‹ Saint HenriChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Boleslav, surnommé Chrobry ou le Fort, venait, par un de ces coups de ruse et de violence qui lui étaient familiers, de prendre une attitude nettement provocatrice. En Bohême était mort tout récemment le duc Wladibov, dont Tannée précédente, le roi Henri avait reçu les hommages à Ratisbonne. Ce duc succédait à l'un de ses parents, Boleslav le Roux, qui avait exilé ses deux frères, Jaromir et Othelrich, pour exercer le pouvoir à leur place, mais que les Bohèmes chassèrent à cause de la dureté de son gouvernement. Après la mort de Wladibov, les Bohèmes rappelèrent les deux exilés pour lui succéder. Mais Boleslav le Roux, qui vivait réfugié auprès du duc de Pologne, du même nom que lui, fut rétabli en Bohème par ce dernier.

Le Polonais avait ses desseins en intervenant de la sorte dans les affaires d'un duché qui faisait partie du royaume d'Allemagne. Boleslav le Roux mit bientôt tant de cruauté à se venger de ses anciens adversaires, que tout le duché se souleva de nouveau contre lui et qu'il dut appeler à son aide le duc de Pologne. Celui-ci accourut sans tarder, in-

vila le Bohême à une conférence, sous prétexte d'affaîres importantes à traiter, Taccueillit amicalement et, la nuit suivante, se saisit de lui, lui fit crever les yeux et ordonna de le transporter loin du pays. Le lendemain, il se présenta lui-même à Prague, y fut accueilli avec des transports de joie et reconnu comme maître et seigneur. Il profita de cet enthousiasme pour établir dans la ville son siège ducal. La Bohême cessait par le fait même d'appartenir à l'Allemagne pour entrer dans le domaine du duc de Pologne. Boleslav devenait dès lors un voisin d'autant plus inquiétant que ses forces grandissaient avec son territoire. Il pouvait aisément se rendre aux sollicitations du margrave Henri le Jeune, qui convoitait toujours le duché de Bavière, fomenter des troubles funestes dans le royaume et en entamer de plus en plus les frontières.

Le roi Henri ne pouvait hésiter à conjurer le danger. Toutefois il ne voulut rien précipiter. Il commença par envoyer notifier à Boleslav d'avoir à choisir entre deux partis, soit évacuer la Bohême, soit venir en recevoir l'investiture sous promesse de fidélité au roi. Boleslav se garda de répondre h cette sommation. Il songeait vraisemblablement à retenir les deux duchés sous sa souveraineté et à prendre le titre de roi dont il aurait demandé la consécration au pape.

Avant d'entreprendre une campagne contre l'usurpateur, Henri dut réduire à l'impuissance les quelques seigneurs du royaume qui pactisaient plus ou moins ouvertement avec le Polonais. Il se défiait à bon droit du margrave de Misnie, Guncelin, qui

nag"uère avait appelé Boleslav à son aide, et d'Hermann, fits aîné du margrave Ekkehard, marié à une fille du duc de Pologne. Quant au margrave Henri le Jeune, son attitude n'était rien moins que rassurante. Des partisans inattendus se joignirent même à lui.

Pendant que le roi se trouvait à Quedlinbourg, le ducOtton de Carinthie et le margrave d'Autriche, Ernest, s'y présentèrent au retour de leur malheureuse tentative du passage des Alpes. Henri les accueillit honorablement et reconnut par d'abondantes largesses le dévouement dont ils avaient fait preuve. Mais le margrave d'Autriche, moins bien traité peut-être qu'il ne l'avait espéré, ou gagné par Henri le Jeune, son parent, alla grossir le parti de ce dernier. Le propre frère du roi, Bruno, s'apercevant de son côté que le duché de Bavière ne lui serait pas attribué, en dépit de ses espérances, mais irait plutôt à un frère de la reine Cunégonde, se joignit aux mécontents. Boleslav, informé de tout ce qui se tramait, prit soin d'attiser la révolte et mit des renforts à la disposition des rebelles.

Il y avait là comme un concert d'amours-propres froissés et de cupidités déçues. Il eût été difficile au roi de prévenir l'explosion de tous ces ressentiments, plus difficile encore de contenter tous ces appétits désordonnés qui convoitaient la même proie. On voit par là dans quel difficile milieu il avait à se mouvoir. On ne peut même que s'indigner au spectacle de parents du roi qui n'hésitent pas à pactiser avec l'ennemi du dehors pour satisfaire leur égoïste rancune.

Henri se tourna tout d'abord contre le margrave

auquel il avait peut-être eu tort de trop laisser espérer le duché de Bavière. Les terres d'Henri le Jeune furent dévastées et lui-même fut mis en fuite. Il est vrai qu'un de ses vassaux réussit à s'emparer des bagages du roi et les emporta au château d'Amerdal, non loin d'Ambérg, au nord de la Bavière. Mais Henri assiégea le château, obligea la garnison à se rendre, reprit le butin enlevé, traita en prisonniers de guerre et distribua comme serfs les Polonais trouvés dans la place, et se porta plus au nord contre la forteresse de Creussen. La femme et les enfants d'Henri le Jeune y avaient été mis en sûreté ; Bucco, frère du margrave, présidait à la défense, pendant que ce dernier cherchait à inquiéter du dehors l'armée royale, avec le concours du margrave Ernest.

Mais un jour que ceux-ci se reposaient dans une étroite vallée, à l'abri d'une muraille, les soldats du roi fondirent sur eux à l'improviste aux cris de Kyrie eleison et les mirent en fuite avec leurs hommes. Le margrave Ernest fut pris et condamné à mort par les juges royaux. Le roi commua la peine en une forte amende, à la prière de l'archevêque Willigis. Quant h Henri le Jeune et à Bruno, ils s'enfuirent honteusement du côté des frontières de Boleslav. Bucco rendit bientôt la forteresse de Creussen qu'Henri fit démolir, en laissant la vie sauve aux défenseurs.

