CHAPITRE V
De toutes les œuvres de saint Henri, celle qui a laissé de lui le souvenir le plus persistant et le plus personnel est la fondation de la cathédrale et du siège épiscopal de Bamberg.
Bamberg doit vraisemblablement son nom à une princesse Babo, fille du duc Otton de Saxe et sœur du roi Henri I. C'est elle qui aurait bâti, au nord de la Bavière, la ville qui prit le nom de Babenberg, ou montagne de Babo, et ensuite Bamberg. Le roi Henri aimait beaucoup ce site. Aussi avait-il gracieusement assigné la ville et les environs comme douaire à son épouse Cunégonde.
La situation de Bamberg est en effet merveilleusement propre à reposer et à charmer la vue.
La ville était alors assise dans une île assez vaste formée par les deux bras de la Regnitz, forte rivière qui descend des collines méridionales de la FrancQuie et va se jeter dans le Main, un peu au nord de Bamberg. Depuis lors, la cité s*est largement étendue des deux côtés de la rivière. Sur la rive gauche, le terrain s'élève graduellement et atteint bientôt les hauteurs du vieux château
d'AItenbourg, d'où Ton a une vue ravissante sur sur une grande étendue du pays franconien. Si l'on se tourne vers Test, on aperçoit, au delà de la ville et de la Regnitz, une large plaine qui se déroule sur cinq ou six kilomètres de profondeur, et qu'enferme une ceinture de collines couvertes de sombres forêts. Ces collines vont, en s'échelonnant les unes au-dessus des autres, jusqu'à atteindre près de six cents mètres d'altitude, et par leurs multiples et harmonieux contours, elles ressemblent à un vaste diadème disposé par la Providence autour de Bamberg. On comprend que le roi Henri se soit plu en ce lieu, qui n'a ni les horizons trop endormis des pays plats, ni les sauvages et écrasantes horreurs des grandes régions montagneuses.
Les collines et les forêts des environs servaient alors d'abri à une population slave demeurée idolâtre. C'était un motif de plus pour encourager le roi à donner suite à une idée qu'il caressait depuis longtemps , la fondation d'un évêché à Bamberg. Par cette fondation, il travaillerait non seulement pour que fût perpétué le souvenir de son nom et de sa piété, mais encore « pour que le paganisme des Slaves fût détruit. » Une pensée chrétienne et civilisatrice dirigeait donc S04i intention.
Il commença par élever, sur le premier contrefort des collines de la rive gauche de la Regnitz, une cathédrale qu'il tint à placer sous le vocable de la sainte Vierge et de saint Pierre. Il y institua ensuite un chapitre canonial qu'il pourvut des revenus nécessaires. Il eut à cœur de da-
ter sa donation du 6 mai 1007, anniversaire même de sa naissance.
Toutefois le plus important et aussi le plus difficile était de constituer un territoire au diocèse projeté. Le roi comptait en emprunter les paroisses aux diocèses de Wurtzbourg et d'Eichstadt, après avoir négocié la cession avec les deux évêques, auxquels il offrirait des compensations honorables. L'évêque d'Eichstadt, Mégingaud, cousin du roi, bien que fort original et de caractère assez peu accommodant, se prêta sans peine à l'arrangement. Henri de Wurtzbourg, qui avait a céder le plus de territoire, fit de même, et, en témoignage d'acquiescement, offrit sa crosse au souverain, demandant seulement que son évéché fût érigé en archevêché, avec Eichstadt et Bamberg pour suffragants. Le roi promit d'en adresser la requête au pape, non sans prévoir l'opposition que l'archevêque de Mayence, Willigis, mettrait à l'amoindrissement de sa province ecclésiastique.
Au grand pontife Sylvestre II avaient succédé Jean XVII, qui ne siégea que quelques mois, et Jean XVIII, qui occupa le trône pontifical jusqu'en 1009. Henri envoya à ce dernier deux de ses chapelains pour demander l'érection canonique du nouvel évêché. Le pape accorda ce que le roi désirait. Il notifia sa décision en ces termes, dans une bulle adressée aux évêques des Gaules et de Germanie :
« Notre cher fils spirituel, le très glorieux et invincible roi Henri, a fondé un évêché à Bamberg, en l'honneur du bienheureux Pierre, prince
de§ apôtres. Dans la générosité de sa foi et de sa parfaite charité, il a consacré à cette fondation ses propres biens héréditaires, pour le salut de son âme et de l'âme de ses parents. Dans ce dessein il a fait un échange de territoire suivant les formes régulières avec Henri, évêque de Wurtzbourg. Considérant donc avec une paternelle et cordiale affection son intention très sainte, nous entendons confirmer, en vertu du privilège de notre autorité, tout ce qu'il a légitimement réuni en cet endroit pour le bienheureux Pierre, prince des apôtres. »
Sur la question de dépendance métropolitaine, le pape ajoutait : « Que cet évêché soit libre, qu'il soit soustrait à toute puissance étrangère et ne soit soumis qu'à la tutelle romaine, afin que l'évèque puisse mieux se consacrer au service de Dieu avec ses chanoines, et garder toujours le souvenir de celui qui le premier a établi et organisé cette fondation. Qu'il soit soumis et obéissant à son métropolitain. » Il suivait de là que l'évèque de Bamberg ne serait vassal que du pape au temporel, exempt par conséquent de tout concours aux expéditions militaires, mais qu'au spirituel il relèverait du métropolitain. Les instructions verbales données aux deux chapelains du roi, qui d'ailleurs avaient également présenté au pape une lettre de l'évèque de Wurtzbourg, portaient que ce métropolitain serait l'archevêque de Mayence, dans la province duquel se trouvait Bamberg.
