LIVRE IV. — CHAPITRE III
Ses ordres n'avaient rien d'impérieux; ils ressemblaient plutôt à une prière. Quand il faisait paraître son autorité, c'était d'une manière toute paternelle, avec beaucoup de simplicité, d'amour et d'abandon. Souvent même, quand il s'agissait de choses plus importantes, imprévues ou difficiles à faire, il portait la condescendance jusqu'à donner les motifs de ses ordres. Il n'avait du reste nulle difficulté à cela; car il ne se déterminait jamais que pour de graves raisons, empruntées non seulement à la prudence humaine, mais encore à la foi et à l'amour de Dieu, dont le service et la plus grande gloire étaient toujours le premier mobile et la première règle de ses résolutions.
Dans l'application qu'il faisait de ses religieux aux divers emplois de la Compagnie, il avait un égard extrême à leurs inclinations naturelles. Il se proposait ainsi deux choses; d'abord de mettre en œuvre, autant que possible, les talents particuliers dont ces inclinations étaient l'indice, ensuite de leur donner une certaine satisfaction en secondant leurs goûts. Il n'ignorait pas en effet que rien de forcé n'est durable, et que les choses qui réussissent le mieux d'ordinaire, sont celles où la volonté» se porte, non sous l'empire d'un ordre exprès et de la violence , mais sous l'impulsion des propres penchants.
Ainsi c'était sa coutume, quand il avait à confier un emploi à quelques-uns des siens, de leur proposer les trois points suivants, sur lesquels ils devaient s'examiner devant Dieu, et lui donner ainsi leur réponse. 1° Étaient-ils prêts à obéir, quelque chose qu'on voulût leur demander? — 2° Se sentaient-ils portés vers un ministère plutôt que vers un autre? — 3° S'ils étaient placés dans telles ou telles circonstances, s'appliqueraient-ils plus volontiers à celui-ci qu'à celui-là, et auquel donneraient-ils la préférence? — A la vérité, quand il lui arrivait de rencontrer en des religieux un si complet dépouillement de toute volonté propre que, ces trois points mûrement considérés, ils n'avaient point d'autre réponse à faire, sinon qu'ils n'avaient point
24 ESTIME d'iGNACE POUR LES SIENS
de désir, qu'ils voulaient seulement obéir, il s'en réjouissait extrêmement; car il avait trouvé des hommes selon son cœur. Tel fut le P. Olivier Manare, dont il ne put jamais obtenir un mot indiquant à quelle résidence il se sentait plus incliné, parmi les trois dont le choix lui était laissé, et qui ne répondit jamais autre chose, sinon qu'il était prêt, s'il fallait mourir par obéissance, à mourir par obéissance. Tel fut encore le P. Jérôme Natal, qui dans une circonstance semblable, répondit que sa seule inclination était de n'en avoir aucune.
2. A l'empire qu'il exerçait sur ses passions, à la rare connaissance qu'il avait des inclinations et des aptitudes de ses inférieurs, saint Ignace joignait deux qualités qui rendaient son gouvernement extrêmement cher et aimable; c'était l'estime et l'amour qu'il portait à chacun des siens, estime et amour qui provenaient non de feinte et d'artifice, mais d'une âme droite et sincère. Chacun se croyait en possession de la première place dans son cœur, tellement il savait, sans faire tort à personne, aimer tous ses enfants en particulier et leur en donner des marques. Quant à l'estime, c'était chose admirable de l'entendre parler des autres. A ses yeux, c'étaient des hommes parfaits ou qui s'approchaient à grands pas de la perfection, et il était véritablement persuadé de ce qu'il disait.
Pour conserver cette bonne estime, il avait soin de se montrer difficile à soupçonner lui-même et à prêter l'oreille aux rapports désavantageux; bien différent en cela des sages et des prudents du siècle, qui enseignent à soupçonner toujours le mal, et à donner indifféremment audience à tous ceux qui parlent mal du prochain. Cette méthode peut être utile à ceux qui, dans le gouvernement, ont uniquement en vue leur intérêt propre; mais dans un Ordre religieux, et surtout dans un Ordre où les supérieurs doivent gouverner en pères, elle serait très