurèrent fidélité au roi en tenant en main la Sainte Lance.
Parmi ces seigneurs se trouvait un étranger auquel on ne devait accorder qu'une médiocre confiance; c'était le duc de Pologne, Boleslav. A la
nouvelle du meurtre d'Ekkehard, le duc avait envahi les marches de Slavie et pris les villes de Budissin, aujourd'hui Bautzen, et de Strehla, dans la marche de Lusace. Cette invasion réveilla dans le cœur des Slaves de Meissen le sentiment de l'indépendance. Sous la conduite d'un comte Guncelin, probablement frère d'Ekkehard, qui voulait devenir margrave de Misnie, ils chassèrent les Allemands et appelèrent Boleslav. Celui-ci, faisant un nouveau pas en avant, occupa presque toute la Misnie, en prétendant agir ainsi sur l'invitation de Henri, qu'il voulait aider à devenir roi d'Allemagne.
Il se présentait donc à Mersebourg dans l'intention de se faire céder la Misnie par le nouveau roi, comme prix d'un service rendu. Il offrit même une forte somme d'argent en échange de Meissen, place importante de la frontière du royaume. Henri se refusa péremptoirement à ces concessions, montrant assez par là qu'il n'avait rien attendu du concours de Boleslav, dont l'intervention était d'ailleurs sans aucune raison d'être après la mort d'Ekkehard. Il savait du reste qu'abandonner la marche de Misnie, c'était ouvrir aux Polonais les portes du royaume. Tout ce qu'il accorda, ce fut que Guncelin devînt margrave de Misnie a la place de son frère.
Boleslav, dont le caractère ambitieux et fourbe apparaît dès cette première rencontre, éprouva un vif mécontentement du refus opposé par le roi. Deux incidents successifs vinrent envenimer ce ressentiment et le changer en inimitié irréconciliable. Henri le Jeune, ce margrave auquel avait été promis le duché de Bavière, réclamait l'exécution de
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cette promesse. Le roî voulait attendre que les seigneurs bavarois eussent manifesté leur assentiment en élisant librement le margrave à la dignité ducale. Après avoir cherché à gagner tous les cœurs de ses sujets en respectant les droits de chacun, Henri ne pouvait traiter son propre pays, la Bavière, avec moins d'égards que les autres duchés, et lui imposer un chef sans se prêter au moins à la formalité de Télection. Henri le Jeune s'obstina à prendre ce délai pour un refus et se disposa à partir de Mersebourg avec Boleslav, que le roi avait d'ailleurs comblé de présents. Les deux mécontents s'excitaient naturellement l'un l'autre, quand tous deux faillirent tomber victimes d'un de ces coups de main comme celui qui avait fait périr Ekkehard. Ils s'en allaient ensemble lorsque des gens armés les assaillirent à l'improviste. Le duc et le margrave purent s'échapper de la ville, à l'intérieur même de laquelle l'attaque s'était produite; une partie de leur escorte fut coupée, se réfugia dans le palais royal, d'où l'on voulait en vain l'expulser parce qu'on ne s'expliquait pas sa présence, y fut fort maltraitée et finalement ne dut la vie sauve qu'à l'intervention du duc de Saxe.
Il était difficile à Boleslav, dans l'état d'esprit où il se trouvait, de ne pas prendre cet attentat pour un guet-apens préparé par le roi Henri, alors qu'il fallait en chercher la cause dans les haines locales, favorisées par l'anarchie dans laquelle Otton III avait abandonné le royaume, et probablement aussi dans le désir de dépouiller le duc des riches présents qu'il avait reçus du roi. Le cœur plein de courroux, Boleslav se sépara du margrave Henri
le Jeune en lui promettant aide et secours dans ses revendications. Puis, commençant les représailles contre les Allemands et ne voulant leur rendre qu'un territoire dévasté, il incendia en passant la ville de Strehla, ravagea la contrée et emmena captifs une grande partie des habitants. Ce n'était là que le début des hostilités qui vont se prolonger pendant le règne presque tout entier.