Le i**" novembre 1007, un concile fut tenu à Francfort pour la mise à exécution de la bulle papale. On y compta trente-cinq prélats, de
sorte que ce concile fut une des assemblées ecclésiastiques les plus importantes de la Germanie. Willigîs, archevêque de Mayence, présidait. Parmi les autres prélats, on distinguait Tagino, archevêque de Magdebourg, Héribert, archevêque de Cologne, Bruno, évêque d'Augsbourg et frère du roi, Mégingaud d'Eichstadt, dont la présence importait au règlement de l'affaire, Bernward d'Hildesheim, spécialement convoqué par le roi, Tarchevêque de Lyon et l' évêque de Tarentaise, venus du royaume de Bourgogne, les évêques italiens de Trente et de Côme, et enfin Anastase, primat de Hongrie.
Cependant on remarquait deux absences. L'évêque de Wurtzbourg, frustré dans son espérance de devenir archevêque, s'abstint de paraître et se fit représenter par son chapelain Béringer. On ne vit pas non plus Théodéric, évêque de Metz. Bamberg avait été primitivement assigné comme douaire à la reine; aussi les trois frères de Cunégonde, Henri, duc de Bavière, Théodéric, évêque de Metz et Adalbéron, prévôt de Trêves, voyaient-ils de fort mauvais œil une fondation qui allait faire échapper à leur famille un aussi riche domaine.
Le roi Henri, qui avait grandement à cœur la réussite de son projet, prit toutes les précautions pour donner satisfaction aux mécontents. En présence des membres du concile, il s'exprima ainsi :
« Je vous ai humblement convoqués, mes seigneurs et pères, pour vous faire part d'un projet en faveur duquel j'espère votre concours; car j'ai
lieu de croire qu'il m'a été inspiré par la sagesse divine. N'ayant pas l'espoir d'avoir quelqu'un de ma race pour me succéder, j'ai choisi le Christ pour mon héritier, en vue de la récompense future. De concert avec mon évêque, j'ai résolu de fonder un évêché à Bamberg, et c'est précisément aujourd'hui que je désire terminer cette affaire. Je fais donc appel en ce moment à votre auguste piété, pour que l'absence de celui qui voulait obtenir par moi ce que je n'ai pu lui accorder, ne mette pas obstacle à l'exécution de ma volonté. Voici, du reste, son bâton pastoral, témoignage éclatant de ce qui a été convenu entre nous; d'où il suit que s'il n'est pas ici, ce n'est pas par la volonté de Dieu, mais par le chagrin de n'avoir pas obtenu une dignité qui avait a lui être refusée. Ce qui doit toucher vos cœurs à tous, c'est que son ambition l'a porté à empêcher, par une frivole ambassade, l'accroissement de notre sainte mère l'Eglise. Mon épouse, ici présente, et mon unique frère et cohéritier donnent leur adhésion à mon projet; car ils savent que je les dédommagerai de ce qu'ils ont bien voulu faire. Quant à l'évèque, s'il daigne venir et accepter mes promesses, il me trouvera certainement disposé à exécuter tout ce qui vous paraîtra bon. »
Béringer, représentant de l'évèque de Wurtzbourg, prit alors la parole pour expliquer que, si son maître n'avait pas comparu, c'était par crainte du roi. Il ne pouvait en effet donner son consentement au préjudice causé à l'église que Dieu lui avait confiée. Il adjurait donc tous les
assistants, au nom de Famour du Christ, de ne pas laisser prendre, en l'absence de l'intéressé, une mesure qu'on pourrait plus tard leur appliquer à eux-mêmes. Il lut ensuite Ténumération des privilèges de l'église de Wurtzbourg.
Il est manifeste, qu'un diocèse nouveau ne peut être fondé dans la chrétienté qu'aux dépens d'autres diocèses dont on diminue le territoire. Mais ce qui paraissait émouvoir l'évêque de Wurtzbourg, c'étaient bien moins les privilèges qu'il prétendait menacés, que la dignité qu'il n'avait pu obtenir, malgré ses démarches auprès du pape. D'ailleurs pourquoi refuser après coup ce qui avait été accepté tout d'abord, moyennant de légitimes compensations ? Pourquoi garder rancune au roi Henri d'un refus opposé par le Souverain Pontife? L'assemblée hésitait néanmoins à se prononcer, ébranlée peutêtre par la dernière insinuation de Béringer.
Alors le roi se prosterna humblement devant les évêques, les suppliant d'acquiescer à sa demande, (c Vous-même, tel que je vous connais, écrivait Arnulf d'Halbersladt à son collègue de Wurtzbourg, si vous aviez été là, vous auriez eu pitié de lui. » Il était touchant de voir le souverain, toujours respectueux du caractère sacré des évêques, s'abaisser à supplier quand il aurait pu commander, dans un ordre de choses où la bulle du pape lui conférait pleine autorité.
Willigis, personnellement satisfait de conserver l'intégrité de sa province ecclésiastique, mit la question aux voix. Tagino de Magdebourg, appelé à parler le premier, vota ouvertement pour la proposition royale. Son exemple entraîna l'adhésion
'ffj SAINT HENRI.
de tous les autres. On lot alors la balle par laquelle le pape érigeait im évèché à Bamberg et les éTèqoes du concile j apposèrent leur signature. Ajoutons qu'à Fédification de tous, l'opposition de TéTèque Henri de Wurtzboui^ ne dura pas longtemps. A la suite d'une lettre qu'Amulf, évèque d'Ilalberstadt, lui écririt pour le presser de se soumettre , il se réconcilia avec le roi, par Tentremise de Tarchevèque Héribert de Col<^ne, son de mi- frère, et il reçut à ce sujet les félicitations du patriarche d'Aquilée.
