CHAPITRE VI
l'empereur
Il y avait neuf ans que le roi Henri n'était descendu en Italie. Bien que son autorité fût incontestée en Allemagne, différents indices l'avertissaient que le prestige impérial manquait à son gouvernement. Sans doute, aux yeux de tous, sa conduite ne s'inspirait que des idées de justice et de bonté, ses mœurs étaient irréprochables, sa vie profondément religieuse. Mais les saints ne produisent pas toujours sur les contemporains la même impression que sur la postérité, qui juge leurs actes dans leur ensemble, et il ne paraît pas que les vertus du roi Henri aient jeté un éclat assez vif pour imposer à tous ses sujets et réduire certaines antipathies. Pour l'ordinaire, ceux qui voient à l'œuvre un souverain sont moins frappés de ses vei tus que de ses succès politiques ou militaires.
D'autre part, l'Italie appelait Henri. Arduin, qui se posait en roi national, conservait des partisans et continuait à exercer celte ombre de pouvoir que toléraient les divisions de la classe aristocratique, la seule qui comptât alors. A Rome, en face de la puissance des Crescenzi, montait l'influence crois-
santé des comtes de Tusculum. Les premiers soutenaient leur popularité en paraissant défendre la cause de Tindépendance italienne ; les autres, pour étayer leur fortune, affectaient le dévouement envers l'autorité germanique.
Au pape Jean XVIII, mort en 1009, avait succédé Sergius IV, qui crut devoir offrir la couronne impériale au roi Robert de France. Celui-ci se garda bien d'accepter. En 10 12 mouraient à quelques semaines de distance, le patrice Crescentius et le pape Sergius. Le comte de Tusculum, dont le troisième fils, Théophy lacté, était déjà cardinal, désirait vivement, dans l'intérêt de son influence, que la tiare échût à quelqu'un de sa famille. Ses partisans élurent en effet Théophylacte, qui prit le nom de Benoît VIII. La faction des Crescenzi lui opposa immédiatement un autre candidat dont on fit un second pape, connu seulement sous le nom de Grégoire.
Dans l'état des affaires italiennes, ni Benoît ni Grégoire ne pouvaient triompher définitivement qu'avec le concours du roi d'Allemagne. De part et d'autre, on envoya donc au prince des ambassades pour solliciter son appui. Henri se réserva prudemment de faire connaître son sentiment quand il aurait passé les Alpes. Ce délai favorisa d'ailleurs Benoît VIII, pape légitime au moins par priorité d'élection, dont l'autorité alla en s'affermissant de jour en jour.
Le 21 septembre ior3, Henri partit de Mersebourg avec la reine Cunégonde et une armée toute joyeuse d'entreprendre cette campagne. De tous côtés l'on était accouru pour s'y engager. Seul Bo-
leslav, qui ne pouvait se départir de son caractère, n'envoya pas le contingent promis. Ses espions n'en suivirent pas moins l'armée royale pour se tenir au courant de ses mouvements et au besoin exploiter contre elle les antipathies des Italiens.
Malgré la saison et la difficulté des chemins, les troupes allemandes traversèrent heureusement les Alpes et se trouvèrent avant Noël à Pavie, où affluèrent les seigneurs lombards. Arduin s'était retiré dans sa forteresse d'Ivrée, sans songer à opposer la moindre résistance. Peu après, il envoya ses représentants auprès du roi, offrant de renoncer à la couronne et de livrer son fils en otage, pourvu qu'on voulût bien lui accorder un comté. Henri eût été assez disposé à accepter cet arrangement. Mais, dans son entourage, on lui dissuada d'avoir confiance dans le perfide Arduin, et la solution fut remise à plus tard.
Après un mois de séjour à Pavie, où celte fois rien de fâcheux ne se passa, le roi partit pour Ravenne, où l'appelait une importante affaire. Un prélat, nommé Adalbert, peu sympathique à la domination allemande, s'était emparé du siège archiépiscopal, au détriment de l'archevêque légitimement élu, Arnold, demi-frère du roi. La question revêtait une telle gravité, au double point de vue canonique et politique, qu'un synode fut convoqué a Ravenne même pour la trancher. Les évêques d'Allemagne et d'Italie qui y siégèrent ne purent hésiter un instant à reconnaître le droit d'Arnold. Adalbert fut désigné pour un autre évêché a la requête de ses amis, qui réussirent ainsi à lui épargner une dégradation méritée.