Avant de tirer vengeance de cette félonie, Henri jugea prudent de parcourir les autres duchés allemands afin d'y asseoir son autorité. Il né passait nulle part sans s'arrêter le temps nécessaire pour se rendre compte de l'état du pays et régler les affaires pendantes. Les deux abbesses Adélaïde et Sophie l'accueillirent avec la plus grande affection dans leurs monastères. A Corvey, Il fut rejoint par sa femme Cunégonde. Il la mena à Paderborn où, le 10 août, l'archevêque de Mayence la couronna solennellement. Le même prélat consacra ensuite la vaniteuse Sophie, élue abbesse de Gandersheim, mais toujours dédaigneuse de son évêque Bernward, qui jugea toute nouvelle protestation inutile pour le moment.
Pendant le séjour du roi à Paderborn éclata encore une de ces scènes regrettables que des passions mal contenues engendraient à tout propos. Les Bavarois de l'escorte royale étalent sortis de la ville et fourrageaient aux dépens des paysans, en se croyant tout permis à raison de leur fonction. Les gens de la campagne prirent les armes pour défendre leur bien et, dans la lutte qui s'ensuivit, un frère du chancelier Égilbert fut tué d'un coup de lance. Les Bavarois s'apprêtaient à le venger
terriblement quand le duc de Saxe, Bernhard, accourut encore à propos pour arrêter l'effusion du sang. Les auteurs du meurtre furent punis. En quittant la ville, le roi laissa à Tévêque du lieu de riches libéralités pour perpétuer le souvenir du couronnement de la reine.
A Duisbourg, Henri reçut les évèques de Liège et de Cambrai. Il attendit en vain l'archevêque de Cologne. Héribert avait quelque droit d'être froissé. Après l'avoir malmené dès le début, Henri s'était adressé à l'archevêque de Mayence pour son sacre et son couronnement, alors que le droit d'accomplir cette cérémonie appartenait à celui de Cologne. Il est vrai qu'à raison de l'opposition du duc Hermann le lieu du couronnement n'avait pu être choisi librement. L'absence d'Héribert à Duisbourg perpétua la mésintelligence entre lui et Henri. De tels malentendus ne sont pas rares entre les saints. Dieu permet qu'ainsi, même dans les plus belles vies, apparaisse la signature inévitable de l'infirmité humaine.
Toujours accompagné de la reine et de l'archevêque Willigis, Henri passa le Rhin et, le 8 septembre, reçut à Aix-la-Chapelle l'hommage des seigneurs de la Basse-Lorraine. Il ne restait plus désormais à lui faire opposition en Allemagne que le duc Hermann de Souabe. Celui-ci finit par se convaincre de son impuissance à résister plus longtemps au roi Henri, auquel presque tout le royaume avait fait sa soumission. Du reste, avec le temps, les partisans du duc commençaient à se refroidir, son armée devenait indisciplinée , les populations se lassaient de souffrir à cause de lui, et le forfait
commis à Strasbourg lui avait aliéné la sympathie des évêques et semblait tenir la malédition divine suspendue sur sa tête. Il fit donc demander sa grâce et se présenta devant le roi à Bruchsal, près de Spire, en Franconie. Henri l'accueillit avec bonté, accepta ses protestations de dévouement et de fidélité pour l'avenir, et, sur l'intervention de la reine et des princes, lui conserva ses dignités. Il fut seulement convenu que le duc réparerait le dommage causé à l'églîse de Strasbourg. En conséquence, Hermann abandonna à l'évêque l'abbaye de femmes de Saint-Etienne, qu'il possédait k Strasbourg, pour que les revenus en fussent employés à la reconstruction de la cathédrale et de la maison épiscopale.
On était au i**"" octobre. Henri avait utilement employé trois mois à faire reconnaître sa royauté dans tous les duchés allemands et à conjurer la désaffection que l'absence prolongée et les sympathies italiennes d'Otton III avaient fini par susciter à l'égard du souverain. Il put alors se présenter triomphalement en Bavière, dans le pays de sa jeunesse. A Ratisbonne, l'évêque Gebhard, le clergé et le peuple le reçurent avec de grandes démonstrations de joie, et tous les seigneurs lui erndirent hommage.
De la capitale de son ancien duché , Henri voulait faire la capitale effective du royaume. Il restaura dans ce but l'ancienne chapelle royale de Ratisbonne, y fonda une collégiale de chanoines et mit k la tête de la nouvelle communauté Tagino, ce disciple de saint Wolfgang que son père avait pris pour chapelain. .11 dota libéralement la nou-
vclle fondation. Il étendit également sa munificence aux autres monastères de la ville et du duché, accroissant généreusement leur temporel, multipliant leurs privilèges et leurs immunités.