Il fallait un titulaire au nouTel évèché. Le roi Henri fit agréer Éberhard, son parent, qui remplissait les fonctions de chancelier roval. Celui-ci fut
sacré à Francfort même, par son métropolitain Willigis, en présence des membres de l'assemblée.
Henri écrivit une lettre pour notifier à ses sujets la nouvelle fondation. 11 y disait : « N'ignorant pas que nous avons été élevé à la dignité royale par un bienfait gratuit de la divine miséricorde, nous jugeons à propos non seulement d'agrandir les églises établies par nos prédécesseurs, mais encore d'en fonder de nouvelles pour la plus grande gloire de Dieu, et de les combler des dons les plus gracieux, de notre piété. Nous désirons placer dans le ciel les trésors qui nous ont été accordés par la divine munificence. Nous faisons donc savoir à toute la société des fidèles que nous avons élevé un lieu appelé Bamberg, provenant de notre héritage paternel, au rang de siège épiscopal , avec l'approbation de l'autorité qui siège à Rome, le consentement du vénérable Henri, évêque de Wurtzbourg, la
volonté de notre chère épouse, Cunégonde, et le concours de tous nos fidèles archevêques, évèques, abbés, ducs et comtes. Cette fondation est consacrée à l'honneur du Dieu tout-puissant, de la bienheureuse Marie , toujours vierge , des saints apôtres Pierre et Paul, des saints Kilien et Georges, pour qu'on y fasse mémoire de nous, de nos parents et de notre prédécesseur, Tempereur Otton. »
Pour compléter sa fondation, He^ri institua à Bamberg une collégiale de chanoines réguliers de Saint-Augustin , sous le vocable de saint Etienne, premier martyr. La reine Cunégonde établit de son côté un monastère bénédictin dédié à saint Michel. La cathédrale, la collégiale et l'abbaye furent enrichies de magnifiques donations dues à la munificence royale. Les monuments écrits de Bamberg ne tarissent pas sur l'éloge de la libéralité et de la piété du roi. Nous transcrivons seulement cette touchante invocation qui se lit sur un manuscrit de l'époque, contenant un sermon de saint Jérôme sur l'Assomption de la sainte Vierge : « O fleur, gloire et salut du monde, chemin et porte de la lumière, assistez Henri votre disciple toujours fidèle; ô maîtresse, prenez soin éternellement de votre serviteur. »
Enfin, pour ne laisser aucune amertume dans le cœur de l'évêque de Wurtzbourg, Henri alla luimême le trouver dans sa ville épiscopale et lui abandonna en dédommagement des territoires considérables, des dîmes à lever sur des régions qui dépendaient de Bamberg et un château en Misnie. Tous ces arrangements furçnt conclus avec le consentement du clergé et du peuple. Plus tard, en 1017, le duc de Franconie orientale étant venu à
mourir, Henri transféra son titre à Tévêque de Wurtzbourg, afin d'augmenter encore sa situation. A la mort de Mégingaud , il fit élire à sa place un dignitaire de l'église de Bamberg, Gundekar, homme d'humble origine, mais de savoir et de vertu. Cette nomination lui permit de distraire, en retour de compensations convenables, de nouvelles portions du vaste diocèse d'Eichstadt en faveur de celui de Bamberg,
Toutes ces précautions furent prises pour assurer l'entière indépendance du nouveau diocèse et en même temps pour couper court à toutes les revendications qui pourraient se produire dans l'avenir. Le roi y réussit avec tant de bonheur que cent ans après, en i2o4, le pape Innocent III pouvait dire : « L'église de Bamberg est notre fille particulière, et il incombe spécialement à notre sollicitude de pourvoir à ses nécessités avec un soin diligent. »
Le temps a respecté la fondation de saint Henri. Bamberg, primitivement indépendant, a été par la suite rattaché à la Bavière, mais est demeuré siège épiscopal, érigé depuis lors en archevêché, dans un pays fidèle h la foi catholique de saint Henri, malgré la défection lamentable de la plus grande partie de l'Allemagne. L'édifice matériel n'a malheureusement pas duré aussi longtemps. La magnifique cathédrale bâtie par le pieux roi fut la proie d'un premier incendie dès 1081 , le samedi saint 4 avril. Les parties inférieures de la construction et quelques colonnes subsistèrent seules. Re- 4evé en 1 1 1 1, par les soins de l'évêque saint Otton, le monument fut de nouveau dévoré par le feu une centaine d'années après. On le restaura et on l'em-
bellit pendant presque tout le treizième siècle. De là le caractère composite de l'œuvre , telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui, après les autres modifications qu'elle eut encore à subir au cours des âges. On y voit superposés, dans les parties basses, le roman primitif d'aspect sobre et sévère ; puis le roman du douzième siècle dans l'abside, la base des tours et les plus anciennes parties de l'intérieur; enfin le gothique dans tout le reste des constructions et dans les quatre flèches, qui s'élancent deux par deux à la façade et au chevet de l'église. De récentes études ont permis de reconnaître un caractère français très marqué dans les sculptures dont le monument a été décoré durant la seconde moitié du treizième siècle. Les archéologues allemands croient en trouver le prototype dans notre cathédrale de Reims. Si, dans son ensemble, la belle cathédrale ne représente plus l'œuvre de saint Henri, elle en conserve au moins quelques restes et ne fait que réaliser plus magnifiquement ses plans primitifs.