A ce synode assistait saint Odilon de Cluny, avec lequel Henri s'entendit pour assurer la prospérité spirituelle des monastères d'Italie. Il estimait que des religieux appliqués à la piété et au travail lui seraient d'un précieux secours pour la régénération du pays. L'expérience qu'il en avait faite en Allemagne lui paraissait également concluante en Italie. Il recommanda en particulier aux moines de Saint- Sauveur, à Pavie, de « faire tous leurs efforts pour que leur humilité aux yeux du monde n'eût d'égale que leur énergie à se faire les soutiens de son empire ».
L'apparition de l'armée allemande en Italie eut son rapide contrecoup à Rome. Les partisans de Grégoire jugèrent leur cause désespérée, abandonnèrent leur créature et attendirent en silence les événements, pendant que Benoît VIII reprenait possession de la ville et des palais apostoliques.
Le roi y arriva à son tour dans les premiers jours de février. On le reçut avec tous les honneurs et toutes les acclamations, en dépit de quelques opposants. Le pape, entouré d'un nombreux cortège de prélats, alla au-devant du prince. Il portait un globe d'or, enrichi de pierres précieuses et surmonté d'une croix, symbole du pouvoir que le souverain devait exercer sur le monde en loyal soldat du Christ. Henri reçut le présent avec joie, l'examina attentivement et dit au pape : « Saint Père , ce que vous m'avez fait préparer là est très expressif; vous me donnez une excellente leçon en me montrant, par ce symbole de mon empire, d'après quels principes j'ai à le gouverner. » Puis, retournant le globe à plusieurs reprises, il ajouta : « Per-
sonne n'est plus digne de posséder un tel présent que ceux qui, loin de l'éclat du monde, s'appliquent à suivre la croix de Jésus-Christ. » Et le globe d'or prit la route de Cluny.
Le couronnement eut lieu le i4 février ioi4.
Le matin de ce jour, le roi se rendit avec son épouse Cunégonde à la basilique de Saint-Pierre. Le pape l'attendait sur les marches du péristyle, où il lui posa les questions accoutumées, s'il consentait à être le zélé patron et défenseur de l'Eglise romaine et s'il promettait fidélité en toutes choses à lui et à ses successeurs. Sur sa réponse affirmative, Henri fut introduit dans l'église et sacré empereur, puis couronné solennellement avec l'impératrice Cunégonde. Aussitôt le souverain fit don de sa couronne pour qu'elle fût placée au-dessus de l'autel du prince des apôtres. Le reste de la journée, de grandes fêtes furent célébrées dans le palais de Latran.
Il fallut ensuite s'occuper des affaires religieuses et civiles. Dans un grand synode tenu en présence du pape et de l'empereur, Arnold fut confirmé dans la possession de son siège de Ravenne, puis sacré par Benoît lui-même. On renouvela une loi tombée en désuétude qui défendait, sous peine d'excommunication, d'être ordonné diacre avant vingt^cinq ans, ni évêque avant trente. On s'occupa enfin des monastères, dont les seigneurs faisaient trop aisément leur proie. Les abbés durent dresser la liste de ceux de leurs biens qui avaient été aliénés et de ceux qui leur restaient. Des mesures furent prises pour que les domaines distraits des monastères revinssent a leur destination primitive. Lajuridic-
tion civile fut même attribuée aux abbés sur leurs terres, pour empêcher toute ingérence du dehors.
Ces résolutions inquiétèrent la noblesse, menacée dans la jouissance des biens usurpés. Les partisans des Crescenzi exploitèrent ce mécontentement, si bien que des rixes violentes ne tardèrent pas à éclater entre Romains et Allemands. Le sang coula de part et d'autre. Les horribles scènes de Pavie allaient peut-être se renouveler, quand l'attitude énergique de l'empereur arrêta les perturbateurs. Les Allemands et les Italiens les plus compromis dans la sanglante bagarre furent emprisonnés et le calme se rétablit.