Pendant tout le cours de son règne, le roi Henri s'appliquera à développer l'institution monastique, a la protéger, à la favoriser de tout son pouvoir. Qu'on n'imagine pas qu'il n'y eut là de sa part que de simples œuvres pies. A cette époque , comme du reste en Occident depuis l'apparition de saint Benoît, l'ordre monastique se présentait comme un organisme merveilleusement adapté à l'œuvre de la civilisation des barbares, contribuant puissamment par là même à la prospérité des Etats chrétiens. Le monastère était une cité vivante autour de laquelle se groupaient de nombreux tenanciers, des populations entières auxquelles les moines assuraient le bien-être par le travail. Le joug des abbés se supportait assez aisément; il pesait toujours beaucoup moins sur les épaules du paysan que celui des seigneurs laïques. Les propriétés monastiques bornaient et séparaient les grands domaines des comtes et autres vassaux du royaume , empêchant ces seigneurs d'acquérir une prépondérance territoriale menaçante pour le souverain. Lésés dans leurs droits par leurs puissants voisins, les monastères en appelaient au roi , qui se les attachait et affirmait sa propre autorité en faisant respecter leurs immunités et leurs privilèges. Enfin chaque centre monastique constituait un foyer de prière, d'étude, d'activité civilisatrice. Par sa vie régulière, mortifiée, laborieuse, au milieu même des plus grands biens, le moine ne cessait de don-
ner au paysan cette grande leçon de choses, utile dans tous les temps, que l'homme a un meilleur avenir que celui de la terre à préparer, qu'ici-bas n'est pas sa patrie définitive, qu'il faut tenir les yeux levés vers le ciel pour avoir l'intelligence de la vie présente et savoir se comporter sagement en face des biens et des maux. Si ces grandes et nobles idées ne résolvent pas à elles seules toute question sociale, au moins, quand elles sont acceptées, ne laissent-elles derrière elles que des problèmes secondaires à étudier.
Un prince intelligent ne pouvait donc souhaiter de meilleurs aides que les moines pour adoucir les mœurs encore à demi barbares de son peuple. En réalité, ce furent les évêques et les abbés qui, dans toute l'Europe occidentale, exercèrent l'influence la plus décisive sur la formation et l'heureux développement des nations chrétiennes. Le roi Henri se rendit compte de la puissance morale des moines, et, en l'utilisant pour le bien de l'Allemagne, il fit œuvre de bon politique.
Le nouveau roi ne rencontrait plus aucune opposition en Allemagne; mais il n'en allait pas de même dans cette malheureuse Italie que ses prédécesseurs avaient rattachée à leur couronne. Sans doute, le doge de Venise, Pierre, avait envoyé son chapelain à Ratisbonnepour saluer Henri et obtenir de lui la ratification de ses privilèges. Mais ce fut tout. Dans le reste de la péninsule, on ne songeait qu'à secouer le joug allemand. A peine les restes d'Otton III avaient-ils quitté le territoire italien que déjà les seigneurs du pays se trouvaient rassemblés à Pavie pour élire un roi national. Leur
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choix se fixa sur Arduin, marquis d'Ivrée, dont la maison avait déjà fourni à l'Italie deux rois qu'Ol- ^ton le Grand détrôna. Arduin était un homme d'énergie et de bravoure, mais d'une brutalité révoltante. Quelques années auparavant, il s'était rendu coupable du meurtre de l'évêque Pierre de Verceil, avait livré son corps aux flammes et confisqué ses biens.
On ne peut faire un crime aux Italiens d'avoir cherché à ressaisir leur indépendance. Mais encore auraient-ils dû savoir eux-mêmes ce qu'ils voulaient et se choisir un roi capable de mener l'entreprise à bonne fin. Et surtout il eût fallu amener les seigneurs à s'entendre ensemble, à ne pas se jalouser les uns les autres, à faire passer les intérêts du pays avant leur avantage particulier, toutes choses trop incompatibles avec leur caractère pour pouvoir s'obtenir de longtemps. A peine élu, Arduin commença pa^ s'aliéner une partie de ceux qui l'avaient élevé au trône, en réclamant d'eux les sacrifices nécessaires pour mettre en état de défense les passages des Alpes. Beaucoup commencèrent à tourner les yeux du côté du roi Henri. Un nouvel acte de brutalité d'Arduin, qui saisit par les cheveux l'évêque de Brescia et le jeta à terre dans un mouvement de colère, acheva de tourner contre lui tous les prélats italiens. Les lettres et les messagers se succédèrent auprès du roi d'Allemagne pour le conjurer d'intervenir en Italie. Le margrave Théodald et l'archevêque de Ravenne, Frédéricj se mirent à la tête des mécontents.