A l'ouest de la ville, dont il est la gloire, se dresse aujourd'hui le \énérable édifice, avec sa nef majestueuse, ses deux absides d'un beau style roman et, aux quatre angles de l'œuvre, les quatre tours carrées qui superposent les sept étages de leurs baies et de leurs colonnettes et lancent vers le ciel leurs flèches audacieuses, commç les quatre mâts d'un' navire destiné à rappeler tout à la fois la marche triomphale et l'impérissable durée de la barque de Pierre. A quelque distance au nord, sur une colline plus élevée encore, apparaît l'église de Saint-Michel, avec ses deux tours sévères terminées
en flèches aiguës. Cette église remplaça au douzième siècle la première fondation de sainte Cunégonde. Tout cet ensemble a grand air et rend un éloquent hommage à la fidélité et à la munificence avec lesquelles les anciens habitants de Bamberg ont su interpréter les pensées et honorer le souvenir des deux saints époux.
Nous avons déjà observé que la fondation de Bamberg déplaisait singulièrement aux frères de la reine Cunégonde, obligés désormais de renoncer, pour leur famille, au superbe domaine dont ils escomptaient la possession avec d'autant plus d'assurance que le roi et la reine n'avaient pas d'enfants. Ce mécontentement n'attendait qu'une occasion pour éclater. L'occasion se présenta au commencement d'avril 1008, a la mort du pieux et docte archevêque de Trêves, Liudolf.
Ce prélat avait eu jadis la faiblesse de nommer Adalbéron , frère de la reine , à la prévôté de l'importante collégiale de Saint-Paulin, a Trêves, bien avant qu'il eût atteint l'âge canonique. La conduite du jeune prévôt prouva qu'on s'était trop hâté. A l'époque des incursions normandes, les religieuses du monastère de Saint-Symphorien, sur la Moselle, avaient dû se disperser. Les biens et les droits de ce monastère furent alors transférés a l'abbaye de Saint- Martin , à Trêves, et les reliques de saint Modoald, fondateur de Saint-Symphorien, confiées à la garde des chanoines de Saint-Pa«lin. Le prévôt prit prétexte de la possession de ces reliques pour étendre ses prétentions sur Saint-Martin et les y exercer avec la tolérance de l'archevêque. A la mort de ce dernier, Adalbéron poussé
par ses parents, peut-être aussi encouragé par la reine sa sœur, pensa a monter sur le siège de Trêves ; il parut même décidé a soutenir sa candidature les armes à la main. Le roi Henri fit élire au siège vacant un dignitaire de l'église de Mayence, nommé Mégingaud, comme Tévêque d'Eichstadt.
Sans plus tarder, l'ambitieux prévôt prit les armes, s'établit solidement dans Trêves, en fortifia les accès, occupa militairement le palais archiépiscopal et appela à Taide tous les alliés de sa maison, montrant assez par une telle conduite combien Ton avait eu raison d'élire un autre candidat.
Le roi Henri ne pouvait tolérer que le mauvais exemple et la rébellion , surtout en une question aussi grave, vinssent d'un de ses plus proches alliés. 11 partit donc pour réduire le belliqueux prévôt et assurer la prise de possession de Mégingaud. Il commença par occuper la ville, obligeant ainsi les gens d'Adalbéron à se replier dans le palais et les isolant d'avec leurs partisans du dehors. Puis il entreprit le siège du palais. Les assiégés eurent beau mettre le feu à ses machines; pressés vigoureusement, ils en furent bientôt réduits à mourir ou à se rendre. Alors intervint le duc Henri de Bavière, dont la position était assez délicate entre un frère rebelle et un beau-frère justement indigné, mais qui cherchait sourdement à favoriser le premier. Il s'y prit de telle sorte que les assiégés obtinrent des conditions beaucoup plus douces qu'ils ne méritaient.
Mégingaud fut alors sacré dans la cathédrale, et Adalbéfon solennellement excommunié. Cependant, le nouvel archevêque ne put s'établir dans le palais archiépiscopal. Il alla fixer sa résidence
dans une autre ville de son diocèse, à Coblentz, dans un palais que le roi mit a sa disposition. C'est de là qu'il administra son église jusqu'à la fin de sa vie, en ioi5. Quant à Adalbéron, il conserva sa situation à Trêves, le roi ne voulant pas pousser la répression à l'extrême. Atteint d'une grave maladie quelques années après les événements que nous venons de raconter, il rendit à Mégingaud tout ce qu'il détenait encore, hormis le palais archiépiscopal. Il eut le bonheur de se repentir sincèrement et de reconnaître enfin « le grand péché dont il s'était rendu coupable envers le Dieu des vengeances, les personnes ecclésiastiques et les monastères ».
Sa sœur Cunégonde avait pu désirer pour son frère, avant ses méfaits, l'élévation au siège de Trêves. A coup sûr elle n'approuva nullement sa conduite extraordinaire et ne prit point parti pour lui contre le roi son époux. C'est pourtant ce qu'ont cherché à insinuer certains historiens trop empressés à rabaisser la vertu et même l'intelligence du roi Henri et de la pieuse reine. A les en croire, celle-ci aurait partagé le ressentiment de ses frères, à la suite de l'aliénai ion de son douaire, et aurait caché sous les dehors d'une feinte piété les projets ambitieux qu'elle formait pour assurer la fortune de sa famille. Les faits ne se prêtent pas à cette interprétation malveillante. Nous avons entendu le roi déclarer publiquement, au concile de Francfort, que la reine Cunégonde, présente à l'assemblée, donnait son adhésion à la sainte entreprise. Nous l'avons vu écrire à son peuple qu'il fondait l'évêché de Bamberg non plus seulement avec le
consentement, mais par la volonté de la reine. Celle-ci, comme pour ratifier l'affirmation royale, érigeait dans la ville le monastère de Saint-Michel. Enfin le roi Henri, fidèle à sa promesse de dédommager son épouse, lui fit présent de son château et de ses propriétés de Cassel. Tout se régla donc d'un commun accord entre Henri et Cunég^onde , et l'histoire n'a point conservé trace d'un dissentiment survenu entre eux au sujet de Bamberg.