A l'occasion de son couronnement, ^e nouvel empereur délivra au pape Benoit VIII une charte de privilèges qui reproduit exactement celle qu'Otton le Grand avait accordée au pape Jean XII, ce qui donne à supposer qu'un document de ce genre était renouvelé à chaque sacre impérial. Dans une première partie de la charte, Henri garantissait au pape la Toscane, Parme, Mantoue, la Vénétie, l'Istrie, les duchés de Spolète et de Bénévent, et même éventuellement les territoires de Naples et de Gaëte encore aux mains de l'empereur byzantin. En réalité, beaucoup de ces possessions restaient pour les papes à l'état nominal. Dans une seconde partie, la charte se référait au serment prêté en 824 par le pape Eugène II à l'empereur Louis le Débonnaire et stipulait en conséquence que l'élection et la consécration du pape ne pourraient se faire par les Romains que du consentement de l'empereur. En fait, on s'aperçoit qu'à cette époque le pape est presque toujours dé-
signé par l'empereur ou par celui qui agit en son nom; Télection n'apparaît ensuite que comme une formalité complémentaire. Dans ces conditions, la charte de privilèges peut sembler assez illusoire; mais telle qu'elle, elle constituait encore une garantie désirable pour le souverain Pontife.
Il faut se souvenir en effet que, dans cette période de troubles et d'anarchie intermittente, l'élection papale ne s'accomplissait jamais avec indépendance. Elle était le plus souvent à la merci d'un patrice quelconque, d'un violent, d'un corrupteur, en un mot d'une influence locale dont le Pontife élu demeurait le prisonnier. Cela s'était vu fréquemment avant Benoît VIII, et le successeur même de ce pape en devait fournir un nouvel et déplorable exemple. A tout prendre, il y avait donc avantage à ce que l'autorité impériale se substituât, quand elle le pouvait, à ces influences subalternes. L'empereur voyait de plus haut et de plus loin, et quand cet empereur s'appelait Otton I ou Henri II, l'Eglise gagnait à son intervention. Même avec un Otton III, on pouvait obtenir un Sylvestre II.
Toutefois, hâtons-nous de le remarquer, cette tutelle impériale ne constituait pas un idéal de protection. Tout en profitant provisoirement à l'Eglise, elle lui tenait en réserve les plus graves périls, périls qui se déchaîneront bientôt, quand les empereurs d'Allemagne, en vertu du pouvoir consenti à leurs prédécesseurs, élèveront des prétentions absolues non seulement sur un certain droit de tutelle, mais même sur la nomination des papes et sur leur domaine temporel.
Le séjour de l'empereur Henri à Rome ne se
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prolongea pas. Dès le commencement de mars, le souverain quitta la ville et s'en alla par la Toscane , pourvoyant partout a l'exécution des décisions arrêtées à Rome en faveur des monastères et des églises. A Pavie, où il célébra les fêtes de Pâques, il gagna par sa bonté le cœur des seigneurs lombards, non cependant sans laisser des ennemis derrière lui, à cause de sa fermeté a corriger les abus et à faire respecter les propriétés ecclésiastiques. A Vérone se tint un autre synode, le troisième du voyage, pour le règlement des intérêts religieux de la province. A ce synode, Henri donna une nouvelle preuve de sa piété envers les saints qui ont institué ou propagé l'ordre monastique. Saint Columban, fondateur de l'abbaye de Luxeuil, qui fut la métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne à la fin du sixième siècle, avait terminé ses jours dans le petit monastère de Bobbio, établi par lui au nord de Gênes. Par honneur pour ce grand apôtre de la vie religieuse, Henri érigea Bobbio en évêché, du consentement des autres évêques de la province. C'était, après Mersebourg et Bamberg, le troisième évêché qui lui devait son existence.
Le voyage de l'empereur en Italie produisit un excellent effet. Un chroniqueur italien en a écrit : (( Henri avait une grande prudence et possédait à fond la connaissance des lettres. Marquis, évêques, ducs, comtes , abbés, tous ceux qui ne marchaient pas droit, il les corrigea et les remit dans la bonne voie. Tout le pays trembla en face de son autorité, au point que tous ceux qui passaient pour les partisans d'Arduin s'enfuirent ou se soumirent. »
Un autre heureux résultat fut l'entente parfaite
qui s'établit entre le pape et l'empereur. Benoît VIII était un pontife capable, animé du plus grand zèle pour le bien de TÉglise et la réforme des mœurs chrétiennes. Les représentants des deux puissances spirituelle et temporelle partageaient les mêmes vues. Jusqu'à leur mort, ils travaillèrent de concert h l'œuvre commune et donnèrent au monde ce rare spectacle des deux premières autorités de la terre poursuivant de tous leurs efforts un même but, le bonheur de l'humanité, parle même moyen, l'amélioration morale de leurs sujets.