Boleslav ne resta pas inactjif pendant ces premières opérations de l'armée royale. Il rassembla ses troupes, se porta sur l'Elbe et somma Guncelin, son ami, de lui livrer la ville de Meissen. Celui-ci, instruit des succès du roi, craignit pour sa dignité et

pour sa vie et eut le courage de ne pas se prêter à la trahison réclamée de lui. Le Polonais n'en continua pas moins à ravager la contrée, traversa TElbe près de Strehla, commit toutes sortes de cruautés dans les campagnes environnantes, puisse hâta de se replier, de peur d'être coupé par la garnison de Meissen. II emmenait avec lui plus de trois mille prisonniers et un gros butin. Au passage de TElbe, une partie des Polonais se noya ; les autres rentrèrent dans leur pays chargés de dépouilles. La diversion de Boleslav se bornait donc à une course de pillage.

Henri le Jeune s'était réfugié à Cronach, place voisine de la Bohème. Désespérant de pouvoir pousser plus loin la résistance, il incendia la ville et se rendit auprès de Boleslav avec Bruno et ce qui lui restait de partisans. Une dernière place forte lui demeurait pourtant encore; c'était Schvreinfurt, l'antique résidence de sa famille. Le roi chargea l'évèque Henri de Wurtzbourg et l'abbé de Fulda, Erkenbald, d'aller la détruire parle feu. La mère du margrave, Eila, reçut elle-même les deux prélats. Quand cette vaillante femme apprit l'objet de leur mission, elle courut à l'église et déclara qu'elle préférait y périr dans les flammes plutôt que d'être témoin de l'incendie de la ville. Les prélats, émus de ce dévouement, interprétèrent les ordres du roi dans le sens le plus favorable et se contentèrent de faire démolir les murs de la place, non sans promettre à Eila, pour la consoler, qu'ils agiraient auprès du roi afin qu'il en autorisât la reconstruction.

Henri partagea entre plusieurs seigneurs les possessions du margrave révolté.

L'année suivante, il tenta une expédition en Lusace, à l'extrémité orientale de la Misnie. On était en mars, et le dégel qui arriva subitement l'empêcha de poursuivre la campagne contre le Polonais. Mais il laissa des renforts à Guncelin et mit les forteresses de la frontière en meilleur état de défense.

Henri le Jeune et Bruno reconnurent enfin que leur révolte ne pouvait avoir d'heureuse issue. Sentant d'ailleurs tout l'odieux de leur entente avec l'ennemi de la patrie, ils se résolurent a demander leur pardon. Bruno se rendit en Hongrie^ auprès de sa sœur Gisèle, pour qu'elle intervînt en sa faveur. Le duc Bernhard de Saxe et Tagino intercédèrent pour Henri le Jeune. Le roi, prompt à se laisser fléchir, accorda les grâces demandées. Il ne voulut pas cependant que le crime du margrave Henri demeurât sans expiation. Il exigea donc que le coupable restât en prison pendant le temps qui serait jugé nécessaire. Henri le Jeune y consentit. Il vint faire humblement sa soumission à Mersebourg, fut ensuite confié à la garde de l'archevêque de Magdebourg et, durant une année de détention, expia sa faute dans les pratiques de piété et de pénitence.

Nous venons de voir la reine Gisèle de Hongrie intervenir auprès du roi Henri en faveur de Bruno, leur frère commun. Cette princesse avait été naguère accordée en mariage à Etienne I, roi de Hongrie. Gouvernée d'abord par des ducs, la Hongrie ne reçut l'Evangile que dans les dernières années du dixième siècle. Le duc Geysa, descendant d'Arpad, se convertit alors sous l'influence de sa

femme, Sarolta, chrétienne de naissance. Pour continuer et étendre l'œuvre des premiers missionnaires, tous deux appelèrent à leur aide deux saints évêques d'Allemagne, Pilgrimde Passau et Adalbert de Prague. Leur fils Etienne fut élevé dans les pratiques de la plus fervente piété. Il succéda à son père en 997. Son premier soin fut d'achever la conversion du pays. Dans ce but, il fonda l'archevêché de Gran, dix évêchés et plusieurs abbayes. Il envoya ensuite demander la confirmation de toutes ces fondations au pape Sylvestre II, qui, en retour de son zèle, lui décerna le titre de roi, en vain convoité par Boleslav, et lui fit présent d'une couronne précieuse. Etienne fut sacré en l'an 1000 et épousa bientôt après Gisèle, qu'il fit couronner solennellement.

Malgré le voisinage de leurs États et les liens de famille qui les unissaient, les deux rois saint Hepri et saint Etienne n'entrèrent pas personnellement en fréquents rapports, occupés qu'ils étaient du soin de leurs royaumes. Il ne faut donc pas prendre à la lettre l'assertion du Martyrologe romain, qui attribue à saint Henri le mérite d'avoir procuré la conversion et le baptême d'Etienne et de son peuple.

Le Bréviaire romain, dans la légende qu'il consacre à notre saint, raconte aussi certains faits miraculeux dont l'histoire a de justes raisons de douter. Il est à propos de se rappeler ici la judicieuse remarque du grand théologien Melchior Cano :

<( Dans les prières publiques de l'Église, dit-il, on rencontre des récits suspects, quelquefois même faux; en particulier, quand il est question de mi-

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racles, on se trouve en face de fictions souvent assez nombreuses, qu*on est absolument en droit d'écarter. » Le savant pape Benoit XIV partageait complètement ce sentiment. Il est à regretter que le temps ne lui ait pas permis d'en tirer les conséquences pratiques.

Il n'y a d'ailleurs pas lieu de se scandaliser de ce que l'Eglise tolère des récits que conteste ou que réprouve une légitime critique. Si elle laisse subsister des légendes dont on s'est édifié à certaines époques, l'Eglise n'a jamais eu l'idée de les imposer à la croyance de ses enfants; elle-même les corrige ou les supprime quand elle le juge à propos. On ne devra donc pas être surpris de constater dans notre récit l'absence de certains traits dont on s'est plu autrefois à orner la figure de saint Henri, mais qui ne nous ont pas paru lui appartenir assez sûrement.

Quand la soumission des rebelles eut ramené la paix dans le royaume, Henri jugea que le moment était arrivé de réparer une injustice qui datait du règne de son avant-dernier prédécesseur et dont souffraient les intérêts religieux de la Bavière. Otton I avait fondé à Mersebourg un évêché qu'Otton II fit supprimer, à la sollicitation intéressée de Giseler, archevêque de Magdebourg, qui replaça sous sa juridiction la plus grande partie du territoire ainsi privé d'évêque. Otton III eut la pensée de ramener les choses à leur premier état; mais les intrigues de Giseler l'empêchèrent d'aboutir. Henri reprit l'affaire en main avec la résolution de la conduire à bonne fin.