Henri se garda bien de s'engager personnellement dans une campagne en Italie, qui l'eût mené
peut-être beaucoup plus loin qu'il n'aurait voulu. Du reste , il comprenait la faute commise par son prédécesseur et ne voulut pas, dès le début de son règne, s'éloigner de l'Allema'gne, où l'autorité souveraine avait besoin de retrouver son prestige. D'autre part, il n'entendait nullement se désintéresser du sort de l'Italie, qui faisait partie intégrante de l'héritage légué par ses devanciers et dont les seigneurs appelaient avec instance la dominalion étrangère. Quand donc il n'eut plus aucun adversaires combattre en Allemagne, il chargea Otton, duc de Carinthie, et quelques autres seigneurs des marches méridionales, d'aller se joindre aux prélats et aux comtes italiens pour combattre l'usurpateur. Comme on se croyait en droit de compter sur le concours effectif de ces derniers, Otton n'emmena avec lui que quelques centaines d'hommes. Arduin, bien renseigné sur le danger qui le menaçait, s'établit dans les défilés des Alpes, au nord de Vérone, pour empêcher la jonction des Allemands avec les Italiens. Arrivé à cet endroit, Otlon lui fit demander le passage. Le rusé marquis reçut convenablement les envoyés et leur fit passer la nuit dans son camp, sous prétexte de tenir conseil avec les siens. Pendant ce temps, il se prépara au combat et le lendemain , avec le millier d'hommes dont il disposait, il engagea la lutte. Les Allemands, inférieurs en nombre de moitié, se défendirent énergiquement. Mais la fuite d'un de leurs chefs, un frère de l'évêque Gebhard de Ratisbonne, entraîna leur déroute. Les pertes furent relativement considérables de part et d'autre. Il eût fallu que les difficultés du passage fussent prévues et
qu'Otlon disposât de forces plus importantes. Mais, à vrai dire, un tel combat était presque insignifiant et ne préjugeait rien , quant au règlement définitif de la question italienne.
Après avoir célébré à Francfort les fêtes de Noël, le roi Henri se rendit dans la Haute-Lorraine et séjourna un certain temps à Thionville. Il commença par y régler les affaires locales avec une équité et une autorité qui Font fait surnommer par les contemporains le « promoteur de la justice ». Un synode se tint ensuite en sa présence.
L'observation des lois de l'Eglise, la restauration de sa discipline, la réforme des mœurs dans le clergé comme parmi les laïques furent l'une des principales préoccupations du roi Henri jusqu'à la fin de son règne. Ce n'est pas qu'il voulut jouer au pontife, régler le dogme et définir la morale, comme les empereurs de Constantinople. Mais il comprenait que le bon ordre et la prospérité de l'Etat dépendent presque complètement des mœurs des sujets, et que ces mœurs en définitive ne se plient efficacement qu'à une seule loi, la loi religieuse. Or à une époque comme le onzième siècle où l'on n'avait aucune idée de la nécessité de séparer nettement les pouvoirs temporel et spirituel, où d'ailleurs cette séparation n'était qu'en partie réalisable, où enfin l'Eglise avait autant besoin d'être aidée par le roi que le roi d'être consacré et affermi par l'Eglise, il paraissait indispensable que les règlements ecclésiastiques eussent l'appui de l'autorité civile et devinssent des lois d'État. C'est pourquoi nous verrons Henri assister fidèlement aux assemblées des prélats, aussi bien qu'aux diètes des sei-
gneurs, afin de procurer Tobéissance aux lois de TEglise, et, au besoin, d'en rappeler le texte à tous ses sujets, même aux évoques.