Sur la fin de mai, Henri quitta cette Lombardie dans laquelle, au dire de l'historien Thietmar, « on ne rencontrait qu'embûches, parcimonieuse charité envers les étrangers, toutes les choses hors de prix pour les hôtes , sans parler des tromperies ni du poison qu'on administrait sans se gêner et dont beaucoup périrent ». Si du moins quelque fidélité à la foi jurée avait racheté tous ces méfaits!
L'empereur avait à peine repassé les Alpes, que les partisans d'Arduin se levèrent de nouveau, sous l'empire de passions dans lesquelles le patriotisme ne comptait guère. En se mettant à leur tête, le marquis d'Ivrée retrouva pour un moment l'illusion de la puissance et de la gloire. Il s'empara de Verceil, malgré la résistance de l'évêque Léon, fidèle à Henri, puis de Novare et de Çôme. Son armée multiplia les ravages, pillant les églises, démolissant les forteresses, renversant les maisons, coupant les arbres et les vignes, pendant que les seigneurs s'appropriaient les biens des victimes du pillage. La panique saisit toute l'Italie. Plusieurs prélats furent même ébranlés et, incertains de
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rissue de ce soulèvement, embrassèrent une sorte de neutralité qui leur permît d'incliner à temps du côté du vainqueur. Jérôme, évêque de Vicence, alla plus loin : il adhéra ouvertement au parti d'Arduin et se mêla à ses brigandages.
Chose curieuse ! un mois après, tout rentrait dans le calme et dans l'ordre. Il ne manquait pas en Italie d'hommes capables de mesurer toute la distance qui séparait le puissant empereur du fantôme de roi national. Ou comprenait d'autre part que les revendications d'Arduin ne profiteraient ni à la justice, ni à la paix du pays, ni à la sécurité de ses habitants. De ces réflexions naquit une puissante réaction. Léon de Verceil, Arnulf de Ravenne et le margrave Boniface reprirent l'offensive avec un tel succès qu'Arduin perdit courage et désespéra définitivement de sa fortune. Songeant enfin à une couronne meilleure et plus durable que celle qui lui avait coûté tant de luttes inutiles, il se retira dans le monastère de Fruttuaria, fondé par sa famille, y déposa sur l'autel les vaines marques de sa royauté, revêtit la bure grossière du moine et se livra à une vie de rude pénitence, que Dieu interrompit bientôt en le rappelant à lui le i5 décembre ioi5. L'Italie a dû attendre jusqu'au 20 septembre 1870, pour se donner à nouveau la satisfaction d'avoir un roi national qui ramassât sur la brèche de la Porta Pia , on sait avec quelle gloire y la couronne jetée par Arduin sur l'autel de Fruttuaria.
Si l'on en croit certains historiens, l'empereur Henri passa par la Bourgogne à son retour. Probablement sur l'invitation et sous la conduite de
saint Odilon, il s'arrêta à Cluny, dans le duché qui dépendait du roi de France, offrit une riche couronne d'or à l'église du monastère et se recommanda humblement aux prières des. religieux. Les nouvelles d'Italie lui arrivèrent en Allemagne et lui causèrent une juste inquiétude. Mais bientôt après, rassuré en apprenant le résultat définitif, il tint une assemblée à Solingen, au nord de Cologne, pour rçgler les affaiives italiennes en tenant compte des derniers événements. L'archidiacre de Pavie et un autre chanoine y furent présents. L'empereur y prit soin de porter ses jugements en conformité avec les prescriptions de la loi lombarde. L'évêque de Vicence, Jérôme, fut déposé et tout ce qu'il possédait à Pà vie attribué à l'église de Côme. D'autres rebelles encoururent l'emprisonnement ou la confiscation. Les évêques de Verceil, de Novare, de Côme , de Pavie, et le margrave Boniface , qui avaient été l'âme de la résistance, recurent de riches dotations. Henri fit mieux. Il envoya en Lombardie deux légats impériaux pour le représenter, trancher en son nom les différends, rendre la justice et protéger les clercs, les veuves et les orphelins. Dès lors, l'autorité impériale cessa d'être un vain nom au delà des Alpes.
Après avoir ménagé à Henri, en cette année i o 1 4, les succès et les honneurs, la Providence , toujours attentive à perfectionner ses saints par l'épreuve, se réservait de le mener l'année suivante à l'autre extrémité des choses humaines. Boleslav fut choisi pour infliger au pieux empereur la dure leçon de l'humiliation.
