LIVRE IV. — CHAPITRE II
C'est ce qu'il fit en effet ; et le novice ne s'en troubla pas plus que si le crucifix ne lui avait jamais appartenu.
Une indulgence encore plus étonnante, c'est celle avec laquelle il souffrit si longtemps les légèretés de Pierre Ribadeneira, alors tout jeune et dont le naturel, extrêmement vif et remuant, était incapable de se plier entièrement aux règles de l'observance religieuse ; bien des fois, les Pères de la maison le prièrent avec instances de le renvoyer. Mais Ignace comprenait très bien que ces manquements venaient de l'âge et non d'aucune disposition vicieuse, et prévoyait que de cette nature ardente, on verrait avec le temps surgir de grandes choses. Il ne voulut jamais se rendre à ces demandes, et continua à supporter Ribadeneira comme un enfant. Bien plus, lorsque celui-ci, fatigué de cette vie trop austère ou mécontent de quelque pénitence, demandait à s'en aller, Ignace l'encourageait et le consolait avec une tendresse paternelle. A force de le supporter, il finit par le transformer en un autre homme, comme nous le dirons plus loin.
Ceux qui dans le monde avaient joui d'un grand crédit à cause de leur science, étaient aussi de sa part, dans les premiers temps de leur entrée en religion, l'objet d'attentions particulières. Il leur donnait les titres de seigneur, de docteur et autres semblables qu'ils avaient portés précédemment, et il continuait ainsi tant qu'il le jugeait utile à leur faiblesse, ou bien jusqu'à ce qu'eux-mêmes, s'apercevant de ces marques de déférence, en conçussent de la honte, et lui demandassent d'être traités comme tout le monde. Mais, quand ils avaient jeté dans la vie spirituelle des racines profondes, et que leur vertu s'était fortifiée, il les mortifiait plus que les autres, et les soumettait à des épreuves plus rigoureuses. Il s'étudiait à confondre les plus savants, à humilier les plus nobles, et il ne se donnait point de repos, que les uns et les autres n'eussent oublié ce qu'ils avaient été, -et ne se comportassent comme s'ils n'avaient ni noblesse ni savoir. C'est qu'il avait,
disait-il, plus d'une raison pour en agir ainsi. Et d'abord il voulait faire comprendre à ces religieux, comme à tous les autres, que dans la Compagnie, on ne fait aucun cas des choses du monde, mais que toute l'estime est pour les choses de Dieu, c'est-à-dire la piété et la vertu; que par suite, on n'y est pas grand pour avoir été grand dans le monde, mais parce qu'on s'y fait petit pour l'amour de Jésus-Christ. La seconde raison, c'est que la conduite, bonne ou mauvaise, d'un religieux de haute naissance et de grand savoir, n'est ni une perte ni un gain ordinaire. L'expérience de tous les jours le prouve en effet; à ces hommes, plus qu'à tous les autres, les Ordres religieux doivent ou de magnifiques accroissements ou des abaissements déplorables. 11 considérait enfin que, si ces personnages ne répondent pas à leur vocation et qu'il devienne nécessaire de s'en défaire, l'Ordre est exposé de leur part à un préjudice d'autant plus grand qu'ils ont plus de crédit dans le monde.
Un de ceux que saint Ignace soumit à des épreuves particulières, fut le P. Gaspar Loarte, prédicateur et professeur de théologie, très célèbre en Espagne. Il avait eu pour maître dans la science de la perfection l'illustre et vénérable Jean d'Avila, qui l'avait dirigé vers la Compagnie avec quelques autres de ses disciples. Quand le Saint jugea le moment venu de l'établir fortement dans la vertu, il le confia au P. Louis Gonzalvez, alors Ministre de la maison, avec ordre de le traiter sévèrement, de le suivre de près, et chaque soir, de lui rendre minutieusement compte à lui-même de tout ce qui se serait passé dans la journée. Cependant, comme s'il n'eût rien su de ces instructions, il montrait au novice la plus grande douceur. C'était là en effet un des artifices de son admirable prudence, pour ne pas exposer au péril du découragement ceux qu'il mettait à l'épreuve. Des deux supérieurs qui sont dans chaque maison, si l'un procédait par la sévérité, il voulait que l'autre se conduisît par la douceur. C'était aussi sa