Il envoya dire à l'archevêque, alors vieux et

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malade, de songer à réparer par le rétablissement de l'évêché la faute qu'il avait commise en le faisant supprimer. Le prélat demanda trois ou quatre jours pour réfléchir. Entre temps, il mourut le 25 janvier 1004. La sommation royale avait eu au moins pour effet d'éveiller la conscience du vieillard et de lui faciliter la réparation du tort causé à l'Eglise. Henri assista chrétiennement aux obsèques de Giseler. Il prit ensuite ses mesures afin que son chapelain Tagino, le disciple de saint Wolfgang, fût élu pour succéder au défunt. Le clergé de Magdebourg avait déjà son candidat. C'était Walthard, prévôt de la cathédrale, et les chanoines prétendaient bien ne pas renoncer au droit d'élire qui bon leur semblait. On le fit savoir au roi. On ajouta même que la liberté des sujets est inconciliable avec l'arbitraire du souverain, et qu'elle devient une ombre s'il faut déférer à tous les désirs du prince.

L'observation ne manquait pas de justesse. Loin de s'en froisser, Henri protesta qu'il n'avait nullement l'intention de violer les privilèges de l'Eglise. Il fit alors appeler le prévôt et lui expliqua la raison de son désir avec une si parfaite bienveillance que Walthard lui promit de diriger les voix des électeurs sur Tagino. Celui-ci recueillit en effet la pluralité des suffrages. Le roi l'emmena avec lui à Mersebourg, oii se trouvait déjà le légat du pape, et le nouvel élu fut sacré par l'archevêque Willigis le 2 février.

Tagino était un homme de Dieu, juste, charitable, prudent et ferme. Il garda les mœurs monastiques sur le siège archiépiscopal de Magdebourg,

OÙ il se concilia sans peine Testime et Taflection de son clergé. Henri savait qu'il pouvait compter sur lui pour toutes les saintes entreprises. La première chose qu'il lui demanda fut de consentir aux rétablissement de l'évêché de Mersebourg. C'est même pour cette raison qu'il avait voulu que le sacre fût célébré dans celte ville. Il eût pu, sans doute, rétablir l'évêché supprimé en profitant de la vacance du siège métropolitain; mais, avec une souveraine délicatesse, il préféra que le nouvel archevêque coopérât de son plein gré à ce rétablissement. Tagino, comme on devait s'y attendre, se prêta avec empressement aux désirs si justes du roi. Wicbert, ancien archiprêtre de Giseler, puis chapelain royal, fut proposé au choix des électeurs, nommé par eux et sacré évêque de Mersebourg par Tagino. Les diocèses de Magdebourg, d'Halberstadt, de Meissen et de Zeitz restituèrent les paroisses qui leur avaient été attribuées lors du démembrement du diocèse de Mersebourg.

Henri ne voulut pas cependant que personne souffrît de l'acte de justice qui s'accomplissait; à chacun des quatre prélats il assura des compensations capables de le satisfaire.

Par sa vertu, sa générosité, son éloquence, Wicbert fut a la hauteur de sa charge. D'une santé malheureusement fort précaire, il occupa son siège jusqu'à sa mort, arrivée en mars de l'an loog. Il eut alors pour successeur un homme de haute naissance, mais de profonde humilité, Thietmar. qui a écrit la chronique de son temps et de qui nous tenons la majeure partie des renseignements qui nous sont parvenus sur le règne de saint

Henri. Malheureusement cet écrivain, qui d'ailleurs ne vécut pas dans l'intimité du pieux roi et le précéda de plusieurs années dans le tombeau, ne connut guère sa vie que par le côté extérieur. Il en faut dire autant des autres chroniqueurs de l'époque. Saint Henri n'a pas eu, comme notre saint Louis, un sire de Joinville pour nous raconter le détail de sa vie privée, nous redire ses paroles, nous révéler ses pensées, nous transmettre en un mot tant de traits charmants et édifiants dont notre légitime curiosité eût été si satisfaite. C est à cette sobriété des écrivains du onzième siècle qu'il faut attribuer, en partie du moins, l'aridité de notre récit.

L'affaire du siège de Mersebourg une fois réglée, le roi tourna les veux vers l'Italie. L'échec subi l'année précédente par ses représentants attendait encore sa vengeance, et Arduin continuait à jouir d'un pouvoir usurpé. Pour attirer les bénédictions du ciel sur la campagne projetée, Henri commença par faire don à la cathédrale de Magdebourg d'une portion des reliques de saint Maurice dont il était possesseur. Malgré la rigueur du froid et la neige qui couvrait le sol, il tint à porter lui-même piedsnus le pieux trésor du monastère de Saint-Jean- Baptiste jusque dans la ville.

Sur la fin de mars de l'an ioo4, il tint une diète à Ratisbonne. A la dignité ducale, restée vacante en Bavière depuis que lui-même était devenu roi, il éleva, du consentement des seigneurs, son beaufrère Henri de Luxembourg. A Augsbourg, il trouva réunies les troupes levées en Franconie, en Souabe et en Lorraine, et confia la garde de la reine a

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son fidèle ami Tagino. Un peu plus loin, il eut la joie de voir venir à sa rencontre son frère Bruno, accompagné d'une ambassade hongroise. Il ne l'avait pas revu depuis sa rébellion. Il ne put que lui renouveler l'assurance d'une réconciliation parfaite. Enfin, vers le milieu d'avril, il arriva à Trente.

Arduin s'était encore posté au passage des Alpes, et tenait une armée toute prête dans les plaines de Vérone. Après plusieurs tentatives pour franchir les défilés, les soldats carinthiens, envoyés en avant, reconnurent que la gorge de la Brenta était moins solidement occupée. Ils se divisèrent. en deux troupes, et pendant que l'une attaquait de front les ennemis, l'autre, qui avait escaladé de nuit la montagne, les prit en flanc et les culbuta dans les précipices et dans le torrent. Le roi passa par ce défilé avec le reste de son armée, s'arrêta dans la plaine voisine et y dressa ses tentes; car on était arrivé à la semaine sainte, il en voulait célébrer les solennités et se refusait à combattre et à verser le sang en de tels jours.