Le duc de Pologne comptait sur une absence
prolongée de son adversaire. Il en aurait profité pour nouer de nouvelles intrigues et étendre du côté de r Allemagne les limites de sa puissance. Le retour assez rapide de Tempereur dut contrarier ses projets. Néanmoins, tout en poursuivant ses entreprises contre les Russes , il entra en rapports plus étroits avec le nouveau duc de Bohême, Othelrich, et, faisant appel aux liens de parenté qui les unissaient, lui persuada de faire cause commune avec lui contre tous les ennemis, nommément contre le souverain allemand. Othelrich entra dans ces vues. En conséquence, le fils de Boleslav, Miecyslav, accompagné d'un nombreux cortège, vint en Bohême pour conclure une alliance. C'est à ce moment que l'empereur reparut en Allemagne. Effrayé à la pensée qu'il se trouvait exposé le premier au danger, Othelrich n'imagina rien de mieux, pour se soustraire au châtiment, que de se jeter sur l'escorte du fils de Boleslav, pour tuer les uns, s'emparer des autres et retenir Miecyslav lui-même en captivité. Puis il envoya avertir l'empereur de ce qui venait de se passer.
Henri résidait alors à Mersebourg. Sans hésiter, il donna l'ordre à Othelrich de rendre la liberté au fils de son vassal. Mais le duc de Bohême fit valoir que Miecyslav était de bonne prise, qu'il servirait d'otage pour garantir la fidélité du père, qu'enfin il y aurait imprudence à renvoyer libre un prince dont la première pensée serait de songer à la vengeance. L'empereur se laissa persuader et, sur sa demande, le prisonnier lui fut remis. Boleslav envoya immédiatement dire à Henri qu'il se félicitait de savoir son fils entre ses mains et qu'il comptait
bien qu'on allait le lui rendre. Henri répondit qu'il voulait au préalable prendre l'avis des seigneurs.
Une diète fut, en conséquence, tenue à Mersebourg après les fêtes de Pâques de ioi5. Beaucoup de seigneurs y assistèrent, entre autres Othelrich, directement intéressé dans la question; mais Boleslav ne parut pas. Géro, qui avait succédé à Walthard sur le siège de Magdebourg, soutint énergiquement qu'il importait de garder Miecyslav comme garantie de la paix. D'autres seigneurs, peut-être gagnés par le Polonais , exprimèrent un avis contraire, et finalement, pour ne pas fournir lui-même le prétexte à une guerre qui déjà lui paraissait inévitable, Henri remit le jeune prince en liberté, en lui recommandant de veiller au maintien des bonnes relations entre son père et l'empire. Miecyslav fit volontiers une promesse qui ne lui coûtait rien. Mais pour Boleslav, qui voulait la guerre, la captivité infligée à son fils durant plusieurs mois criait vengeance. Maître des deux Luzaces reçues en fief, il les déclara son bien propre et ajouta qu'il allait s'efforcer de l'étendre. C'était la guerre déclarée.
Henri rassembla trois corps d'armée contre son terrible vassal. Il prit directement sous ses ordres celui du centre, composé de troupes levées en Saxe et en Thuringe ; le duc Bernhard de Saxe commanda le second, qu'il avait recruté dans le nord de son duché ; enfin le duc Othelrich devait arriver par le sud, avec un contingent fourni par la Bavière et îa Bohême. Le point de concentration fut indiqué sur la rive droite de l'Oder.
Quand l'empereur atteignit le fleuve, il aperçut
sur la rive opposée, près de Crossen, une armée polonaise commandée par Miecyslav. Avant d'en venir aux mains, il députa vers le jeune prince quelques-uns des seigneurs qui naguère avaient plaidé pour sa libération; ceux-ci lui rappelèrent la foi jurée et le supplièrent de ne pas causer leur riiine en abusant ainsi d'une liberté obtenue par leurs instances. Miecyslav répondit que son devoir lui commandait d'obéir à son père, qu'il était résolu à combattre pour sa patrie, qu'il s'efforcerait toutefois d'amener le duc à donner satisfaction à l'empereur. Après cette tentative infructueuse de conciliation, Henri passa l'Oder, surprit l'armée polonaise à laquelle il infligea des pertes cruelles et campa en maître sur la rive droite du fleuve.
