‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 10 sur 305 · LIVRE IV. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE II

coutume, et il n'y manqua pas à l'égard du P. Loarte, de faire l'éloge du Ministre devant ceux qu'il lui donnait à mortifier. Il le leur représentait comme un homme d'une droiture parfaite, dégagé de toute passion, et que son zèle pour l'observance commune et l'avancement particulier de chacun, portait seul à veiller sur leur conduite et à corriger leurs manquements ; ils devaient donc être pleins de reconnaissance pour lui.

Dans la conjoncture qui nous occupe, saint Ignace et le P. Ministre remplirent très bien leur rôle vis à vis de Loarte, l'un en le mortifiant, l'autre en le consolant. Le P. Ministre lui demandait un jour ce qu'il pensait du P. Ignace : « C'est une vraie source d'huile, répondit-il. » — Et moi? » ajouta le P. Gonzalvez. — « Vous? reprit le novice avec beaucoup de simplicité, vous me paraissez une source de vinaigre. » Ces paroles rapportées à Ignace lui plurent singulièrement ; il recommanda cependant au P. Gonzalvez de tempérer un peu sa rigidité et de se montrer plus doux. Et de fait, le P. Gonzalvez avait exercé la patience de son disciple par des épreuves si rudes, qu'il avait fallu à Loarte pour y résister, une grande solidité de vertu. A ces afflictions s'ajoutèrent les peines intérieures. Séculier, Loarte avait goûté les plus douces consolations dans la prière et la méditation; religieux, affligé de toutes manières au dehors, et sentant plus vivement par lèi même le besoin de quelque douceur spirituelle, il se trouvait encore abandonné à la plas désolante aridité. Pour un homme moins instruit des choses d'en haut, ce délaissement complet eût été l'occasion d'une dangereuse tentation; il se serait dit que Dieu ne le voulait pas dans la religion, puisqu'il semblait se retirer de lui.

Ce n'est pas encore tout. Comme si le P. Gonzalvez n'avait pas suffi à le tourmenter, saint Ignace le mit sous la direction d'un jeune novice, choisi à dessein parce qu'il avait peu de jugement. Le novice s'acquitta merveilleusement de son rôle ; il le harcelait sans cesse ; il l'humi-

liait devant les autres par des manières et des paroles si dures, qu'elles le pénétraient jusqu'au vif et le faisaient quelquefois pleurer comme un enfant. Loarte apprenait ainsi à se connaître lui-même : grande leçon bien nécessaire à un homme qui, en sortant du monde, se croyait un maître dans les voies de Dieu. Ce trouble intérieur, ces larmes arrachées au sentiment de la nature, lui montraient qu'il avait encore besoin de rester au rang des disciples, et qu'il était loin d'aimer l'humiliation et le mépris, puisqu'il en était si fortement ému. Cependant Ignace ne le perdait pas de vue. Il imitait les médecins qui, forcés de faire une abondante saignée à un malade, sont attentifs à lui tenir le pouls, et jugent, au battement de l'artère, s'il est temps d'arrêter le sang, avant que survienne la défaillance. Quand il le voyait arrivé à un certain degré d'accablement, il le mandait auprès de lui, et avec une douceur admirable, il développait en sa présence quelque pieuse maxime, en harmonie avec l'état de son âme. Au son de cette voix aimée, Loarte se sentait revivre , et comme si rien ne s'était passé, il reprenait courage, et s'animait à supporter tout ce qu'il pourrait encore avoir à souffrir.

« Quant à moi, dit le P. Gonzalvez, je ne cessais de faire retentir à ses oreilles les mots de mortification intérieure, de victoire sur la volonté propre, de lui parler de l'indifférence et de la parfaite obéissance qu'on exige dans la Compagnie. Comme je me servais souvent de cette expression : Il faut en, venir au point, il me demanda de la lui expliquer. C'est ce que je fis par une comparaison. Si un homme, lui dis-je, s'attachait à une corde fixée à une poutre de la toiture et qu'il s'y suspendît, mais de manière à toucher encore du pied la terre, il ne pourrait pas juger si la corde est assez forte pour soutenir le poids de son corps. Mais quand la terre s'est dérobée sous ses pieds, s'il demeure néanmoins suspendu en l'air, c'est une preuve évidente que la corde est solide, et qu'elle peut le porter sans se rompre. Ainsi, bien que les membres de la Com-

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