Dès qu'on sut en Italie que le roi avait réussi a franchir les Alpes, ce fut une débandade incroyable parmi les partisans d' Arduin. Abandonné du plus grand nombre, l'usurpateur dut s'enfuir de Vérone. Henri y entra à sa suite. Le comte et l'évêque, de tout temps ses fidèles sujets, le reçurent avec joie ; les autres seigneurs italiens accoururent pour lui jurer fidélité. Même réception à Ravenne, dont l'archevêque Frédéric comptait parmi les adversaires d' Arduin. A Bergame, l'archevêque de Milan, Arnulf, vint a son tour témoi-

gner d'une fidélité qui ne s'était jamais démentie. Ce prélat accompagna Henri à Pavie, et, le i5 mai, le couronna roi d'Italie dans l'église de Saint-Michel, au milieu d'un grand concours de seigneurs et aux acclamations du peuple. Mais, le soir même de ce jour, les Italiens tinrent à donner la mesure de la confiance qu'on pouvait avoir en eux.

Le roi et les seigneurs continuaient dans le palais les fêtes du couronnement, quand soudain retentirent des cris sauvages au milieu d'un effroyable tumulte. Des meneurs, qui préféraient vivre de pillage sous Arduin qu'obéir à des lois sous Henri, avaient soulevé la lie du peuple de Pavie, a propos d'une discussion insignifiante comme il s'en produit si facilement entre les habitants d'une ville et des étrangers. Une foule énorme, hurlante et menaçante, entoura bientôt le palais royal, n'ignorant pas qu'il n'était gardé que par un petit nombre d'Allemands, tandis que la plus grande partie de l'armée campait hors de la ville ou logeait dans les châteaux voisins.

Au bruit de l'émeute, Henri demande ce dont il s'agit. L'archevêque de Cologne, Héribert, qui prenait part à la campagne, court à une fenêtre et cherche à calmer la foule ; on lui répond par une grêle de pierres et de flèches. Accourant alors, les soldats et les chefs allemands qui résidaien\t en ville, dégagent le palais et font reculer les agitateurs. On les accable de traits que la nuit les empêche d'apercevoir. Pour s'éclairer et se défendre, ils mettent le feu aux maisons voisines; l'incendie gagne de proche en proche et atteint même le palais. Mais ses lueurs avertissent les Allemands

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campés hors de la ville. Ceux-cî se hâtent d'arriver, trouvent les portes fermées, escaladent les murs, combattent corps à corps ceux qu'ils rencontrent dans les rues et se préservent comme ils peuvent des projectiles lancés du haut des maisons. Le combat se poursuit dans ces conditions pendant toute la nuit. Dans la mêlée, un jeune seigneur plein de bravoure, Gisilbert, l'un des frères aînés de la reine, tombe frappé à mort. Les troupes cantonnées le plus loin de la ville y pénètrent à leur tour. Les habitants sont refoulés dans leurs maisons, le feu est mis partout et les Allemands donnent libre cours à leur fureur en tuant et en pillant jusqu'à épuisement de forces.

Au matin, sitôt qu'il lui est possible d'être obéi, Henri donne l'ordre d'épargner ce qui reste de la cité. Lui-même, profondément navré du spectacle qu'il a sous les yeux, se retire hors de la ville, au monastère de Saint-Pierre. Il y reçoit les habitants de Pavie qui viennent demander grâce. Il la leur accorde d'autant plus volontiers que le châtiment a été terrible. Il se contente d'exiger la reconstruction du palais royal.

Ainsi qu'il arrive dans toutes les émeutes, des meneurs intéressés avaient donné le branle et des exaltés continuèrent l'œuvre néfaste. La répression s'exécuta implacable, juste envers les coupables, aveugle envers les égarés et les innocents. A Pavie, elle eut pour excuses la soudaineté de l'attaque et la lâche cruauté des émeutiers qui profitèrent des ténèbres de la nuit pour commencer une lutte dans laquelle ils comptaient n'avoir affaire qu'à un petit nombre d'étrangers. Henri ne

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pouvait prévoir de tels événements; il ne fut pas davantage en son pouvoir d'en arrêter le cours.

Le sang répandu ne rejaillit pas sur la couronne qu'on venait de poser sur sa tête; mais la nouvelle de Tincendie de Pavie causa dans toute ritalie une profonde impression de terreur. De divers côtés, on s'empressa d'envoyer à Henri des assurances de soumission et de fidélité; ce qui venait de se passer l'empêcha de prendre à la lettre toutes ces protestations. Il ne consentit pas d'ailleurs a prolonger plus longtemps son séjour en Italie.

Après une visite à Milan, où il tenait à s'agenouiller sur le tombeau de saint Ambroise, il repassa les Alpes. Il s'arrêta quelque temps dans le duché de Souabe. Le duc Hermann était mort récemment, et les seigneurs avaient élu à sa place son fils, portant le même nom que lui et encore enfant. L'absence d'une main ferme pour gouverner le duché faisait que le désordre commençait a s'y répandre. Henri prit les mesures nécessaires pour arrêter les brigandages, prévenir les luttes privées entre les seigneurs et assurer la fidélité de tous. A Strasbourg, qu'il visita ensuite, la maison dans laquelle il résidait s'écroula tout d'un coup. Par une permission de Dieu, personne ne périt, qu'un ecclésiastique de vie peu édifiante.

Comme on se trouvait encore au cœur de l'été, le roi voulut profiter de la saison pour tenter un nouvel effort contre Boleslav. Après avoir fait des donations à plusieurs monastères pour s'attirer le secours d'en haut, il assigna rendez-vous à ses vassaux dans la ville de Mersebourg. Pour

tromper l'adversaire, il laissa croire que l'expédition visait la Pologne, fit préparer des bateaux comme pour se disposer à passer l'Elbe et à gagner le territoire ennemi par la Misnie et la Lusace. Quand tout fut prêt, il tourna tout d'un coup vers le sud-est, et, malgré les pluies abondantes qui rendaient les chemins difficiles, il se dirigea à marches forcées sur la Bohème. L'habile Boleslav avait fortifié le passage par lequel on pouvait pénétrer dans le pays, à travers la chaîne de montagnes couvertes de forêts qui lui sert d'enceinte; il se riait même à l'avance des peines inutiles que se donneraient les Allemands pour forcer le défilé. Le passage s'opéra néanmoins grâce aux troupes d'élite qui ouvrirent la voie au reste de l'armée.