Pendant ce temps, l'armée du sud s'était divisée ; le margrave Henri, à la tête des Bavarois, ravageait le territoire ennemi, tandis que les Bohèmes laissés seufs assiégeaient, prenaient et brûlaient Budissin. Quant au duc Bernhard, il se heurta sur l'Oder à Boleslav en personne et crut prudent de ne pas l'attaquer. Il ne traversa le fleuve que quand Boleslav se fut éloifi^né à la nouvelle de la défaite de son fils. Après avoir dévasté la contrée, il apprit que l'empereur venait de repasser sur la rive gauche de l'Oder, fit de même, et s'en retourna en Saxe sans s'inquiéter autrement du plan de campagne concerté à l'avance. Les deux corps d'armée du nord et du sud opérèrent ainsi isolément, alors qu'en obéissant au mot d'ordre et en faisant leur jonclion avec le corps central, ils auraient pu abattre pour longtemps l'insolence du Polonais. «Par suite de cette fausse manœuvre, l'effet contraire se produisit, et même
Tempereur faillit succomber dans une catastrophe irréparable.
Pourquoi Henri avait-il repassé l'Oder ? Était-il informé que les deux autres corps d'armée n'opéraient pas de concert avec lui? Craignait-il d'être coupé par Boleslav? Manquait il des ressources nécessaires pour s'engager seul plus avant dans le pays ennemi? On ne saurait le dire. Sans doute, un Turenne se fût glorieusement tiré d'affaire dans ces campagnes, où le chef ne disposait que de faibles effectifs, et où la victoire eût infailliblement couronné l'habileté stratégique unie à la bravoure. Mais Henri n'était pas un Turenne et il n'en avait pas dans son empire. Rejoint et serré de près par le Polonais, avide de vengeance et débarrassé de ses autres adversaires, il se laissa acculer à un marais, non loin du Bober, dans le canton de Diadesisi. Tout semblait perdu sans ressource.
Boleslav envoya alors à Henri l'un de ses prélats, pour lui proposer des conditions de paix naturellement inacceptables. L'empereur retint le négociateur pendant la nuit, et fit en hâte disposer des planches qu'on jeta sur le marais pour en rendre possible la traversée. Puis il renvoya le prélat à Boleslav et chargea l'archevêque de Magdebourg et deux autres seigneurs de conduire prudemment l'armée a travers le marais. Lui-même prit les devants avec une faible escorte, réussit à gagner l'Elbe et ravit ainsi à son adversaire la proie qu'il convoitait le plus. Les Allemands commençaient à passer a travers l'obstacle, quand Boleslav s'aperçut du mouvement et les attaqua par derrière, mettant en danger une partie des bagages. Mais bien-
lot, par une rapide et habile manœuvre, il tourna le marais, arriva par une forèl obscure jusqu'à l'endroit où les troupes impériales débouchaient de leurs ponts improvisés, et tomba sur elles avec ses Polonais qui poussaient des cris sauvages. Ce fut un lamentable désastre. Deux cents nobles chevaliers restèrent sur place, d'autres furent pris et emmenés en captivité. L'archevêque de Magdebourg et le comte palatin Burchard, quoique blessés; réussirent à s'échapper et coururent porter la triste nouvelle à l'empereur.
Grande fut la douleur du souverain. Il voulait retourner sur ses pas pour donner au moins la sépulture à ses braves. On lui persuada de demander plutôt ce service au vainqueur. Boleslav, heureux de son succès, s'y prêta volontiers.
Les Polonais s'avancèrent ensuite, sous la conduite de Miecyslav, pour assiéger Meissen. Le margrave Hermann disposait de quelques troupes venues de Mersebourg pour défendre la place. Mais trop peu nombreuses pour opposer une sérieuse résistance, elles abandonnèrent les faubourgs et se replièrent à l'abri des remparts, dès que Miecyslav eut passé l'Elbe. Les Polonais mirent le feu aux faubourgs et commencèrent le siège. Par bonheur pour les défenseurs, Miecyslav eut la maladresse d'employer une partie de son armée à piller les environs. Hermann, menacé par les armes et par le feu, appela les femmes à la défense. Celles-ci, se mettant bravement à l'œuvre, jetèrent des pierres sur les assiégeants et, à défaut d'eau, éteignirent le feu avec du fumier.