Ce n'est pas à dire que personne n'ait cherché à exploiter la situation pour troubler l'union si chrétienne des deux époux. Peut-être faut-il attribuer à ces malins efforts la défiance momentanée qu'on suppose avoir existé entre eux. On fit courir, diton, des soupçons sur la vertu de Cunégonde et Henri les partagea. Pour se disculper, Cunégonde demanda à être soumise au jugement de Dieu.
Après avoir invoqué le Seigneur, elle marcha nupieds sur des fers rouges et n'en ressentit aucun mal. Ces sortes d'ordalies étaient fréquemment usitées à cette époque. Malgré la note édifiante de ce récit, il est bon d'y regarder h deux fois avant de l'accepter. Pareille aventure a été mise sur le compte d'un grand nombre de personnages de l'antiquité et du moyen âge, et les rares auteurs qui la reproduisent a propos de sainte Cunégonde l'agrémentent de détails trop divergents, pour qu'on ne soupçonne pas leur information d'avoir été puisée a une tout autre source que l'histoire.
En toute celte affaire de Bamberg, Bruno se montra beaucoup plus sage que ses beaux-frères. Dans son évèché d'Augsbourg, il menait une vie tranquille et pieuse et travaillait ainsi a faire ou-
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blier sa rébellion passée. Il s'occupa de la répara- . lion complète de son église cathédrale de Sainte- Marie et de celle de Sainte-Afra. Il rattacha à la cathédrale tous les clercs qui desservaient les deux églises. A Sainte-Afra, où se conservaient le souvenir et les restes de la pécheresse convertie et martyrisée à Augsbourg sous Dioclétien, Bruno appela une colonie de douze moines du monastère de Tégernsée, et il plaça à leur tête un saint religieux, Réginbauld. Lui-même se montrait d'une grande libéralité à l'égard de ses chanoines, au bien desquels il s'intéressa jusqu'à sa mort. Il érigea une collégiale dans laquelle il commanda qu'on plaçât son tombeau. Il la dédia a saint Maurice et la dota avec magnificence. 11 tenait par là à être agréable à son frère, qui avait saint Maurice pour patron, et auquel, dit un chroniqueur, « il ne voulait pas laisser le souci de prendre soin de son âme une seconde fois ».
Le roi Henri n'en avait pas fini avec les difficultés suscitées par ses beaux- frères. Henri de Bavière, qui lui devait sa dignité ducale, ne sut pas se montrer reconnaissant. Sa conduite fut assez équivoque, pendant le siège du palais de Trêves, pour que le roi comprit qu'il ne pouvait plus se fier à lui. Le duc , prévoyant le coup qui le menaçait, s'entendit avec les seigneurs de Bavière et leur fit jurer de ne reconnaître aucun autre duc que lui pendant trois ans. Néanmoins le roi dans une diète tenue à Ratisbonne, en mai 1009, les fit revenir sur cette résolution et reprit lui-même le gouvernement du duché.
Use dirigea ensuite sur Metz, dont un autre frère
de la reine, Théodéric, était évêque. Ce dernier devait, il est vrai, cette dignité à une usurpation flagrante. En ioo4, le duc de Haute-Lorraine, appelé aussi Théodéric, se conformant à l'usage abusif qui permettait de réserver les évêchés aux fils des princes, avait fait nommer évêque de Metz son fils Adalbéron, encore enfant. Théodéric de Luxembourg, également destiné à l'état ecclésiastique, lui fut donné pour tuteur. Mais, d'administrateur de Té vêché, il voulut bientôt devenir évêque de Metz. Il intrigua en conséquence auprès des électeurs, chassa le jeune Adalbéron de la ville, et, à l'insu du roi, se fit conférer la dignité épiscopale vers le milieu de l'année ioo5. Le roi Henri ne put alors châtier cette audacieuse intrusion. Loin de travailler à se faire pardonner, Théodéric prit une part très active à l'insurrection de Trêves, si bien qu'il fallut se décider à marcher contre lui pour arrêter des exemples que l'impunité eût semblé encourager. Henri se porta en Lorraine avec des troupes qui renfermaient des Slaves païens, probablement de ces Liutizes qui avaient fait la campagne avec lui contre Boleslav. Le pays dépendant de l'évêché fut ravagé, comme c'était la coutume invariable en semblable occurrence, et le roi s'empara de Saarbruck , ville située entre Trêves et Metz , bien placée par conséquent pour empêcher toute entente effective entre Théodéric et Adalbéron. Il s'en tint là, laissa l'évêque de Metz sur son siège, mais, par l'occupation de Saarbruck, le mit dans l'impuissance de troubler gravement le royaume.
En février de cette année 1009 mourut un saint dont le souvenir mérite ici sa place; car si, d'une
part, il eut les meilleurs rapports avec Boleslav, que nous allons bientôt retrouver, de l'autre il fut l'instrument de la Providence pour mettre a Tépreuve la patience et l'humilité du roi Henri.