Henri emmenait avec lui l'héritier légitime du duché, Jaromir, accompagné de tout un parti de Bohèmes restés fidèles. Le seul nom de ce prince devait réveiller le sentiment de la loyauté dans tous les cœurs et aider à soulever le pays contre les Polonais. En attendant une seconde armée que le duc Henri devait lui amener de Bohême, le roi s'avança jusqu'à la ville de Saatz, sur TEger. A son apparition, la population lui ouvrit les portes, se rua sur la garnison polonaise et se mit à en faire un si grand carnage, que le roi Henri, ému de pitié, fit rassembler les survivants dans une église, afin de leur garder la vie sauve.

Pour éviter une plus grande effusion de sang, il se hâta d'envoyer en avant Jaromir, proclamé de nouveau duc de Bohème. Celui-ci, escorté de ses partisans fidèles et d'un corps de troupes al-

lemandes, devait marcher sur Prague, et tâcher de s*y emparer de Boleslav, mort ou vif. Il y avait Keu d'espérer que le retour du duc légitime provoquerait dans le peuple un mouvement capable de déterminer la déroute de Tusurpateur. Les choses se passèrent a peu près comme Henri l'avait prévu. La fausse nouvelle de la mort de Boleslav contribua même à accentuer la réaction contre lui. A Prague, oii il se trouvait encore, le Polonais se rendit compte du danger qui le menaçait et perdit sa fière contenance. Soudain, une nuit, le tocsin retentit, annonçant l'approche de Jaromir et de ses troupes. Toute la ville fut aussitôt sur pied. Boleslav vit sa cause perdue ; il s'enfuit à la tète de ses Polonais, quitta Prague et la Bohème. Seul, un frère de l'évèque saint Adalbert, nommé Sobeboret dévoué au fugitif, opposa quelque résistance sur le pont de Prague. II y trouva la mort.

Le lendemain parut Jarqmir. Avant d'entrer dans la ville, il jura d'oublier tous les torts que l'on avait eus à sou égard. Ensuite il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie. Henri le suivit de près et le confirma solennellement dans son titre de duc de Bohème, sous la suzeraineté royale.

A la cérémonie d'installation du duc se produisit un touchant épisode, qui manifesta avec éclat les sentiments chrétiens du roi et la confiance qu'ils inspiraient à ses sujets.

Sur l'ordre du souverain et avec l'agrément de l'évèque de Prague, la messe était célébrée dans la cathédrale, le 8 septembre ioo4, par Gottescalk,

évêque de Freisingen. Dans le discours qu'il prononça en cette occasion, ce prélat traita de l'obéissance due à Dieu et du respect envers le prince. Puis, se tournant vers le roi, il l'avertit qu'il devait attribuer moins à son mérite personnel qu'à la bonté de Dieu tout l'honneur et tout le bonheur dont il avait joui jusqu'à ce jour. 11 parla ensuite de la miséricorde dont la pratique s'impose à tout chrétien reconnaissant envers le Souverain Maître, et il termina en ces termes : « Quant à vous, cher seigneur, je vous adjure au nom et pour l'amour de Celui qui a remis à son débiteur dix mille talents, c'est-à-dire qui a pardonné aux Juifs la transgression de ses lois, prenez en pitié Henri, jadis votre margrave, aujourd'hui vraiment repentant. Brisez ses fers, rendezlui votre faveur, afin que vous-même en ce jour vous puissiez dire à Dieu en toute liberté de cœur : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

Un tel langage honorait le vaillant orateur, et plus peut-être encore l'illustre auditeur auquel on osait l'adresser. Henri n'était pas homme à résister à un si éloquent appel, en une circonstance aussi mémorable. La grâce demandée fut promise. Un peu plus tard, à son retour en Saxe, le roi fit remettre en liberté le margrave Henri le Jeune et lui rendit sa dignité avec la plus grande partie de ses anciens domaines. Le margrave, fatigué des agitations et des déceptions desa vie antérieure, vécut paisiblement à Schw^einfurt, dans la pratique sincère de la religion, jusqu'à sa mort qui arriva en i o 1 7 . Ces seigneurs altiers,

prompts à la révolte, âpres à la conquête du pouvoir, savaient, comme l'avait fait précédemment le père même du roi, renoncer franchement à leurs ambitions et, sous l'empire d'une foi profondément enracinée au fond de leurs cœurs, demander au service de Dieu les consolations et les joies que la poursuite des grandeurs n'avait pu leur procurer.

Après avoir remis Jaromir en possession de son duché, comme la saison promettait encore un temps favorable, Henri continua la campagne, dans l'intention de chasser Boleslav de la marche de Misnie et de le rejeter au delà de l'Oder. De Prague, il se porta au nord, suivi de Jaromir, et mit le siège devant Budissin. Les assiégeants se distinguèrent par de beaux faits d'armes; mais la duplicité du margrave Guncelin empêcha le succès d'être aussi rapide et aussi complet qu'on l'aurait désiré. La garnison ne tarda pas cependant h épuiser ses forces et son courage. Elle se rendit alors et obtint la libre retraite. On lui substitua une garnison allemande, dont le commandement fut confié au margrave Hermann, fils d'Ekkehard.

Les autres postes de la frontière furent consolidés. Henri rentra enfin à Mersebourg, où il licencia son armée fatiguée.

La partie la plus occidentale du royaume, la Frise, appela l'intervention du roi l'année suivante, ioo5. Les mœurs des habitants de cette province laissaient beaucoup à désirer. L'adultère, l'injustice s'y donnaient libre carrière. 11 y avait pourtant alors à Utrecht un évêque qui imposait par sa valeur personnelle et l'éclat de ses vertus.