Cependant la saison s'avançait, une crue de
l'Elbe allait couper la retraite aux Polonais. Miecyslav se décida alors à abandonner l'entreprise et partit sans être poursuivi. Henri se hâta de faire reconstruire les faubourgs de Meissen et de remettre en état les remparts. L^archevêque de Magdebourg, les évêques d'Halberstadt et de Mersebourg-, furent chargés de ce soin et eurent également la mission de défendre la place en cas de retour offensif; car Meissen était la citadelle de l'Allemagne sur cette frontière. A la suite de cette campagne, la paix régna provisoirement, grâce à l'épuisement des belligérants.
L'année suivante, Henri fut retenu sur le Rhin et en Bourgogne, tandis que Boleslav poursuivait ses entreprises du côté des Russes. Le Polonais ne laissa pas pourtant de continuer ses intrigues pour arriver k son but. Slave lui-même, il visait à gouverner tous les Slaves, à posséder tout le pays de l'Oder jusqu'à l'Elbe, à conserver toutes ses communications avec la Bohême pour la retenir au moins sous son influence. Afin de réaliser son plan, il se tenait toujours prêt à l'offensive sur la frontière allemande, et quand les circonstances ne lui permettaient pas l'emploi de la force, il recourait à la ruse avec une merveilleuse souplesse. C'est ainsi que, pendant l'absence de l'empereur, il fit des ouvertures pacifiques à l'impératrice Cunégonde, habituellement chargée en pareil cas de veiller à la sécurité de la frontière.
Quand il put revenir à Mersebourg, Henri se hâta de donner réponse aux avances du duc de Pologne. II lui envoya plusieurs prélats et des seigneurs pour traiter de la paix. Ceux-ci s'avancèrent d'a-
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bord jusqu'à la Mulde, où Boleslav ne se trouva pas, puis jusqu'à l'Elster noîr, où il ne vint pas davantage. Quatorze jours se perdirent ainsi en vaine attente. Il devenait évident que Boleslav ne songeait qu'à se jouer des négociateurs et à provoquer une nouvelle lutte. Les envoyés retournèrent auprès de l'empereur, jugeant que la manière dont ils avaient été traités équivalait à une déclaration de guerre. On s'y prépara donc. Henri ne voulut pourtant pas la commencer sans tenter encore un accommodement; car cette nouvelle campagne lui répugnait et ses vassaux ne semblaient pas y apporter grand cœur. Mais aucune démarche n'aboutit. Il fallut partir.
Cette fois, le plan de l'empereur consistait à porter la guerre en Silésie, de concert avec les Liutizes et les Bohèmes, qui devaient agir les uns à l'aile gauche, les autres à l'aile droite de Tarmée allemande. En août 1017, il s'avança sans obstacle jusqu'à Glogau, et là, trouvant Boleslav devant lui, il défendit aux siens d'engager le combat, malgré les provocations de son adversaire. Il ne tenait pas en eflFet à prendre sur l'Oder des \illes qu'il aurait eu peine à garder ensuite. Il préférait s'établir solidement entre cette rivière et le RiesengebirgCy ou Chaîne des Géants , qui sert de limite septentrionale à la Bohême. En occupant une place forte dans cette région, il couvrait la Bohème sans en être trop isolé et tenait en respect les Polonais, qui ne pourraient passer l'Oder sans être inquiétés sur leur flanc gauche et menacés de se voir couper la
retraite.
La petite ville de Nimptsch lui parut convenir à
JAMHHH
la réalisation de son projet. Il envoya donc des troupes en avant pour s'en emparer. Mais Boleslav le devança et, à la faveur de la nuit et des pluies, fit entrer dans la place une forte garnison, si bien que quand trois jours après les Allemands se présentèrent, ils trouvèrent les premiers occupants en bonne position. Un siège en règle s'imposait.
Les deux armées auxiliaires renouvelaient pendant ce temps la faute commise dans la précédente campagne. Les Liutizes s'arrêtaient à ravager les plaines de l'Oder inférieur. Quant aux Bohèmes, ils eurent tout d'abord leurs communications avec l'armée centrale coupées par Miecyslav, qui ensuite porta la dévastation chez eux pour les punir de leur intervention. Il est vrai que quand une partie de la cavalerie de Boleslav voulut recommencer ce pillage, elle trouva en face d'elle le margrave Henri d'Autriche qui, à la tête de ses Bavarois, lui reprit le butin conquis et lui fit perdre près d'un millier d'hommes. Toutefois, l'intérêt de la campagne se concentrait tout entier autour de Nimptsch.