Saint Brunon , plus communément appelé Boniface , appartenait à l'une des premières familles de la Saxe. Il étudia à Magdebourg et y devint chanoine de Saint-Maurice. A peine âgé de vingt ans, il suivit l'empereur Otton III à Rome, y embrassa la vie religieuse et vécut quelque temps dans un monastère du mont Aventin, où il s'éprit d'un grand amour pour saint Boniface, le premier apôtre de l'Allemagne. Il sentit un vif désir de l'imiter jus-, que dans son martyre et commença par lui emprunter son nom. Il s'attacha ensuite à saint Romuald, pour faire, sous sa direction, l'apprentissage de la pénitence au Mont-Cassin. En attendant que son attrait pour l'apostolat reçût satisfaction, il entretint l'ardeur de ses désirs en écrivant plusieurs biographies de saint Adalbert, l'archevêque de Prague et l'apôtre de la Bohème, martyrisé par les Prussiens en ggy.
Après la mort d'Otton, il revint à Rome demander au pape l'autorisation d'évangéliser les infidèles. Le pape le nomma archevêque et lui conféra le pallium. Boniface se fit sacrer par Tagino, en présence du roi Henri, et courut prêcher l'Évangile chez les Russes, dont il convertit et baptisa un grand nombre au péril de sa vie. Il remplit ensuite la même mission chez les Hongrois.
Or, après quatre ans de travaux apostoliques, vers la fin de l'an 1008, il écrivit à Henri une lettre qui n'a été publiée que récemment, et dont les
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termes étaient bien faits pour causer une douloureuse surprise au royal destinataire. Il y annonce que Boleslav Ta aidé de tout son pouvoir dans, sa mission chez les Prussiens, mais que la guerre dans laquelle le duc a été engagé avec le roi a tout arrêté. 11 reproche ensuite à Henri d'avoir pris les armes contre un pays qui relève du bienheureux Pierre, qui' a été arrosé par le sang des martyrs, qui a pour protecteur saint Adalbert, et surtout, dans cette lutte, d'avoir associé le Christ a Déliai, en faisant alliance avec les idolâtres , des barbares qui offrent des sacrifices humains, les Liutizes. <( Malheureux temps que les nôtres ! s'écrie Tardent apôtre; après ce saint empereur, le grand Constantin , après ce modèle de religion , l'excellent Charlemagne , il s'en trouve aujourd'hui pour poursuivre le chrétien mais non pour convertir le païen ». Il termine en adjurant Henri de faire la paix avec Boleslav çt de s'unir avec lui pour se tourner contre les Liutizes.
Le bon saint, reconnaissant de l'assistance que le duc de Pologne lui avait prêtée dans ses pieuses entreprises, voyait un peu trop les choses avec les yeux de Boleslav. Probablement dupe des belles protestations de ce dernier, il rejetait sur Iç roi d'Allemagne toute la responsabilité d'une lutte qui entravait ses travaux apostoliques. Que de zélés missionnaires ont maudit, à l'exemple de saint Boniface, les guerres qui paralysent les efforts de leur zèle ou en ruinent pour longtemps les meilleurs résultats ! Et pourtant les guerres rentrent dans le plan de la Providence, et le prince chrétien qui défend sa patrie ne saurait être condamné à l'i-
nertie par ce motif que la lutte engagée portera préjudice à une cause respectable, fût-ce à celle des missions. Autrement les injustes agresseurs auraient trop beau jeu, et, en fin de compte, c'est l'intérêt général et supérieur de la civilisation et de l'Évangile qui souffrirait le plus.
Deux saints peuvent apprécier les événements d'une manière radicalement opposée, selon les points de vue auxquels les placent les circonstances. A la réflexion, le roi Henri ne dut pas tarder à reconnaître qu'il y avait beaucoup plus à laisser qu'à prendre dans la remontrance du missionnaire. Il fit son profit de l'humiliation reçue, mais se consola en constatant qu'il ne méritait pas les reproches dont on l'accablait.
Boniface continua à travailler, sous la protection de Boleslav , le long des frontières de la Russie, de la Prusse et de la Lithuanie. C'est là qu'il fut martyrisé, au milieu d'atroces supplices, avec dix-huit de ses compagnons. Les corps des martyrs restèrent sans sépulture jusqu'à ce que le duc dé Pologne les rachetât à grand prix. L'église fête le i5 octobre saint Boniface, apôtre des Ruthènes.
Dieu qui se plaisait à multiplier les saints dans le royaume gouverné par saint Henri, appela cette même année, au siège épiscopal de Paderborn, Meinwerk, l'une des gloires de l'église d'Allemagne au onzième siècle, honoré comme saint le 5 juin. Précédemment chapelain d'Otton HI, dont il était parent , Meinwerk accepta de grand cœur le siège de Paderborn, parce que cette église était pauvre. 11 y exerça son zèle pendant vingt-sept ans. Il rebâtit sa cathédrale et obtint du roi , qui le tenait
en grande estime , et des seigneurs de son diocèse les libéralités nécessaires pour mettre en bon état toutes ses paroisses. Lui-même s'occupait personnellement du bien spirituel et temporel de ses diocésains, visitant constamment ses paroisses, veillant à ce que les pauvres gens ne manquassent de rien et surtout développant l'instruction de la jeunesse avec le zèle le mieux entendu. L'école qu'il fonda à Paderborn devint des plus florissantes. Henri eut toujours en saint Meînwerk un très fidèle ami.
