LIVRE IV. — CHAPITRE IV
ajoutent-ils, n'y eut-il jamais de père plus tendrement aimé; tous les membres de la Compagnie, déjà nombreuse à cette époque, à l'exception d'un seul, dont j'ignore le nom, avaient pour lui la plus profonde affection, et leur peine la plus grande était d'en être éloignés. Ignace ne bornait pas les démonstrations de sa tendresse au cercle restreint de ceux qui vivaient sous ses yeux et sous le même toit; également père de tous, il les reconnaissait et les aimait tous comme ses enfants, les plus éloignés tout aussi bien que les plus proches. Il parlait de chacun d'eux dans des termes empreints d'une affection particulière; il prenait une part très vive à leurs souffrances, à leurs persécutions, à leur dénuement, à leurs fatigues apostoliques. Il les avait sans cesse présents dans ses prières, et il les recommandait à Dieu avec une grande abondance de larrAes. Quelquefois aussi il les consolait par des lettres remplies des plus touchantes expressions de sa bonté; rien n'était plus efficace pour les soutenir ou relever leur courage. C'est ce qu'il fit spécialement en 1555, à l'égard de plusieurs de ses enfants livrés en France à une violente tempête , et menacés par un parti puissant (1). Sa lettre les ranima tellement et leur donna tant de cœur, qu'ils se déclarèrent prêts à mourir plutôt que d'abandonner leurs travaux en faveur du salut des âmes. Ainsi consola-t-il encore le P. Alphonse Salmeron qu'un excès de fatigue et de privations avait fait tomber malade à Padoue. Il lui écrivit une lettre si consolante que ce Père, revenu à la santé, se hâta de lui répondre : a J'ai compris, en lisant la lettre de Votre Révérence, quels ont été les sentiments de son âme par rapport à mes souffrances. J'y
(1) L'auteur fait allusion aux difficultés apportées à l'établissement de la Compagnie de Jésus en France par le Parlement, l'Université et Mgr du Bellay, évêque de Paris. — Saint Ignace écrivit le 15 mars 1555 au cardinal de Lorraine, Charles de Guise, pour lui recommander ses enfants. — Voir Crétineau-Joly. Histoire de la Compagnie de Jésus , t. I, ch. VI.
30 CHARITÉ d'iGNACE POUR LES MALADES
ai reconnu cet amour de vrai père avec lequel vous nous portez dans votre cœur. Ce sont les prières de Votre Révérence, je n'en doute point, qui m'ont principalement obtenu du ciel ce que n'auraient pu faire ni l'art des médecins ni aucun remède de la terre. Que Dieu qui est libéral envers ses pauvres serviteurs, me donne assez de forces pour correspondre à cette tendre charité, par laquelle Votre Révérence vient à notre secours et nous console en véritable père. »
2. La charité d'Ignace ne se bornait pas aux témoignages d'un accueil bienveillant, ni aux faciles consolations d'une lettre ou de quelques paroles aimables. Toutes les fois qu'il était possible par des moyens humains de subvenir aux nécessités des siens, il n'épargnait rien de ce qui pouvait se faire ; sa vigilance était si pleine de sollicitude qu'elle suffisait largement à tout. Mais aussi il ne souffrait pas qu'ils se missent en peine, malades ou bien portants, de se procurer par eux-mêmes ce qui pouvait leur paraître nécessaire soit à l'entretien, soit au rétablissement de leur santé. Pour subvenir à leurs besoins, il n'attendait pas d'en être prié ; il les devinait à l'avance, et pour ne pas les perdre de vue, il avait soin de les noter. La multitude des occupations de sa charge de Général l'obligeait à se reposer sur d'autres du soin de plusieurs affaires; mais, on l'a remarqué, jamais il ne manqua, en ce qui concernait les besoins de ses inférieurs, de les rappeler lui-même le premier aux supérieurs immédiats. Nul ne se mettait en route sans se présenter devant lui la veille du départ; il examinait minutieusement s'il ne lui manquait rien de ce qui est convenable à un voyageur pauvre. Nul ne tombait en quelque péril, près de lui ou au loin, qu'il ne s'employât à lui venir en aide, avec une sollicitude et une tendresse toute paternelle.
Un Père français, nommé Jean Guttan, religieux d'une science et d'une vertu remarquables, venait de Gandie où