Les assiégés opposaient une forte résistance. L'empereur mit trois semaines à construire des machines pour l'attaque des remparts. Quand on les approcha, les Polonais réussirent à les incendier. Des assauts successifs tentés par les Bohèmes et les Liutizes, qui avaient enfin rejoint l'armée principale, n'aboutirent à rien. La désunion se mit alors dans le camp impérial, chaque seigneur, chaque peuple rejetant sur les autres la responsabilité de l'insuccès; en même temps les maladies se répandirent parmi les assiégeants. Concorde, santé, courage, tout leur manquait a la
fois. L'empereur n'eut plus qu'à lever le siège. Il tenait du moins à ramener dans leur pays les troupes et leur matériel.
C'est sur cette retraite que comptait Boleslav pour renouveler le désastre de Diadesisi. Il occupait Breslau pour arrêter les Allemands au passage, tandis que des partis de Polonais parcouraient le pays entre la Mulde et l'Elbe. L'armée impériale ne pouvait donc s'échapper de Nimptsch en sécurité que par la Chaîne des Géants, dont le versant méridional inclinait vers la Bohême. Les chemins de montagne, il est vrai, présentaient des obstacles presque insurmontables à des troupes déjà démoralisées; mais il n'y avait pas à choisir. L'armée se mit en marche, talonnée par les Polonais. Ceux-.ci, plus agiles et d'ailleurs aiguillonnés par le succès, la devancèrent au passage delà montagne, la harcelèrent sans relâche, tuant, faisant des prisonniers, pillant les bagages, en un mot la réduisant presque à rien. Henri arriva à Meissen, vers la fin de septembre 1017, le cœur brisé de chagrin, avec les misérables débris de son armée. Dieu semble prendre soin de préserver ses saints, de leur vivant, de toute gloire humaine et surtout de la gloire militaire. Saint Louis en fera l'expérience à son tour quand, deux cent cinquante ans plus tard, il verra sa vaillante armée battue par les Sarrazins d'Egypte, décimée par la peste, prisonnière et réduite à l'impuissance.
Cette malheureuse campagne mit définitivement un terme aux hostilités entre Henri et Boleslav. Si la victoire n'avait pas favorisé l'empereur, elle ne rassura pas le duc de Pologne sur la sécurité
de ses frontières. 11 comprit d'ailleurs que pour agir efficacement du côté des Russes, moins organisés et moins aptes à la résistance que les Allemands, il ne fallait pas laisser de questions en perpétuel litige entre lui et ses voisins de l'ouest. Lui-même le premier parla de paix. Henri accepta la proposition-
Le 3o janvier 1018, ses représentants terminèrent les négociations et signèrent le traité dans la ville de Budissin. Des otages furent échangés en garantie de la bonne foi commune. Les clauses de l'accommodement ne nous sont point connues. L'historien Thietmar se contente d'écrire que l'on obtint « non ce qui aurait convenu, mais ce qui était alors possible. » C'est dire que les Polonais y trouvèrent leur avantage, comme il fallait bien s'y attendre après leurs succès dans les deux dernières campagnes.
Il serait injuste de faire peser sur Henri la responsabilité de ce dénouement. On se rappelle le désarroi dans lequel l'administration d'Olton III avait laissé la défense du royaume. Ayant à remettre en état une situation compromise, Henri trouva en face de lui un adversaire de premier ordre, tel que n'en avaient pas rencontré ses prédécesseurs. Boleslav, habile politique et brave guerrier, sachant attendre avec patience et agir avec décision, expert dans toutes les intrigues, préparant ses coups de loin et ne se laissant jamais arrêter par des scrupules de conscience quand il trouvait avantage à tromper et à trahir ses serments, harcela les Allemands avec tant de persévérance, pendant plus de quinze ans, qu'il finît
par décourager la plupart des seigneurs de l'empire et les amena à ne plus apporter à Henri qu'un concours à contre cœur, maladroit, inefficace, précurseur de la défaite.
La tâche devînt incomparablement plus aisée pour Conrad, successeur de Tempereur Henri, quand Boleslav eut disparu de la scène pour laisser la Pologne aux mains de son fils, dont le savoir-faire était loin d'égaler celui du père. Miecyslav se maria bientôt après avec Richeza, fille du comte palatin Ezzo et de Mathilde, sœur d'Otton ni. Les ducs de Pologne purent dès lors se vanter d'avoir fait couler dans leurs veines le sang des empereurs allemands, et ils commencèrent h prendre le titre de rois.