Ansfried, comte d'Huy et de Louvain, avait été élevé par son oncle Robert, archevêque de Trêves. Il servit ensuite sous Bruno, archevêque de Cologne, et mérita la confiance et l'estime d'Otton le Grand, qu'il accompag-na à la guerre. Il faisait autorité par sa connaissance des lois. Sa vie était celle d'un moine, ce qui ne l'empêcha nullement de réprimer avec vigueur le brigandage dans le Brabant et les environs. De concert avec sa femme Hilswinde , il fonda à Thorn, sur la Meuse, un monastère dont sa fille, Bénédicte, devint abbesse. Après la mort d'Hilswinde , il songea a embrasser la vie monastique; mais l'évêché d'Utrecht étant venu à vaquer en ce moment , Otton III l'y fit nommer malgré ses résistances. Ansfried prit alors son épée et alla la déposer sur l'autel de là Vierge, à Aix-la-Chapelle. En changeant de fonction, il ne changea pas de vie, toujours humble et mortifié jusque sur le siège épiscopal, prêtant même par là aux moqueries d'une partie de son entourage, qui ne concevait pas sous cette forme l'existence d'un seigneur évêque. Frappé de cécité dans ses dernières années, il n'en fut pas moins fidèle à assister aux diètes et aux synodes. L'Église l'honore le 3 mai sous le nom de saint Anfroi.

Le pieux prélat n'employait d'autres armes que la prière et la douceur, pour réduire ses pervers diocésains. Arnulf, comte de la Frise orientale et marié à Luitgarde de Luxembourg, sœur de la reine Cunégonde, eut donc à entreprendre la lutte contre les populations belliqueuses et indisciplinées de cette malheureuse province. Il y trouva la mort. Cette mort remontait déjà à plusieurs années quand

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le roi Henri put être en mesure d'eu demander raison.

Le roi arriva à Utrecht au mois de mai. Son séjour en Frise lui procura la faveur d'entrer en relations personnelles avec le saint évêque. Quant à la campagne contre les Frisons, elle ne réclamait pas de grands efforts. Les rebelles furent bientôt mis dans l'impuissance de tenter de nouvelles entreprises et obligés de donner satisfaction à la veuve d'Arnulf, belle-sœur du roi.

D'Utrecht, Henri se rendit à Dortmund, en Westphalie, où se tint un synode. La reine était présente. On vit siégera cette assemblée les archevêques de Cologne, de Brème, de Magdebourg, et dix autres évêques. Le roi y parla des abus de toutes sortes qui désolaient l'Eglise et le royaume et pria les prélats d'aviser aux moyens d'y porter remède. Puis il leur proposa la formation d'une association de prières en faveur des membres du synode, quand ils viendraient à mourir. En vertu du décret qui fut porté à la requête du roi, les évêques s'engagèrent à célébrer dans les trente jours le saint sacrifice pour le défunt; les prêtres séculiers devaient dire trois messes et les moines une. Le roi et la reine promirent de verser quinze cents deniers et de nourrir autant de pauvres. Le duc de Saxe, seul seigneur laïque nommé dans les actes du synode, devait nourrir cinq cents pauvres et verser quinze sous d'or. C'est aussi probablement dans cette même assemblée qu'on régla que le jeûne des Quatre-Temps serait assimilé à celui du carême, sauf pour le vendredi avant Noël où l'on devrait jeûner au pain, au sel et à l'eau.

Il peut sembler singulier de voir le pieux roi prendre, dans un synode, l'initiative d'une association de prières pour les défunts. Mais il faut se souvenir qu'à cette époque vivait l'illustre abbé dé Cluny, saint Odilon, qui peu d'années auparavant, en 998, avait institué pour tous les membres de son ordre la fête de la commémoraison des morts, bientôt adoptée par toute l'Église. Or Henri, qui professait tant de respect pour les coutumes bénédictines, auxquelles il avait été formé dès le jeune âge, ne pouvait manquer de favoriser personnellement les idées que saint Odilon cherchait à propager. Lui-même s'était déjà rencontré avec l'abbé de Cluny, une première fois en octobre ioo3, à Saint- Hippoly te d'Alsace, et une seconde fois à Pavie, à l'époque du couronnement suivi de la terrible émeute. Entre les deux saints s'établit alors une intimité qui fut l'une des grandes joies du roi Henri.

L'œuvre dont celui-ci se fit le promoteur à Dortmund existait déjà ailleurs. C'est à saint Boniface , croit-on , que remontaient des associations comprenant à la fois des monastères, des évêques, des princes et d'autres personnes notables, et dont chaque membre s'engageait à prier pour Passocié défunt. Des circulaires appelées a rouleaux des morts » avertissaient les intéressés des décès survenus dans l'association. La prière pour les morts a toujours existé dans l'Église ; mais à mesure que les siècles se succédaient, on en variait la forme et on en multipliait l'usage, comme pour resserrer davantage les liens d'espérance et de charité qui unissent les vivants à ceux qui ne sont plus, et

rendent plus présentes aux premiers les grandes pensées de la vie future.

A la frontière du nord se tenait toujours le duc de Pologne, aux aguets comme le fauve qui surveille sa proie, et prêt à profiter de tous les incidents pour entamer le territoire du royaume. Il en sera ainsi durant tout le règne, si bien que, presque chaque année, Henri se verra obligé de recommencer la campagne, comme ces rois bibliques toujours sur pied, dit le texte sacré, à cette saison « où les rois ont coutume de partir pour la guerre ». En vue des opérations de cette année ioo5, les troupes se réunirent près de Mersebourg. Au jour dit, le i6 août, Henri passa l'Elbe et prit avec son armée la direction de la Basse-Lusace , vers l'est. Chemin faisant, il fut rejoint par les ducs de Bavière et de Bohême, à la tète de leurs contingents. Il s'avança ainsi jusqu'à la plaine qui s'étend entre la Sprée et la Neisse, et campa sur la rive droite de la première de ces rivières.

Boleslav recula à mesure que les Allemands approchaient. Le vaillant comte Thiedbern, très attaché au roi et avide de gloire, remarqua alors une position d'où les Polonais pouvaient causer grand dommage à l'armée royale. Il se mit en tète de l'enlever, à l'aide de quelques braves auxquels il avait fait partager son présomptueux dessein. Mais ils eurent affaire à plus fin qu'eux et périrent lamentablement, pleures du roi et de toute l'armée, et regrettés de Boleslav lui-même.