La fondation de Bamberg ne détourna pas l'attention du roi des frontières du nord-est ; mais les embarras que lui suscitèrent ses beaux-frères paralysèrent singulièrement son action contre le redoutable et habile duc de Pologne. Le margrave de Misnie, Guncelin, qui aurait dû tenir l'ennemi constamment en échec , finit par pactiser ouvertement avec lui. Indignés de cette trahison , ses neveux et surtout le margrave Hermann , fils d'Ekkehard, lui firent une énergique opposition. De là des luttes à main armée qui comportaient, comme d'ordinaire, toutes sortes d^atrocités. Guncelin chercha a s'emparer de la ville de Strehla, qui constituait le douaire de la femme d'Hermann. N'ayant pu y réussir, il se vengea en incendiant Rochlitz , sur la Mulde, en Misnie. Hermann et son frère répondirent en forçant un château fort où Guncelin avait enfermé ses trésors qu'ils pillèrent, et en détruisant ensuite la forteresse. On mettait d'autres griefs plus révoltants à la charge du margave. En Slavie, les bras manquaient pour cultiver la terre. Les Juifs achetaient les chrétiens prisonniers de
guerre et les exploîtaîeiit pour la culture du sol. Déjà saint Adalbert s'était plaint de cette barbarie ; il gémissait de ne pouvoir racheter tous ces malheureux. Or Gunceliri favorisa lui-même ce trafic en vendant les chrétiens aux Juifs. Témoin de ces discordes entre les margraves allemands, Boleslav attisait les haines, en attendant l'occasion d'en profiter.
Pour remédier au mal, Henri se rendit à Mersebourg, y assembla les seigneurs et mit Guncelin en jugement. Le margrave fut condamné, emprisonné sous la garde d'Arnulf, évêque d'Halberstadt, puis transféré à Bamberg. Sa captivité dura huit années, à la suite desquelles on s'abstint prudemment de lui rendre sa charge. Il fut remplacé par le margrave Hermann.
Boleslav saisit le moment et tenta un coup contre Meissen. Ayant corrompu deux gardes de la place, il passa l'Elbe silencieusement avec ses troupes pour qu'on lui livrât la ville. Mais les autres défenseurs faisaient bonne garde. L'entreprise échoua. Bientôt après, Hermann fit son entrée, prit possession de sa charge et commença par punir de mort les deux traîtres.
En août loio, Henri reprit le chemin de l'Elbe, accompagné de Jaromir. On suivit la direction du nord, à travers la Luzace. Mais bientôt le roi et l'archevêque Tagino tombèrent malades et durent retourner à Mersebourg. L'armée continua néanmoins sa route en tournant à l'est, du côté de l'Oder, et en ravageant le pays. Elle parut devant Glogau. Boleslav, qui s'était solidement retranché dans la place, empêcha ses hommes de sortir pour
engag-er le combat dans la plaine, si bien que les Allemands, ne trouvant d'autres ennemis pour leur répondre que les pluies d'automne, n'eurent plus qu'à se retirer en saccageant le domaine du duc de Pologne.
Henri fut près de deux années avant de recommencer la lutte avec son irréductible adversaire. Dans cet intervalle , plusieurs événements appelèrent son intervention dans l'intérieur du royaume. Après la mort du duc de Saxe , que remplaça son fils Bernhard II , moins fidèle que son digne père, Henri eut à pleurer, le ni février loii , celle de l'archevêque de Mayence, Willigis. Ce prélat avait toujours montré un dévouement sans bornes à l'égard du roi qu'il accompagnait fréquemment et qu'il aidait de ses conseils, surtout dans les affaires qui intéressaient le bien de l'Eglise, Il bâtit la cathédrale de Mayence, qui fut incendiée le jour même de sa consécration, et la rebâtit aussitôt. Il fonda également l'église de Saint- Etienne, où il fut inhumé. Il est honoré à Mayence avec le titre de saint, le 2 3 février. On se rappelle sa longue contestation avec l'évêque d'Hildesheim à propos du monastère de Gandersheim. Le tort de Willigis ne faisait doute pour personne ; ses grandes vertus rachetèrent cette faiblesse. Du reste, il est encourageant de trouver des fautes et des défauts dans la vie des saints. Cela nous rappelle qu'ils n'étaient point d'une autre nature que la nôtre, et que le but qu'ils ont atteint n'est point, par conséquent, inaccessible à nos efforts aidés de la grâce. Willigis eut pour successeur un digne prélat, Erkenbald, abbé de Fulda, dont Henri avait fait son chancelier.
Au milieu de celte année, rallenlion du roi fut de nouveau attirée sur ses beaux-frères, dont les sourdes menées ne cessaient de menacer la tranquillité du royaume. Dans une diète tenue à Mayence, le duc Henri et Tévêque de Metz semblèrent disposés à la soumission définitive. Mais, à quelque distance de la ville, ils préparèrent un guet-apens dans lequel beaucoup d'hommes fidèles au roi trouvèrent la mort, et auquel échappèrent à grand'peine Théodéric, duc de Haute-Lorraine, et Heimon, évêque de Verdun. De pareils attentats eussent appelé une impitoyable répression. Henri semble avoir été retenu par sa répugnance pour des luttes intestines et par son désir de ne pas porter des coups trop violents contre les frères d'une épouse qu'il chérissait. Il manifesta néanmoins sa réprobation en écartant énergiquement de la succession de Conrad, duc de Carinthie, qui venait de mourir, tous les candidats qui avaient quelque attache avec les révoltés. Il attribua cette dignité à l'un de ses dévoués partisans, Adalbéron, margrave de la Carinthie supérieure.