A Thionville se réunirent les archevêques Willigis de Mayence et Héribert de Cologne, celui-ci foulant aux pieds ses répugnances pour obéir à son devoir, les évêques de Worms, de Strasbourg, de Spire, de Liège, de Wurtzbourg, de Verdun, de Touletde Metz. Au cours du synode, le roi adressa à ces prélats de respectueuses mais sévères remontrances, parce qu'ils n'osaient pas se servir du glaive spirituel contre les transgresseurs des lois de l'Église, et laissaient impunément contracter des mariages au troisième degré de parenté, ce qui rabaissait les chrétiens au-dessous des païens et des Juifs. Les évêques ne comprirent pas ou peut-être craignirent de comprendre à qui s'adressait l'allusion. Comme ils gardaient le silence, Henri poursuivit : « Assis sur un siège plus élevé en dignité que celui de Moïse, vous qui tenez la place de Dieu et devriez être des gardiens vigilants, vous ressemblez aux chiens muets de l'Écriture et aux aveugles conduisant des aveugles. Voici que Conrad, duc d'Austrasie, mon parent, allié aux plus nobles du pays, vient de prendre pour épouse une femme qui lui est si proche, que nous avons lieu de craindre pour nous et pour toute la patrie la vengeance de Dieu. »
Alors le vénérable évêque de Metz, Adalbéron, qui lui aussi était parent du roi, déclara que ce serait une honte pour les évêques de se taire plus longtemps, et qu'en effet Conrad, duc deCarinthie, avait épousé Mathilde, fille du duc Hermann de Souabe, et que cette union était condamnable à
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raison des liens de parenté qui existaient entre les deux époux.
De fait, ils descendaient tous les deux, à la quatrième génération, de Henri I, roi d'Allemagne. Or l'Église, en s'inspirant des sentiments qui sont au cœur de l'homme, a toujours pensé qu'on froisse ce qu'il y a de plus noble dans la nature en superposant l'amour conjugal à l'affection qui déjà unit ensemble des êtres issus d'un même sang. Elle a même poussé la délicatesse beaucoup plus loin que la loi juive et la loi romaine, qui ne prohibaient le mariage qu'entre les proches parents. Sous saint Grégoire le Grand, l'interdiction s'est étendue jusqu'au septième degré, c'est-à-dire aussi loin qu'on pouvait reconnaître la parenté, pour être ramenée définitivement au quatrième degré par le concile deLatran de I2i5, dont la prescription est encore en vigueur.
L'expérience a montré la sagesse des exigences de l'Eglise. Elles ont empêché la dégénérescence qui résulte de la fréquence des mariages entre consanguins et ont puissamment contribué à mélanger les familles les unes aux autres et, par conséquent, à établir une plus étroite cohésion et une plus intime solidarité entre les membres d'un même peuple.
Henri était d'autant plus fondé à protester contre le mariage de Conrad et de Mathilde, qu'en Allemagne même, deux synodes de Mayence, en 8i3 et en 847, avaient expressément prohibé, sous peine de dissolution, toute union entre parents au quatrième degré, c'est-à-dire entre petits- fils de cousins germains. Un synode de Worms, en 868,
avait même défendu le mariage entre parents, à quelque degré que ce fût.
La déclaration d'Adalbéron causa grand émoi parmi les prélats réunis à Thionville. Le frère de Tévêque de Metz, Théoderic, duc de Haute-Lorraine, prit ouvertement parti pour son frère en faisant sonner haut qu'il ne redoutait personne. La plupart des évêques et des comtes présents se rangèrent à son avis. Conrad, outré de colère, courut aux armes pour trancher par la violence la question soumise à ses juges. Mais Théoderic le tint en respect à l'aide des forces dont il disposait, et bientôt Conrad s'enfuit en se croyant poursuivi, tandis qu'Adalbéron et son frère le duc ne songeaient qu'à regagner chacun leur demeure. Le révolté revint d'ailleurs à de meilleurs sentiments et une mort prématurée ne tarda pas à dénouer le lien qui l'unissait à sa parente. Quant à Henri, il venait de montrer qu'aucune considération ne l'arrêterait quand il faudrait imposer, même aux plus puissants, le respect de la justice et de la loi.
De Thionville, où il célébra l'anniversaire de la mort de son prédécesseur, il partit pour visiter la Basse-Lorraine. Il fit un séjour prolongé à Nimègue pour rétablir sa santé un moment altérée et, aviser aux mesures utiles à la prospérité spirituelle et matérielle de la contrée. Puis il remonta vers le nord du royaume, où allait commencer la grande lutte contre Boleslav, duc de Pologne.