Cette perte n'empêcha pas Henri de pousser en avant, du côté de l'Oder. Les Liutizes, peuplade de la Slavie encore païenne, vinrent alors se joindre à

lui, portant avec eux leurs idoles. Il ne les repoussa pas, malgré leur culte grossier et leurs mœurs encore barbares, estimant qu'il valait mieux les voir auprès de lui que dans le camp de son ennemi. Boleslav s'était retranché dans la ville de Crossen, sur la rive droite de l'Oder, afin de défendre le passage du fleuve. Mais on découvrit un gué par où l'armée allemande put passer, obligeant le duc à fuir en abandonnant ses bagages. On se mit à sa poursuite. Le 22 septembre, Henri occupait l'abbaye de Mezeritz, qu'il fit respecter malgré l'absence des moines. Il y célébra la fête de saint Maurice, puis, continuant sa route, s'arrêta à deux milles de Posen, c'est-à-dire à un point qu'aucune armée allemande n'avait encore atteint.

Serré de si près, Boleslav demanda la paix.

Tagino alla en régler les conditions avec lui à Posen. Les Allemands restèrent maîtres de toute la Lusace, c'est-à-dire de tout le pays en deçà de l'Oder. Mais quelle paix pouvait tenir avec le perfide et déloyal Polonais! L'armée rentra dans ses foyers, heureuse d'échapper à la disette qui commençait à se faire sentir. Au retour, Henri, qui ne reculait pas devant un acte d'énergique sévérité, quand le salut du pays le commandait , punit de mort un chef saxon, deux chefs slaves et quelques autres traîtres qui, de connivence avec l'ennemi et pour ménager leurs intérêts personnels, avaient cherché à égarer l'armée dans les marais de la Sprée.

, Jusque-là, le système de défense territoriale en usage chez les Polonais et chez les Allemands, avait consisté surtout à ravager la malheureuse contrée

qui séparait les deux États et que s'arrachaient tour à tour les deux adversaires. Il y avait mieux à faire ; c'était de s'attacher les peuples de Slavie et de les constituer défenseurs de la frontière. Tel fut le plan que le roi Henri s'appliqua dès lors à réaliser. Déjà les Liutizes s'étaient joints à lui dans la dernière campagne. Si on arrivait à les convertir à la foi chrétienne, on pourr*àit compter sur eux de façon permanente. Dans ce but, qui répondait si bien à ses sentiments religieux, Henri releva la ville d'Arnebourg, sur l'Elbe, au nord de Magdebourg. Cette place, réduite en cendres par les Slaves en 998, allait ainsi devenir une base d'opération importante et surtout un centre d'évangélisation pour les marches de Slavie. Le roi là mit sous la dépendance de Magdebourg, par honneur pour saint Maurice, patron de céjtte église, et par amitié pour son fidèle Tagino.

Il s'en faut pourtant que le succès répondit toujours aussi heureusement aux entreprises du roi Henri. '

A la frontière méridionale du royaume, le comte de Flandre, Baudouin-le- Barbu, qui avait épousé Otgiva, fille de Frédéric de Luxembourg et nièce de la reine Cunégonde, et dont le domaine se trouvait enclavé entre la France et l'Allemagne, tendait à se créer une situation indépendante de ses deux puissants voisins. En exécution de ses rêves ambitieux, il s'empara de la place de Valenciennes, sur la rive droite de l'Escaut. En droit, Valenciennes appartenait à Arnulf, comte de Hainaut, et dépendait par conséquent de la couronne d'Allemagne. Henri réclama en vain contre cette usur-

pation. Il fallut en venir aux armes. Mais comme il ne lui était guère possible d'^appeler a lui de forts contingents, de peur de dégarnir les places du nord- est menacées par Boleslav, il songea a se faire un allié du roi de France.

Robert , que rendaient remarquable sa piété , son amour des pauvres «t son inclination pour les choses de l'Église, ne manquait pas de traits de ressemblance avec le roi Henri. Depuis qu'il avait rompu le premier mariage qui lui attira l'excommunication du pape, il méritait vraiment le surnom de Pieux, que lui a conservé l'histoire. Héritier d'un pouvoir encore mal affermi, k la suite des événements qui avaient porté au trône son père Hugues Capet, il entrevoyait dans le roi d'Allemagne tout à la fois un adversaire ou un allié, suivant la nature des intérêts en jeu. Tous deux avaient des vues sur la Bourgogne, où ils ne possédaient encore rien ni l'un ni l'autre. Robert, comme successeur des rois carolingiens, conservait des prétentions sur la Lorraine, sur laquelle régnait Henri. Mais, d'autre part, Robert n'était pas fâché d'affaiblir un vassal aussi puissant que le comte de Flandre et, dans cette entreprise, il se savait assuré de l'appui efficace de son ami Richard, duc de Normandie, rival de Baudouin. Comme il s'agissait ici d'un intérêt commun, Henri envoya à Paris l'évêque de Liège, Notker, pour négocier une entrevue avec le roi de France.

Les deux rois se rencontrèrent dans les Ardennes, sur le bord de la Meuse, à l'endroit où le fleuve sert de limite aux deux royaumes. L'alliance fut conclue et la campagne contre le comte

de Flandre commença en septembre. Le due Richard, dont l'armée surpassait en nombre celle de Robert, se porta du côté d'Arras et ravagea la contrée. Les deux rois parurent bientôt devant Valenciennes; mais leurs communs efforts n'aboutirent à rien, et il leur fallut se résoudre à une sorte de trêve qui laissait les choses en état.