Au début de l'année 1012, la mort d'Erluin, évêque de Cambrai, ouvrit une autre succession importante pour la sécurité de la frontière. Baudouin, comte de Flandre, favorisait un sujet dévoué à sa cause. Henri fit élire un des ecclésiastiques de sa chapelle, Gérard, originaire du comté des Aryennes et né d'une mère française. Le comte de Flandre finit par joindre son suffrage à celui des autres en faveur de Gérard, et quand le nouvel évêque se trouva dans les environs de Valenciennes, il s'empressa d'aller le saluer.
BAiMBERG, 113
Un dernier deuil marqua cette année. Le 9 juin, le vieil ami du roi Henri, Tagino, archevêque de Magdebourg, quitta aussi ce monde. Dangereusement atteint à Mersebourg, et sentant sa fin prochaine, il avait dit à son souverain : « Mon très cher roi et maître, que le Dieu tout-puissant vous récompense de toute la bonté avec laquelle vous avez traité un étranger comme moi, » Depuis longtemps, Tagino avait pris soin d'attirer les bonnes grâces du roi sur le prévôt de sa cathédrale, Walthard. Celui-ci fut élu à sa place. Il ne fit malheureusement que passer sur le siège de Magdebourg.
Pour protéger M iessen, le roi avait ordonné la construction d'une place fortifiée au nord de cette ville, au delà de l'Elbe. Quand elle fut terminée, la nouvelle forteresse reçut le nom de Liubusua. Boleslav protesta, en prétendant que le territoire ainsi occupé était tout au moins contesté. Walthard partit aussitôt, à la tête de l'armée du nord, pour répondre à Boleslav les armes à la main. Mais, s'apercevant de la répugnance que les seigneurs montraient à le suivre, il prit le parti d'aller négocier directement avec le duc de Pologne. Il fut bien reçu, mais n'obtint rien de ce qu'il exigeait. Bientôt après il tombait malade et succombait le 12 août. L'armée de Saxe se contenta alors de laisser un poste en un point fortifié, pour marquer la frontière, et rentra dans ses foyers.
Le duc de Pologne, prompt à profiter de la retraite des Allemands, parut bien vite devant Liubusua. La garnison était trop faible pour résister longtemps : il lui aurait fallu un secours qu*une crue
de l'Elbe empêcha d'arriver. Néanmoins, les assiégés se défendirent bravement, et si finalement la place fut prise, la forteresse démolie et la garnison réduite en captivité, cette victoire coûta la vie à cinq cents Polonais.
Henri était alors occupé dans le sud du royaume, toujours à cause des difficultés que lui créaient ses beaux-frères et des violences à main armée qui en résultaient. Mais, à la nouvelle du désastre de Liubusua, la reine Cunégonde, qui surveillait toujours les événements en l'absence du roi, ne perdit pas sa présence d'esprit. Après avoir envoyé des messagers pour avertir Henri, elle fit sur le champ rassembler des troupes et prit toutes les mesures pour que Boleslav ne trouvât pas le pays sans défense. Mais celui-ci se contenta pour, le moment du résultat acquis.
Les progrès du duc de Pologne furent la conséquence du mauvais vouloir des seigneurs allemands du nord du royaume. Il est vrai que le roi n'était pas là pour les entraîner. Mais la responsabilité de cette absence du roi pesait tout entière sur les princes révoltés, ces seigneurs luxembourgeois, frères de la reine, qui eussent dû être les derniers à contrecarrer le gouvernement du roi Henri, mais qui ne surent pas prendre leur parti de la fondation de Bamberg, et nuisirent gravement par leur attitude à l'intérêt du royaume, h la tranquillité du roi et à leur propre bonheur.
Heureusement, une accalmie allait se produire dans cette lutte sans trêve entre Allemands et Polonais. Henri songeait à descendre en Italie; de son côté, Boleslav se disposait à concentrer tous
ses efforts contre les Russes, ses voisins de l'est. Un rapprochement se fît comme de lui-même entre les deux adversaires. Boleslav envoya son fils Miecyslav auprès du roi Henri, qui l'accueillit amicalement. Il fut convenu que le duc viendrait luimême à Mersebourg.
Boleslav se présenta en effet pour les fêtes de la Pentecôte, non sans avoir reçu du roi des otages pour garantir son libre retour. Cette mesure montre assez que la politique avait plus de part que la confiance dans la démarche qu'il accomplissait. Après avoir prêté serment de fidélité, il entra à l'église en portant l'épée devant le roi, comme un vassal rentré en grâce. Il y avait là les représentants des Liutizes et le duc Othelrich de Bohême, qu'une révolution avait mis à la place de son frère Jaromir, et qui réussit à rendre son duché a peu près indépendant de l'Allemagne et de la Pologne.
Le lendemain, Boleslav offrit de riches présents au roi, et celui-ci lui donna en fief la haute et la basse Luzace, c'est-à-dire presque tout ce pays, situé entre l' Elbe et l'Oder, dont les deux princes se disputaient la possession depuis dix ans, avec des alternatives de succès et de revers. Le duc de Pologne promit à Henri un corps de troupes pour participer à l'expédition d'Italie et obtint en retour l'autorisation pour les Allemands de l'accompagner dans sa campagne contre les Russes. De fait, trois cents hommes partirent du royaume pour aller guerroyer soùs lés ordres de Boleslav.
Cet accord avec un prince comme le duc de Pologne ne pouvait être que provisoire. La meilleure garantie s'en trouvait pour le moment dans le be-
ll() SAINT HENRI.
soin qu'avait Boleslav d'aller faire la guerre à l'autre extrémité de son duché.
De son côté, le roi Henri pouvait partir pour l'Italie sans rien avoir h redouter de grave de la part des Polonais.