‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 14 sur 305 · LIVRE IV. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE III

nuisible. Elle ouvrirait la porte aux épanchements malsains, exposerait les supérieurs à recueillir plus de calomnies que d'accusations fondées, sans compter que les simples soupçons eux-mêmes, et les rapports mal justifiés, finiraient indubitablement par produire leur effet naturel, qui est de suspendre l'estime et l'affection pour ceux dont on entend parler d'une manière défavorable. Il en résulterait que si on continuait à leur en donner des marques comme auparavant, ce ne seraient plus que des témoignages extérieurs et de commande. On aurait beau voiler l'artifice sous les couleurs de la vraisemblance, ceux qui en seraient l'objet arriveraient tôt ou tard à le découvrir; de là des ombrages, des soupçons, la concentration en soi-même, l'aversion pour les supérieurs, la pire de toutes les choses dans un religieux.

Le P. Louis Gonzalvez auquel j'emprunte ces détails, ajoute que saint Ignace ne pouvait se résoudre à croire le mal de personne. Il ne s'en fiait pas même sur ce sujet au rapport du P. Polanco, homme dont la droiture égalait le jugement; et pour montrer avec quelle sagesse il se conduisait en cela, le même P. Gonzalvez cite un passage tiré du second livre De la Considération envoyé par saint Bernard au pape Eugène. « Il est encore un défaut, disait le Saint au Souverain Pontife ; si vous vous en trouvez innocent, vous êtes le seul dans ce cas, entre tous ceux que je connais et que j'ai vus dans les dignités; et pour me servir de l'expression du Prophète, vous vous êtes véritablement et singulièrement élevé au-dessus de vous-même. Je parle de la facilité de tout croire. Je n'en ai pas rencontré un seul parmi les grands, qui se soit assez tenu en garde contre les ruses de ce malin renard. De là tant de colères sans fondement, tant d'innocents condamnés, tant de torts faits aux absents. »

Cependant, comme il pourrait être aussi nuisible à un supérieur de n'écouter aucun rapport, que de prêter indif-

26 ESTIME d'iGNACE POUR LES SIENS

féremment l'oreille à ious, Ignace avait pris pour règle habituelle d'exiger que celui qui venait lui faire une dénonciation, consignât par écrit ce qu'il avait à dire. Il usait surtout de ce moyen avec ceux dont le ton de voix trahissait quelque passion ou un excès de zèle. Les paroles, disait-il, tombent plus mesurées de la plume que de la langue ; on voit ce qu'on écrit et non ce que l'on dit. Pour les absents, qui, ignorant les charges dont ils sont l'objet, ne peuvent s'expliquer, il était encore plus lent à former son jugement et surtout à punir. Une fois, pour s'assurer de la conduite d'un Père qui faisait de grandes choses en Corse, et que des gens secrètement hérétiques lui avaient représenté comme un turbulent et un séditieux, il fît partir de Rome et envoya jusque dans ce pays, sous le couvert d'un déguisement, un Père d'une prudence et d'un jugement éprouvés, avec mission de rechercher en secret tout ce qu'il pourrait apprendre sur le compte du missionnaire, et de lui rapporter par écrit à Rome le résultat de son enquête, avec les témoignages des principaux habitants de l'île.

S'il se trouvait dans l'obligation de révéler à d'autres les fautes des siens, pour prendre leur avis sur ce qu'il convenait de faire, en vue de l'amendement ou de la correction des coupables, il usait de la plus grande circonspection, afin de ne parler qu'à ceux qui devaient nécessairement être instruits. Un jour, il se confessa, comme d'une chose qui pesait sur sa conscience, d'avoir, en une occasion semblable, découvert un léger manquement de je ne sais quel religieux à deux Pères, quand il eût suffi, comme il le remarqua plus tard, d'en parlera un seul. *

Les préférences en faveur de tel ou tel, si justifiées qu'elles puissent être, sont ordinairement une source d'envie ; ceux qui sont moins favorisés les regardent aisément comme une marque du peu d'estime qu'on a pour eux. Aussi saint Ignace était très attentif, hors

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