Henri inaugura Tannée ioo;7 en réglant définitivement le litige qui divisait depuis si longtemps l'archevêque de Mayence, Willigîs, et l'évêque Bernward d'Hildesheim. Les bâtiments du monastère de Gandersheim, incendiés en 998, venaient d'être entièrement reconstruits. Il s'agissait maintenant d'en faire la consécration. Le saint évêque d'Hildesheim invita à la cérémonie son collègue de Mayence et lui décerna tous les honneurs dus a son rang, mais en se réservant à lui-même les actes qui impliquaient juridiction sur le monastère. Willigis s'était toujours montré d'une fidélité et d'un dévouement sans bornes à l'égard du roi qu'il avait sacré et couronné; les chroniqueurs nous signalent sa présence à ses côtés dans tous les voyages et toutes les campagnes. Ces excellents rapports devaient, semble-t-il, incliner Henri à prendre parti pour l'archevêque de Mayence dans l'affaire de Gandersheim. Il prit parti pour la justice. Au cours de la cérémonie, il déclara solennellement que Gandersheim et ses dépendances avaient toujours appartenu au diocèse d'Hildesheim, et que désormais il n'y aurait plus lieu à aucune contestation. Willigis, préparé a cette solution par ses conversations antérieures avec le roi, reconnut de bonne grâce le droit de Bernw^ard et, en signe

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'approbation, lui remit la crosse devant toute semblée.

repassant par Ratisbonne, Henri alla prier tombeau de sa pieuse mère, Gisèle, que Dieu ppelée à lui le 21 juillet 1006. A Neubourg, d'Augsbourg, en Bavière, il tint ensuite e à laquelle assistèrent bon nombre d'éd'abbés et de seigneurs tant d'Allemagne lie. On y vit aussi saint Odîlon. Comme d'Augsbourg était mort peu de temps au- , Henri fit nommer au siège vacant son runo, entré dans les ordres depuis sa récon- Q avec le roi.

A Ratisbonne, où Henri retourna, arrivèrent en avril des envoyés des Liutizes et du duc Jaromir, pour signaler les nouvelles manœuvres de Boleslav et demander secours contre lui. Le roi ne pouvait et ne voulait rien entreprendre d'important de ce côté, avant d'avoir remis à la raison le comte de Flandre, Baudouin. Il chargea donc le margrave de menacer le Polonais d'une reprise des s'il poursuivait ses empiétements. Boleslav, q^^!ignorait pas l'embarras dans lequel se trouvait ml^|ntanément son adversaire, joua alors une comédie T^n souvent reprise depuis lors par ceux qui rendei^a guerre inévitable et tiennent à

la subir. Il s'écria hypocrite-

m'en est témoin, je marche

s c'est mon devoir. »

ur le territoire allemand, sac-

squ'aux portes de Magdebourg,

se donner l'air ment : « Le Ch contre mon gré.

Il entra aus cagéa la

.erbst et réduisit en captivité un grand ^habitants. Il se retira quand il ne lui

resta plus rien à ravager de ce côté. Le roi avait ordonné de lui résister et de le poursuivre; mais, en son absence, on ne mit pas grande ardeur à défendre le pays. Les troupes furent longtemps à opérer leur concentration. D'ailleurs l'archevêque Tagino, qui en avait le commandement, n'était guère fait pour leur inspirer l'entrain qui leur manquait. On s'avança néanmoins jusqu'à la ville de Juterbogh, à mi-chemin entre Magdebourg et l'Oder. La, on jugea qu'on n'était pas en forces pour tenir tête à un ennemi aussi puissant qu'habile, et l'armée se débanda. Boleslav put s'emparer à son aise du territoire laissé sans défense. Tous les pays conquis sur les païens barbares, entre l'Elbe et l'Oder, furent perdus d'un seul coup pour le royaume d'Allemagne.

La ne s'arrêta pas la funeste activité du duc de Pologne. A la tête de son armée victorieuse, il entreprit le siège de la ville de Budissin, à laquelle le margrave Hermann , gendre de Boleslav, ne pouvait apporter aucun secours. Les assiégés se défendirent de leur mieux. Mais, pressés de toutes parts, ils demandèrent un armistice de sept jours. Hermann courut à Magdebourg pour demander assistance; car l'indépendance de la Misnie et l'honneur même de l'Allemagne étaient en péril. Ce fut en vain. Les seigneurs se dérobèrent, et Budissin fut abandonné à son malheureux sort. Après une vaillante résistance, la ville se rendit. La garnison obtint libre passage el la faculté d'emporter ce qu'elle possédait. Les défenseurs s'en retournèrent tristement dans leur patrie, laissant la Haute-Lusace aux mains de Boleslav.

Pendant ce temps, Henri opérait dans le sud du royaume, avec une armée rassemblée en Lorraine. Passant au-dessus de Bruxelles, il arriva sur l'Escaut, en face de Gand. Le comte de Flandre occupait une position avantageuse, au confluent de la Lys et de l'Escaut, et cherchait à défendre le passage de la rivière. Mais un détachement de l'armée royale réussit à la traverser en amont, dans un endroit mal gardé. Baudouin, pris k revers, dut se replier en laissant au pouvoir du roi la place de Gand. La campagne se poursuivit dans les plaines flamandes que les Allemands dévastèrent et dans lesquelles ils firent prisonniers plusieurs des meilleurs officiers du comte. Celui-ci comprit l'impossibilité d'une plus longue résistance. Il se rendit à Aix-la-Chapelle, où se trouvait le roi, pour demander la paix^ promit de restituer Valenciennes et de ne plus prendre les armes contre son voisin du nord. Henri ne lui tint pas rigueur. Il lui abandonna Gand et un territoire sur la rive droite de l'Escaut, à titre de fief dépendant du royaume allemand. Baudouin, déjà vassal du roi de France, le devint ainsi du roi d'Allemagne et confondit dans son comté les limites des deux royaumes. Cette situation ne laissait pas que d'être assez anormale; mais du moins la tranquillité fut assurée de ce côté pour le moment.

La campagne de Flandre ne se termina qu'en octobre. La saison trop avancée ne permettait pas d'entreprendre la lutte contre le Polonais, quelque urgente qu'elle parût. Il fallut se résigner provisoirement aux empiétements de Boleslav. Celui-ci l'emportait alors sur son voisin ; mais en somme il

n'avait fait que déplacer à son avantage une frontière toujours flottante, et il était permis d'espérer que des circonstances plus favorables assureraient anx armes allemandes une revanche nécessaire. Il est bien vrai que les goûts du roi Henri ne le portaient nullement à la guerre, quoi qu'il l'entreprît sans hésiter quand l'intérêt du royaume le commandait. Il est également incontestable qu'il ne possédait pas le génie militaire à un très haut degré. Mais personne, dans l'Allemagne de son temps, ne paraît avoir été bien meilleur capitaine que lui. Toujours est-il que la responsabilité de l'échec subi en Slavie doit remonter aux seigneurs allemands des provinces septentrionales, dont l'apathie et l'incapacité laissèrent le champ libre aux envahissements de Boleslav.

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