LIVRE V. — CHAPITRE XV
période de trente-cinq années, uniquement consacrées au service de Dieu et marquées par un accroissement perpétuel de perfection.
Si les intérêts de la gloire divine, qu'il mettait audessus de tout en ce monde, ne lui permettaient pas de demander ouvertement à quitter la vie, où il pouvait encore se rendre utile, les élans de son cœur vers Dieu, l'impossibilité où il était de vivre loin de Dieu, étaient une muette prière, la plus éloquente de toutes, et la plus capable d'obtenir la rupture du faible lien qui tenait encore son âme captive dans la prison de son corps. A la seule pensée de la mort, il était inondé de consolations et il fondait en larmes ; il était même obligé d'écarter ce souvenir, si vif était le feu intérieur qui s'allumait alors dans sa poitrine, si excessifs les transports de sa joie. Et, en effet, celui qui connaît, qui aime Dieu, le Bien infini, qui tient son intelligence et ses pensées, sa volonté et ses affections fixées en Dieu, ne saurait plus avoir de considération et d'estime que pour Dieu ; il ne comprend pas que l'on puisse aimer autre chose, désirer autre chose. Aussi, quand saint Ignace entendait l'un ou l'autre des siens dire qu'il ferait telle chose l'année suivante ou dans quelques mois, il s'en montrait tout surpris : « Gomment avez-vous le courage, disait-il, de vous persuader que vous vivrez si longtemps? Et quand l'incertitude de la vie vous permet de vous consoler dans l'espérance d'aller beaucoup plus tôt jouir de Dieu, comment aimez-vous mieux vous tromper vous-même, et vous figurer que vous avez encore tant de temps à rester ici-bas ; si vous en étiez certain, vous devriez en avoir une douleur inconsolable. » Mais tous n'avaient pas comme lui ces ailes de feu qui soulèvent les âmes. Rester ici-bas, c'était à ses yeux un état violent ; il ne s'en consolait que parce qu'il vivait plus au ciel et en Dieu que sur la terre et en luimême. Ainsi les rayons du soleil vivent hors de leur foyer, mais sans cesser de s'alimenter en lui, et en se